LES TEMPS HEROÏQUES
avaient détruit le trône et l'autel. Tout semblait favoriser les Anglais.
Au commencement du xix^ siècle, ils essayèrent de créer un Institut Royal et d'y attirer les jeunes Canadiens. Mais la résistance du clergé triompha vite de cette tentative. L'Institut périt faute d'élèves. Quelques vieux lettrés imitaient Boileau ou Lefranc de Pompignan, le peuple chantait les délicieuses vieilles chansons importées de Normandie, de Saintonge ou de Bretagne (i), on se racontait à la veillée les belles légendes que M. de Gaspé recueillit plus tard pieusement, mais la littérature n'existait pas et ne pouvait pas exister.
On était plus soucieux alors de bien faire que de bien dire; il fallait s'occuper d'autre chose que d'arranger harmonieusement les syllabes. Les Anglais tenaient les Canadiens pour une race vaincue et partant inférieure, le péril menaçait la nationalité même. En 1791, le Canada obtenait une organisation politique calquée sur celle de la Grande-Bretagne, mais avec un Parlement auquel on refusait les attributions les plus essentielles. Les Canadiens-Français reçurent cette première satisfaction après une lutte de plusieurs années où s'immortalisa du Calvet. Mais si l'on préparait alors des matériaux à l'histoire et à la poésie, on ne pensait pas à les mettre en oeuvre, et la voix des orateurs seule trouvait un écho quand elle jetait aux conquérants la clameur d'un peuple entier.
fi) Voir D'' Larue, Les chansons populaires {Foyer canadien T. i), et surtout l'ouvrage de M. E. Gagnon, cité plus bas.
8 LA LITTIIIATI IIK CANADlIvNNK KUANÇAISK
En i8:?7, lorsque le parti français, entraîné par la voix de Papineau et l'exemple de Chénicr, eut affnnié, les armes à la main, sa volonté de vivre libre ou de mourir, on se rendit compte qu'il existait une nation nouvelle, mais cette nation voyait d'abord son existence menacée.
L'Union de 1841 entre les deux C.anadas (1) était, dans l'esprit du législateur anglais, un moyen d'étouffer la nationalité française. Il fallait à force de patience et de volonté, de patriotisme et de foi, affermir cette nationalité fragile, faire la conquête du sol canadien, mais avant tout sauver la langue française. Lord Durham. le Haut Commissaire envoyé après la guerre civile de 1837 pour étudier les réformes indispensables que réclamait la Colonie, disait : '< Les Canadiens-Français ne sont pas un peuple, ils n'ont pas de littérature (2). >/ Pour faire mentir le proconsul, on allait en créer une de toutes pièces, en réveillant le sentiment héroïque et national. Le mouvemement de 1850 ne fut donc pas un amusement d'érudits, mais un acte de patriotisme.
Au moment où l'Union semblait présager la fusion des deux nationalités en présence, ou, pour mieux dire, l'absorption de l'élément français, il
(i) Voir l'Étude sur Gêrin-Lajoie.
(2) The report and despaiches of the Enrl of Durham H. -M. High Commissioner and Governcr gênerai of British Norlh America, (London, 1S39, xvi-423 pag-es in-S") Index. Il existe des éditions françaises faites au Canada.
LKS TEMPS HKROIQUES
importait, par une étude attentive et impartiale, de remonter le cours des siècles, et de voir si les \ vaincus de 1760 ne méritaient pas un autre sort ^ que les ilotes de Laconie.
Vers 1830, M. Archibald Campbel, notaire à Québec, comptait parmi ses clercs un étudiant en droit nommé François-Xavier Garneau, né en 1809, et descendant d'un Louis Garnault venu au Cr.nada en 1665 (i).
Taciturne et laborieux, le jeune Garneau qui. depuis quelque temps, étudiait Thistoire du Canada, connue seulement par le vieil ouvrage du P. Charlevoix, qui s'arrête en 1740, et les travaux anglais de Smith où les faits sont souvent travestis, devait chaque jour soutenir des discussions avec ses collègues d'origine britannique : les Canadiens-Prançais, race de vaincus, race de parias, avaient été battus sans difficultés par les troupes anglaises; seul, le nombre leur avait permis de triompher quelquefois. Ces jeunes gens oubliaient le lovalisme des colons, en 177=^ lors du siège de Québec par l'américain Montgomery, en 181 2, lors
(I) Voir abbé H. -R. Casg^rain, F.-X. Garneau (Québec, 1886), et P.-J.-O. Chauveau, François-Xavier Garneau, sa vie et ses œuvres. (Montréal, 1883, avec portrait). Consulter pour toutes les questions de g'énéalog'ie le fondamental ouvragée de l'abbé Cyprien Tang-ay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes depuis la fondation de la colonie jusqu'à nos jours (Montréal, 1871-1890, 7 vol. grand in-8"j, qui est, suivant l'expression de l'auteur, « la somme généalogique de tous les actes et registres accumulés dans les archives des paroisses et des greffes du pays depuis son origine ->. Nous y renvoj'ons une fois pour toutes.
lO LA LITTKllATUUli CANADIKNNK FKANÇAISE
des journées de Chàteaugay qui valent les Thermopyles. Un jour, Garneau, plus ému que de coutume, s'écria : « Je l'écrirai, cette histoire du Canada, mais ce sera une histoire et non un pamphlet. Vous verrez si la défaite de nos ancêtres ne vaut pas toutes les victoires; et puis, comme l'a dit Milton, qu'importe la perte d'un champ de bataille, tout n'est pas perdu !
Wliat though thc ficld be lost ? AU is not lost! ( i) >/ Ce jour-là, Garneau avait trouvé l'œuvre à laquelle il se consacrerait tout entier et dont il devait vivre et mourir.
Mais il fallait se procurer les documents épars, faire en Europe un pèlerinage, fouiller les archives du vieux monde qui renfermaient des trésors, arracher au désordre des archives canadiennes tout ce qu'elles contenaient; il fallait aussi et surtout compléter ses études générales, voir diverses espèces de gens, apprendre la politique, la stratégie, la diplomatie, et même le français, pour ne pas écrire sans relief et sans couleur l'œuvre d'où dépendait peut-être le réveil d'une race. Garneau se mit à l'œuvre. Ayant économisé quatre-vingts livres pendant sa cléricature, il partit pour l'Europe. Il y resta deux ans, tantôt à Paris, tantôt à Londres. M. Viger, agent diplomatique du Canada en Angleterre, le choisit comme secrétaire, véritable bonne fortune pour le jeune historien, et le 30 juin 1833, après une orageuse traversée de cinquante jours,
(i) Abbé H.-R. Casgrain, op. cit.
LES TKMPS HKROIQUKS 1 i
il atterrissait de nouveau à Québec. Pendant sept ans encore, il amassa des matériaux. Comptable dans une banque, puis traducteur à la Chambre d'Assemblée, il travaillait sans relâche à son livre. En 1840, dans un pays tout frémissant de la terrible crise qui semblait être le commencement de la fin et qui fut en réalité la fin du commencement, Garneau entreprit la rédaction de son histoire sans savoir, suivant la belle expression de M. l'abbé Casgrain, s'il travaillait sur un berceau ou sur une tombe. Le premier volume paraissait en 1845; ^^ second, où l'auteur put utiliser la correspondance officielle des Gouverneurs français, en 1846; le troisième et dernier, qui conduit le lecteur jusqu'à la Constitution de 1791, en 1848.
L'importance de cette histoire est considérable, moins encore par sa valeur propre que par son influence. Sans doute, Garneau n'avait pas en main tous les documents que possèdent aujourd'hui les érudits; il a commis des erreurs de détail qu'il serait puéril de lui reprocher, mais il a le premier, devinant ce qu'il ignorait, tracé un tableau d'ensemble d'une vérité saisissante et l'on pourrait dire, parodiant un mot célèbre : ^< Le Canada français avait perdu ses lettres de noblesse, Garneau les lui a rendues. »
Il écrivait en effet, le 19 mai 1846, à lord Elgin et Kincardine, Gouverneur Général des Canadas :
« J'ai entrepris ce tra\ail dans le but de rétablir la vérité si souvent défigurée et de repousser les insultes dont mes compatriotes ont été et sont en-
LA LITTKIIAÏI :UK CANADIKNNK KHANÇAISK
core l'objet de la part d'hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la fois. J'ai pensé que le meilleur moyen d'y parvenir était d'exposer tout simplement leur histoire. Je n'ai pas besoin de dire que ma tâche m'obligeait d'être encore plus sévère dans l'esprit que dans l'exposition matérielle
des faits. La situation des Canadiens-Français
m'imposait l'obligation rigoureuse d'être juste, car le faible doit avoir deux fois raison, avant de réclamer un droit en politique et, soit que l'on doive
en attribuer la cause aux préjugés, à l'ignorance, ou à toute autre chose, il est arrivé souvent dans ce pays que cette double preuve a été encore insuffisante. >/
L'ouvrage fut favorablement accueilli en France. M. Moreau dans le Correspondant, M. Pavie dans la Revue des Deux Mondes, lui consacrèrent des études élogieuses. Henri Martin, l'historien américain Parkman et bien d'autres se servirent des travaux de Garneau, complétés par un supplément jusqu'en 1840. Mais pour comprendre toute l'importance de cette oeuvre, il faut voir l'enthousiasme qu'elle déchaîna en Canada. Le premier ministre Morin. le grand orateur Papineau ne ménagèrent pas leurs applaudissements et M. de Gaspé, Fauteur des Anciens Canadiens dont nous parlerons plus loin, s'écriait, se faisant l'interprète de la nation tout entière :
<■< Vous avez été longtemps méconnus, mes anciens frères du Canada ! Vous avez été indignement calomniés. Honneur, cent fois honneur, à notre