VII. Lord Elgix et le Grand Ministère
Lord ElginetKincardine, fils du célèbre Lord Elgin qui pilla le Parthénon , venait de quitter le g ouvernement de la Jamaïque pour prendre, à trente-cinq ans, la direction politique du Canada(i). Malgré ses opinions personnelles, qui le rattachaient au parti conserva-
(i) Après son passsage en Canada, Lord Elgin intervint par deux fois dans les affaires de Chine en 1857, où il s'era-. para de Canton et négocia le traité de Tien-Tsin, en 1860, oîii il obtint une part considérable des dépouilles du Palais d'Été. Il mourut Gouverneur Général de l'Inde en 1862.
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teur, il devait être plus libéral que ses prédécesseurs. Il arrivait au pouvoir dans des circonstances particulièrement critiques. Les mesures maladroites de Lord Metcalfe. succédant après un court intervalle à la tyrannie de Lord Sydenham, ne pouvaient manquer de détacher peu à peu les Canadiens de la Couronne britannique. En outre, le libre échange, qui venait de triompher au Parlement d'Angleterre avec sir Robert Peel, allait enlever aux colonies quelques uns de leurs privilèges commerciaux, et mécontenter beaucoup de négociants canadiens (i). On commençait à parler d'indépendance, d'annexion aux Etats-Unis, et les tories de Montréal, quoi qu'en eût pensé Lord Metcalfe, ne se montraient pas les plus loyaux sujets de la Reine. Aussi le nouveau Gouverneur partait-il pour Montréal avec des instructions bien différentes de celles qu'avaient emportées M. Poulett-Thomson ou sir Charles Metcalfe. Lord Grey, ministre des colonies du ministère John Russell et auteur de la Colonial Politicy, ouvrage capital pour l'histoire du Canada vers cette époque, désirait appliquer les nobles idées de Fox, qui avait dit, cinquante ans plus tôt : '< Le seul moyen de conserver avantageusement des colonies éloignées, c'est de les mettre en état de se gouverner elles-mêmes. // Les directions envoyées en 1 846 à sir John Harvey , Lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse — notre ancienne Acadie — furent communiquées à Lord El-
(i C'était la contre partie des projets actuels de MM. Balfour et Chamberlain.
gin avant son départ. Elles disaient en substance : « En donnant un appui convenable et légitime à votre Conseil, vous éviterez avec soin tout acte qui pourrait être interprété comme impliquant la plus légère objection personnelle aux membres de Topposition... Le refus d'accepter l'avis qui vous serait offert par votre Conseil serait une raison suffisante pour ses membres de vous donner leur démission — démarche qu'ils adopteraient indubitablement s'ils croyaient que, à l'égard du différend soulevé contre eux et vous, l'opinion publique fût en leur faveur. Et s'il en était ainsi, il faudrait tôt ou tard accéder à leurs vues, puisqu'on ne saurait trop clairement reconnaître qu'il n'est ni possible, ni désirable, de gouverner aucune des provinces anglaises de l'Amérique du Nord en opposition aux vœux et aux désirs de ses habitants. »
Cette dépêche ne fut point publiée alors, et l'on ne savait pas exactement quelles étaient les instructions du nouveau Gouverneur. Mais sa réponse aux citoyens de Montréal, lors de sa réception, autorisait déjà les plus larges espérances.
« Les pouvoirs du seîf gonvernmcnt, auquel vous fait si largement participer votre Constitution, disait le noble lord, eut été accordés pour donner au peuple le moyen d'exercer une influence salutaire sur le gouvernement, et pour faire du gouvernement même un instrument plus puissant pour le bien... (i)
(l) Gérin-Lajoie ne cite qu'un paragraphe de ce document, M. Turcotte en copie un important extrait, op. cit. II, p. 8.
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Lord Elgin conserva néanmoins son cabinet pendant quelques mois. Mais de très profondes modifications ne tardèrent pas à s'opérer comme d'ellesmêmes en sorte que, sans changer sensiblement d'orientation, sans augmenter non plus d'autorité, le ministère Draper devint le ministère Sherwood (Sherwood-Bagley. suivant M. Gérin-Lajoie, Sherwood-Daly, suivant M. Turcotte.) Le ministère, pendant cette importante session de 1847, °^ ^^ ^'^" gissait de prendre de nouveaux arrangements commerciaux, à cause àufree-tradc, ne fut guère soutenu que par une majorité' de deux ou trois voix, les ministres prenant part au vote. Pour garder cette piètre majorité, encore avait-on recours aux pires expédients : on pria M. Draper qui voulait abandonner la vie publique, de garder son siège quelques semaines encore, et l'on retarda une élection partielle qui aurait pu envoyer à la Chambre un opposant.
Le 28 Juillet 1847, cette laborieuse session était close, à la plus grande satisfaction du ministère épuisé ; mais l'opposition acquérait une nouvelle force par la création d'une Association constitutionnelle de la réforme et du progrès dont le manifeste, publié en novembre à Québec, formulait avec une grande netteté le programme des revendications libérales.
Lord Elgin avait conservé jusque là une attitude expectante. Il laissait à ses ministres la possibilité de
Voir la traduction in extenso dans le Journal de Québec du 4 février 1847.
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regagner la confiance publique, de constituer une majorité. Mais voyant que les affaires étaient en soutrance, que le crédit du Canada subissait une sérieuse dépréciation, et que cet état de choses ne pouvait se prolonger sans augmenter le malaise général jusqu'à produire une véritable crise, il résolut d'en appeler à la nation elle-même. En décembre, il publia le décret de dissolution, qui mettait fin à l'existence de cette Assemblée bizarre, nommée sous la pression de lord Metcalfe, et qui n'avait su jamais donner au ministère conservateur qu'un appui précaire, sans avoir la force de le renverser.
La bascule oscilla une fois de plus. Le 24 janvier 1848, le parti libéral remportait une éclatante victoire dans les deux provinces. On s'attendait à la démission du cabinet, avant même la convocation du Parlement, fixée au 25 février. Mais le ministère ne voulait démissionner que s'il était mis en minorité, ce qui d'ailleurs, ne tarda point.
Dès la discussion sur l'Adresse, le cabinet, qui avait subi un premier échec pour l'élection du speaker, M. Morin remplaçant le tory sir Allan Mac-Nab, s'effondra, ou pour mieux dire, s'évanouit. « Il n'est pas tombé de bien haut, disait la Minerve, sa chute ne pouvait faire beaucoup de bruit. »
Le il mars, MM. La Fontaine, Baldwin, et leurs alliés, les Hinks, les Aylwin, les Taché, remontaient au pouvoir. C'était le début du grand ministère Baldwin-La Fontaine, qui dura jusqu'en 1851.
Sans compromissions, sans troubles, lord Elgin avait, en un an, rétabli en Canada le jeu des insti-
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tutions, faussé par lord Metcalfe, et repris la tradition de sir Charles Bagot.
Mais le cabinet Baldwin-La Fontaine allait, lui' aussi, soulever bien des mécontentements et le Gouverneur général s'attirer d'honorables haines. Ils devaient avoir contre eux à la fin les anciens adversaires du gouvernement colonial, Louis Papineau surtout, qui, dans son exil n'avait rien appris ni rien oublié, et rapportait, au Parlement de 1848, les préventions de 1837. Les tories haut et bas-canadiens étaient furieux de voir lord Elgin réaliser, dans leur partie la plus généreuse, les plans de ce lord Durham dont il avait épousé la fille.
Le ministère — et tout le gouvernement, c'est-àdire le Gouverneur qui l'avait choisi etles Chambres qui le soutenaient, se trouvèrent exposés à l'explosion du mécontentement le plus formidable : ce gouvernement constitutionnel, dont le seul crime fut de maintenir la justice égale pour tous, et que l'on avait obtenu à la suite d'une lutte parlementaire de huit années, fut menacé par une révolution ou, pour mieux dire, une émeute qui pouvait rappeler, sans avoir une cause aussi noble, les plus mauvais jours de 1837.
Pendant la session de 1848, on s'était querellé sur des mots. L'opposition de M. Papineau, l'irréductible, se dessinait. Croyant avoir le monopole du patriotisme, l'ancien speaker attaquait M. La Fontaine avec la dernière violence, lui re-
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prochant de capituler, d'accepter l'Union, de faire cause commune avec l'oppresseur. M. La Fontaine qu'animait, un patriotisme égal à celui de Louis Papineau et qui, de plus, jouissait d'un grand sens politique, s'était dignement défendu, et la session se terminait pour le ministère par une victoire. Mais en 1849, le bill d'indemnité qui vint en discussion, causa une conflagration terrible. Depuis des années, il était question d'indemniser les Haut-Canadiens éprouvés par les troubles de 1837. Le ministère, pour régler définitivement cette question, proposa d'accorder aussi une indemnité aux habitants du Bas-Canada, à l'exception des déportés aux Bermudes et des autres condamnés de la cour martiale.
Là-dessus, les tories prirent feu : On récompensait les rebelles, on accordait une prime à la déloyauté. Les conservateurs oubliaient qu'ils avaient souvent essayé d'acheter à ce prix l'appui du Bas- Canada, sous les précédents ministères. Les esprits étaient arrivés au plus haut point d'excitation. Orangistes et tories faisaient flamboyer dans leurs journaux les appels à la discorde. Or, dans une grande ville comme Montréal, on ne remue pas impunément les mauvaises passions de la foule. Là, comme en d'autres lieux et sous d'autres régimes, les écrivains sans vergogne suscitèrent des criminels.
Tandis que le Parlement retentissait de virulents discours, que M. La Fontaine, dans un de ses plus beaux mouvements d'éloquence, protestait contre la
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qualification defom'ffncrs jetée par sir Allan Mac- Nab aux Canadiens-Français, l'émeute couvait dans la rue. Le hill d'indcuinité passa néanmoins. Il restait à l'opposition un dernier espoir : par un coup de force, lord Elgin réserverait le bill à la sanction royale. Lord Elgin le sanctionna officiellement, avec les autres décisions de l'Assemblée. Quand il sortit du Parlement, il fut sccueilli par les huées et les hurlements de la populace. On le traita d'apostat, les tories l'excommunièrent, criant qu'il avait trahi la Reine. On lui jeta des œufs pourris, des morceaux de glace. Tandis que la voiture l'entraînait au grand trot, avec ses aides de camp, vers la Résidence, l'orangiste Galette de Montréal faisait paraitre un supplément, avec une manchette sensationnelle :