‹ Études de littérature canadienne françaiseChapitre 2 sur 52 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

encore un facteur plus général et plus généreux que celui-là? Où constater des préoccupations, des entreprises et des ambitions plus désintéressées, des visées plus hardies vers l'avenir, qu'en ce génie, fils de ceux de la Grèce et de Rome, formé par tant de siècles de travail, dans un milieu si favorable, entre trois mers et deux chaînes de montagnes?

Quel pays fut mieux doté par la géographie et par l'histoire, pays tempéré et varié, au cœur même de l'Europe, entre l'Afrique et l'Amérique? le Français, peuple et langue, a travaillé à donner la mesure des belles proportions, l'inspiration et la composition, à la littérature comme à l'art, de même qu'il a fourni à la science, à l'industrie, au commerce, le mètre et le système métrique. 11 a souffert pour réaliser la raison (raflo. mesure): son goût, (et c'est le même mot), se fait apprécier même en cuisine; et c'est en France que l'on compare volontiers certains travaux littéraires, ainsi que la politique, à la cuisine, (pas toujours, il est vrai, pour flatter les cuisiniers.)

Nos frères canadiens sont, pour le patrimoine français, les héritiers d'Amérique, les possesseurs du trésor de la langue qu'ils ont su sauver. Qu'ils en tirent non seulement des besognes littéraires, mais toutes les ressources de vie cérébrale et cardiaque, d'invention et d'action, de raison en toutes choses. Ils ont droit à la récompense de leur constance héroïque. Cette langue est vraiment leur, puisqu'ils l'ont reconquise après l'abandon du gouvernement de l'ancienne France.

INTRODUCTION XXIX

La mère patrie n'a-t-elle pas eu, d'ailleurs, à se débattre durant près d'un siècle au milieu d'adversaires redoutables, dans des crises dont nos parents extérieurs ne pouvaient saisir les causes et le caractère à si longue' distance? Ce tre'sor conservé intact en terre canadienne, qu'ils le fassent valoir largement. Richelieu et Colbert, comme Corneille, Racine et Molière, comme Lamartine et Victor- Hugo appartiennent aux Canadiens, ainsi qu'à nous. Les grands inventeurs, artistes, savants et bienfaiteurs dont la France contemporaine s'honore, sont leurs frères de langue comme de sang. Que de créateurs ont parlé le français ! Ou plutôt, c'est le français qui parle la clarté et la chaleur, la fraternité et la bonté, le beau et le bien, tels que les ont conçus ces séries de générations croyantes et agissantes, éprises d'idéal, hantées par l'idée de l'au-delà.

Parlez français, chers Canadiens,

La première politique anglaise au Canada : supprimer le Français. Force et ruse. Héros et martyrs de la cause canadienne. — L'invincible vitalité française et ses champions ; la langue et la littérature. — L'intelligente équité de certains gouvernants. L'indépendance coloniale et les libertés publiques unies à V affrunchissement français. Après les coups, la politesse. — Soyez forts.

La solidarité des intérêts dans la confédération. Le Français, associé précieux. — Les anciennes querelles de la Manche, sa.ns raison dans l'état nouveau du monde. Sottise des vieux égoismes d'Etats.

Nécessité de féconder l'élément français en Amérique. — L'aide de la mère patrie. Part de patrimoine à recueillir. Fraternisation dans les sciences, les arts et les lettres. — Prenez votre bien chez nous.

Ce n'est pas seulement en politique, que la première inspiration du plus fort est de supprimer le ■plus faible. Les plus simples animaux nous donnent l'exemple, et la Nature fait l'équilibre de vie avec toutes ces forces qui tendent à se détruire.

Comment les possesseurs britanniques du Canada, qui n'étaient cependant pas des vainqueurs, les batailles en font foi , et auxquels le pays avaient été cédé par le soi-disant Gouvernement de France, — n'auraient-ils pas obéi à la tentation de supprimer leurs adversaires, — (sûr moyen, lorsqu'on réussit, de se livrer soi-même à ses propres vices, à ses propres dangers.)

INTRODUCTION XXXI

Tous les moyens ont été bons ou plutôt sont demeurés mauvais. Les gouvernants ne s'en cachaient pas : C'était « l'ennemi à briser ». On a vu se déchainer, selon les cas, tous les excès de la force et de la vengeance: confiscation des biens, incendie des paroisses, emprisonnement, déportation, pour compléter les fusillades et la pendaison après les insurrections. (Car c'est ainsi qu'on nomme les tentatives d'affranchissement qui ne réussissent pas.)

Aussi, quels heureux résultats! Pas de travaux utiles, dépréciation des terres, (gouvernées, il est vrai, pour le Bas-Canada par 350 fonctionnaires dont trois douzaines à peine étaient d'origine française.) Un peuple et une langue à demi étouffés.

Mais la force s'use par ses abus; elle se corrige elle-même, comme le pendule en ses mouvements, par ses propres écarts. La punition des fautes est dans leurs effets même, donc en leur réussite. La pression fournit du ressort.

— « Vous n'avez pas encore assez souffert », disait un chef à ses partisans découragés. — A toute cause, il faut ses martyrs.

La cause canadienne française a eu les siens. Et la gloire devrait être aux plus obcurs, à ceux qui luttaient non pas sans foi mais contre toute espérance, grâce au sentiment du devoir, ce sublime instinct des êtres raisonnables.

La ruse ne pouvait manquer de s'unir à la force britannique. Elle a pris les formes les plus variées : l'hypocrisie, cet hommage rendu aux vertus qu'on

XXXII INTRODUCTION

ne peut anéantir; la perfidie déguisée en équité: l'équivoque; les combinaisons et machinations dites législatives, administratives ou politiques; la fraude électorale, les tricheries parlementaires et le reste.

Mais l'obstiné Français canadien persistait à vivre; et c'est une utopie de vouloir supprimer un peuple, en ce temps où l'on ne peut plus tuer tous les mâles et prendre toutes les femmes. D'ailleurs, les enfants ne restent-ils pas toujours de leur mère, et quelles mères les Canadiennes! En cet élément français, quelle vitalité et quelle élasticité! Il rebondit.

Aussi, parmi les représentants de l'Angleterre et les gouverneurs, de dignes gens finissaient-ils par conclure que mieux valait aider à vivre ceux qu'on ne pouvait aider à mourir. Pourquoi ne pas se souvenir du droit des gens, de l'esprit des capitulations et des traités, en reconnaissant que les Français avaient bien gagné leur droit et sauvé leur langue?

Car ces médecins de la politique (de simples empiriques trop souvent), qui s'intitulent hommes d'Etat, ne s'étaient pas avisés qu'ils travaillaient contre leur but. Comment biffer le français de cette carte d'Amérique qu'il a tant contribué à tracer? En frappant notre langue, on l'a fait vibrer. La nécessité de sauver l'âme et la vie a fait développer l'organe. Le réveil du parler français et l'éveil de la littérature canadienne ont été provoqués par ce prétendu antagonisme de races, auquel les Anglais attribuaient leurs difficultés.

Pour qu'on puisse laisser les gens libres, il faut être juste avec eux, Certains chefs anglais l'ont

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