‹ Études de littérature canadienne françaiseChapitre 41 sur 52 · LANCÉS SUR LE GOUVERNEUR · texte numérisé non relu

LANCÉS SUR LE GOUVERNEUR

Au-dessous de ces titres alléchants s'étalaient les plus basses injures contre lord Elgin << qui ne mérite plus le titre d'Excellence //. N'oublions pas que c'était la partie loyale de la nation, comme disait lord Metcalfe, qui insultait ainsi un Gouverneur anglais coupable de n'avoir pas fait un coup d'Etat.

GKRTN LA.IOli: — DIX ANS AU CANADA 221

Excitée par la presse, travaillée par les sociétés orangistes que M. Baldwin n'avait pu dissoudre lors de son premier ministère, la foule se porta sur le Parlement, et l'envahit. Une grêle de pierres avait contraint les députés à se réfugier dans un couloir. Un émeutier s'assit dans le fauteuil de l'orateur, et déclara dissoute la législature. Soudain, le cri f< Au feu! » retentit. Les émeutiers incendiaient l'édifice. Alors les députés, précédés du speaker en costume, sortirent gravement, en cortège, comme la Convention les jours de tumulte. Seuls, quelques représentants furent insultés.

Le feu se propageait rapidement, car on l'avait allumé en plusieurs endroits. Les amas de papiers — bibliothèque et archives — flambaient. Les conduits du gaz faisaient explosion. Les pompiers, gênés dans leurs manœuvres par les émeutiers, qui crevaient les tuyaux et dételaient les chevaux, ne purent que protéger les maisons d'alentour.

La troupe elle-même n'était pas sûre. Elle sympathisait secrètement avec les insurgés, qui exploitaient les sentiments exagérés du jingoisme britannique. Elle n'empêcha point le pillage des maisons habitées par les ministres, celles de MM. La Fontaine et Hinks en particulier.

Le Gouverneur fit preuve d'un grand calme. Il évita les collisions, laissa l'effervescence diminuer, évita l'effusion du sang. D'ailleurs, il n'y avait eu qu'un cri d'indignation contre les énergumènes.Le Bas-Canada restait fidèle au gouvernement qu'il avait choisi. A Montréal même, une garde civique s'or-

ganisa, que le Gouverneur fit armer. Les adresses affluaient chez lord Elgin — et le seul résultat de ces tristes journées fut de changer le siège du gouvernement, qu'une décision du Parlement, réuni au marché Bonsecours, fixait alternativement à Toronto et à Québec.

Rien ne fut modifié dans la Constitution ni dans la marche des affaires. Le ministère impérial affirmait au contraire solennellement son intention de donner aux colonies un maximum de libertés locales. Les idées séparatistes qui prenaient corps à cette époque se discutaient librement dans les journaux, sans que Lord Elgin eût seulement l'idée de restreindre la liberté de la presse. Il se bornait à révoquer les fonctionnaires trop compromis dans cette campagne.

Lord John Russell tenait à la Chambre un langage bien différent des instructions qu'il avait données à M. Poulett-Thomson, dix ans plus tôt.

« En ce qui concerne nos relations avec les colonies, vous agirez d'après ce principe d'y introduire et d'y maintenir autant que possible la liberté politique... Sans doute, je prévois, avec tous les bons esprits, que quelques-unes de nos colonies grandiront tellement en population et en richesses, qu'elles viendront nous dire un jour : « Nous avons assez de force pour être indépendantes de l'Angletterre. Le lien qui nous rattache à elle nous est devenu onéreux, et le moment est arrivé où, en toute amitié et en bonne alliance avec la mère-patrie, nous voulons maintenant notre indépendance. » Je ne crois pas

que ce temps soit très rapproché, mais nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour rendre nos colonies aptes à se gouverner elles-mêmes. . . Qu'elles croissent en nombre et en bien-être, et, quoi qu'il arrive, nous, citoyens de ce grand empire, nous aurons la consolation de dire que nous avons contribué au bonheur du monde. »

Frédéric Bastiat, en citant dans un de nos journaux ces belles paroles ajoutait — et nous ajouterons avec lui : '< Il n'est pas possible d'annoncer de plus grandes choses avec plus de simplicité. />• Mais lord John Russell eùt-il fait ces déclarations, qui honoreront à jamais le parti libéral anglais, si le Canada n'avait montré dix ans l'exemple de la sagesse et de la capacité politique, et ne s'était affirmé comme une véritable nation ? C'est donc un honneur pour nous, Français, que des hommes de notre sang et de notre race, bien que vivant sous d'autres lois, aient donné au monde le spectacle de cette lutte légale et pacifique pour la liberté.

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