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L'avenir des Canadiens français est sûrement garanti parleur passé. — « Un peuple, note Pascal, est comme un homme qui ne mourrait jamais. » — On peut détruire un individu, et toute une génération peut disparaître avant que l'heure des châtiments ou des réparations vienne pour elle. Mais, pour une nation, le juste et l'utile ne peuvent rester séparés; ils se rejoignent bientôt sur sa route.
Si la justice humaine continue à boiter, la logique des choses va plus vite pour l'homme à mesure que ses mouvements et ses actes s'accélèrent. Avant la fin d'un règne et d'un gouvernant, apparaissent les conséquences de ses iniquités, c'est-à-dire de ses fautes.
On aboutira donc à reconnaître que toute politique malfaisante, si habile qu'elle se suppose, est une imbécillité avec préméditation de malhonnêteté. Laissez les empiriques de l'intérêt faire vacarme. L'intérêt mieux entendu de chacun est de rendre service à ses semblables; et c'est à ceux qui leur procurent le plus de vérité, de bonté, de progrès, que les associations humaines rendent le plus de sympathie, c'est-à-dire de force.
Les Canadiens, honnêtes gens, laborieux, hardis et sincères, n'ont fait que du bien. Ce sont dénormes morceaux de continents qu'ils ont ouverts, créés, assurés à l'humanité humaine. Ils sont le plant américain de la vieille souche gauloise, franque et française. Les racines ont pris le sol; le meilleur des fleurs et des fruits est dans la langue et la littérature. Notre culture a donné ce qu'on sait entre l'Océan et
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la Méditerranée : qu'elle le donne entre l'Atlantique et le Pacilique.
Sous d'heureux auspices et par une « conjonction » que les anciens astrologues auraient admirée, c'est au lever du XX° siècle, à Paris, dans le concours universel de 1900, que le Canada, fils de la France, a fait son entrée véritable dans le monde international. C'est chez nous que cette puissance, Dominion, s'est manifestée en sa qualité d'Etat détendue colossale, voisin des métropoles américaines aux maisons géantes et de la confédération aux visées gigantesques, qui ne demande lui-même qu'à devenir un peuple géant.
Qu'on se rappelle les ressources et les productions en tous genres « exhibées /> au Palais canadien du Trocadéro, où siégeait le Commissaire, M. Perrault; les succès obtenus, avec tant de grands prix et de médailles, sans compter tout le reste.
Quel spectacle nous a été présenté, série de leçons de choses, sorte d'enseignement par l'aspect, démonstration au tableau des faits, notamment pour la colonisation, les défrichements et la mise en valeur du sol ; pour les incalculables richesses minières et les innombrables « pouvoirs d'eau; » pour l'exploitation des forêts, le bois et tous ses emplois; pour les chasses, les peaux et fourrures; pour les pêcheries et le monde des eaux, avec deux Océans, des mers douces, des myriades de lacs et un réseau indéfini de fleuves et rivières.
Voyez la navigation, le commerce et l'industrie se
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mettant en tout cela, et avant tout la féconde et salubre agriculture, avec ses multiples branches; le blé par masses, la pomme par monceaux, les laiteries et fromageries pour l'exportation; l'élevage, les viandes et les conserves; le sucre d'érable; l'utilisation même du froid pour la production agricole, les frigorifiques, la conservation et l'expédition des produits alimentaires; les pulpes de bois et la fabrication des papiers; le meuble, les tissus.
Puis, la grande industrie, la métallurgie, la construction pour la terre et pour Teau, le lancement de ces immenses voies ferrées qui traversent de part en part un tel continent et escaladent les plus hautes arêtes montagneuses du globe, avec autant de hardiesse que dans les États-Unis, avec plus de sûreté peut-être et plus d'économie.
Pour les choses de l'enseignement et du travail intellectuel, y compris même les machines à écrire et à composer, pour les débuts de la production artistique, quelle sollicitude! Le fonctionnement des écoles et les soins de l'enfance étaient sous le gracieux et précieux patronage de Dames déléguées. Comme il convenait chez la vieille Mère France, des Françaises s'étaient chargées de mettre en lumière ici les tâches et la vie de nos écoliers et écolières de làbas. Leur présence était pour tous un charme, et leur voix une harmonie nationale.
M""^ Dandurand, venue en visite et en fonctions avec M"^ Barry et M""^^ Le Boutilier, était partout chez elle; et comme elles, nos autres sœurs, nièces et cousines d'Amérique, que les gens de nos villes
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et de nos campagnes s'émerveillaient de voir si ressemblantes aux plus aimées des nôtres. Les Dames, si habiles à sentir '< l'effet qu'elles produisent », n'ont sûrement pas plus oublié que les Canadiens, ces scènes de pèlerinage familial jusqu'en Normandie, en cette ville de Rouen qui les recevait toute pavoisée, aux applaudissements de populations criant comme les riverains du Saint-Laurent au passage de nos marins : « Ce sont nos gens! » On se retrouvait.
Si les Français ont autrefois découvert le Canada, c'est à Paris que le Canada nouveau a été découvert par l'Europe. Canadiens et Français se sont rejoints ; et ce simple mot, désormais fixé, prend toute sa puissance avec son sens profond : « les Canadiens- Français; » nous dirions aussi volontiers, nous : « les Français-Canadiens. »
Quelle douceur que la vue de ces choses pour ceux qui en avaient eu la prévision, qui avaient été complices et confidents des américanistes et canadianistes des premières heures! Etant venu en 1899 au Canada, pour aider à battre le rappel de la France avant la bataille pacifique de 1900, en fin et en commencement de siècle, nous nous sentons toujours pénétré d'émotion et de reconnaissance au souvenir de l'accueil reçu.
Il semble que dans le cours patiemment suivi des événements, on embrasse les destinées nationales, réalisées à travers les morts d'individus et de générations. Du haut de certaines dates, on assiste à des dénouements admirables qui, pour un peuple, sont
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encore des commencements, mais qui peuventcertes suffire aux personnes et aux groupes d'une époque. L'immense mouvement de toutes choses apparaît alors, comme apparaissent la marche des astres et l'ensemble du paysage terrestre au spectateur d'un des couchers du soleil qui va se rélever demain. Celui qui est lié par affection aux survivants de demain cherche donc un recommencement derrière ce qui serait une fin pour un éphémère rapportant tout à soi. Ainsi les altruistes peuvent croire à la perpétuelle jeunesse.
En grand éclat de lumière se sera clos le XIX" siècle pour la France, et ouvert le XX*-" pour le Canada. Le nouveau de l'un est le renouveau de l'autre; l'origine fait communier ensemble leurs destinées et l'affection unifie leurs vies. Pour un Français d'Europe en 1900, à Paris, comme en 1899 à Montréal et à Québec, quel orgueil, — le seul orgueil vraiment légitime, noble et fécond, celui qui porte sur les êtres aimés, — de voir les trois couleurs couronnées d'érable et gardées par le castor, arborées si haut aux acclamations des autres peuples qu'a gagnés cette amitié ! — « 11 n'y a pas que le mal qui se gagne », disait un psychologue.
Une autre Exposition Universelle, l'américaine, s'ouvrant en 1904 dans l'ancienne Louisiane française, — (cet État que la France a marié de sa main avec la grande République, et qui était né des mêmes germes français et s'était formé grâce aux mêmes héros que le Canada), — aura offert une occasion
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nouvelle à la France et au Canada de se rencontrer « dans le monde ». C'est hors de chez elle, en attendant que ce soit chez lui, éventualité certaine d'avenir, car le Canadien aura bien le droit de recevoir à son tour les autres peuples. A Saint- Louis, la participation brillante de la mère et de sa fdle à une telle fête de travail, aura constitué encore un grand fait historique. Les groupes de langue française se seront rapprochés. L'expédition pacifique des descendants des Lafayette et des Rochambeau, comme des Cartier et des Champlain, leur jonction avec les rejetons de Français et de Françaises répartis dans les Ftats-Unis, est un signe de ce temps nouveau où les familles nationales sauront s'accommoder des institutions comme des climats où elles s'étendent et multiplier leurs services. Chacune a désormais mieux à faire que de tuer ou se faire tuer pour agrandir son siège local. L'idée de s'exterminer, de s'excommunier, de s'exclure du domaine général devient « sans objet », depuis que tous les hommes se répandent sur la planète entière.
Point n'est besoin de trusts exclusifs pour l'intérêt français, qui ne veut pas se séparer des intérêts universels. Notre fraternisation nationale n'est qu'un prologue de la fraternité internationale. Ce foyer d'idéalisme et d'altruisme qui a nom la famille française prépare la grande famille humaine. L'humanité, synonyme pour nous de bonté, c'est la foi française; et comment se traduirait-elle mieux qu'en français?
La langue et la littérature françaises restent
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comme rinstrument privilégié de la plus haute éducation individuelle et collective; et l'on doit remercier, louer, féliciter chaleureusement l'auteur de cet ouvrage de France écrit pour le français et sur les Français du Canada.
Longues et glorieuses destinées à cette langue et à cette littérature en Amérique. Honneur aux œuvres, gratitude aux ouvriers ; merci de tout cœur à ceux qui les mettent en lumière ! Qu'on pardonne au vieil ami, confus d'avoir fait ici, presque malgré lui, en songeant aux amis lointains, tout un petit volume, sous prétexte de préface à l'excellent livre d'un ami voisin. Parlant du Canada et des Canadiens, comment un Canadien honoraire de Paris ne se trouverait-il pas insuffisant, si long qu'il soit? Puisse-t-il ne s'être pas trop montré l'un et l'autre.
Louis HERBETTE.
XAISSWCE ET DEVELOI'PEIIEM
Littérature Canadienne Française
Depuis plusieurs années, les Français semblent prendre quelque intérêt aux e^uestions canadiennes.
Pendant longtemps, ils avaient un peu oublié les colons sacrifiés par Louis XV, et l'immense territoire que Voltaire appelait dédaigneusement quelques arpents de neige. Mais aujourd'hui que nos compatriotes d'Amérique ont su, à travers les plus cruelles épreuves, se manifester comme peuple et comme nation, et former, suivant le mot d'un de leurs écrivains, comme une république de tradition gauloise au milieu des sociétés anglo-saxonnes du Nord-Amérique, nous nous souvenons volontiers de l'époque où le Canada s'appelait la Nouvelle France. Sans nous attarder à de stériles regrets, nous étudions curieusement cette civilisation sœur de la
nôtre, et nous éprouvons une certaine fierté, en pensant qu'aux bords du Saint-Laurent résonne la douce langue maternelle.
Mais si nous connaissons assez bien les mœurs et les paysages du Canada, nous sommes, il faut en convenir, médiocrement informés de sa littérature, dont beaucoup de nos compatriotes ignorent même l'existence. Les historiens ont consulté l'ouvrage de Garneau, le « Montcalm et Lévis » ou le Pays d'Evangcline de M. l'abbé Casgrain. Ceux qui se tiennent au courant des prix académiques ont entendu parler de M. Fréchette ou peut-être même de M. Chauveau. Avoir lu leurs œuvres, c'est autre chose. Si la récente publication de Th. JBentzon a mis en éveil la curiosité du public (i), il est difficile de trouver à Paris les œuvres complètes des écrivains que nous venons de mentionner et surtout celles de MM. le May, le traducteur d'Evangcline, Routhier qui tenta de fonder là-bas la critique par l'étude de chefs-d'œuvres consacrés, Poisson, un bien délicat poète, Nérée Beauchemin, peut-être le plus remarquable artisan de vers qu'il y ait en Canada, Choquette, médecin et romancier, Buies, le spirituel polémiste, qui semble un Montmartrois de Québec, Lusignan, un chroniqueur parfois attendri, mais à la plume acérée, Gérin-Lajoie, l'historien du gouvernement responsable et tant d'autres, ora-
(i) Nouvelle France et Nouvelle Angleterre, (i vol. in-i8, Paris, Calmann Lé\'y, 1899).
LA LITTEIIATIRE CANADIKNXE FRANÇAISE
teurs, érudits, poètes, journalistes, romanciers même, sans compter M. Hector Fabre en qui les Parisiens voient seulement l'aimable représentant du Dominion (i).
II y a par delà l'Océan, tout un petit monde littéraire français, avec ses tendances, ses haines, ses passions, ses coteries et ses polémiques, et, de 1850 à nos jours, il a parcouru toute une évolution.
Il n'est pas nécessaire, sous prétexte de courtoisie internationale, de dissimuler la critique, et d'outrer l'éloge. Les Canadiens sont nos cousins; entre parents, on se doit la franchise. D'ailleurs ils disent souvent à nos écrivains de dures vérités et s'en disent de plus dures à eux-mêmes. Nous savons que cette sincère étude blessera là-bas quelques susceptibilités (2). Nous ne partageons point l'enthousiasme de certains critiques canadiens qui, aveuglés par leur patriotisme et leurs sympathies, écrivent sérieu-
(i) Nous ne connaissons g^uère en Europe sur ce sujet, hors quelques monog-raphies et renseignements épars dans des narrations de voyage ou des ouvrages historiques, que le travail de M. Virgile Rossel publié à Lausanne, La Liftérature française hors de France et une brochure de M. Lefaivre, ancien consul de France à Québec. Conférence sur la littérature canadienne. (Paris, 1877, 61 pages in-8"). Disons ici une fois pour toutes combien nous sommes redevable à M. Philéas Gagnon de son Essai de bibliographie canadienne (Québec, 1895), description de sa bibliothèque, la plus belle collection privée du Canada.
(2) Tout récemment, un article un peu sévère de notre compatriote, M. de LabrioUe, ancien professeur à l'Université Laval, de Montréal, a paru dans la Rei ue Latine. Un compte rendu le traite de « satire et de critique vaine et désobligeante ». (Paris-Canada du 15 avril 1903.)
4 l.A LITIKUATIUI-: CANADIKNNI-: l-UANÇAISK
sèment que Crémazie surpasse Théophile Gautier et nombre d.'« étoiles parisiennes » (sic). Nous nous inclinons en souriant devant cette admiration naïve, mais nous savons que beaucoup d'écrivains canadiens souffrent de ces jugements de complaisance et nous croyons leur donner une preuve d'estime en les traitant comme des hommes et non comme des écoliers auxquels il faut distribuer des prix d'encouragement.
Nous considérerons ici les lettres canadiennes dans leur courte histoire; nous dirons d'oîi elles sont parties, nous essayerons de voir où elles vont. Nous oserons déclarer à ceux qui ont tenté de susciter là-bas une littérature et d'y assurer la pérennité de notre langue ce que pensent d'eux des Français impartiaux qui veulent les comprendre pour les aimer. Si nous ne pouvons saluer l'éclosion d'un chefd'œuvre, nous aurons au moins la consolation de nous dire que ce n'est point en général par des chefs-d'œuvre que les littératures commencent et qu'il est déjà beau à ce peuple d'avoir pu, depuis un siècle et demi bientôt, conserver, dans des conditions si difficiles, sa langue, ses traditions et sa foi.
Les Temps Héroïques
Si nous jetons un coup d œil sur l'état du Canada dans la première partie de ce siècle, si nous examinons les conditions de sa vie sociale, nous verrons qu'une fois de plus les mœurs expliquent les œuvres. Pendant quatre-vingts ans, le Canada s'était désintéressé de notre vie littéraire et une scission profonde séparait la vieille et la nouvelle France.
Dès les traités de 1763, la noblesse avait déserté la colonie, laissant là-bas quelques seigneurs féodaux et la foule des liab Hauts, petites gens pour la plupart, non affinés par deux siècles de culture intellectuelle (i). Ces colons abandonnés par la France devaient d'abord songer à vivre, car des calamités de toutes sortes marquèrent les premières années de la domination anglaise.
La pays était ruiné par la guerre; les soixantequinze mille Français se dispersaient sur une énorme étendue de territoire; Québec et Montréal
(Il L'érudit M. Suite a pourtant soutenu, dans une savante conférence, l'opinion contraire.
ne pouvaient prétendre au nom de grandes villes. Ottawa, qui s'appelait Bytown, constituait seulement un centre de ravitaillement pour les bûcherons; la classe instruite n'existait point : on pouvait penser que l'afflux incessant des Anglo-Saxons absorberait bien vite nos compatriotes (i). La misère était effroyable, et, sans une abondance extraordinaire de tourlrrs{2), qui s'abattirent, mane vivante et providentielle, sur le pays désolé, la famine causait les plus cruels ravages.
Le collège des Jésuites était fermé. Quelques rares écoles aux rares élèves subsistaient seules, et sous Mgr. Briand, Surintendant de la religion, un clergé de 132 prêtres, dont quelques uns avaient des paroisses de cinquante lieues, desservait l'immense territoire qui s'étend de Saint-Louis de Missouri à Terre-Neuve.
Laborieusement, ce clergé se mit à l'oeuvre. Mais on était séparé de la France par une série de catastrophes. La guerre d'Amérique, puis la Révolution, puis les campagnes de l'Empire empêchaient toute relation entre le vieux pays et la nouvelle possession britannique. On savait que des hommes de sang terrorisaient la France, que c'était là-bas la subversion totale, et que les disciples du « hideux Voltaire»
(i) Voir Garneau, Histoire du Canada depuis sa fondation jusqu'à nos jours, réimprimée à Québec en 1885 sous la direction du fils de l'auteur. (3 vol. in-S").
Pour l'histoire de la conquête, Cf abbé Ferland, Cours d'histoire du Canada. (Québec, 2 vol. in-8» 1861-1865, réimprimé en 1882).
(2) Pig-eons sauvages.