DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIBALD
Les jeunes gens s'aiment d'un amour profond et violent. Quand éclatent les troubles de trente-sept, le devoir oblige le jeune officier à marcher contre les compatriotes de Madeleine, les r.mis du docteur Ribaud. Madeleine, aftolée, vient trouver celui qu'elle aime, lui demr.nde de ne pas tirer sur les siens, de les épargner. Le capitaine promet, si l'honneur ne doit pas en souffrir, et les deux amoureux échangent le serment des fiançailles.
Que maintenant le docteur Ribaud prenne son fusil, s'embusque sur le psssage des troupes anglaises, pour satisfaire sa haine contre les meurtriers de son père et de son fils, qui vont encore lui ravir sa fille vivante ; qu'il vise le capitaine qui commande le détachement de Chambly et l'étende mort; que Madeleine, vovant rentrer la compagnie sans Percival Smith, tombe comme la Fiancée du Timbalier et dépérisse presque jusqu'à mourir: que les remords torturent le père qui a outrepassé les droits de la vengeance, le lecteur s'imagine facilement toutes ces scènes.
Mais Percival n'est pas mort. Le porte-drapeau, son ami Archie Lovell, pour l'aider à tenir la parole donnée avait pris le commandement de la colonne, laissant à son collègue la garde du drapeau. Et c'est Archie Lovell que le docteur Ribaud a tué sur la route de Saint-Charles.
Vaincu par la douleur, par les instances de son vieil ami l'abbé Michaudin, qui est dans le secret du père et de la fille, désireux aussi de sauver son enfant, le patriote unit Madeleine à l'officier si mira-
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culeusement conservé, et le roman finit par la réconciliation des deux ennemis et des deux races, symbole de ce qui devait suivre la révolte de 1837 au Canada, quand l'Angleterre revint à une politique plus juste et plus libérale envers ses colonies qui avaient trop longtemps connu les rigueurs du régime militaire ou de la tyrannie civile.
Nous ne répéterons pas ici combien le talent de M. le docteur Choquette nous est sympathique, et quel intérêt nous prenons à ses études de mœurs. Peut-être regrettons-nous qu'il n'y ait pas dans les Ribaud plus de place donnée à la pure description ; mais nous verrons plus loin que cela tient à la conception même de l'ouvrage. Disonstout de suite que l'on prévoit déjà dans cette oeuvre le futur poète de Claude Paysan, et applaudissons à des pages comme celle-ci, où toute l'histoire du Canada est évoquée en une puissante synthèse.
'< Ce Richelieu, dont le docteur Ribaud regarde, pensif, rouler les flots, cette montagne qui se dresse devant lui, élevée en autel au-dessus de la plaine, ces ravins profonds, ces forêts immenses et superbes, n'ont-ils pas été les conseillers — souvent les complices — des actions éclatantes, des traits d'audace, de ces scènes de patriotisme et de dévouement que l'histoire a notées depuis trois siècles, chez les habitants de cette région?
« Tout d'abord, dans la sauvagerie lointaine, ce
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sont les Hurons, les Algonquins, les Agniers, les Iroquois, qui subissent ce besoin de gloire et de supériorité. Ils s'écorchent, ils se scalpent, ils se torturent, suivant les hasards malheureux de la défaite. Cette rivière, ils l'ont battue de leurs pagaies, sillonnée en tous sens de leurs pirogues. Le jour, la nuit, sous le soleil, sous la lune, dans le calme morne des bois qui bordent les rives, ils ont élevé leurs wigwams, vociféré leurs cris de guerre plus affreux que les hurlements des bêtes fauves.
'(... Plus tard, ce sont d'autres scènes. Cette fois c'est la lutte de la civilisation contre la barbarie. Blancs contre sauvages. La lumière contre les ténèbres. C'est à cette époque, sous M. deTracy, qu'on construit les forts de Sorel, de Chambly, de Saint- Jean , sentinelles inébranlables, toujours en éveil, toujours prêtes, qui opposaient leurs lourds bastions aux flèches maintenant inoffensives des sauvages. Mais le tableau change. C'est bientôt canons contre canons. Les roulements des tambours, les éclats des fusillades, les fracas de la mitraille, ont remplacé les cris de guerre des sauvages. Anglais contre Français, et les embuscades ont fait place à la stratégie. Ceux-ci veulent conserver, ceux-là veulent acquérir.
«... Mais auparavant on lutte, on se bat, on s'acharne jusqu'au bout à la victoire qui s'éloigne toujours de plus en plus : et quand le désastre final des plaines d'Abraham eut tout perdu, ces mêmes vaillants lutteurs du Richelieu se raidissent encore contre
le sort et se cramponnent quand même à un espoir impossible... »
Mais sans louer davantage M. le Docteur Choquette, nous nous permettrons de lui présenter quelques objections, non sans crainte, car nous allons parler de questions qui ne nous sont pas familières.
Est-il possible, dans l'armée anglaise, qu'un officier de service cède son commandement à l'un de ses amis, même plus ancien en grade?
N'est-il pas un peu étrange de voir le capitaine Lovell mener au combat la compagnie du capitaine Smith? La bravoure de ce dernier est au-dessus du soupçon ; mais le devoir militaire est impérieux, et malgré les horreurs de la guerre civile, malgré les pleurs d'une femme qu'on aime, malgré la triste certitude de briser son bonheur, on n'abdique pas « l'honneur d'être une cible », comme dit Cyrano de Bergerac. Curiace n'hésite pas à combattre Horace, et ne prend pas un remplaçant. La conduite du capitaine Smith nous semble donc contraire à son devoir de soldat; et nous doutons qu'un officier de la Reine ait jamais consenti à cette compromission que repousserait, j'en suis certain, un officier de la République.
11 y a donc là un postulat, que nous concédons difficilement. Mais cette réserve faite, convenons que le roman présente de très piquantes situations et justifie ainsi le manquement initial aux règles de la discipline.
La conduite du docteur Ribaud nécessiterait peut-être quelques explications supplémentaires.