BIBLIOTHÈQUE CANADIENNE
Charles ab der HALDEN ^^
PKÉCÉDÉKS d'iNE INTKODUCriON
La Langue et la Litiérature Françaises au Canada La Famille Française et la Nation Canadienne
M. Louis HERBETTE
Conseiller d'Etat
Président du Comité Généial de Propagande
de y Alliance Fiaiicaise
ouvrage couronné par l'académie française
BIBLIOTHfCi^ F R. DE RUDEVAL, Éditeur
^, rue Antoine Dubois
'907f S!3L10TH€CA
A la Mémoire de
l'Abbé H. R. Casgrain.
INTRODUCTION
L\ Langue et la Littérature Françaises
AU Canada
La Famille Française et la Nation Canadienne
Pan'Sj Avril iço^.
Est-ce le lieu et le ieuips en France de la critique littéraire pour les œuvres cauadiennes françaises? — La langue et la littérature, manifestations durables de la famille, de la nation, de la l'italiié française dans l'Amérique du Nord.
— Alors, cher Monsieur, — disais-je à l'aimable et distingué auteur de ce livre, — vous avez le courage de faire, vous citoyen français, en français, la critique d'ouvrages français de Canadiens français! Et vous me demandez une introduction, à moi. Canadien de Paris? Car je ne nie pas que je sois appelé l'Oncle par de jeunes compatriotes et amis d'outre-mer que je me réjouis, comme ferait tout Français, de considérer comme des parents. Eh bien! Je dois vous déclarer tout net que j'ai le cœur joyeux lorsque j'entends parler des Canadiens, et que tout ce qu'ils écrivent est fort bien, puisque c'est en français. Vous parler d'eux dans une lettre ou un entretien, c'est une joie. Mais vous aider à les critiquer, comment le tenterais-je seulement?
INTRODUCTION
Ah, je vous livre ces volumes, dits français, qui s'étalent sur le flanc le long de nos trottoirs, quon préférerait souvent madc in Gcrniany, et qui s'exportent comme produits des lettres françaises. C'est par ceux-là que je m'inquiète de voir découvrir l'Amérique, où ils risquent de donner une si fâcheuse opinion de ces braves gens, les Français, qui passent leur temps à se méconnaître les uns les autres sous prétexte qu'ils sont tous méconnus.
Mais ces poètes, ces historiens, ces romanciers, ces chroniqueurs, ces publicistes, contre lesquels je vois vos outils se préparer, — pointes de plume, ciseaux, grattoir, lime, un centimètre peut-être et l'encre, (le sang que versent les écrivains), — ne sont-ils pas comme des ancêtres d'Amérique ou des camarades, des frères pour moi ? Je les lis et les relis avec émotion, avec orgueil. Je leur trouverais quelque défaut, que je ne le verrais pas. Il en est qu'on a osé qualifier d'enfants perdus de la langue française ; dites les enfants chéris, qui auraient droit d'être les enfants gâtés. Et le droit des vieux parents d'Europe est de les admirer en songeant : « Ils font aussi bien déjà et feront peut-être mieux que nous. »
— Pourtant, les droits de la critique et la langue française....,
— Ses droits dans l'Amérique du Nord? Ce sont les Canadiens qui les lui ont donnés. Ils parlaient français, comme chez nous, avant, pendant et après Louis XV, et ils se souviennent mieux que nous du
INTRODUCTION III
français de Louis XIV. Combien de régions du Nouveau-Monde ont été explorées en français! Le premier salut de la civilisation moderne et delà race blanche au Canada a pu être un juron de marin normand ou breton. Des noms français ont baptisé les caps et les côtes, les fleuves et les lacs, les montagnes et les chutes d'eau. Les Anglais ont été réduits ensuite à écorcher ces noms sans pouvoir les déraciner, comme des arbres trop solidement plantés; et leur consolation est de prononcer Mon-tréal, comme s'ils ignoraient que mont signifie montagne de ce côté-ci de la Manche, bien qu'on lui ait ajouté un n pour l'angliciser.
Songez que les chansons canadiennes font rimer en français les échos des forêts immenses, et que dans les chaumières, aux veillées, pétille notre claire parole. Tout un peuple de travailleurs peine ou s'amuse, mange et boit, rit et pleure, aime et se dispute en vrai français. Dans une boutique du bas-Québec, vous croirez parler à une aimable boutiquière du Havre. Poliment, on vous priera « d'espérer » pour attendre, comme dans nos pays; on aura la bouche pleine d'j aussi gras que du mouton de Normandie; on prononcera roi comme au temps des rouets, et «chacun pour soi », comme souhaits ; jusqu'en Acadie, les ménagères que vous questionnerez s'extasieront de parler « tout pareil » avec un Parisien.
Et voilà qu'avec nos mots et avec nos phrases, — nos idées, nos traditions, nos gloires françaises sont perpétuées et ravivées là-bas, en race neuve et en monde neuf, avec des bandes d'enfants dont les
INTRODUCTION
balbutiements et les voix joyeuses rééditent et multiplient notre langue. En sorte qu'elle se trouve bien celle d'une nation laborieuse, honnête, confiante, vivace, aventureuse, féconde, lançant ses découvreurs, ses éclaireurs, ses colons jusqu'aux environs du pôle, gaie et alerte en pleins hivers, à l'esprit lucide et au cœur chaleureux malgré les longues nuits et sous le manteau de neige. Et le Français, homme des pavs d'azur dans la Méditerranée, homme des climats brûlants dans l'ancienne Libye, en Afrique ou en Asie, reparaît homme du Nord au sang chaud, habitant et habitué des glaces, à chevelure aussi souvent brune que blonde, digne descendant de ceux qui par manière de diversion allaient explorer la chaude Louisiane et comparer le Mississipi au Saint-Laurent.
Critiquer ceux de ces gens-là qui ont tenu une plume!
— Critiquer n'est ni décrier ni blâmer, bien au contraire. Les louanges sans assaisonnement restent fades. — ". Tout plutôt que le silence », pense un auteur ; et plutôt la satire que l'indifférence. » Comme la jalousie, la critique est un hommage rendu au mérite. Nos écrivains de ce continent ne répandent-ils pas, au besoin, des articles d'attaque contre leurs propres idées et leurs propres œuvres, en veillant, s'il le faut, à ce qu'ils soient assez injustement violents pour être plus profitables? En toute impartialité, vous le verrez, je n'arrive ainsi, moi, qu'à être justement élogieux.
IXTRODUCTIÛN
— Je m'associerai donc aux éloges, et je décline toutes les restrictions à l'avance, même sans examen ; et n'attendez pas de moi d'autre impartialité.
— Pourtant, les Canadiens, entre eux
— Chut! Ces critiques là peuvent rester en famille; et gare à ces querelles de ménage que les conjoints suspendent, dès qu'un tiers intervient, pour le houspiller. Dans leurs mutuels démêlés, les gens de lettres sont privilégiés et immunisés. En qualité de professeur, auteur et publiciste, vous avez des droits souverains, que vos confrères de làbas pourront exercer contre vous, à leur tour.
Le vieil oncle ne peut s'immiscer en des batailles intestines, et c'est pour apporter les plus chaleureux hommages à la série de chers et glorieux noms dont je vois vos pages pleines, que je fais précéder ces pages de mes feuillets. Vous devinez, d'ailleurs, que je serais plus à l'aise pour louer votre œuvre, si je n'en étais pas le complice; et pleinement complices nous sommes, avouez-le, d'affection pour les Canadiens parlants ou écrivants français, et pour la chère ancienne France-Nouvelle.
Mais à quoi vous exposez-vous et exposez-vous le lecteur en faisant prendre la parole, sur le Canada, à un homme qui depuis tant d'années en a tant sur le cœur? Comment parler de certaines personnes ou choses aimées, en restant muet sur les autres?
Fatalement, c'est un petit volume qui va précéder votre ouvrage, et j'en suis confus. Mais je sens que je n'aurai de remords que pour le bien que je n'aurai pas pu dire.
Les sauveurs de la langue française au Canada. — La femme et la famille, la mère pairie et la religion. — Les héros Canadiens et Acadiens. Provinces maritimes. — Les vaines atrocités delà politique britannique. — La résurrection française en Acadie. — Le salut de l'âme nationale.
Le véritable intérêt anglais. Maintien du français. Mariage de raison franco-anglais. — La rivalité séculaire. Les luttes du progrés. Les soldats involontaires de la civilisation. — Duel et dualisme d'autrefois. Guerre de Normands. — La grande partie et les partenaires actuels dans le monde.
La confédération anglo-française ; la grande République multi-nationale; les fédérations humaines. — Les éléments du grand alliage; le français. La langue et la littérature nécessaires. Leurs moyens. Puissance originelle et caractère original. — La patrie native et le sol natal.
Les conquêtes de la liberté. — La parole française affranchie. — La crue des populations de parler français. — L'âme française.
On reste effrayé, lorsqu'on suppute comment les Français canadiens ont pu défendre « le parler français » sans secours de France, sans enseignement public, longtemps sans livres et même sans professeurs professionnels. La femme et la famille, la religion et le souvenir de la mère patrie, voilà quels ont été les premiers sauveurs de la langue, dans les hameaux les plus isolés, jusqu'en la dernière cabane, au fond des solitudes de la forêt et dans l'immensité de régions où l'homme semblait perdu, n'ayant d'appui qu'en lui-même.
INTRODUCTION VII
La France sembjait s'être encore éloignée. Nul patronage de classes élevées : une poussière de peuple abandonné, se reformant en corps de nation.
Ne fallait-il pas encore deux mois sous Louis- Philippe, pour se rendre d'Europe au Canada? LN'était-on pas réduit, même dans les séminaires, à 'copier en manuscrits des ouvrages imprimés, faute d'exemplaires en nombre suffisant? Le français s'est maintenu par une sorte de miracle contre toutes les forces conjurées ; et quelle reconnaissance ne devons-nous pas à ces obscurs héros de la fidélité grâce auxquels on peut faire route le long du Saint-Laurent, bercé aux mêmes accents que sur les rives de la Seine.
Et ces admirables Acadiens, ces Français des provinces maritimes, n'ont-il pas fait, avant la fm du XVIIP siècle, l'atroce expérience des persécutions, de la dispersion générale, opérée à travers le monde pour rejeter partout les membres de la famille nationale obstinée à ne pas mourir? Séparer les petits des parents et, comme on disait, les mâles des femelles, pour éteindre la race, semer ces misérables débris épars sur des côtes lointaines, telle était la méthode. Ne retrouvons-nous pas encore, dans des îles voisines de nos rivages des descendants de proscrits d'Acadie, qui gardent un souvenir confus de ces calamités implacables? Que l'on demande aux écrits de l'abbé Casgrain comment a paru triompher cette férocité dont la honte reparaîtra toujours indélébile et dont l'effet est resté vain
VIII INTRODUCTION
après plus d'un siècle de réussite présumée définitive.
La vitalité de la race et de lame françaises en Acadie, glorifiée par les Américains, s'affirme aujourd'hui comme un fait indéniable. Cette population, extirpée comme plante vénéneuse, a retrouvé des racines et repris terre. Cette langue, qu'on voulait arracher à un peuple, a repoussé. Les récents recensements montrent les familles de « parler français » grossissant en nombre. Au collège de Memramcook (Nouveau Brunswick), le français tient rang égal en face de l'anglais. Des hommes éminents, véritables chefs de peuple, savent faire retentir les souvenirs et les revendications nécessaires dans la presse, dans les réunions, dans les Conseils de gouvernement, de même que les plus humbles habitants, réunis le soir autour du foyer, redisent l'histoire des ancêtres et les espérances d'avenir dans ce langage qu'immortalisent les chefsd'œuvres de nos siècles.
Cette obstination touchante n'est-elle pas une profonde sagesse? Acadiens comme Canadiens français sentent que la libre conscience individuelle comme l'indépendancQ. de l'âme nationale est liée à l'usage de son organg. C'est eux-mêmes qu'ils ont sauvés et la nation qu'ils ont fondée par cette conservation, qui équivalait à une incessante résurrection^
-4- « Qui perd sa langue perd sa foi >/, disent-ils ; et la preuve en est fournie par certains des émigrants qui se rendent aux États-Unis. Nul n'en a plus forte
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certitude que ces vaillants membres du clergé français qui voudraient ouvrir partout des églises françaises aux catholiques, loin de les condamner à apprendre l'anglais pour suivre leur culte et à subir la direction des consciences en anglais par le clergé irlandais.
Et quel scrupule aurait-on à parler et à écrire en français? En face de la confédération quasi-internationale des États-Unis, le Dominion canadien forme un empire presque aussi vaste, avec alliage de populations franco-anglaises.
Au début de l'accaparement du Canada par le gouvernement britannique, l'intérêt anglais semblait être d'absorber l'élément français; et pourtant, n'estce pas en anglais que les Yankees ont imposé à l'Angleterre leur indépendance et son abdication, avec l'aide de la France? Quelle utilité verrait un pouvoir incapable d'étendre et de serrer trop sa main sur le Canada, à détruire la solidité de son domaine et à compromettre le sort de sa suzeraineté? L'absorption américaine s'exerçantà si courte portée, ne serait-elle pas plus aisée, si les Français le voulaient, que ne l'a été l'absorption anglaise quand ils n'en voulaient pas?
On n'aurait pas à remonter loin dans l'histoire pour constater l'intérêt qu'a la politique britannique à se servir de l'élément français pour le maintien de l'État canadien, en voisinage courtois avec la grande République et sans induire personne à se demander si l'association complète ou l'assimilation
INTRODUCTION
ne serait pas plus avantageuse. Un gouvernement européen ou mondial peut se soucier d'autres affaires que celles de sujets canadiens ; et comment ne serait-il pas suspect de sacrifier leurs préférences à ses combinaisons?
Qui sait si le mariage de raison, sinon d'inclination, entre la partie française et la partie anglaise ne reste pas la condition de vitalité et d'originalité de cette confédération canadienne, où les provinces représentent des Etats? Là se retrouve tout pacifiquement et pour le bien du Dominion, ce dualisme, cette émulation française et anglaise qui a fait le fond de l'histoire, des péripéties et des progrès de l'Europe moderne. De l'Europe, la rivalité s'est étendue graduellement dans le monde entier, où les deux concurrents ont porté leurs ambitions et leurs entreprises. Ainsi ont été mises en rapport avec les nations blanches les régions les plus lointaines.
Dans l'antiquité, les jalousies et les querelles de peuples, qui de loin nous semblent si petites, ont provoqué peut-être les efforts et les élans d'où le progrès grec, l'organisation romaine et le mouvement moderne sont sortis. Quoi de plus curieux que ces interminables luttes des riverains de la Manche se pourchassant, s'envahissant, cherchant sans cesse à se saisir et à se dépasser, courant le monde à la poursuite les uns des autres, s'ingéniant en toutes choses à gagner la priorité ou la supériorité? Les insulaires, abrités derrière la mer, ne manquaient pas de provoquer des diversions sur le continent,
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des embarras ou des batailles dont ils savaient ensuite, en allongeant la main ou le harpon, tirer profit pour eux-mêmes.
Qui peut dire que sans ce dualisme, dégénérant trop souvent en duel avec ou sans partenaires, chacun des adversaires aurait obtenu de lui-même, de ses facultés et de ses ressources, les résultats qui ont fait sa grandeur? Quelles doléances et quelle colère pourtant de chacun contre l'autre, à qui il devait, malgré soi et malgré lui, la meilleure part de ses succès!
Les parties qui se jouent si longtemps entre peuples changent de caractère comme d'enjeu. La scène se passe maintenant dans le monde, et bien d'autres joueurs y figurent. Les arts de la paix n'y comptent pas pour moins que ceux de la guerre.
Avec ces Etats-Unis aussi vastes que l'Europe, avec la Russie qui se peuple, l'Australie qui se forme, l'Afrique qui s'ouvre, l'Asie qui ressuscite, l'Extrême-Orient qui s'agite, parmi ces myriades de milliers d'hommes dont la multiplication se précipite, devant ces immensités encore vides où nos vieux pays seraient perdus comme une ancienne bourgade grecque dans Paris, Londres ou New- York, — vous représentez-vous quelque réédition des conflits et litiges normands où les royaumes de France et d'Angleterre se débattaient? Que signifierait l'antagonisme d'un héritier ou ayant-cause de Guillaume le Conquérant avec les détenteurs de la Normandie, pour grossir cette conquête de la grande Bretagne que les Normands gouvernent encore?
XII INTRODUCTION
Si l'on n'a pu autrefois supprimer le fossé et faire des deux rives du canal ou chenal un seul Etat, le problème s'est étrangement étendu. C'est pardessus les Océans qu'ont à passer les courants de vie nationale et internationale, l'influence d'un peuple et ses relations avec les autres agglomérations. On a la bonne fortune, au Canada, que la Manche soit comblée entre ces Français qui, même d'origines variées, gardent l'intonation normande, et les concitoyens d'extraction anglaise qui ont à se soucier de tout autre chose que la Tamise et la Mer^du Nord.
Comment donc ne pas tirer leçon et profit de la traditionnelle rivalité anglo-française, qui peut tourner en surcroit d'émulation sans rancune et sans animosité? La formidable masse de contingents multi-nationaux dont se fortifie la grande République ne doit-elle pas suggérer le désir de consolider la combinaison franco-anglaise, c'est-à-dire de laisser prendre toute sa vigueur au contingent de source française, dont l'importance, la ténacité, les qualités spéciales et générales se sont suffisamment manifestées?
Loin d'émousser ou d'ébrécher l'instrument solide et brillant qu'est notre esprit, c'est-à-dire notre langue, il faudrait fournir à ceux qui la manient toutes les commodités qu'ils souhaitent. Une confédération s'appauvrit en réalité de toutes les forces qu'elle immobilise en ses participants. L'imagination et l'éloquence, la raison et la clarté, bien d'autres qualités déposées dans notre langue, sont aussi profitables à l'alliance où entrent des Français, que les
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vertus fournies par telle substance à un alliage métallique.
L'Amérique ne procède plus comme a fait l'Europe par groupements nationaux, restreints aux points géographiques où ils se sont formés, et par partage de son continent en compartiments strictement délimités. Nos divisions, nos passions locales donneraient presque envie de rire ou de pleurer à l'Européen qui regarde l'Europe du bord américain de l'Océan. Les nationalités d/origine n'apparaissent là-bas que comme des parties intégrantes de la fédération blanche et de la civilisation moderne. Chacune d'elles peutprendreautantde champ qu'elle veut, et de là dépendent l'équilibre des mouvements et l'harmonie du développement de cette humanité en gestation.
L'élément anglais n'a certes pas manqué aux Etats-Unis; l'allemand pullule; l'espagnol abonde sur d'immenses étendues relativement voisines; l'italien ne manque pas de réclamer sa part. Le français, que tant de crises ont rivé à son sol en certaines périodes et qui a d'ailleurs rempli sa tâche en d'autres continents, n'a peut-être pas place suffisante aux États-Unis, suffisante pour son intérêt et pour celui des États-Unis eux-mêmes.
Il a montré au Canada que certaines plantes n'ont pas moins de sève au Septentrion qu'au Midi. Ce qu'il a produit déjà pour l'agriculture et l'industrie, pour les professions libérales et pour la vie publique, est garant de ce qu'il peut rapporter. II lui faut sa langue, comme il faut sa terre à la
XIV INTRODUCTION
bruyère, l'air à roiseau, l'eau au batracien. Et qu'est-ce que la littérature, sinon le produit d'une langue cultivée? Ainsi toujours on est ramené à la même conclusion par l'intérêt des co-associés.
Qu'importe que l'histoire de l'âme française ait eu là-bas des débuts douleureux? Les enfances éprouvées font les virilités robustes. Qu'importe que cette jeune littérature n'ait pas encore pris possession de tous ses domaines? Ce sont les nains et les avortons qui mûrissent trop vite.
Que la prière et la légende, le conte et la chanson bient été les premières révélations de cette âme, 'quoi de plus logique et de plus heureux ?)\Quelle I naïveté de rêver pour la jeunesse les raffinements vieillots que la critique impose aux littératures déjà blasées! La poésie ne peut-elle nicher qu'en pièces de vers savamment machinées? L'histoire et l'éloquence ne peuvent-elles naître dans des paroisses et dans des assemblées locales, en pleine vérité d'impressions et de passions? La critique viendra plus tard; laissez opérer la vie, et pour commencer, la végétation. Si les racines sont solides, les faiblesses ou les écarts de sève se corrigeront d'eux-mêmes/
Un gouverneur des possessions britanniques écrivait, il n'y a pas 70 ans : « Les Canadiens français ne sont pas un peuple ; ils n'ont pas de littérature ». — Ils l'ont; et c'était plus qu'un peuple qu'il fallait préparer, c'était une confédération, où nulle partie coopérante ne peut demeurer impunément égoïste et oppressive. Tant pis pour l'Européen qui voudrait,
INTRODUCTION
dans l'Amérique, s'en tenir à rexxliisivisme de ses origines; c'est lui-même qu'il excommunierait.
Ce que peut donner la littérature canadienne? Quand un pays borde deux océans, quand il comprend des paysages grandioses, des montagnes vertigineuses, des lacs grands comme des mers, et des fleuves comme des bras de mer, — quand il a des hivers où se fige la nature en un bloc, pour se diversifier au retour de la chaleur, des richesses minières incalculables, des bois inépuisables, des « pouvoirs d'eau u gigantesques, — quel caractère ne peut y prendre la littérature, quelle puissance doit y acquérir la poésie!
Les loisirs ont manqué apparemment aux Canadiens pour s'appliquer aux minuties de la versification. Mais n'ont-ils pas montré quelle plénitude ils gardent des dons de la famille? L'avance intellectuelle que nous avons eue en Europe, ne s'estelle pas marquée au Canada par ces mouvements poétiques et cette activité littéraire qui leur assurent un rang éminent dans l'Amérique du Nord? Leurs inspirations, leurs révélations intellectuelles et morales ne contribuent-elles pas à la vitalité, à la longévité future, à la fécondité de la nation canadienne? Pourquoi ne représenteraient-ils pas, dans le Nouveau-Monde, les idées générales et les sentiments généreux, comme les Français en Europe? ^Qu'ils se soient abandonnés parfois à des réminiscences, à des imitationtr d'Europe, quoi de plus naturel, de plus nécessaire peut-être dans les temps héroïques et dans la période d'initiation
XVI INTRODUCTION
littéraire? Regretterons-nous que Crémazie ait recueilli des échos de chez nous, lorsque l'originalité canadienne éclate dans la représentation des mœurs locales, des traditions campagnardes, des impressions profondes de l'homme aux prises avec une nature que ne connaissaient pas les ancêtres ?
Ce qui serait chez nous redite de vieillesse, est ici renaissance et ressaisissement du passé, qui va se transformer. La vie saine du travail et de l'action, l'air nouveau, l'espace sans limites, vont rénover le plant français. Aussi les écrivains des débuts recommandent-ils aux générations nouvelles la prise de possession du sol, qui peut nourrir tant d'hommes, plutôt que l'existence citadine où se surexcitent et s'usent tant de tempéraments.
Quel amour du sol natal palpite dans les œuvres de Fréchette, non sans que la légende et l'histoire d'un peuple lui inspirent toute une épopée, et sans que le culte de la vieille France soit célébré avec une émotion qui nous remue, nous autres, aussi profondément que les lecteurs du Canada!
Ah ! comme on comprend que la lutte pour la langue était la lutte pour la vie! Comme le cœur bat au récit des luttes de Lafontaine, menant les Canadiens à la victoire parlementaire, imposant au Parlement son premier discours <k dans sa langue maternelle », et protestant contre le soi-disant « acte d'union » qui prétendait proscrire le langage d'une moitié de la population !
Après les capitulations de 1759 et 1760 et jusqu'en
INTRODUCTION
i79i,les droits de la conscience française étaient passés sous silence dans les actes constitutionnels. C'est par la vaillance acharnée de nos frères, que la publication des documents parlementaires dans les deux langues finit par être imposée. C'est en 1867 qu'est formellement stipulé l'usage des deuxlangues, facultatif dans les Chambres du Parlement du Canada et de la législature de Québec, obligatoire dans la rédaction des archives et procès-verbaux.
Quelle n'est donc pas l'importance des travaux et des méthodes, des services et des établissements servant à la conservation, à l'enseignement, au développement du français au Canada? Les efforts et les résultats montrés à l'Exposition Universelle de 1900, à Paris, en font suffisamment foi. Ils justifient toutes les espérances.
Les écrits de notre cher ami Fréchette, ce fidèle admirateur des poètes de France, ont fait comprendre chez nous, dès longtemps, combien sont originales les qualités qui empruntent les formes de la langue originelle.
S'inquiéter pour l'avenir de la langue et de la littérature françaises là-bas, ce serait douter des destinées d'une nation qui ne comptait pas ô^i.ooo personnes vers la fin du XVllI*' siècle et qui, livrée à elle-même, a déjà grossi jusqu'à 2 millions d'âmes, sans qu'il faille oublier le million de Canadiens français qui voisinent aux Etats-Unis, en pleine Nouvelle- Angleterre, conservant encore leur langue française, ayant leurs journaux et leurs cercles, leurs églises
XVIII INTRODUCTION'
et leurs écoles, comme ils ont leurs avocats et leurs médecins, leurs représentants, et leurs magistrats municipaux et politiques.
Et que disent les autorités américaines ? Que nul élément de la grande Union n'est plus digne que le Français d'estime et d'éloge, de prospérité et de développement.
La cause est entendue, comme on en dit en justice; en bonne justice, elle est gagnée.
Les origines françaises et les actes de naissance de ht famille canadienne. Les généalogistes de la nation. — Privilège des Français. Leur existence et leur conscience collectives. Communauté de traditions, communion d'idées; identité originelle et union psychique ; organe, le langage; œuvre, la littérature. — La langue maternelle de France et la terre adoptive d'Amérique.
Rôle de l'anglais et du français. Coexistence nécessaire. Dangers du monopole. Loi des échanges entre esprits humains. La vie supérieure entre les hommes. La fatalité de l'avenir: s'aimer mutuellement. — Fin des vieux égoïsmes d'Etats. L'homme mobile dans son univers. L'œuvre civilisatrice de l'esprit français. L'ouvrier et l'outil; force et richesse internationales. Le gofit et la mesure, la raison et l'idéalisme français.
Les Canadiens héritiers de la France en Amérique. — Parlez français.'
Comment demander si les Canadiens doivent avoir une littérature, c'est-à-dire apparemment une histoire ou des histoires, une poésie, des chansons, des romans? Plus que tous autres, ils le peuvent dans l'Amérique du Nord.
Qu'on examine de près comment se sont composées les populations et les sociétés de cet incomparable continent. Quels sont les éléments dont la provenance apparaît le plus nette en leur ensemble, avec les caractères de famille nationale, — de bonne famille, — pouvant constituer les actes de naissance
IXÏRODl'CTIOX
d'un peuple, ses vrais parchemins, ses titres de noblesse? Demandez à ces précieux historiens et généalogistes, à ces conservateurs des origines et des traditions françaises, tout d'abord aux ouvrages de feu l'abbé Casgrain et de l'abbé Tanguay, aux chercheurs qui ont eu la patience et le patriotisme de noter, comme en des ]i\'res d'or, les noms des colons canadiens français, leurs points de départ, leurs provinces et bourgs originels en France, les lignées et progénitures.
Certes, ce genre de travail s'est fait en Europe, avec moins de certitude il est vrai, pour les aristocraties nobiliaires, et pour les personnes qui tenaient à en descendre ou à y remonter, fut-ce par escalade; il se fait même encore, en certaines contrées, pour les chevaux. Mais pour les hommes, même dans les royaumes où se garde le culte des traditions, il n'a guère paru possible ou désirable de passer au crible de l'histoire les appoints de population importés d'Angleterre, par exemple. On aurai^-pu ^ distinguer sans doute, les gens de l'Ecosse, avec qui les Français ont toujours sympathisé volontiers, et les Irlandais, qui seraient mieux disposés peutêtre pour les catholiques de langue française, s'ils avaient eux-mêmes gardé leur parler primitif. Mais quel ennui serait-ce de trop médire des Anglais ou de penser trop de bien des Français, en anglais!
On sait ou l'on raconte, sans doute, que tel intéressé, son père, son aïeul ou son ancêtre est venu, à telle époque, de tel point du Royaume-Uni ou du continent européen. Avec le vague que la
INTRODUCTION-
prudence impose, on fera quelque récit tle la manière dont il s'est élevé et a élevé les siens. Si les peuples heureux sont ceux qui n'ont pas d'histoire, les individus malheureux sont dans le même cas. Or, bien qu'on eut choisi avec soin, en France, les colons pour le Canada, ce n'étaient pas d'ordinaire les plus fortunés et pas toujours les plus irréprochables qui s'expatrièrent des autres parties de l'Europe. En tout cas, les généalogies particulières établies selon les cas n'ont pas donné aux origines non françaises le même caractère de certitude.
La même communion d'idées, les mêmes foyers d'fittraction sociale, l'âme commune, en un mot, n'a pu se former avec autant de sûreté. Le cadre de vie collective, le moule où les individualités se forment et s'adaptent entre elles, même en toute indépendance personnelle et en toute liberté publique,— où le trouver plus solide que chez les Canadiens français?
Quelle marque d'originalité, au regard des autres nationaux, et en même temps de connexité et de fraternité entre les nôtres, que la religion, qui met son empreinte sur les consciences et qui préside aux principaux actes de la vie ! Qui dit Canadien français, dit catholique; et aux croyances religieuses se lient ce sens de l'universel qui caractérise les Français, et ce goût des idées générales qu'ils ne croient pas perdre en Europe, lorsqu'ils résistent à l'influence de la catholicité et à l'universalité romaine.
La ccmmunauté de traditions et de foi, d'attache-
XXII INTRODUCTION
ment à la AÏeille famille, de luttes, surtout de malheur et de souffrance, a pour jamais créé entre Canadiens français l'union psychique, plus durable que toutes les unités politiques, plus forte que les combinaisons gouvernementales, parlementaires, diplomatiques ou autres.
Sous ces traits communs, à cette âme commune, il fallait un commun organe d'expression. C'est la langue et son œuvre perfectionnée, la littérature, grâce auxquelles un individu, une collectivité et une société prennent conscience de leur existence. Une sorte « d'entité >/ ou d'être plural se constitue, avec un caractère propre et des facultés utiles, — utiles aux agglomérations mêmes de provenances nationales tout autres.
Ne faut-il pas qu'on rende ce qu'on a reçu des ancêtres, comme on cherche à rendre ce qu'on éprouve? Que représenterait un composé national qui n'aurait pas sa formule, une nation qui n'aurait pas d'âme, ou une âme nationale qui ne saurait pas parler et écrire? ce serait un enfant, sans conscience de son propre atavisme, ignorant de lui-même, un enfant trouvé ou adoptif de la terre où il est jeté, réduit à s'incorporer, à se fondre en une collectivité pour laquelle il serait sans affinité réelle, et dans laquelle ses dons les meilleurs demeureraient sans utilisation.
Mais même l'enfant du sol, qui ne connaît que le point où il est né, a besoin d'exprimer ses besoins, ses joies et ses douleurs. Il faut qu'il pense ses
INTRODUCTION XXIII
propres actes, qu'il communie avec la Mère Nature; et c'est à la mère patrie, à sa propre mère à lui, qu'il empruntera son langage. La langue maternelle du Canadien français, c'est le français.
Qu'on en juge par l'éclosion spontanée et par la sincérité, la vivacité de cette poésie française, qui se révèle dans la chanson et dans les chants populaires, dans les œuvres natives des colons et écrivains canadiens, en celles/ où l'homme est représenté le plus près de la terre, de cette grande terre d'Amérique, pourtant si différente de la terre d'Europe. C'est en français que la poésie de la nature américaine et des climats d'extrême hiver a vibré avec le plus de vérité. C'est dans un roman d'Acadiens français que les Yankees ont célébré, même en poésie de langue anglaise, l'amour le plus profond du sol natal américain.
Comment la langue anglaise/' s'offusquerait-elle de voir la française prendre place au soleil du Nouveau Monde? Peut-elle oublier tout ce quelle doit à cette voisine, qui avait pour elle le droit d'aînesse et l'ancienneté des services? Préféreraitelle être concurrencée par l'allemande?
Quel groupe humain peut avoir désormais la folie de vouloir suffire à la vie psychique des autres, même en admettant qu'il prétende se suffire à luimême? L'égoïsme peut être assez intelligent pour n'être pas exclusif. La langue anglaise, dont l'usage est universel notamment pour la navigation, le commerce, les voyages, a certes un domaine assez
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vaste. Elle est la langue des faciles échanges. Supposons que la française soit celle des productions même difficiles, non pas une langue de luxe, mais une langue de culture plus raffinée. Quelle sottise ce serait de n'en pas utiliser les produits et la productivité! Si pareille fantaisie pouvait éclore en un cerveau d'Europe, elle devrait avorter dans les cerveaux d'Amérique.
Les Canadiens sont Anglais ou Français d'origine, mais Canadiens ils sont; et qui nous dit que l'élément anglais ne serait pas le plus enclin, en certains cas. à soutenir les intérêts canadiens contre des abus de domination ou d'exploitation britannique? L'histoire a procédé ainsi pour l'indépendance des États- Unis.
Pourquoi n'emploierait-on pas deux langues, comme deux mains ou deux jambes? En certains États du Nord européen, un homme ayant quelque éducation ou quelque tâche sérieuse entend 3 ou 4 langues et parfois davantage. L'Amérique a-t-elle été gâtée par son éloignement? Pourtant, elle entend déjà parler plusieurs langues, et les citoyens de la grande République s'aperçoivent des inconvénients du monopole ou trnsi d'une langue, lorsqu'ils veulent étendre leur sction au dehors sans se borner à quelque doctrine linguistique de Monroc. Toute communication avec un peuple étranger implique une pénétration réciproque. Or pénètre-t-on ceux dont on ne comprend pas la pensée?
Les partisans de l'empire absolu de la langue anglaise peuvent savoir ce qu'elle emprunte cons-
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tammeiît aux autres. Comment les Anglais, qui aimentla musique, en jouiraient-ils sans les compositeurs d'autres nationalités, puisqu'ils ne produisent guère de compositions musicales r* De même pour les arts, pour le goût des couleurs, pour le soleil aussi, que leurs brouillards les engagent si souvent à chercher ailleurs. Le thé ne pousse pas plus 3n Angleterre que la vigne. Un habitant du Royaume- Uni sait admirer et aimer son pays de loin; car il est volontiers comme une île qui se promènerait dans le monde, en ramassant tout ce qui se trouverait à son goût. Par bonheur, son ile n'est pas un éden, comme Taïti, dont les habitants se sentent trop aisément bien chez eux.
La langue anglaise ne peut s'emparer de toutes les qualités humaines. Elle sera donc nécessairement insuffisante en ce qu'elle est moins apte à donner que d'autres. La nôtre est née, s'est formée, agrandi au bon soleil, en un climat tempéré et varié, parmi les diversités de paysages comme de races, qui font l'unité française si harmonieuse en son apparente multiplicité.
A mesure que les hommes communiquent mieux entre eux, ils se donnent ou se prennent leur part des avantages constatés par les uns chez les autres. Il faut donc que, de jour en jour, chacun accède à ce qui fait la santé, la force et le bien-être du voisin; et le voisin, maintenant, peut être en l'autre hémisphère. Les arts et les lettres ne peuvent pas plus rester dédaignés que les sciences; les conquêtes et les jouissances de la vie supérieure doivent se géné-
XXVI INTRODUCTION
raliser. Autant dire que dans la grande communauté humaine nul ne pourra conserver que ce qu'il partagera avec le prochain. — '< 11 faudra bientôt faire comme si Ton s'aimait, déclarait un brave homme, faute de parvenir tout de bon à l'amour les uns des autres. »
Puisque la langue française a été et reste un des instruments les plus perfectionnés de la haute culture sociale comme du libre développement individuel, elle doit se maintenir en valeur; et n'est-ce pas elle qui crée les plus hautes valeurs de la grande famille française?
Il s'agit bien de visées égoïstes et de combinaisons politiques! De notre temps, les frontières s'effacent comme les distances. Un homme, un groupe de parents peut courir le monde et se fixer en des cités, provinces ou États politiquement dissemblables, hostiles même entre eux. La locomotion aérienne ou souterraine, dont la réalisation est prochaine, fera du globe entier, pour l'homme, un champ de manœuvre, un champ de course, qui aura commencé, hélas! en champ de bataille. On pourra se réunir, se classer, se tenir en relations svmpathiques même à travers des confédérations distinctes, selon les tendances et les aptitudes, selon l'éducation, le caractère, les esprits dont on sera animé. I La famille française et sa langue, cest-à-dire son \ action intellectuelle, n'aura que de plus amples ser- / vices à rendre pour les œuvres de civilisation, qui ont été inaugurées et servies chez nous plus que
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partout ailleurs dans les temps modernes. La fraternité est un des termes de notre trinité politique; on la proclame, même lorsqu'on ne peut faire mieux, sur les façades de nos monuments publics. C'est dans notre langue qu'humanité est synonyme de bonté, quoi que ce soit pratiquement moins exact ici-bas qu'on ne devrait l'espérer lorsque l'Evangile et le christianisme sont âgés de tant de siècles.
La passion, cette « chaleur d'âme », la gaieté, cette lumière riante de l'esprit, — le goût de pénétrer les horizons lointains, de s'envoler par la poésie comme on s'élève en ballon au-dessus des réalités plates ou accidentées, au delà des lentes étapes terrestres, — l'imagination rayonnante, l'habitude de figurer en formes lumineuses et harmonieuses les vérités morales et les phénomènes intellectuels, — le besoin de se voir vivre, de se sentir vivre, de prendre, comprendre et rendre la vie, — tout ce dont l'esprit français est avide et que la langue française essaie de nous donner, n'est-il pas désiré plus ou moins par l'homme actuel? Plus il devient puissant, plus ses appétits matériels se satisfont, plus ses aspirations se haussent. L'intellectualité française représente une richesse internationale, un avoir humain, et ainsi s'accroît la mission des parlants et écrivants français. Quel facteur delà vie civilisée, — comme disent les allemands!
Les autres génies, appétits ou intérêts nationaux ont eu beau naître et grossir, faire tapage, tirer tout à soi et triompher à l'occasion, a-t-on trouvé