‹ Études de littérature canadienne françaiseChapitre 8 sur 52 · LXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXVIII INTRODUCTION

nombre de conférences, d'allocutions soi-disant familières et jusqu'à des toasts? La littérature latine était dénommée en Sorbonne « l'éloquence latine. » Faute d'être suffisamment sûrs de leur forme, de leurs arguments ou de leur connaissance de l'affaire, nombre d'avocats débitent de mémoire, manière indirecte de plaider par mémoires.

S'il est un pays où la parole orale doit partout figurer dans les genres littéraires, c'est la France, donc aussi le Canada. La parole est chez nous si facile, et les institutions libres lui donnent une telle action! On a raillé le français pour sa manie de parler. Comment couper la parole à notre littérature?

Que nos rivaux du dehors aient quelque modestie. Serait-ce par moindre diffusion du don de parole chez eux? On y est encore plus sensible au « bien parler // que chez nous. C'est même une surprise d'observer la suprématie que confère la parole dans les contrées d'influence anglaise, alors que les anglais affectent d'apprécier les actes plus que les mots. Ce n'est pas chez nous qu'a été inventé le régime parlementaire, et nous sommes agréablement flattés de la haute considération que procure à des orateurs d'origine française l'honneur de bien parler en anglais.

Sir W. Laurier, qui s'est placé en tête des orateurs britanniques, notamment lors du Jubilé de la Reine Victoria, n'a pas reçu de leur sol et de leur climat la vertu oratoire. Comme d'autres éloquences canadiennes françaises, celle-là semble s'être formée toute seule, sans maître. Mais de telles façons de se faire

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soi-même ne sont pas assez à la portée de tous, pour qu'on dédaigne les traditions, l'éducation, les occasions et les milieux de culture perfectionnée qu'offre la France.

Lorsqu'une nation compte des précédents et des exemples tels que ceux de Papineau, Chapleau, Mercier, des pratiquants de la parole tels que les « parlementaires, » les orateurs de la chaire, les membres du barreau, les professeurs éminents qu'il nous a été donné d'entendre, chaque génération peut être ambitieuse pour elle et pour l'avenir. Ne disait-on pas parfois d'un petit Canadien « ce sera un Papineau. // comme chez nous « un Mirabeau »? Le nom de sir Georges Etienne Cartiern'at-il pa5 laissé comme un sillage derrière lui?

Faut-il négliger ces dons et le pouvoir qu'ils confèrent? Demandez à l'histoire, même contemporaine. Comptez les batailles gagnées, mesurez les conquêtes arrachées grâce à cette arme rapide, flexible, insaisissable, indestructible, la parole, non pas seulement dans les Parlements, mais en toute assemblée, en tout assemblage de gens, paroissial, municipal, provincial, fédéral, aux élections et aux conseils, dans le bourg, le Comté, le Dominion, parmi le gros public comme le plus raffiné.

Que dans le livre vivant de leur nation, les Canadiens ouvrent un large chapitre à l'éloquence. Pour rester vraiment soi, c'est dans sa langue maternelle qu'on doit être éloquent tout d'abord, sauf à le devenir en d'autres langues. Qu'ils développent ces genres bénis de Verbe, ces inspirations de l'âme qui se

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révèle à elle-même et aux autres. Quels instants que ceux où il semble au parlant que la pensée de tous passe en lui, s'incarnant en sa personne! Il se voit comme le point lumineux du circuit qui se forme et des courants qui naissent entre hommes assemblés.

La France, n'étant encore que la Gaule, fournissait des maîtres d'éloquence aux maîtres du Monde, à Rome. Elle est dotée des connaissances et de l'expérience amassées de l'antiquité et des époques modernes. Elle a la théorie et la pratique, les méthodes et les exemples en tous genres. Les chaires professorales ou religieuses, les tribunaux, les Académies, les corps délibérants et politiques, les sociétés et réunions de tout ordre rendent aisé d'observer et d'utiliser les formes multiples et les conditions les plus variées de la parole; que là encore nos chers compatriotes prennent leur bien.

C'est de la force et des succès qu'ils recueilleront pour là-bas. Crémazie ne louait-il pas chez nos orateurs la clarté, l'ordre, la propriété des expressions, la phrase qui vient sans effort apparent, comme d'une source intarissable? Certes, cette source est alimentée en chacun par les incessants afflux du dehors, comme l'est un cours d'eau par les pluies qui filtrent dans le sol. Cette apparente facilité n'est faite que de difficultés vaincues. Tel discours improvisé, jaillissant à l'improviste, se préparait depuis vingt ans peut-être ; et qui sait si ce n'est pas l'auditoire même qui les fait en l'orateur, tout autant que l'inverse?

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Ne nous inquiétons pas trop des critiques canadiennes contre le « jargon parlementaire anglocanadien » de certaines époques, et des plaintes sur les anglicismes ou confusions de langues. Sans doute, il faut toujours épurer ce qui s'accroit d'éléments étrangers. Mais laissez courir un fleuve au grand soleil ; il aura bientôt purifié ses eaux et déposé son limon.

Les Canadiens que nous entendions à Paris, par exemple, au grand moment de l'Exposition Universelle de 1900, nous donnaient la joie de sentir l'identité des facultés, oratoires comme autres, sous la diversité des moyens et de leur mode d'emploi. Quelle action dans la parole même du Commissaire Général M. Tarte!

Que ce fût dans le cabinet d'un de nos gouvernants ou dans les réunions les plus dissemblables et même cosmopolites, au palais du Trocadéro dans les salles contenant les productions canadiennes, à Paris ou en province, le représentant du Canada, qu'on se félicitait de voir avec sa gracieuse famille et les groupes de compatriotes, témoignait une vivacité spontanée, une vigueur, un élan, un entrain, qui gagnait l'interlocuteur ou l'auditoire. Certes, il n'était pas nécessaire qu'on apportât d'un de nos départements à M. Tarte les preuves et les titres de ses origines, pour reconnaître en lui le Français bien français. Et quelle satisfaction de voir briller et chauffer ce feu français revenant d'un pays où il fait froid quatre mois sur douze !

Quon visite une école canadienne, quon suive

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les audiences d'un tribunal, qu'on assiste aux débats d'une assemblée, on conclut : « Ils possèdent tous les dons des ancêtres, et n'ont qu'à les faire valoir. Eux, c'est nous >/.

Les Irlandais prennent souvent le liant du pave en Angleterre dans les lieux où l'on parle. A bien plus juste titre, une place prépondérante appartient aux Canadiens dans les domaines que régissent la littérature, l'art et l'éloquence. Si la poésie française brille au Canada, qu'en doit-il être de l'éloquence, puisque notre langue se prête plus encore à celle-ci qu'à celle-là?

Et où mène l'éloquence?-' A tout, de notre temps, et par dessus tout, au pouvoir.

L'immortel Français. — Fidélité et loyalisme. — Le crû français, et le plant canadien. — L'esjyrit ouvert, la constante jeunesse, la gaieté et l'idéalisme invincibles de la famille. Le vrai peuple de France au Canada. Le « bon Français ». Les gens de lettres.

La Canadienne; ses dons et ses vertus. Ménages heureux; nation puissante. Le rôle de la femme.

Le prétendu abandon de la France. C'est l'histoire qui a donné de nos nouvelles. Les sorties des Français. — La France, théâtre de la vie moderne. L'humanisme altruiste. Les États égoïstes.

Le Français est «reparti». La propagande mondiale. Courants à rétablir avec le Canada. — Paris, Ville de tous. Frères retrouvés. Le mouvement canadien chez nous.

Entreprises communes ; échanges de services. Les invasions pacifiques. — Une propriété canadienne plus vaste qu'un Etat. Les grandes œuvres privées.

Nos hôtes canadiens. Les revenants. Programme humain français. — Les ponts rétablis. Les passages directs. Le ravitaillement français du Canada. — Un défilé de visiteurs aimés. L'Ubiquité et la perpétuité de la vie dans l'affection.

La langue ne nous trahit pas seule, chers compatriotes. Pour qui sait voir, même sans entendre, nous sommes la même famille.

Mêmes qualités, et probablement, si nous nous regardions nous-mêmes de moins près, mêmes défauts ; ce qui pourrait engager chacun à quelque

indulgence pour le prochain en même temps

que pour soi. La démonstration serait aisée pour

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un étranger, gens et faits en mains, comme on dit. Mais admettons que la discrétion force à noter seulement la similitude de quelques qualités.

Dans la poésie, dans les œuvres d'histoire, dans le journalisme canadien, ce qui émeut tout d'abord, ce qui émerveille le lecteur le moins lettré de la vieille France, c'est de voir le français en pleine force implanté dans l'Amérique.

Ainsi le retrouve-t-on d'après les récits de Gaspé, qui avait été bercé aux souvenirs du temps de Louis XV ; de Gérin-Lajoie, descendant d'un sergent français; de Garneau, qui voulait révéler le cher pays canadien à lui-même; de l'Augustin Thierry du Canada, l'abbé Casgrain, qui établissait si puissamment l'originalité propre de ce pays et l'étroite parenté avec celui d'Europe, où il revenait avec tant de bonheur.

Avec cet immortel français, qui vaut à nos académiciens d'être appelés immortels aussi, — l'individualité et la collectivité canadiennes reprennent leurs droits contre l'oppression anglaise, qui affectait, jusqu'au milieu du XIX' siècle, dedéplorer le manque de loyalisme. Pourtant, loyal a chez les Français un sens plus satisfaisant que le mot anglais, qui signifie plutôtlégalquegénéreux.Laloyauté française ne se restreint pas au respect littéral de la légalité; mais elle est en partie faite de sentiment, et nos gens ont besoin d'aimer pour respecter.

Chez nous, la bonté est la vertu souveraine. On dit « un bon roi, >/ — « le bon Dieu. // De l'homme haut placé, le plus grand éloge est : « quel brave

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homme!» — Brave, en même temps synonyme de courageux et de bon.

Avec ces qualite's nationales éclatent, chez les Canadiens, l'esprit, — l'esprit vrai, dédaigneux de la méchanceté; pétillement de bonté, mélange de malice et de bonhomie. Pour eux aussi, le point capital est '< d'avoir du cœur >/.

Mais quelles facultés la lutte contre la nature et le climat, contre le sauvage et l'oppresseur, n'a-t-elle pas développées? Volonté, initiative, action, sangfroid, ténacité. — '< Observez, notait un Parisien, des Canadiens qui arrivent de régions anglicisées : muscles de la face tendus; mâchoires serrées. Parmi nous, la bouche se détend et la figure s'ouvre. D'abord, nous avons moins de brouillards et moins de froid, h

Admirez cet entrain , la plaisanterie et le rire faciles. la verve, signe de santé et de vitalité. — Quand un Français ouvre la porte, la gaieté entre. — La patrie première n'est-elle pas « riante? » Point ne nous est besoin de Champagne pour pétiller.

Constamment jeune, la France; le plus vieux des pays nouveaux, et le plus nouveau des vieux pays; toujours prêt à fermenter. Demandez plutôt aux agitations et révolutions, qui ne se sont apaisées que dans la liberté.

Et cette sincérité, cette franchise, cette vivacité d'impressions, cette foi malgré le sens critique, cet idéalisme heureusement incorrigible!

Ne faut-il pas que tel soit le vrai fond de la nature populaire, puisque les Canadiens ne sont sortis ni de

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générations oisi\es OU raffinées, ni de castes nobles ou autres? — '< De pauvres gens, >/ disait l'Anglais; et il aurait voulu foire croire qu'ils ne parlent pas '< le bon français, /> eux qui causeraient avec Molière ou Racine ressuscites, plus aisément qu'une collection de nos littérateurs néo-stylistes.

Ah! Le bon apôtre anglais! On voit son jeu. Ne vous y laissez pas duper, chers amis. Seriez-vous plus vous-mêmes en parlant étranger? Gageons que les Irlandais sont plus vexés qu'ils ne l'avouent de n'avoir pas leur langue à eux, et de chanter catholique en langue protestante.

' Ce sont de " pauvres diables » déclare Crémazie, qui ont, au début, recruté vos hommes de lettres. Rappelez-vous ses railleries contre '-' les Messieurs riches », même d'origine française, qui entendaient ménager leurs précieuses personnes, et ne se souciaient pas de se mettre en travail pour enfanter une littérature.

Vivent les coeurs simples et de bonne volonté! Eux seuls font des œuvres qui vivent.

Vraie compagne de ces vaillants, la Canadienne; et elle n'en a que trop longtemps donné des preuves par son héroïsme dans les luttes sauvages contre les peaux-rouges et contre les peaux-blanches avec ou sans uniformes rouges.

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