L HONORABLE F. G. MARCHAND
Jean Bruxelle
Mon lang'ag'e vous choque ?
Je n'ai pas du gandin le ton ni la défroque, Mais en retour, mon vieux, tonnerre ! j'ai du cœur!. . . . Maintenant, mes agneaux, soj-ons de bonne humeur.
Oscar
Mais d'où venez-vous?
Jean Brunelle
Moi ! de l'autre bout du monde.
Juste à point. Oui, morbleu! que le sort me confonde Si je n'empêche pas cet infâme coquin De pratiquer ici son métier de requin, (i)
Naturellement, au troisième acte, tout le monde se remet d'une alarme si chaude, on se marie abondamment, puisqu'il ne se forme pas moins de trois couples, et les intrigants sont livrés ès-mains de la justice.
Le Lauréat, petit opera-comique sans prétentions littéraires a de la bonne humeur, une certaine verve de mots, sinon d'intrigue, et n'est pas désagréable, même à la lecture. Mais les deux dernières comédies de M. Marchand, Fateivcille et Erreur n'est pas compte nous semblent très supérieures aux précédentes, parce qu'elles sont en prose.
M. Marchand fut victime de la mode qui sévit jusque vers 1860. La comédie en vers, genre faux quand il ne s'agit pas d'une bleuette dont la fantaisie fait tout le charme, survivait à Casimir Delavigne. C'est une forme d'art qui doit ou se guin-
(l) Les Faux Brillants, Acte I, scène XIV.
", I s LA LITTKIIATI Ri: CANADIENNE FRANÇAISE
der, ou tomber dans la vulgarité. Une foule de choses qu'on peut dire dans une œuvre d'observation, ne supportent pas la forme des vers. Le hmchin au fromage d'Augier ne nous semble plus le fm du fin, et si la recette de la salade japonaise citée dans Francillon était rimée, nous n'y prendrions nul plaisir. Au contraire on peut apprécier celle des tartelettes amandines, qui est charmante, venant d'un pâtissier poète. Mais rimer pour dire qu'on ouvre la porte ou qu'on met ses pantoufles nous semble, depuis Molière, une fatigue inutile, et le retour à la comédie en vers, pendant la première moitié du XIX* siècle, n'a servi qu'à gêner des hommes de talent. Augier s'est ressaisi, et Dumas n'a même pas couru ce péril, car il s'en tint à un péché dejeuness-e.
La langue de M. Marchand reste toujours familière dans ses comédies; mais une foule de détails prennent trop d'importance, et gagneraient infiniment à être traduits en prose. Comparez à ce point de vue les scènes de Nicolas et Marianne dans les Faux brillants, à celles de Lisette et Joson dans Fatenville, et voyez de quel côté est la vérité scénique, et même la vérité vraie.
Nicolas et Marianne semblent échappés d'une comédie du XVIIP siècle. Nicolas n'est point un Crispin, sa nigauderie le lui défend, mais il semble un peu conventionnel, à cause de son langage, qui est le vers. On ne peut guère faire parler en vers les paysans avec naturel, et peut-être le seul Molière y at-il réussi.
L HONOHAIÎI.K V . C, . MARCHANO ^ I 9
Le dialogue de Joson et Lisette déborde, au contraire, de naturel et de franchise, il ne manque pas même de saveur locale; c'est le bon. l'excellent ton de comédie, et de comédie canadienne. Dumont, Contran, Jean Brunelle même, pourraient être nés de ce côté de l'Océan. Joson et Lisette sont de leur pays; qu'on en juge.
Joson f laissant tomber une valise sur les talons de Lisette.)
En v'ki encore un qui va r'cevoir la pelle (1).
Lisette (se retournant.)
Aïe ! Mon insécrable butor ! T'en fais jamais d'autres ! Si tu peux y r'venir, j"te vas donner d'mon manche à balai sur les épaules.
JosON' (reculant et joignant les mains d'un air penaud. )
Cher petit ange du bon Dieu! j'tai fj- fait mal?
Lisette
Si tu m'as fait mal, grand pain d'orge! Avec c'te. . .
Joson
Pardonne-moi, ma p'tite Lisette! c'est pas d'ma faute j't'assure. . .
Lisette, (balayant avec fureur de son côté).
Il est bon temps de m'demander pardon, à c't'heure que tu m'as presque estropiée, vilain gauche que t'es !
Joson
Voyons, Lisette, te fâche donc pas comme ça tout d'une pièce ! . . . Ça t'avient pas !
(i) Être refusé en mariage.
320 L.V LITTKRATURE CANADIENNE FRANÇAISE
Lisette [brandissant son balai).
Ça m'aviendrait de t'faire goûter d'mon. . .
Josox (lui prâseniant les épaules en riant). Eh bien, si ça peut t'faire du bien!. . .
Lisette (lui donnant du balai sur les épaules). Tiens, puisque t'en veux ! . . .
JOSON (se tenant l'épaule).
Sapristi ! tu t'fais pas prier !
Lisette C'est moins qu'tu mérites, grand maladroite !
Josox Ça t'a-t-il soulagé, au moins?
(Fatexyille, I, I.)
Mais Fatenville ne vaut pas seulement par ces scènes de hors d'oeuvre, qui sont toutes dialoguées verveusement, et bien conduites. Le personnage qui donne son nom à la pièce est un homme d'affaires intrigant et ridicule, qui désire éblouir, par ses belles manières de citadin. Rose, une jeune fille élevée à la campagne, et pour\'ue d'une jolie dot. Et Rose est charmante de vérité et d'esprit. Fatenville la prend pour une petite campagnarde à laquelle il fait trop d'honneur. Rose lui répond avec tact, goût, malice, sans gaucherie mais sans hardiesse, et toujours avec la réserve qui convient à une jeune fille. Elle a même un mot qui montre que cette enfant a une dignité de femme. On lui dit, de se contenir devant une nouvelle « gaffe >> de Fatenville.
L HONORABLK K.G. MARCHANT) ^21
« 11 le faut bien, répond-elle, puisque je suis chez moi. » Un peu plus tard elle laisse le mallieureux abasourdi, parce qu'au milieu d'une déclaration qu'il voulait rendre brûlante, elle l'interrompt par cette petite phrase : «Je vous prie de m'excuser : il faut que j'aille donner quelques ordres à la cuisine. »
Il ne manque à Fatenville que d'être crayonné d'une main un peu plus légère. Le ridicule est trop appuyé quelquefois; ne dit-il pas à Rose, jeune fille du monde, et du meilleur, et qu'il prend pour une campagnarde : « Je préfère cent fois la simplicité naïve de la villageoise aux manières recherchées et souvent empruntées de nos citadines. » Ce qui lui vaut cette réplique : « Je m'aperçois à vos paroles que la naïveté ne vous est pas tout à fait étrangère. »
Il est vraiment trop fat, et Rose méritait un adversaire moins prétentieux et moins bête. Le bonhomme Duclos, le père de Rose est peut-être aussi un peu naïf. 11 s'entiche bien vite d'un individu sur lequel il pouvait avoir si aisément des renseignements, que le hasard même les procure.
Malgré ces quelques réserves, Fatenville est une jolie comédie, alertement écrite, bien conduite, et qui serait agréable sur n'importe quel théâtre. Pourquoi l'Odéon ne nous la donnerait-il pas un jour en lever de rideau?
Erreur n'est pas compte a le grave défaut de reprendre l'éternel sujet des Mcneclinies, d'où il nous semble qu'on ne puisse plus tirer d'effets bien nouveaux ; ce n'est pas l'avis, cependant, de tous les auteurs dramatiques : combien de fois ce thème a-t-il
322 LA LITTimATlIU: CANADIKNM-: KUANÇAISK
été traité depuis les anciens ! La comédie de M. Marchand renferme d'ailleurs d'agréables détails, comme la scène d'Elvire faisant payer ses notes par son père. Cependant nous préférons Fatenville à cette comédie à couplets.
Mais ces essais dramatiques ne constituaient pour M. Marchand que des délassements, comme ses poésies fugitives (i) et ses fables. La dernière partie du volume renferme quelques extraits en prose qui nous ramènent aux plus habituelles préoccupations de cet aimable et alerte écrivain qui fut, ne l'oublions pas, un homme politique.
Parmi ces divers opuscules et articles, celui qui nous intéresse le plus directement est consacré à Un tour de France sous la Seconde République. C'est un récit inspiré plus tard à M. Marchand par le souvenir d'un vovage qu'il a fait, lors '< de son dixbaitième printemps, au pays de ses ancêtres />, et ce récit est rendu particulièrement amusant par le contraste entre les conditions des déplacements à cette époque et aujourd'hui. Sans parler des steamers qui mettaient douze jours et des voiliers qui en employaient vingt-trois, nous pouvons trouver dans
(i) On trouve même dans ces poésies deux Satires à la Boileau, les Travers dtt Siècle, et nos Ridicules. Peut-être sont-ce les deux derniers essais de ce genre en langue française.
l'honorable F. g. marchand
l'œuvre de M. Marchand une bien jolie description de la diligence :
'< Spacieuse et lourde, suspendue par d'épaisses courroies sur ses robustes essieux, elle pouvait rivaliser avec le cheval de Troie parle nombre des êtres humains renfermés dans ses flancs. J'en ai compté à la fois jusqu'à vingt-quatre, dont trois dans le coupé faisant face aux chevaux, six dans l'intérieur, au compartiment du centre, six tians la rotonde, située à l'arrière, trois sur l'impériale, au-dessus du siège occupé par le conducteur et le cocher, et sept ou huit derrière l'impériale, pêle-mêle avec les bagages $ous une épaisse toile cirée qui couvrait le véhicule sur toute sa longueur. Cinq chevaux vigoureux, enlevaient au galop cette lourde charge, sous l'impulsion du fouet et des cris gutturaux du cocher. Aux relais distribués de cinq lieues en cinq lieues, une table d'hôte toute dressée attendait les voyageurs. Mais à peine ceux-ci avaient-ils attaqué le premier service, que l'impitoyable conducteur, accusé à tort ou à raison de connivence intéressée avec le cabaretier, coupait court aux appétits par un formidable appel : « En voiture, Mesdames et Messieurs, nous criait-il de sa voix rauque, nous sommes en retard; en voiture ! i. Il fallut une grève générale des voyageurs pour mettre fin à ce supplice qui tient à la fois de l'échaudement et de la torture infligée à Tantale. Mais nous le connaissons encore. 11 s'annonce aujourd'hui par le cri : « Vingt minutes d'arrêt, buffet! //
On mettait ainsi cinq jours de Marseille à Paris,
324 I'^^ LITTEUATURE CANADIENNE FRANÇAISE
« deux jours et deux nuits en diligence, de Marseille à Lyon, par la route des Alpes : Sisteron, Gap, Grenoble; une journée de navigation sur la Saône, de Lyon à Chàlon; chemin de fer de Châlon à Dijon; une nuit de diligence de Dijon à Tonnerre, où l'on retrouve le chemin de fer qui conduit à Paris. >/
Le jeune Marchand fit son entrée à Paris le 19 Juin 1850, sous le consulat de Louis-Napoléon Bonaparte: on sent déjà que la restauration de l'Empire est proche. Les théâtres ne jouent pas seulement Polycucte, Angelo, Ruy Blas oxi Hernani, et leurs imitations : « Des pièces interminables, composées d'une série de tableaux mouvementés, servaient surtout aux desseins de lagent officielle. » Bonaparte, ou les premières pages cftine grande histoire flattait le goût du public. Et c'étaient la prise de Toulon, le pont de Lodi, avec accompagnement de pétarades. Le Prince-Président utilisait le théâtre comme moyen de réclame, et la floraison des Bonaparte et des Rois de Rome n'était pas alors aussi inoffensive que, plus récemment, celle des Madame Sans Gêne et des Aiglon. Naturellement, le Prince arrivait au bon moment dans sa loge, pour se faire saluer par une phrase de ce genre : « Le ciel exauce enfin ses vœux, en lui donnant un successeur au trône pour perpétuer avec sa dynastie, le bonheur et la gloire du peuple français. »
Et ce charlatanisme officiel amène sous la plume de M. Marchand l'évocation toute naturelle du célèbre Mengin, qui, coiffé d'un superbe casque en acier poli, débite du haut de son landau les invrai-
L HONOHAHLK F. 0. .M.VItCHAXD )2<y
semblables boniments et les crayons qui firent sa fortune.
Qu'importent au milieu de l'apathie générale, les débats d'une assemblée impuissante et les assauts éloquents de Montalembert et de Pierre Leroux, de Lamoricière, de Jules Favre, et du gi'and Berryer? La légende de l'aigle faisait du chemin, et le coup d'État du 2 décembre mit fin pour dix-huit ans à toute vie légale dans notre pays.
M. Marchand, manieur d'hommes, et homme de gouvernement, termine cet exposé par de sérieuses réflexions qu'il adresse à ses compatriotes.
« L'indiftérence de l'électeur, le peu de prix qu'il attache à ses droits politiques, dit-il, la facilité avec laquelle il y renonce pour une considération personnelle souvent insignifiante, voilà les écueils du système démocratique; et, pendant que le peuple sommeille dans une fausse sécurité, ou qu'il abdique son autorité, et néglige de surveiller ses mandataires, des ambitieux de toute provenance et de tout calibre le dépouillent insensiblement de ses privilèges, et s'enrichissent par milliers du produit de son honnête et paisible travail... L'électeur canadien... n'a-t-il jamais par son vote indifférent ou complaisant, ou indûment intéressé, compromis l'intérêt public? »
Ces remarques ne s'adressent évidemment qu'à rélecteur canadien, et chacun sait que, dans notre vieille Europe, en France surtout, ces conseils de sagesse et de conscience politique sont et seront toujours superflus.
M. Nérée Beauehemin ''
J'ai un ami poète. Vates irritabilis. Du moins, jadis ou naguère, publia-t-il, comme un chacun, son volume de ces terribles lignes non finies que Taine trouvait si difficiles à combiner harmonieusement. En sa qualité de poète donc, mon ami regarde en connaisseur les lignes non finies de ses confrères, et peut en juger avec l'autorité d'un homme dont les œuvres complètes — une plaquette in-i8 — sont estampillées par Lemerre, Perrin ou Vanier. Je ne sais plus quel fut son éditeur, car il a tant d'amis que les 500 exemplaires étaient épuisés avant qu'on vendit le dixième, et je n'avais pas encore l'honneur de le connaître lors de ce péché de jeunesse. Ce volume in partibus lui donne une compétence toute spéciale; elle lui permet de s'établir tyran des mots et des syllabes, de critiquer en homme qui a fait ses preuves, de sourire finement aux bons endroits, quand la rime n'en est qu'à sa centième édition, ou de baisser dédaigneusement les coins des lèvres, si deux épithètes se choquent au bout des vers, car du heurt de deux adjectifs ne jaillit jamais l'étincelle .
[i) Floraisons maiufinales, 1 vol. in-S'^ (TroisRivières, 1897.)
M. NKHKK HEAL'CHKMIN 327
c'est une loi — qui souffre quelques classiques exceptions.
Un matin, mon ami fit irruption dans mon cabinet de travail.
Un livre ouvert gisait sur un guéridon, et l'intrus, qui montre en toute occasion un déplorable sans gêne, prit le volume après les inévitables compliments d'usage qu'il réduisit d'ailleurs à un laconique dissyllabe. Il examina en expert le papier de l'inoctavo dont il venait de se saisir, eut un hochement de tête approbatif à la vue des culs de lampe, et dit :
"< Je ne sais pas de qui sont ces vers. Je vais les lire sans regarder le nom de l'auteur, pour voir si c'est un sous-Hugo, un pseudo-Rostand, ou un infra-Coppée. Il se carra dans mon fauteuil, et lut, en s'interrompant quelquefois pour jeter à voix haute une appréciation sans réplique, ces vers délicieux :
Avril Boréal.
Est-ce l'Avril ? Sur la colline Rossig-nole une voix câline,
De l'aube au soir.
Est-ce le chant de la linotte?
Est-ce une flûte ? Est-ce la note
Du merle noir?
Le chanteur, retour des Florides, Du clair azur des ciels torrides
Se souvenant, Dans les bras des hêtres en larmes Dit ses regrets et ses alarmes
A tout venant.
■528 l.A LlTTKnATlHK CANAUlEiNNi: I KANCAISK
Surpris dans son vol par la neige Il redoute encor le cortège
Des noirs autans, Et sa vocalise touchante Soupire et jase, pleure et chante
En même temps.
Quel souffle a mis ces teintes douces Aux pointes des frileuses pousses?
Quel sj-lphe peint De ce charmant vert véronèse Les jeunes bourgeons du mélèze
Et du sapin ?
Tout était mort dans les futaies, Voici tout à coup, plein les haies,
Plein les sillons.
Du soleil, des oiseaux, des brises, Plein le ciel, plein les forêts grises,
Plein les vallons.
Ce n'est plus une voix timide Qui prélude dans l'air humide
Sous les taillis.
C'est une aubade universelle.
On dirait que l'azur ruisselle
De gazouillis.
Et tandis que dans les clairières Chuchotent les voix printanières,
En vain j'entends Rossignoler^ l'âme meurtrie, La tant douce voix attendrie
De mes printemps.
« C'est très gentil, fit-il, s'interrompant. J'aime les hêtres en larmes, au moment du dégel. Très gentil. >/
Il parlait du ton protecteur qu'il prend pour les
M. NEUEE BEAUCHEMIN 329
jeunes poètes. Il garde le ton dédaigneux à l'usage des Chers Maîtres. Il tourna quelques pages.
« Un joli rythme; tout cela est frais comme de l'eau de source !
Il est une claire fontaine
Où dans un chêne, nuit et jour,
Le rossignol, à gorge pleine
Redit sa peine
Et son amour.
Son flot où la menthe et la prêle.
Poussent à fleur d'eau pêle-mêle Filtre son cristal, à travers
Le filtre frêle
Des cressons verts.
«Je ne sais, soliloqua-t-il, si frêle est l'adjectif qui convient au cresson de fontaine, fut-il de claire fontaine. En outre, votre poète aime beaucoup les rossignols, dont on a quelque peu abusé depuis Shakespeare. — Idylle dorée... Une adoration des mages. Il y en a de bien jolies, en Flandre. Connaissez-vous celle de Rubens, au musée d'Anvers? Ce qui me la gâte, c'est le groupe des chameaux, au fond ; on en voit deux si près l'un de l'autre qu'on dirait un monstre bicéphale. Voyons l'adoration des mages de... M. X.
...Pour te louer, divin berceau, j'aspire L'harmonieux Ij-risme qu'on respire Dans les motifs des aèdes de l'art...
Passons. — Un autre tercet s'adresse à la Vierge. Voyons un peu :
3 "50 LA LlTTKRATl'RE CANADIENNE FRANÇAISE
Je veux bercer | ta peine et ta hantise
Adoucir le mal | qui te martyrise.
Je veux aimer ton Jésus sans retour..,
« Pourquoi ce vers coupé 5 — s, dans un système de strophes bâti sur 4 — 6? La cadence est rompue sans qu'on sache pourquoi. Ces diables de décasyllabes vous jouent parfois de mauvais tours. Je vous en ferai lire de ma façon où je crois avoir évité à la fois les cahots et la monotonie. Mais le dernier vers du tercet me semble obscur. »
Je crus devoir tenter un appel à l'indulgence.
« ^'ous êtes sévère, mon cher ami, et même, permettez-moi le mot, un tantinet pédant. On dirait que vous commentez un texte à des élèves de lycée.
— Je fais simplement à autrui ce que je n'aime pas qu'on me fasse. — Ecoutez, voilà quelque chose qui serait délicieux, n'étaient deux épithètes :
La cloche lente, à voix éteinte Tinte au clocher paroissial, Et l'écho tremblant de sa plainte Tinte et meurt dans l'air glacial.
«C'est presque de la rime batelée, ou plutôt de la rime en écho. C'est curieux, ce mélange de facture très savante et de gaucherie. On dirait d'un primitif qui copierait un Meissonnier. Voyons plus loin. >/
Et il lut, en faisant murmurer les ;;/. glisser les / et susurrer les s.
M. XEKEK BEAir.HKMliN 53 I
La Mer.
Loin des grands rochers noirs que berce la marée, La ;;ter calwe , la wer au «mrwture endor/neur Au large, tout /à-bas, /ente, s'est retirée Et son sang-lot d'amour dans l'air du soir se meurt
La mer fauve, la mer vierge, la mer sauvage, Au profond de son lit de nacre inviolé, Redescend pour dormir, loin, bien loin du rivag-e Sous le seul regard pur du doux ciel étoile.
« Malgré les rochers bercés — peut-on dire des rochers bercés? — la première strophe est bien; c'est allitéré comme du Wagner, et j'aime l'abondance des ni au deuxième vers, des liquides au troisième, et des sifflantes au quatrième. C'est de la poésie voulue, cherchée — et, ma foi, trouvée. Le bicésure qui commence la seconde strophe a de l'allure. Je regrette seulement le lii de nacre inviolé, et puis le doux ciel étoile : doux est une cheville.
— Tout le monde cheville, quoi qu'en dise Musset. Dans Victor Hugo, vous avez quelquefois cinq vers chevilles,pour amener le sixième, vraiment beau et ample.
— C'est certain. Mais il faut cheviller sans qu'on le voie du premier coup d'œil. »
Et mon ami continua de feuilleter.
« Catholique, pentélique; une jolie rime. Bon, il l'emploie dans un second morceau, avec deux autres mots marquants dans les deux strophes : Buonarotti, et carrarel Pourquoi? Faites deux bijoux semblables et rapprochez-les. L'un aura
■?i2 LA LITTKIîATlHK C.ANAniKNNE FRANÇAISE
toujours l'air d'une imitation. Plimsaul ou Bluze. Voyons encore. La Cloche de Louisbourg. Qu'est-ce que Louisbourg?
— C'est l'ancienne capitale de l'ancienne Acadie.
— Alors, votre poète est un Canadien?
— Parfaitement. »
Le ton de mon ami devint moins acerbe.
« Ce morceau m'a l'air assez heureux; j'y vois quelques jolies rimes, et des mots un peu cherchés. Voyons l'effet d'ensemble qu'il produit ».
Il lut, et lut bien.
La Cloche de Louisbourg
Cette vieille cloche d'église Qu'une gloire en larmes encor Blasonne, brode et fleurdelisé Rutile à nos j-eux comme l'or.
C'est une pieuse relique.
On peut la baiser à genoux :
Elle est française et catholique Comme les cloches de chez nous.
Bien des fois, pendant la nuitée.
Par les grands coups de vent d'avril.
Elle a signalé la jetée Aux pauvres pécheurs en péril.
A présent, le soir, sur les vagues, Quelque marin qui rôde là Croit ouïr des carillons vagues Tinter VAve maris Stella.
M. NKREE BEAUOHEMIN 333
Elle fut bénite. Elle est ointe.
Souvent dans l'antique beffroi Aux Fêtes-Dieu, sa voix s'est jointe Aux canons des vaisseaux du Roy.
Les boulets l'ont égratig-née, Mais ces balafres et ses chocs L'ont à jamais damasquinée Comme l'acier des vieux estocs.
Oh ! c'était le cœur de la France Qui battait, à g-rands coups, alors, Dans la triomphale cadence Du grave bronze aux long-s accords.
O cloche ! c'est l'écho sonore Des sombres âges g-lorieux Qui soupire et sangflote encore Dans ton silence harmonieux.
En nos cœurs, tes branles magiques, Dolents et rêveurs, font vibrer Des souvenances nostalg-iques Douces à nous faire pleurer.
Il y eut un silence.
« C'est un poète, malgré mes critiques de tout à l'heure.
— Il serait très flatté de votre appréciation, fis-je un peu ironique.
— Comment s'appelle-t-il? demanda mon interlocuteur, en regardant la première page, qu'il avait eu le courage de se cacher à lui-même jusque là. Nérée Beauchemin.
— Et il est médecin à Yamachiche.
334 LA LITTKIIATUHK CANADIKNNK FRANÇAISE
— Où est Yamachiche?
— Près du lac Saint-Pierre, et de Trois-Rivières, où il a publié son volume : Floraisons matutinales. Dans les Fleurs de la poésie canadienne, de l'abbé Nantel (i), vous trouverez une notice de 5 lignes vous apprenant que M. Nérée Beauchemin est né à Yamachiche le 20 février 185 1, qu'il fut reçu médecin en 1874, ^^ qu'il exerce dans sa paroisse natale. Vous voyez donc que M. Beauchemin est sensiblement notre aîné, et que c'est peut-être un homme heureux. Ne serait-ce pas le bonheur, pour nous autres déracines, grandis dans les villes, qui n'avons qu'un foyer nomade, de posséder un coin de terre, où dormiraient les nôtres, qui reposent au hasard des migrations; après l'habituel passage dans les Universités, de revenir chez nous, de nous y établir, d'y exercer la médecine, ou tel autre art bienfaisant, et puis d'écrire des vers si le cœur nous en dit, et de vieillir paisiblement, pour mourir dans la maison et peut-être même dans la chambre où nous serions nés?
... Heu! la campagne ou la province plus de trois mois par an ! c'est beaucoup. — Mais pour en revenir à votre poète, il m'intéresse. J'ai fait quelques remarques pointues, c'est vrai. Mais je vous assure que je connais, dans ce que j'ai publié, bien d'autres défaillances. M. Beauchemin pourrait
(i) Moniréal, 1896. C'est une bonne anthologie. Voir aussi l'ouvrage plus ancien de H. L. Taché, avec préface de M. Suite, La poésie française au Canada. (Saint-Hyacinthe, 1881).
M. NKREK BEAICHEMIN 335
me rendre la monnaie de ma pièce, si je n'avais sur lui cette supériorité que j'ai lu ses vers, et qu'il ne connaîtra jamais les miens. Il sait comment on fait un vers, et quelle est la valeur musicale des mots; il n'est pas assez épris de formes extérieures, pour qu'on puisse prononcer à son propos le nom de Théophile Gautier, encore qu'il tâche quelquefois d'imiter sa facture précise. C'est plutôt un auditif. Ses strophes les plus heureuses éveillent des images de l'ouïe. Ses cloches tintent, sonnent et résonnent; ses clochettes '<. multisonores » tintinnabulent. Sa mer murmure, ses oiseaux chantent ou gazouillent, et sa source sourdit sous les prêles. L'adjectif visuel est moins heureux en général. Relisez son œuvre à ce point de vue, vous verrez que j'ai raison. C'est un musicien, et non pas un coloriste. Le choix de la forme rythmique est presque toujours juste. Je ne contesterai guère que l'emploi du décasyllabe, dans une pièce intitulée Grand deuil, que j'ai parcourue des yeux. Le décasyllabe avec césure au milieu a quelque chose de berceur et de sautillant à la fois qui ne saurait convenir dans ce cas. Quant à la pensée, je ne dis pas qu'elle soit neuve, ou originale. Je retrouve le vieux fond de votre Crémazie et des autres : France, Québec, Ibervilîe, le Viatique, A Le on XIII. — Mais il a, de plus que Crémazie, cette légère préciosité, cette mièvrerie qui lui fait donner à son livre un titre quelque peu maniéré. Cette mièvrerie d'ailleurs, ne gâte pas le sentiment, et si j'évoquais le souvenir de Verlaine, se serait plutôt du Verlaine
■5^6 LA LlTTKUATLUi: CANADlENNi: FIlANÇAlSi:
croyant et dévot que de l'auteur des Fctcs Galantes. Prétez-moi le volume. >/
Et mon ami, plus indulgent — ou plus équitable — depuis qu'il ne redoutait plus un rival dont l'éloignement transatlantique rendait la concurrence moins dangereuse, mit le volume de M. Beauchemin sous son bras, et disparut.
Je tâcherai qu'il me le rende.
Un dernier mot ^'^
Jadis — il y a bien longtemps — vivaient deux frères: l'aîné plus casanier, le cadet plus entreprenant. Le cadet partit un jour pour de lointaines contrées. Pendant quelque temps, il reçut de son frère resté au pays des nouvelles, des conseils, des secours même: puis, à la suite d'une catastrophe, vint la séparation complète, et — disons-le à la confusion de l'aîné — l'oubli.
Les jours et les années passèrent.
Longtemps plus tard, les deux frères se retrouvèrent et se reconnurent d'abord. La cadet avait travaillé, s'était, au milieu de cent difficultés presque insurmontables, créé une existence nouvelle, et même une nouvelle famille. Après les années pénibles, c'était la prospérité : le parent pauvre se métamorphosait en oncle d'Amérique. Et, comme ils n'habitaient plus qu'à dix jours de distance, les deux frères se mirent à voisiner. Quand les fils de l'aîné vont chez leur oncle de
II) Nous avions formulé déjà certaines parties de cette conclusion au cours d'une conférence faite en mars 1900 à l'Hôtel des Sociétés Savantes, à Paris, sous les auspices de V Alliance Française et la présidence de MM. Louis Herbette, conseiller d'État, et F. X. Perrault, commissaire du Canada à l'Exposition de 1900. [y o'ir Revue Canadienne , octobre 1900).
3)8 LA LlTTÉRATl'HE CANADIENNE FRANÇAISE
là-bas, ils y trouvent de vastes terres à défricher et à cultiver, la vie indépendante, peut-être la fortune. Quand les fils du cadet reviennent dans la maison des ancêtres, on se serre un peu pour leur faire place au foyer commun.
C'est, en quelques mots, l'histoire du Canada et de la France.
Laissant ici de côté nombre de questions intéressantes pour l'un et l'autre pays, nous nous sommes borné à parler de cette jeune littérature. Les lettres ne sont-elles pas le grand trait d'union entre les peuples, et n'est-ce pas en propageant notre bienaimée langue maternelle, douce, harmonieuse, souple, claire et précise, que V Alliance Française essaie de conserver et d'étendre notre influence nationale?
Qu'on ne traite pas cet effort de stérile. Le Canada serait-il resté si profondément notre par le cœur et par la culture, si Garneau n'avait pas écrit, si Crémazie n'avait pas chanté, si M. Chauveau n'avait pas mené, pendant des années, une brillante campagne de presse, si tant d'écrivains de tous les partis, auxquels nous avons consacré ce modeste volume, tous ceux dont nous venons de parler, tous ceux que nous avons laissé dans l'ombre, par omission volontaire ou involontaire, n'avaient défendu et ne défendaient encore chaque jour l'idée française dans la langue française? Nous n'avons pas cherché à insister ici sur les points qui divisent nos compatriotes, à pénétrer dans leurs querelles : ne sont-ils pas, en effet, unis, chaque fois qu'on touche
UN DERMF.lt MOT 339
à leur nationalité, au rare et précieux héritage qu'ils tiennent de leurs ancêtres qui sont nos ancêtres ?
Nous n'ignorons pas les critiques que l'on peut adresser à leur manière d'écrire. M. de Labriolle, retour de Montréal, a publié dans la Revue Latine un récent article dont le pessimisme et la sévérité s'accordent avec les reproches que M. Buies adressait jadis à quelques-uns de ses confrères (i). Nous ne pensons pas avoir outrepassé notre droit de lecteur français d'ouvrages français, en faisant les réserves qui se trouvent formulées au cours de ces études. Mais nous voudrions terminer sur des paroles de confiance et d'espoir. Ce n'est pas sans une certaine émotion, en effet, qu'on se sépare d'un travail qui fut, pendant quatre ans, un fidèle compagnon.
Nous avons cité bien des noms. Ils peuvent donner une idée de la production littéraire canadienne. Ils sont d'inégale valeur sans doute, et tous ne passeront point à la postérité. Mais ils attestent la fécondité et la vitalité de cette littérature. Nos compatriotes de là-bas — nos cousins — ont en eux assez de sève et de vigueur pour chercher leurs inspirations autre part que dans nos liv^res. Malgré les nécessités de la vie moderne, beaucoup sont restés près du sol; ils y puisent une nouvelle force, en
(l) Voir aussi les études lexicographiques de M. Tardivel, en particulier : Im langue française au Canada (Revue Canadienne, mai 190 1.)
^^O LA LlTTÉUATlUi: f.ANADIKXNi: FRANÇAIS^
continuant les vieilles traditions. Ils sont restés les frères de nos paysans de France, et leurs chansons même l'attestent. Et c'est ici que nous sentons plus vivement la supériorité de la musique sur la parole, dès que le sentiment entre en jeu, et qu'il n'est plus question de raisonner. Ces chansons, que recueillit M.Gagnon, le Tiersot Canadien, nous font remonter au plus lointain passé, alors que les Canadiens futurs n'avaient pas encore quitté la France. Elles viennent de Normandie, de Poitou, de Franche- Comté, de Bretagne, de Saintonge. Les airs et les paroles se sont modifiés quelquefois, mais gardent avec les nôtres une incontestable parenté. Nous en avons cité, mais il faut la mélodie pour les faire vivre. A qui veut sentir l'àme canadienne-française, nous ne pouvons que conseiller d'entendre quelques-uns de ces simples refrains. Les chants populaires des autres pays peuvent nous intéresser, nous séduire par leur exotisme : ceux de notre pays seuls nous touchent, car ils sont rythmés par les battements de notre cœur. Nul ne peut sans émotion entendre, suivant les vers de M. Edmond Rostand,
Ces vieux airs du pays au doux rythme obsesseur Dont chaque note semble une petite sœur. Ces airs où reste pris un peu des voix aimées, Ces airs dont la lenteur est celle des fumées Que le pays natal exhale de ses toits, Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois.
Ces vieilles chansons, par les larmes qu'elles font monter aux yeux, par les sourires qu'elles font errer
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sur les lèvres des Canadiens et des Français, prouvent mieux notre parenté que tous les volumes du monde. Ainsi peuvent s'attendrir deux frères devant un objet ancien, souvenir impérissable et fragile d'une mère qu'ils surent également chérir.
Post-Seriptum
Mon petit livre est achevé. Les bonnes feuilles dorment sur la table. Bientôt la couverture leur prêtera une unité peut-être factice. Je suis cependant obligé de reprendre la plume et d'ajouter quelques lignes à celles qui précèdent. Je n'avais pas dit sans doute un définitif adieu, « a long Jarcwell, » aux écrivains canadiens. Je comptais étudier à loisir certains d'entre eux, et non des moindres ,dont le présent travail dessine seulement la silhouette, ou même qu'il passe sous silence. Arthur Buies, par exemple, que la mort nous a enlevé « les mains encore pleines d'œuvres, » mérite une étude approfondie dont l'absence de certains documents indispensables retarde seule la publication.
Mais depuis que ce livre est sous presse, deux événements se sont produits dont l'omission rendrait mon travail caduc avant le dernier bon à tirer.
M. Chapman, à Paris depuis quelque temps, a publié chez Motteroz un volume de vers intitulé les Aspirations et qui représente un trop réel effort vers le beau pour que nous le passions sous silence.
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Des vers de M. Chapman ont été vivement applaudis au dernier banquet de l'Alliance Française par le Grand Maître de l'Université, et nous savons que d'autres témoignages flatteurs et officiels sont venus et viendront montrer à M. Chapman que la France est restée la mère de tous ceux qui ont balbutié en français leurs premiers mots.
Ne disait-il pas d'ailleurs, s'adressant à notre patrie :
L'or de ma poésie est encor dans la gangue. Je n'ai pu ciseler le métal vierge et pur. Je ne réclame aussi, moi, le poète obscur. Que le mérite seul d'avoir appris ta langue.
Ne croyons pas trop sur parole cette déclaration modeste. Il v a dans le Niagara des vers bien venus et toute la première partie de la pièce sur Léon XIII, la description de l'érable, est vraiment belle.
Le bras du temps qui peut tout rompre et tout dissoudre. Épargne ce géant qui berce un nid d'oiseau. Il tombera pourtant comme un humble arbrisseau, II tombera, frappé par la hache ou la foudre.
Il tombera, le tronc encor plein de verdeur.
Sa chute formidable ébranlera la terre.
Et c'est couché, le front blanchi par la poussière,
Que l'arbre apparaîtra dans toute sa grandeur.
Nous ne connaissions jusqu'ici M, Chapman que par ses Feuilles d'Erable dont quelques pièces se retrouvent dans ce nouveau livre et par sa polémique avec l'un de ses plus illustres confrères et compatriotes. Nous n'avons pas à prendre parti dans une
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querelle que nous serions désolé de ranimer et d'envenimer. La réception flatteuse faite à M. Chapman doit lui expliquer que son rival ait pu attacher quelque prix à l'accueil de la France ; et nous ne croyons pas blesser le poète des Aspirations en établissant un parallèle entre ses œuvres patriotiques et la Légende d'un peuple, pour laquelle certains critiques, Buies notamment, ont été par trop injustes. Si la Légende d'un peuple n'existait pas, M. Chapman l'aurait peut-être écrite.
Le poète de la Mc'tromanic disait en parlant de ses prédécesseurs :
Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance.
Voilà qui explique bien des rivalités ; mais il nous semble que le champ est assez vaste pour accueillir deux laboureurs ; la France assez impartiale pour couronner deux de ses enfants du dehors. M. Chapman voit certainement que notre pays sait apprécier en lui le poète qu'il est, mais sans oublier pour cela que nos premiers bravos ont salué, voici bientôt un quart de siècle, les Oiseaux de Neige qui, remontant la Seine, voletaient jusqu'au Pont des Arts.
M. l'abbé Casgrain vient de mourir.
C'est avec une profonde émotion que l'auteur de ce travail a reçu la triste nouvelle. En lisant les divers essais qui forment ce volume, on doit, me semble-t-il, sentir comme l'annonce d'une étude
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sur le A-énérable historien de Montcalm ou de V Hôtel-Dieu de Québec (i)
J'ai eu, en effet, le privilège de connaître assez intimement ce survivant des luttes héroïques et c'est un regret pour moi qu'il n'ait pas lu en entier ce livre dont il fut presque l'inspirateur.
Ce n'est pas le moment de consacrer une étude critique à celui qui vient de disparaître. A peine si les derniers Dies irac et Libéra du service funèbre auquel assistèrent, à Saint-Roch, ses amis parisiens, viennent de s'éteindre; à peine si Monseigneur Bégin, archevêque de Québec, a donné l'absoute devant ceux qui évoquaient en leur cœur la haute figure de ce prêtre qui fut un savant et un patriote. L'impartialité serait impossible et sacrilège, et M. l'abbé Casgrain n'aurait pas voulu d'une sorte d'oraison funèbre. Je désire seulement rappeler ici quelques souvenirs personnels où ceux qui ont connu M. l'abbé Casgrain retrouveront peut-être un peu
(i) Voir p. 105-106 sur l'abbé Casg-rain, quelques lignes qu'il voulut absolument faire disparaître dans la publication de notre Crémazie, à Québec. — C'est pour obéir à sa volonté formelle que nous n'avons pas étudié son œuvre plus tôt. La mort nous rend notre liberté.
Parmi les ouvrages de M. l'abbé Casgrain, citons encore : Pèlerinage au pays crEi'angéline (Québec, 1888) ; Une Nouvelle Acadie (1894) et un Métnorial de famille (1891), édition privée qui, avec le Tableau de la Rivière Quelle, permet de faire revivre une paroisse et une famille canadiennes d'autrefois. Il fut pour beaucoup dans la publication des œuvres de son parent Ph. Aubert de Gaspé et dans l'édition du Crémasie de l'Institut Canadien et des Dix ans au Canada de Gérin- Lajoie.
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de lui. C'est au moment où Ton meurt qu'on semble le plus vivant, lorsque la tâche accomplie fut grande et belle.
A la fin de 1898, j'eus l'honneur d'être présenté par M. Hector Fabre à M. l'abbé Casgrain. Je désirais demander au critique et à l'historien, de passage à Paris, quelques renseignements pour un travail commencé. M. l'abbé Casgrain me reçut avec cette simplicité cordiale qui gardait néanmoins les formes exquises de l'ancienne politesse.
La tète avait une intensité de vie extraordinaire, malgré le regard qui depuis si longtemps regardait sans voir. D'autres yeux faisaient pour lui les recherches dans les bibliothèques et les archives, et nous savons quels dévouements affectueux il suscita là-bas comme ici.
M. l'abbé Casgrain ne rebuta pas l'étudiant qui venait à lui, voulut bien utiliser cette bonne volonté qui s'offrait, la diriger et l'instruire, et une intimité réelle s'établit entre nous, malgré la différence des âges et des situations. Tantôt, dans sa chambre, austère comme une cellule, tantôt dans le hall de l'hôtel Saint-James, après un déjeuner avec M. Salone, le secrétaire général adjoint de V Alliance Française, ou avec M. Léon de Tinseau; tantôt dans des promenades à nous deux aux Tuileries ou aux Champs-Elysées, M. l'abbé Casgrain racontait l'histoire des lettres et de la patrie canadiennes.
C'était pendant ce mois de février si troublé où Félix Faure disparut. Le jour de l'élection présidentielle, alors qu'une agitation factice essayait
d'entraîner Paris sans y réussir, M. l'abbé Casgrain, sur la terrasse des Tuileries, rappelait la fondation des Soirées Canadiennes et du Foyer Canadien, avec cet inimitable accent de terroir qui manque aux déracinés que nous sommes.
Les camelots débouchant de la rue de Rivoli et de la rue Royale criaient les titres de leurs feuilles où s'étalaient d'énormes manchettes avec les nouvelles de Versailles. Tandis que se jouait peut-être le sort de la République, M. l'abbé Casgrain narrait les luttes soutenues en Acadie, au pays d'Evangéline, pour maintenir la langue française contre les tentatives du clergé irlandais; il faisait revivre l'âpre labeur de Garneau, la belle loyauté de Gérin-Lajoie, et l'abbé Ferland, et Taché, et la figure mélancolique de Crémazie, errant peut-être, un soir de bombardement ou d'émeute, à l'endroit même où nous passions. Entraîné par son récit, le vieillard parlait alors haut, avec de grands gestes. Si quelque gardien avait écouté, pensant que ces deux promeneurs discutaient les chances de M. Loubetou de M. Méline, il aurait entendu avec surprises des phrases dans le genre de celle-ci.
« Buies avait renoncé à toute liqueur pour devenir un abstinent. — Eh! Buies! vous ne buvez plus? — Buies m'a répondu en riant : J'ai essayé de me conserver dans l'alcool, et ça ne m'a pas réussi. »
Le savant prêtre éclatait alors de rire, de ce rire jeune qui sonnait joyeusement, cependant que les camelots se hâtaient le long des grilles, avec des