PHILIP!»!-". \UBERT DE GASPE
d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux domestiques, de bètes féroces et d'oiseaux. Si la nuit était calme et belle, je n'éprouvais aucune inquiétude sur le sort de ceux que j'aimais, mais au contraire si le vent mugissait, si la pluie tombait à torrents, si le tonnerre ébranlait le cap sur ses bases, je me prenais alors d'inquiétude pour mes amis; il me semblait qu'ils se livraient entre eux un grand combat et que les plus forts dévoraient les plus faibles; j'étais heureux le lendemain de les trouver sains et saufs. » (i)
A neuf ans, le jeune Gaspé commence ses études. Peut-être, si nous en croyons les Mémoires, furentelles un peu irrégulières tout d'abord: il fit connaissance avec les polissons les plus distingués de Québec, notamment Coq Bezeau. le chef de la bande, " qui le présenta ensuite à ses amis comme un sujet des plus belles espérances. >/ Mais ses parents mirent tin à cette dangereuse intimité en le plaçant au séminaire où il termina ses études.
Il fit son droit, devint sheriff: mais, trop libéral envers lui-même et envers ses amis, il fut victime de sa prodigalité. Il dilapida sa fortune et. comme Timon d'Athènes, ses familiers l'y aidèrent largement. Plus heureux que Timon, il trouva, aux jours d'adversité un ancien ami qui ne l'oublia point et lui rendit ce qu'il lui devait. Cétait beaucoup pour l'honneur de l'humanité, trop peu pour éviter la
(i) Philippe A. de Gaspé, Mémoires (Québec, 1885), in-12, p. 12.
LA LITTERATl'HK CANADIENNE FRANÇAISE
ruine et la prison. Ilsemble qu'une fatalité ait poursuivi les fondateurs de la littérature canadienne. Philippe Aubert de Gaspé fut donc incarcéré pendant quatre ans. A son élargissement, il se retira dans sa terre de Saint-Jean dont il avait l'usufruit inaliénable et, trente ans, vécut ignoré, « retrouvant le calme sinon le bonheur, dans la compagnie des livres, de la nature et de ses souvenirs » (i).
Nul ne pensait à lui, sauf quelques fidèles, mais il se tenait fort au courant de la littérature locale et, quand il apprit la naissance de la Revue, les Soirées Canadiennes, et qu'il connut son épigraphe (2), il comprit que seuls, les vieillards comme lui pouvaient entreprendre cette tâche. Dans sa solitude de Saint-Jean, il écrivit alors pour les Soirées, ce livre délicieux où revit tout le passé: les Anciens Canadiens.
Ce n'est pas le roman qui nous intéresse par luimême. Les aventures d'Archibald Cameron de Locheill, jeune Écossais et de Jules d'Haberville, jeune Canadien, camarades de collège, que mirent aux prises plus tard les terribles péripéties de la guerre (1760), ne présentent que des variations sur un thème connu. Mais quelle saveur dans le détail, quelle résurrection! C'est le Canada dit temps
(1) Voir Abbé H.-R. Casgrain, Ph. A. de (ias/>è (Québec, 1871) 123 p. in-16, réimprimé dans les Biographies canadiennes, tome i" des Œuvre complètes (Québec. 1N73-1S751, 3 vol. in-S.
(2) « Hâtons-nous de raconter les délicieuses histoires du peuple avant qu'il les ait oubliées » (Ch. Nodier)
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</<• nos gens, avec ses habitants, ses seigneurs féodaux, son clergé, ses Iroquois et ce langage si original que M. de Gaspé transcrit comme personne. Qu'ils relisent, ces journalistes que raille M. Buies, la scène où les sorciers de l'île d'Orléans « le califourchon fendu jusqu'aux oreilles >/, assiègent le défunt pèiv du voiturier José, et ils verront si le « canadien /, n'est pas un dialecte du français au même titre que nos autres parlers locaux. Il faut lire ces pages si alertes, ces multiples contes et légendes qui interrompent le récit, mais en font tout le charme, si l'on veut avoir quelque idée du Canada sous Louis XV.
Puis, devant ces spectacles où Ton voit Jcan- Baptists (1) chantant, riant et dansant, heureux de sa vie plantureuse, malgré les rigueurs du climat, et qui feraient presque aimer la féodalité tellement elle semble familiale, se tire tout à coup un rideau de vapeurs sanglantes'. Voici les horreurs du carnage, l'incendie des seigneuries et des hameaux, les atrocités inexpiables de la guerre sauvage. Il existe peu de pages d'un tragique plus douloureux que l'épisode de ces soldats français qui regardent, impuissants, des Abenaquis, nos alliés, brûler et martyriser pendant huit mortelles heures, une Anglaise, une jeune femme d'une beauté ravissante dont le terrible cri leur sonnait encore aux oreilles des mois plus tard dans leurs nuits d'insomnie. Il y a là une sensation
(1) C'est V habitant comme Josette, la créature ai l'habitante.
presque physique, comparable à celle qu'on éprouve à certains drames de M. Sardou(i).
Pour connaître toute cette période, il n'est point de guide plus sur que M. de Gaspé. Ses grands parents et ses grands oncles participèrent à ces événements et le bercèrent de ces récits. N'est-il point neveu de Jumonville dont le procès historique est encore pendant entre Français et Yankees? Dans une note des Anciens Canadiens (2) — et ces notes ne sont pas la partie la moins curieuse de l'ouvrage — il esquisse une discussion à laquelle les ordres de M. de Contrecœur, datés de Fort Duquesne, 28 Juin 1754, et chargeant M. de Villiers, frère de Jumonville, de venger l'assassin (sic) qu'on nous a fait donnent un intérêt particulier. La pièce décisive du procès est la capitulation même accordée par M. de Villiers à George Washington, contresignée de Washington lui-même et renfermant cette phrase écrasante : « les prisonniers que les Anglais ont faits dans l'assassinat du sieur de Jumonville ».
Il suffitd'avoir montré en passant, parcetexemple. que l'histoire elle-même peut devoir à M. de Gaspé d'utiles renseignements. Mais ce qu'une analyse ne peut rendre, c'est le charme, c'est l'impression de vie qui se dégage de ce livre si jeune dû à la plume d'un vieillard. Il serait à souhaiter qu'une bonne réimpression rendit populaire en France cet ouvrage
(1) Anciens Canadiens (Québec, 1877), p. 268-270. Nous citerons toujours cette réimpression que nous avons entre les mains, grâce à l'obligeance du Dr Brisson, de Montréal.
(2) Tome II p. 212-222.