‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 17 sur 67 · XCVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XCVIII INTRODUCTION

L'avenir des Canadiens français est sûrement garanti par leur passé. — « Un peuple, note Pascal, est comme un homme qui ne mourrait jamais. » — On peut détruire un individu, et toute une génération peut disparaître avant que l'heure des châtiments ou des réparations vienne pour elle. Mais, pour une nation, le juste et l'utile ne peuvent rester séparés; ils se rejoignent bientôt sur sa route.

Si la justice humaine continue à boiter, la logique des choses va plus vite pour l'homme à mesure que ses mouvements et ses actes s'accélèrent. Avant la fin d'un règne et d'un gouvernant, apparaissent les conséquences de ses iniquités, c'est-à-dire de ses fautes.

On aboutira donc à reconnaître que toute politique malfaisante, si habile qu'elle se suppose, est une imbécillité avec préméditation de malhonnêteté. Laissez les empiriques de l'intérêt faire vacarme. L'intérêt mieux entendu de chacun est de rendre service à ses semblables; et c'est à ceux qui leur procurent le plus de vérité, de bonté, de progrès, que les associations humaines rendent le plus de sympathie, c'est-à-dire de force.

Les Canadiens, honnêtes gens, laborieux, hardis et sincères, n'ont fait que du bien. Ce sont d'énormes morceaux de continents qu'ils ont ouverts, créés, assurés à l'humanité humaine. Ils sont le plant américain de la vieille souche gauloise, franque et française. Les racines ont pris le sol; le meilleur des fleurs et des fruits est dans la langue et la littérature. Notre culture a donné ce qu'on sait entre l'Océan et

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la Méditerranée : qu'elle le donne entre l'Atlantique et le Pacilîque.

Sous d'heureux auspices et par une « conjonction » que les anciens astrologues auraient admirée, c'est au lever du XX" siècle, à Paris, dans le concours universel de 1900, que le Canada, fils de la France, a fait son entrée véritable dans le monde international. C'est chez nous que cette puissance, Dominion, s'est manifestée en sa qualité d'Etat d'étendue colossale, voisin des métropoles américaines aux maisons géantes et de la confédération aux visées gigantesques, qui ne demande lui-même qu'à devenir un peuple géant.

Qu'on se rappelle les ressources et les productions en tous genres « exhibées » au Palais canadien du Trocadéro. où siégeait le Commissaire, M. Perrault; les succès obtenus, avec tant de grands prix et de médailles, sans compter tout le reste.

Quel spectacle nous a été présenté, série de leçons de choses, sorte d'enseignement par l'aspect, démonstration au tableau des faits, notamment pour la colonisation, les défrichements et la mise en valeur du sol ; pour les incalculables richesses minières et les innombrables « pouvoirs d'eau; » pour l'exploitation des forêts, le bois et tous ses emplois; pour les chasses, les peaux et fourrures; pour les pêcheries et le monde des eaux, avec deux Océans, des mers douces, des myriades de lacs et un réseau indéfini de fleuves et rivières.

Voyez la navigation, le commerce et l'industrie se

mettant en tout cela, et avant tout la féconde et salubre agriculture, avec ses multiples branches; le blé par masses, la pomme par monceaux, les laiteries et fromageries pour l'exportation; l'élevage, les viandes et les conserves; le sucre d'érable; l'utilisation même du froid pour la production agricole, les frigorifiques, la conservation et l'expédition des produits alimentaires; les pulpes de bois et la fabrication des papiers; le meuble, les tissus.

Puis, la grande industrie, la métallurgie, la construction pour la terre et pour l'eau, le lancement de ces immenses voies ferrées qui traversent de part en part un tel continent et escaladent les plus hautes arêtes montagneuses du globe, avec autant de hardiesse que dans les Etats-Unis, avec plus de sûreté peut-être et plus d'économie.

Pour les choses de l'enseignement et du travail intellectuel, y compris même les machines à écrire et à composer, pour les débuts de la production artistique, quelle sollicitude! Le fonctionnement des écoles et les soins de l'enfance étaient sous le gracieux et précieux patronage de Dames déléguées. Comme il convenait chez la vieille Mère France, des Françaises s'étaient chargées de mettre en lumière ici les tâches et la vie de nos écoliers et écolières de làbas. Leur présence était pour tous un charme, et leur voix une harmonie nationale.

Mme Dandurand, venue en visite et en fonctions avec Mile Barry et M"e Le Boutilier, était partout chez elle; et comme elles, nos autres sœurs, nièces et cousines d'Amérique, que les gens de nos villes

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et de nos campagnes s'émerveillaient de voir si ressemblantes aux plus aimées des nôtres. Les Dames, si habiles à sentir « l'effet qu'elles produisent //. n'ont sûrement pas plus oublié que les Canadiens, ces scènes de pèlerinage familial jusqu'en Normandie, en cette ville de Rouen qui les recevait toute pavoisée, aux applaudissements de populations criant comme les riverains du Saint-Laurent au passage de nos marins : « Ce sont nos gens! » On se retrouvait.

Si les Français ont autrefois découvert le Canada, c'est à Paris que le Canada nouveau a été découvert par l'Europe. Canadiens et Français se sont rejoints; et ce simple mot, désormais fixé, prend toute sa puissance avec son sens profond : « les Canadiens- Français; » nous dirions aussi volontiers, nous : « les Français-Canadiens. »

Quelle douceur que la vue de ces choses pour ceux qui en avaient eu la prévision, qui avaient été complices et confidents des américanistes et canadianistes des premières heures! Etant venu en 1899 au Canada, pour aider à battre le rappel de la France avant la bataille pacifique de 1900, en fin et en commencement de siècle, nous nous sentons toujours pénétré d'émotion et de reconnaissance au souvenir de l'accueil reçu.

Il semble que dans le cours patiemment suivi des événements, on embrasse les destinées nationales, réalisées à travers les morts d'individus et de générations. Du haut de certaines dates, on assiste à des dénouements admirables qui, pour un peuple, sont

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encore des commencements, mais qui peuvent certes suffire aux personnes et aux groupes d'une époque. L'immense mouvement de toutes choses apparaît alors, comme apparaissent la marche des astres et l'ensemble du paysage terrestre au spectateur d'un des couchers du soleil qui va se relever demain. Celui qui est lié par affection aux survivants de demain cherche donc un recommencement derrière ce qui serait une fin pour un éphémère rapportant tout à soi. Ainsi les altruistes peuvent croire à la perpétuelle jeunesse.

En grand éclat de lumière se sera clos le XIX' siècle pour la France, et ouvert le XX' pour le Canada. Le nouveau de l'un est le renouveau de l'autre; l'origine fait communier ensemble leurs destinées et l'affection unifie leurs vies. Pour un Français d'Europe en 1900, à Paris, comme en 1899 à Montréal et à Québec, quel orgueil, — le seul orgueil vraiment légitime, noble et fécond, celui qui porte sur les êtres aimés, — de voir les trois couleurs couronnées d'érable et gardées par le castor, arborées si haut aux acclamations des autres peuples qu'a gagnés cette amitié! — « Il n'y a pas que le mal qui se gagne », disait un psychologue.

Une autre Exposition Universelle, l'américaine, s'ouvrant en 1904 dans l'ancienne Louisiane française, — (cet État que la France a marié de sa main avec la grande République, et qui était né des mêmes germes français et s'était formé grâce aux mêmes héros que le Canada), — aura offert une occasion

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nouvelle à la France et au Canada de se rencontrer « dans le monde ». C'est hors de chez elle, en attendant que ce soit chez lui. éventualité certaine d'avenir, car le Canadien aura bien le droit de recevoir à son tour les autres peuples. A Saint- Louis, la participation brillante de la mère et de sa fille à une telle fête de travail, aura constitué encore un grand fait historique. Les groupes de langue française se seront rapprochés. L'expédition pacifique des descendants des Lafavette et des Rochambeau, comme des Cartier et des Champlain, leur jonction avec les rejetons de Français et de Françaises répartis dans les États-Unis, est un signe de ce temps nouveau où les familles nationales sauront s'accommoder des institutions comme des climats où elles s'étendent et multiplier leurs services. Chacune a désormais mieux à faire que de tuer ou se faire tuer pour agrandir son siège local. L'idée de s'exterminer, de s'excommunier, de s'exclure du domaine général devient « sans objet », depuis que tous les hommes se répandent sur la planète entière.

Point n'est besoin de trusts exclusifs pour l'intérêt français, qui ne veut pas se séparer des intérêts universels. Notre fraternisation nationale n'est qu'un prologue de la fraternité internationale. Ce foyer d'idéalisme et d'altruisme qui a nom la famille française prépare la grande famille humaine. L'humanité, synonyme pour nous de bonté, c'est la foi française: et comment se traduirait-elle mieux qu'en français?

La langue et la littérature françaises restent

CIV INTRODUCTION

comme l'instrument privilégié de la plus haute éducation individuelle et collective; et l'on doit remercier, louer, féliciter chaleureusement l'auteur de cet ouvrage de France écrit pour le français et sur les Français du Canada.

Longues et glorieuses destinées à cette langue et à cette littérature en Amérique. Honneur aux œuvres, gratitude aux ouvriers; merci de tout cœur à ceux qui les mettent en lumière ! Qu'on pardonne au vieil ami, confus d'avoir fait ici, presque malgré lui, en songeant aux amis lointains, tout un petit volume, sous prétexte de préface à l'excellent livre d'un ami voisin. Parlant du Canada et des Canadiens, comment un Canadien honoraire de Paris ne se trouverait-il pas insuffisant, si long qu'il soit? Puisse-t-il ne s'être pas trop montré l'un et l'autre.

Louis HERBETTE.

NAISSANCE ET DÉlELW'l'Elïï

Littérature Canadienne Française

Depuis plusieurs années, les Français semblent prendre quelque intérêt aux questions canadiennes.

Pendant longtemps, ils avaient un peu oublié les colons sacrifiés par Louis XV, et l'immense territoire que Voltaire appelait dédaigneusement quelques arpents de neige. Mais aujourd'hui que nos compatriotes d'Amérique ont su, à travers les plus cruelles épreuves, se manifester comme peuple et comme nation, et former, suivant le mot d'un de leurs écrivains, comme une république de tradition gauloise au milieu des sociétés anglo-saxonnes du Nord-Amérique, nous nous souvenons volontiers de l'époque où le Canada s'appelait la Nouvelle France. Sans nous attarder à de stériles regrets, nous étudions curieusement cette civilisation sœur de la

nôtre, et nous éprouvons une certaine fierté, en pensant qu'aux bords du Saint-Laurent résonne la douce langue maternelle.

Mais si nous connaissons assez bien les mœurs et les paysages du Canada, nous sommes, il faut en convenir, médiocrement informés de sa littérature, dont beaucoup de nos compatriotes ignorent même l'existence. Les historiens ont consulté l'ouvrage de Garneau, le « Montcalm et Lévis » ou le Pays d'Evangéline de M. l'abbé Casgrain. Ceux qui se tiennent au courant des prix académiques ont entendu parler de M. Fréchette ou peut-être même de M. Chauveau. Avoir lu leurs œuvres, c'est autre chose. Si la récente publication de Th. Bentzon a mis en éveil la curiosité du public (i), il est difficile de. trouver à Paris les œuvres complètes des écrivains que nous venons de mentionner et surtout celles de" MM. le May, le traducteur d'Evangéline, Routhier qui tenta de fonder là-bas la critique par l'étude de chefs-d'œuvres consacrés, Poisson, un bien délicat poète, Nérée Beauchemin, peut-être le plus remarquable artisan de vers qu'il y ait en Canada, Choquette, médecin et romancier, Buies, le spirituel polémiste, qui semble un Montmartrois de Québec, Lusignan, un chroniqueur parfois attendri, mais à la plume acérée, Gérin-Lajoie, l'historien du gouvernement responsable et tant d'autres, ora-

(i) Nouvelle France et Nouvelle Angleterre, (i vol. in-18, Paris, Calmann Lévy, 1899).

teurs, érudits, poètes, journalistes, romanciers même, sans compter M. Hector Fabre en qui les Parisiens voient seulement l'aimable représentant du Dominion (i).

II y a par delà l'Océan, tout un petit monde littéraire français, avec ses tendances, ses haines, ses passions, ses coteries et ses polémiques, et, de à nos jours, il a parcouru toute une évolution.

Il n'est pas nécessaire, sous prétexte de courtoisie internationale, de dissimuler la critique, et d'outrer l'éloge. Les Canadiens sont nos cousins; entre parents, on se doit la franchise. D'ailleurs ils disent souvent à nos écrivains de dures vérités et s'en disent de plus dures à eux-mêmes. Nous savons que cette sincère étude blessera là-bas quelques susceptibilités (2). Nous ne partageons point l'enthousiasme de certains critiques canadiens qui, aveuglés par leur patriotisme et leurs sympathies, écrivent sérieu-

(1) Nous ne connaissons guère en Europe sur ce sujet, hors quelques monographies et renseignements épars dans des narrations de voyage ou des ouvrages historiques, que le travail de M. Virgile Rossel publié à Lausanne, La Littérature française hors de France et une brochure de M. Lefaivre, ancien consul de France à Québec. Conférence sur la littérature canadienne. | Paris, 1877, 61 pages in-8°). Disons ici une fois pour toutes combien nous sommes redevable à M. Philéas Gagnon de son Essai de bibliographie canadienne (Québec, 1895), description de sa bibliothèque, la plus belle collection privée du Canada.

(2) Tout récemment, un article un peu sévère de notre compatriote, M. de Labriolle, ancien professeur à l'L'niversité Laval, de Montréal, a paru dans la Rmue Latine. Un compte rendu le traite de « satire et de critique vains et désobligeante *. {Paris-Canada du 15 avril 1903.)

sèment que Crémazie surpasse Théophile Gautier et nombre d'« étoiles parisiennes » (sic). Nous nous inclinons en souriant devant cette admiration naïve, mais nous savons que beaucoup d'écrivains canadiens souffrent de ces jugements de complaisance et nous croyons leur donner une preuve d'estime en les traitant comme des hommes et non comme des écoliers auxquels il faut distribuer des prix d'encouragement.

Nous considérerons ici les lettres canadiennes dans leur courte histoire; nous dirons d'où elles sont parties, nous essayerons de voir où elles vont. Nous oserons déclarer à ceux qui ont tenté de susciter là-bas une littérature et d'y assurer la pérennité de notre langue ce que pensent d'eux des Français impartiaux qui veulent les comprendre pour les aimer. Si nous ne pouvons saluer l'éclosion d'un chefd'œuvre, nous aurons au moins la consolation de nous dire que ce n'est point en général par des chefs-d'œuvre que les littératures commencent et qu'il est déjà beau à ce peuple d'avoir pu, depuis un siècle et demi bientôt, conserver, dans des conditions si difficiles, sa langue, ses traditions et sa foi.

Les Temps Héroïques

Si nous jetons un coup d oeil sur l'état du Canada dans la première partie de ce siècle, si nous examinons les conditions de sa vie sociale, nous verrons qu'une fois de plus les mœurs expliquent les œuvres. Pendant quatre-vingts ans, le Canada s'était V""] désintéressé de notre vie littéraire et une scission I \ profonde séparait la vieille et la nouvelle France. -*-*

Dès les traités de 170}, la noblesse avait déserté la colonie, laissant là-bas quelques seigneurs féodaux et la foule des habitants, petites gens pour la plupart, non affinés par deux siècles de culture intellectuelle (1). Ces colons abandonnés par la France devaient d'abord songer à vivre, car des calamités de toutes sortes marquèrent les premières années de la domination anglaise.

L£ pays était ruiné par la guerre; les soixantequinze mille Français se dispersaient sur une énorme étendue de territoire; Québec et Montréal

l'érudit M. Suite a pourtant soutenu, dans une savante conférence, l'opinion contraire.

LA LITTÉRATl'RE CANADIENNE FRANÇAISE

ne pouvaient prétendre au nom de grandes villes. Ottawa, qui s'appelait Bytown, constituait seulement un centre de ravitaillement pour les bûcherons; la classe instruite n'existait point : on pouvait penser que l'afflux incessant des Anglo-Saxons absorberait bien vite nos compatriotes (i). La misère était effroyable, et, sans une abondance extraordinaire de tourlres (2), qui s'abattirent, mane vivante et providentielle, sur le pays désolé, la famine causait les plus cruels ravages.

Le collège des Jésuites était fermé. Quelques rares écoles aux rares élèves subsistaient seules, et sous Mgr. Briand, Surintendant de la religion, un clergé de 132 prêtres, dont quelques uns avaient des paroisses de cinquante lieues, desservait l'immense territoire qui s'étend de Saint-Louis de Missouri à Terre-Neuve.

Laborieusement, ce clergé se mit à l'œuvre. Mais on était séparé de la France par une série de catastrophes. La guerre d'Amérique, puis la Révolution, puis les campagnes de l'Empire empêchaient toute relation entre le vieux pays et la nouvelle possession britannique. On savait que des hommes de sang terrorisaient la France, que c'était là-bas la subversion totale, et que les disciples du « hideux Voltaire »

(1) Voir Garneau, Histoire du Canada depuis sa fondation jusqu'à nos jours, réimprimée à Québec en 1885 sous la direction du fils de l'auteur. (3 vol. in-8°).

Pour l'histoire de la conquête, Cf abbé Ferland, Cours d'histoire du Canada. (Québec, 2 vol. in-8° 1861-1865, réimprimé en 1882).

(2) Pigeons sauvages.

avaient détruit le trône et l'autel. Tout semblait favoriser les Anglais.

Au commencement du xixe siècle, ils essayèrent de créer un Institut Royal et d'y attirer les jeunes Canadiens. Mais la résistance du clergé triompha vite de cette tentative. L'Institut périt faute d'élèves. Quelques vieux lettrés imitaient Boileau ou Lefranc de Pompignan, le peuple chantait les délicieuses vieilles chansons importées de Normandie, de Saintonge ou de Bretagne (i), on se racontait à la veillée les belles légendes que M. de Gaspé recueillit plus tard pieusement, mais la littérature n'existait pas et ne pouvait pas exister.

On était plus soucieux alors de bien faire que de] bien dire; il fallait s'occuper d'autre chose quel d'arranger harmonieusement les syllabes. Les Anglais tenaient les Canadiens pour une race vaincue et partant inférieure, le péril menaçait la nationalité même. En 1 7 9 1 , le Canada obtenait une organisation politique calquée sur celle de la Grande-Bretagne, mais avec un Parlement auquel on refusait les attributions les plus essentielles. Les Canadiens-Français reçurent cette première satisfaction après une lutte de plusieurs années où s'immortalisa du Calvet. Mais si l'on préparait alors des matériaux à l'histoire et à la poésie, on ne pensait pas à les mettre en œuvre, et la voix des orateurs \ seule trouvait un écho quand elle jetait aux cou.-} quérants la clameur d'un peuple entier.

(1) Voir Dr Lame, Les chansons populaires (Foyer canadien T. 1), et surtout l'ouvrage de M. E. Gagnon, cité plus bas.

En 1837, lorsque le parti français, entraîné par la voix de Papineau et l'exemple de Chénicr, eut affirmé, les armes à la main, sa volonté de vivre libre ou de mourir, on se rendit compte qu'il existait une nation nouvelle, mais cette nation voyait d'abord son existence menacée.

L'Union de 1841 entre les deux Canadas (1) était, dans l'esprit du législateur anglais, un moyen d'étouffer la nationalité française. Il fallait à force de patience et de volonté, de patriotisme et de foi, affermir cette nationalité fragile, faire la conquête du sol canadien, mais avant tout sauver la langue française. Lord Durham, le Haut Commissaire envoyé après la guerre civile de 1837 pour étudier les réformes indispensables que réclamait la Colonie, disait : « Les Canadiens-Français ne sont pas un peuple, ils n'ont pas de littérature (a). » Pour faire mentir le proconsul, on allait en créer une de toutes pièces, en réveillant le sentiment héroïque et national. Le mouvemement de 1850 ne fut donc pas un amusement d'érudits, mais un acte de patriotisme.

Au moment où l'Union semblait présager la

' fusion des deux nationalités en présence, ou, pour

mieux dire, l'absorption de l'élément français, il

(1) Voir l'Étude sur (h'riu-Lajoie.

(2) The report and despatches of the Earl 0/ Durham H. -M. High Commissioner and Governcr gênerai ofBriHsh North America, (London, 1839, XVI-423 pages ln-8°) Index. Il existe des éditions françaises faites au Canada,

Il - TEMPS HÉR0IQ1 l -

importait, par une étude attentive et impartiale, de remonter le cours des siècles, et de voir si les vaincus de 17^0 ne méritaient pas un autre sort que les ilotes de Laconie.

Vers 1830, M. Archibald Campbel, notaire à Québec, comptait parmi ses clercs un étudiant en droit nommé François-Xavier Garneau, né en 1809, et descendant d'un Louis Garnault venu au Canada en 1665 (1).

Taciturne et laborieux, le jeune Garneau qui, depuis quelque temps, étudiait l'histoire du Canada, connue seulement par le vieil ouvrage du P. Charlevoix. qui s'arrête en 1740, et les travaux anglais de Smith où les faits sont souvent travestis, devait chaque jour soutenir des discussions avec ses collègues d'origine britannique : les Canadiens-Français, race de vaincus, race de parias, avaient été battus sans difficultés par les troupes anglaises; seul, le nombre leur avait permis de triompher quelquefois. Ces jeunes gens oubliaient le loyalisme des colons, en 177=; lors du siège de Québec par l'américain Montgomery, en 1812, lors

(1) Voir abbé H. -R. Casgrain, F. -X. Garneau (Québec, 1886), et P.-J.-O. Chauveau, François-Xavier Garneau, M vie et ses œuvres. (.Montréal. 1883, avec portrait). Consulter pour toutes les questions de généalogie le fondamental ouvrage de l'abbé Cyprien Tangay, Dictionnaire généalogique des familles canadiennes depuis la fondation de la colonie jusqu'à nos jours (Montréal, 1871-1890, 7 vol. grand in-8°), qui est, suivant l'expression de l'auteur, « la somme généalogique de tous les actes et registres accumulés dans les archives des paroisses et des greffes du pays depuis son origine ». Nous y renvoyons une fois pour toutes.

des journées de Châteaugay qui valent les Thermopyles. Un jour, Garneau, plus ému que de coutume, s'écria : « Je l'écrirai, cette histoire du Canada, mais ce sera une histoire et non un pamphlet. Vous verrez si la défaite de nos ancêtres ne vaut pas toutes les victoires; et puis, comme l'a dit Milton, qu'importe la perte d'un champ de bataille, tout n'est pas perdu !

What though thefield be lost ? A II is not lostl ( i ) » Ce jour-là, Garneau avait trouvé l'œuvre à laquelle il se consacrerait tout entier et dont il devait vivre et mourir.

Mais il fallait se procurer les documents épars, faire en Europe un pèlerinage, fouiller les archives du vieux monde qui renfermaient des trésors, arracher au désordre des archives. canadiennes tout ce qu'elles contenaient; il fallait aussi et surtout compléter ses études générales, voir diverses espèces de gens, apprendre la politique, la stratégie, la diplomatie, et même le français, pour ne pas écrire sans relief et sans couleur l'œuvre d'où dépendait peut-être le réveil d'une race. Garneau se mit à l'œuvre. Ayant économisé quatre-vingts livres pendant sa cléricature, il partit pour l'Europe. Il y resta deux ans, tantôt à Paris, tantôt à Londres. M. Viger, agent diplomatique du Canada en Angleterre, le choisit comme secrétaire, véritable bonne fortune pour le jeune historien, et le 30 juin 1833, après une orageuse traversée de cinquante jours,

(1) Abbé H.-R. Casgrain, op. cit.

LES TEMPS BÉROIQI BS u

il atterrissait de nouveau à Québec. Pendant sept ans encore, il amassa des matériaux. Comptable dans une banque, puis traducteur à la Chambre d'Assemblée, il travaillait sans relâche à son livre. En 1840, dans un pays tout frémissant de la terrible crise qui semblait être le commencement de la fin et qui fut en réalité la fin du commencement, Garneau entreprit la rédaction de son histoire sans savoir, suivant la belle expression de M. l'abbé Casgrain. s'il travaillait sur un berceau ou sur une tombe. Le premier volume paraissait en 1845; le second, où l'auteur put utiliser la correspondance officielle des Gouverneurs français, en 1846; le troisième et dernier, qui conduit le lecteur jusqu'à la Constitution de 1791 , en 1848.

L'importance de cette histoire est considérable, moins encore par sa valeur propre que par son influence. Sans doute, Garneau n'avait pas en main tous les documents que possèdent aujourd'hui les érudits; il a commis des erreurs de détail qu'il serait puéril de lui reprocher, mais il a le premier, devinant ce qu'il ignorait, tracé un tableau d'ensemble d'une vérité saisissante et l'on pourrait dire, paro- 1 diant un mot célèbre : « Le Canada français avait perdu ses lettres de noblesse, Garneau les lui a I rendues. »

Il écrivait en effet, le 19 mai 1846, à lord Elgin et Kincardine, Gouverneur Général des Canadas :

« J'ai entrepris ce tmail dans le but de rétablir la vérité si souvent défigurée et de repousser les insultes dont mes compatriotes ont été et sont en-

core l'objet de la part d'hommes qui voudraient les opprimer et les exploiter tout à la l'ois. J'ai pensé que le meilleur moyen d'y parvenir était d'exposer tout simplement leur histoire. Je n'ai pas besoin de dire que ma tâche m'obligeait d'être encore plus sévère dans l'esprit que dans l'exposition matérielle

des faits. La situation des Canadiens-Français

m'imposait l'obligation rigoureuse d'être juste, car le faible doit avoir deux fois raison, avant de réclamer un droit en politique et, soit que l'on doive

en attribuer la cause aux préjugés, à l'ignorance, ou à toute autre chose, il est arrivé souvent dans ce pays que cette double preuve a été encore insuffisante. »

L'ouvrage fut favorablement accueilli en France. M. Moreau dans le Correspondant, M. Pavie dans la Revue des Deux Mondes, lui consacrèrent des études élogieuses. Henri Martin, l'historien américain Parkman et bien d'autres se servirent des travaux de Garneau, complétés par un supplément jusqu'en 1840. Mais pour comprendre toute l'importance de cette œuvre, il faut voir l'enthousiasme qu'elle déchaîna en Canada. Le premier ministre Morin. le grand orateur Papineau ne ménagèrent pas leurs applaudissements et M. de Gaspé, Fauteur des Anciens Canadiens dont nons parlerons plus loin, s'écriait, se faisant l'interprète de la nation tout entière :

« Vous avez été longtemps méconnus, mes anciens frères du Canada! Vous avez été indignement calomniés. Honneur, cent fois honneur, à notre

Il - TEMPS BÉROIQI ES 13

compatriote M. (îarneau qui a déchiré le voile qui couvrait vos exploits! Honte à nous qui, au lieu de fouiller les anciennes chroniques si glorieuses pour notre race, nous contentions de baisser la tête sous le reproche humiliant de peuple conquis qu'on nous jetait à la face à tout propos. •/

La vie de Garnean n'offre aucun incident remarquable. Secrétaire du Conseil municipal de Québec en 1844, pendant vingt ans. il occupa cet emploi consacrant à l'histoire tous ses moments de liberté. 11 mourut le 2 février 1865, usé par le travail, sans voir le^ progrès décisifs dont il fut l'instigateur.

Toute la littérature canadienne s'illumine à la clarté de cette œuvre. Semblable aux anciens hennés, cette littérature a deux faces. L'une regarde le passé, l'autre l'avenir. En considérant les traditions antiques, en rappelant le souvenir des aïeux, on donne à une nation conscience de sa valeur. Un grand peuple doit avoir une histoire, au contraire des gens heureux, et c'est dans cette histoire qu'il puise la volonté de vivre, de persévérer dans son rôle, de se développer : l'histoire évocatrice des énergies passées suscite les énergies à venir.

Aussi verrons-nous e«, Canada toute une lignée d'écrivains tournés vers le passé : ils appliqueront leurs soins à l'histoire, à la légende, à la poésie, à | tout ce qui peut faire revivre l'âme nationale et la fortifier. D'autres alors, sans s'attarder à de vains scrupules d'art, à de stériles jeux de rythmes, à de subtiles controverses, que leur foi profonde déclare malsaines, montrent à leurs compatriotes le devoir

futur : la littérature canadienne est une littérature d'action.

Telle est son essence. Si la valeur artistique vient s'y ajouter et comment, nous l'examinerons plus tard. Sans donc nous occuper encore de la forme, ici d'importance secondaire, nous nous bornons à dégager pour l'instant les directrices de l'histoire littéraire en Canada.

L'histoire était fondée. Après Garneau, devait venir l'abbé Ferland dont nous mentionnerons le rôle actif; Gérin-Lajoie, qui étudia le passage du régime colonial au régime représentatif; M. l'abbé H.-R. Casgrain qui reprit en sous-œuvre certaines parties importantes de l'édifice et nous laisse des études définitives.

Mais si les souvenirs sans cesse rappelés des luttes épiques et du passé canadien depuis Cartier jusqu'à Montcalm, depuis Montcalm jusqu'à Papineau, formaient comme une suite de récits héroïques, capables d'inspirer l'historien, la poésie, elle aussi, allait balbutier ses premiers chants, puisque ces glorieux faits d'armes pouvaient rivaliser avec les fabuleux exploits des paladins. Elle allait embellir encore les récits de l'histoire et les populariser. Elle n'avait qu'à jeter un regard sur l'admirable et changeante nature canadienne, tantôt souriante avec son tardif renouveau, tantôt splendide avec le flamboiement des érables en automne, plus souvent redoutable avec ses tempêtes de neige,

ses poudreries et ses embâcles, pour évoquer un admirable décor aux combats des preux.

La matière était grande et féconde. Il ne manquait plus que la forme pour chanter dignement les journées de Carillon et d'Abraham, les merveilleux spectacles du Saint-Laurent et Dieu qui protégea ses enfants dans l'épreuve et prépara des jours meilleurs. Mais la forme ne pouvait naître spontanément. La vieille technique de J.-B. Rousseau ou de Voltaire ne suffisait plus, et Hugo n'avait pas encore franchi l'Atlantique.

Le mouvement romantique se propagea bien lentement. En 1833, nous avons vu que Garneau mit cinquante jours, du 10 mai au 30 juin, pour faire la traversée. Le Canada était beaucoup plus éloigné de la France que ne l'est aujourd'hui l'Indo- Chine. « Pendant les cinquante premières années de ce siècle, disait en 1885 M. Hector Fabre, dans une conférence faite à Roubaix, les livres traversaient l'Océan lentement, sans suite, au hasard. Il y en avait qui ne venaient jamais, d'autres qui arrivaient bien en retard. On s'attachait naturellement aux premiers que l'on recevait, en leur attribuant une valeur qu'on ne leur accordait pas toujours en Europe. »

Pendant ces cinquante premières années, les livres étaient donc rares et, à quelques exceptions près, les éducateurs médiocres. M. l'abbé Casgrain se souvient d'avoir dû copier au séminaire certains traités dont les exemplaires n'étaient pas assez nombreux pour que chaque élève en eût un.

l6 LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE

Ajoutez à cela qu'un catholicisme rigide éveillait, contre beaucoup d'ouvrages, des défiances injustifiées qui ne sont pas encore toutes évanouies. Il fallait tout tirer de soi, refaire son éducation au sortir du collège, acquérir des idées, des connaissances et apprendre jusqu'aux règles les plus essentielles de l'art.

M. Fréchette nous écrivait dernièrement :

« Au collège, nos leçons de littérature se réduisaient à ceci : « Cela se dit-il? ou cela ne se dit-il pas? » Le professeur demandait à l'élève : « Avezvous lu cela quelque part? » Et si l'élève répondait non, c'était une faute. Il fallait avoir lu cela quelque part. Pas dans Victor Hugo, par exemple, car alors c'était deux fautes. »

Mais plusieurs circonstances favorisèrent l'introduction du romantisme et de la poésie. Chateaubriand, avec les Martyrs et le Génie du Christianisme, catholiques d'étiquette sinon toujours en réalité, avec les Natche^, qui célébraient l'Amérique et les missionnaires, ne pouvait recevoir qu'un favorable accueil dans cette société religieuse où la paroisse, unité administrative, constituait une sorte de théocratie minuscule,. La prose de Châteaùbrianô obtint donc tout naturellement droit de cité en Canada; la poésie suivit bientôt avec le Hugo chrétien et royaliste des Odes qui devait séduire le. clergé et parvenir par lui aux oreilles de la jeunesse.

Sans remonter au temps de l'occupation française où, vers 1731, l'abbé Etienne Marchand avait pastiché le Lutrin à propos d'une querelle écclésias-

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tique, la poésie canadienne comptait déjà en 1850 quelques pièces assez médiocres. Les Canadiens, en leur qualité de Français, avaient chansonné leurs oppresseurs : les gouverneurs anglais Haldimand et Carleton en surent quelque chose. Joseph Quesnel, l'auteur de Petit Bonhomme rappelle Désaugiers, et il fit école jusque vers 1830. A cette date parut comme le testament de cette littérature primitive : les Epi très, Satires, Chansons et Epigrammes de Michel Bibaud (1).

l'.-X. Garneau ne dédaigna pas non plus, pendant les rares loisirs que lui laissait la préparation de son livre, de sacrifier aux Muses, comme on disait alors. Ses Oiseaux blancs (1839), son tïiotr (1840), son Dernier Huron, et son Vieux Chêne ( 184 1 ), recueillis en 1848 dans le presque introuvable Répertoire national, présentent un intérêt purement rétrospectif. Il en est de même des premiers essais de P.-J.-O. Chauveau (1841). qui devait être plus tard premier ministre de la province de Québec et laisser mieux que de simples promesses (2).

(1) Michel Bibaud mort en 1857 fut l'auteur de quelques ouvrages historiques, Hist. du Canada sous la domination française (Montréal, 1837) et Hist. du Canada et des Canadiens sous la domination anglaise (Montréal, 18441, sans parler de travaux d'arithmétique et de plusieurs journaux. C'était dit M. Ph. Gagnon, un tory de la vieille roche, hostile à tout mouvement des Canadiens pour améliorer leur sort.

: Outre l'ouvrage sur Garneau déjà cité, on a de lui : Charles Guèrin, roman de mœurs canadiennes (Montréal, 1853), avec un frontispice et des culs-de-lampe qui parurent, dit M. Philéas Gagnon, « d'un luxe effréné »! l'Instruction publique au Canada (Québec, 1876), une traduction du Dies irae (Montréal. 1887), etc.

l8 LA LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE

Mais la poésie canadienne commence véritablement avec Octave Crémazie.

En ce temps-là vivait à Québec, un libraire qui exerça sur toute la littérature de l'âge suivant la plus féconde influence. C'était un petit homme courtaud, d'une trentaine d'années, qui, pendant de longues heures, au lieu de s'occuper d'affaires, s'absorbait dans son arrière boutique à lire les poètes français dont il recevait les œuvres d'Europe. Hugo, Lamartine, Musset, Gautier étaient ainsi ses compagnons habituels.

Parfois, il essayait de les imiter, comme un écolier qui s'exerce et bâtit, derrière son pupitre, des drames où revivent sous d'autres noms Hernani, la Tisbe ou Ruy Blas et toute la théorie des héros. Ainsi se révélait à lui la beauté. Profondément épris d'art, il imitait pieusement ce qui lui semblait admirable, il chantait la guerre de Crimée, le souvenir du grand Empereur, et devant ses yeux, s'agitait le kaléidoscope des Orientales : ce n'étaient que minarets, cités blanches au bord des flots bleus, alhambras aux trèfles mauresques. Il ne se demandait pas si, Canadien, il ne faisait point fausse route lorsqu'il chantait ainsi des civilisations lointaines et qu'il ne connaissait pas. Il se laissait aller à l'harmonie du vers romantique et propageait autour de lui la bonne nouvelle.

Dans sa boutique, se réunissaient tous les amis des lettres canadiennes, et là, comme sous les galeries de l'Odéon, feuilletant les volumes nouvellement arrivés, ils apprenaient à connaître nos grands

poètes contemporains et leur griserie était comparable à celle des jeunes Français qui, au sortir des sévères splendeurs d' A/ha lie ou de Cinna — auxquelles ils reviendront plus tard — font connaissance vers quinze ans avec la littérature moderne. Il faut en effet, pour comprendre l'état d'âme des poètes canadiens à cette époque, rappeler nous semble-t-il nos premières émotions artistiques au collège. L'enfance d'une littérature n'est pas éloignée d'une littérature d'enfants. Mais Crémazie et ses amis voulaient exprimer des pensées d'hommes.

Ils essayèrent avec inquiétude cet instrument nouveau pour eux qui leur venait du vieux pays et, malgré leurs lèvres novices, en tirèrent des sons qui leur parurent enchanteurs. Lorsque la corvette la Capricieuse, envoyée par l'Empereur, montra le pavillon français dans le Saint-Laurent, en 1856, pour la première fois depuis l'annexion, on entendit résonner la voix d'un poète. Crémazie composa ce Chant du Vieux Soldat canadien qui rappelle les jours de gloire et de deuil où le drapeau blanc flottait sur Québec. Qu'importaient les maladresses et les imitations? Crémazie traduisait le sentiment national et, ce jour-là, naquit la poésie canadienne française.

Malheureusement, la carrière littéraire de Crémazie fut courte. Pendant quelques années encore, il chanta la vieille et la nouvelle France, trouva de beaux accents pour louer le sol natal, fit vibrer les sentiments religieux de ses compatriotes : mais ses

affaires périclitaient; il aimait trop la poésie, trop peu le commerce. Il ne pouvait vivre de son art dans un pays neuf, incapable de se donner le luxe d'un poète. A la suite d'événements où il laissa fortune et honneur, Crémazie dut s'expatrier et gagner la France qu'il habita dix-sept années. Pendant ce long exil, il écrivit à sa mère et à ses frères d'amirables lettres qui débordent de tendresse; il leur raconta les incidents de son séjour parmi nous; il nota pendant le siège ses impressions quotidiennes et ses jugements parfois un peu sévères pour la France d'alors; il s'entretint avec M. l'abbé Casgrain, l'ami des bons et des mauvais jours, des questions littéraires qui les intéressaient tous deux et mourut misérablement au Havre, où il n'a pas même un tombeau.

Les œuvres de Crémazie (i) nous permettent de caractériser la poésie canadienne à cette époque. Le catholicisme, l'amour de la France, la gloire du passé, tels sont les principales sources d'inspirations que nous retrouverons encore chez ses successeurs. Il chante ce que Garneau raconte et contribue puissamment à rendre aux Canadiens confiance en eux; sa voix pénètre jusque dans les collèges, éveille des échos au cœur des jeunes gens. Lord Durham avait tort : il existait une littérature canadienne française. Elle imitait, elle manquait de souplesse et de variété, mais elle vivait et pouvait vivre. Il s'agissait alors de créer un public et

(i) Octave Crémazie, Œuvres complètes (i vol. in-8° Montréal, 1882), réimprimé en 1896,

des organes; il s'agissait aussi de recueillir les touchantes ou terribles légendes avant qu'elles fussent oubliées. Nous allons voir comment on put conserver ces traditions auxquelles les lettres canadiennes doivent un parfum de terroir.

Philippe Aubert de Gaspé, qui appartenait à une des meilleures familles franco-canadiennes, entreprit alors, pour charmer les loisirs et la solitude de la paisible vieillesse qui terminait une existence des plus agitées, de mettre dans un ouvrage consacré aux Anciens Canadiens toutes les observations et tous les souvenirs relatifs à son pays et à son enfance. Doué d'une mémoire si prodigieuse qu'il se souvint toute sa vie des contes de sa grandmère, morte quand il avait deux ans et demi, il composa un livre vraiment captivant et profondément original.

M. de Gaspé. voulant écrire un roman, se crut obligé d'inventer une intrigue; l'histoire est quelconque. Mais quelle sauce exquise relève ce poisson à la saveur un peu commune! L'auteur ressuscite le vieux Canada tout entier et, d'un trait vif, esquisse un paysage, note un geste, croque un ridicule en restant toujours simple et vrai. Un succès sans précédent accueillit cette histoire anecdotique qui complète si heureusement certaines parties de l'œuvre entreprise par Garneau. Les Mémoires publiés peu de temps après, méritent mieux aussi qu'une men-

tion sommaire et ne sont pas indignes du livre qui les précéda (i).

Les Soirées Canadiennes, la revue où parurent les Anciens Canadiens, doivent nous arrêter un instant. Leur courte existence amena quelques résultats et nous leur devons la publication de plusieurs œuvres de valeur. Pour grouper toutes les bonnes volontés, pour donner un essor aux lettres françaises, il fallait créer une revue nationale (2). C'est à Québec que l'idée prit corps. En 1859 et 1860, un jeune prêtre de Beauport, M. l'abbé Casgrain, qui est aujourd'hui l'un des plus célèbres écrivains du Canada, venait de composer quelques légendes. Le Courrier du Canada, dirigé alors par J.-C. Tasché avait publié les deux premières, le Tableau de la Rivière Oitclle et les Pionniers Canadiens dont l'auteur s'était dissimulé sous les initiales E.-B. Réuni à ses amis,

(1) Voir plus bas l'étude sur M. de Gaspé.

(2) Il y avait eu en 1845 et 184.6 un premier essai de Revue canadienne. La revue qui porte actuellement ce nom se rattache à un magazine qui commença de paraître en 1864 et dont les quinze premières années sont peut-être les plus intéressantes. Dirigée par M. Alphonse Leclaire, elle joue actuellement un rôle un peu analogue à celui de notre Correspondant. Elle est chrétienne et catholique.

Il nous faut encore citer, parmi les recueils qui précédèrent les Soirées Canadiennes, le Répertoire national, publié par J. Huston, membre de l'Institut Canadien de Montréal (Montréal, 1848-1850, 4 vol. in-8°), réimprimé récemment à Montréal avec portraits. Il renferme des écrits en prose et en vers, publiés de 1777 a 1850 par J. Quesnel, Michel Bibaud, F.-X. Garneau, P. Chauveau, J.-E. Turcotte, P. -A. de Gaspé, Gérin-Lajoie, etc. C'est une intéressante encyclopédie complétée par les suppléments du Foyer Canadien et par les Revues pour la période qui s'étend jusqu'en 1866.

LES TEMPS HEROIQI I- 23

l'abbé Ferland. Gérin-Lajoie. Larue. J.-C. Tasché, d'autres encore que la session du Parlement attirait à Québec et qui tous fréquentaient assiduement l'arrière-boutique où Crémazie tenait son cénacle, il fonda les Soirées Canadiennes] le ier juin 1862, cette revue paraissait sur trente-deux pages in-8°(i). Tous les mois, cette brochure devait répandre les œuvres locales. C'était quelque chose comme nos éphémères Revues de jeunes qui fleurissent quelques semaines, de leurs couvertures multicolores, les étalages des librairies. Mais au lieu de travailler seulement à l'hypertrophie de quelques vanités puériles ou adolescentes, les auteurs faisaient œuvre nationale. Dans leur désintéressement, les fondateurs allaient jusqu'à payer le prix de leur abonnement. C'est là que parurent la Jongleuse de M. l'abbé Casgrain. les Anciens Canadiens de M. de Gaspé, la première partie de Jean Rivarà.

(1) Les Soirées Canadiennes, recueil de littérature nationale, revue mensuelle (Québec, Brousseau frères, 1861-1865), cinq vol. in-S, renferment entre autres :

T. 1 Trois légendes de mon pays (J.-C. Tasché). Voyage autour de Vile d'Orléans. lF.-A.-H. Larue). Jude et Grazia (Fiset). La Jongleuse (Abbé H.-R. Casgrain). Journal d'un voyage sur les côtes de la Gaspèsie (Abbé Ferland i.

T. 2 Anciens Canadiens (P. -A. de Gaspél. Jean Rivard (Gérin-Lajoie). Fragments de la Promenade des trois Morts (Crémazie).

T. 3 Forestiers et voyageurs (J.-Ç. Tasché).

T. 4 Souvenirs de voyage (Napoléon Bourassa).

T. 5 Voyages en Californie (Ph. de Boucherville). Vile Saint Barnabe 1 J.-C. Tasché).

M.-L.-H. Tasché publia dans la suite à Québec, puis à Ottawa, les Nouvelles Soirées Canadiennes, à partir de 1882 (7 vol).

M. Fréchette y débutait avec des vers à la louange de Crémazie. Mais bientôt la discorde éclata. La Revue faisait — si extraordinaire que cela paraisse — quelques bénéfices. Les uns voulaient les laisser à l'imprimeur, les autres, les employer à des améliorations. M. Tasché tenait pour Brousseau, M. Ferland pour la Revue. On en vint aux brochures ; M. Tasché publia un pamphlet contre l'abbé Ferland, l'abbé Ferland répliqua; les morceaux volèrent, ce fut le signal du schisme. M. Tasché resta seul ou à peu près, et M. Ferland, suivi de presque toute la rédaction, fonda une revue rivale, qui prit le nom de Foyer Canadien, proposé par Crémazie (i).

M. Desbarats, imprimeur de la Reine, consentit à faire composer la revue dans ses ateliers, au prix coûtant, et pour attirer le public, on décida d'offrir

(i) Le Foyer Canadien. Revue de littérature canadienne (Desbarats et Derbyshire, 1863-1866, 8 vol. avec les primes).

Contient la Vie de Mgr. Plessis, par l'abbé Ferland, les Chansons populaires du Dr Larue, la fin du Jean Kivard de Gérin-Lajoie, le Voyage de Mgr. Plessis dans le golfe du Saint- Laurent et les provinces d'En-Bas, les Récollets de M. de Gaspé. Le Mouvement interdire en Canada et le F.-X. Gameau de l'abbé H.-R. Casgrain (en tout 4 vol.)

Les primes (4 vol.) comprennent : Littérature Cauarfieinie, prose et poésie (1863-1864, 2 vol.), (E. Parent, GarneaU, Ferland, Crémazie, Fréchette, Fiset, Lemay, Alfred Gameau, etc.). Les chansons populaires du Canada, par E. Gagnon, ouvrage capital du folk-lore canadien et le Fratricide du vicomte Walsh. Crémazie alors à Paris s'élève dans sa Correspondance contre cette publication d'un ouvrage français de quatrième ordre, tout en louant les sentiment moraux et chrétiens de l'auteur (Lettres de Crémazie à l'abbé Casgrain, en tête des Œuvres complètes de Crémazie).

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