‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 20 sur 67 · PHILIPPE ALBERT DE GASPÉ · texte numérisé non relu

PHILIPPE ALBERT DE GASPÉ

qui fait tant d'honneur à notre race. Procureronsnous à M. de Gaspé quelques partisans en rappelant qu'il comptait parmi ses ancêtres Philippe de Yilliers de l'Ile Adam, Grand-Maitre de l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui défendit pendant cinq mois Rhodes contre Soliman le Magnifique? (1)

« Il y avait jadis, écrit M. de Gaspé en tète de ses Mémoires, une femme nommée Fanchette. C'était une gaupe, sans ordre s'il en fut, qui laissait tout traîner dans son ménage. Aux reproches qu'on lui faisait, elle répondait constamment : c J'ai oublié " de le mettre dans le coin, mettez-le dans le coin. •/ Le pauvre coin n'en pouvait plus, encombré qu'il était de ce qu'elle y avait accumulé depuis vingt ans. Il me restait quelques anecdotes, bien insignifiantes sans doute, que j'avais oublié de mentionner dans les Anciens Canadiens, mais qu'avec la ténacité d'un vieillard, je tenais à relater quelque part. Dans ce grand désarroi, une idée ingénieuse sembla me tirer d'affaire. Imitons cette chère Fanchette, pensai-je, et faisons de cet ouvrage un coin à sa façon, pour y déposer tout ce qui me passera par la tète tant des anciens que des nouveaux Canadiens. Il ne m'en coûtera, après tout, que la facture. //

Cette idée simplifiait singulièrement la composition du livre, mais il y gagne un air dégagé et cavalier, éloigné du pédant de plus d'une lieue, car

(1) Voir Mémoires, p. 9 où M. de Gaspé rappelle ce souvenir à propos du nez de sa grand'mère qui reproduisait paraitil, par sa forme et ses proportions monumentales, celui du glorieux Grand-Maitre.

M. de Gaspé n'a même plus la gêne légère d'une intrigue, si ténue soit-elle. Mais on est étonné et ravi, car jamais le mot de Pascal ne fut plus vrai : on cherchait un auteur, on trouve un homme.

Sans doute, il y a quelques bavardages dans ces Mémoires, quelques anecdotes dont le vieillard seul pouvait sentir le prix, comme une longue histoire de dispense et d'excommunication à laquelle M. de Gaspé attache une grande importance et qui nous semblerait fastidieuse si elle ne nous apportait un document sur l'opinion publique dans une paroisse au temps de Mgr. Briand.

Cependant M. de Gaspé sait, comme beaucoup de ses compatriotes ^ucore, allier la tolérance à la foi.

" Pendant les heureux jours de ma jeunesse, le fanatisme était un monstre à peu près inconnu à Québec. Mes amis protestants étaient très-nombreux, et si je passais près de mon église à l'heure des offices, la seule remarque qu'ils faisaient était celle ci: « Entre dans ton église, mauvais catholique! » Et je leur disais la même chose quand nous passions devant un temple du culteprotestant. Certains peuples sont restés aussi fanatiques que l'étaient leurs pères, il y a cent ans, mais je proclame, ici, avec orgueil, que ce sentiment est étranger au cœur de mes compatriotes Canadiens- Français. » [Mémoires, p. 501).

Que de scènes pittoresques repassent sous nos yeux, comme celle ou le duc de Kent danse le menuet avec une centenaire! que de coins curieux

PHILIPPE AUBERT DE GASPl! «j I

de l'ancien Québec, comme ce pilori, par exemple, qu'un magistrat philantrope avait rendu rotatif à la manière des chevaux de bois pour que le patient put se donner de l'exercice et éviter les détritus de toutes sortes que lui jetait la populace! Que d'habitants revivent dans le père Romain Ghouinard. que M. de Gaspé nous présente un peu avant de nous faire faire connaissance avec les deux Salabcrrv. le père, un survivant de la cour de France, le fils, qui fut le héros de Châteaugay!

Rien de plus difficile que de raconter ces Mémoires. On ne peut qu'y renvoyer le lecteur qui trouvera dans cette langue forte sous son apparence négligée, pleine d'idiotismes et de tournures locales, un aliment savoureux. Mais ce serait trahir M. de Gaspé que de le résumer et de donner le squelette de son ouvrage: il faut le citer — et le lire.

M. Hector Fabre écrivait:

« L'histoire anecdotique du passé a déjà un excellent modèle dans les notes qui accompagnent les Anciens Canadiens et dans les Mémoires de M. de Gaspé. Si nous possédions pour toutes les époques importantes de notre passé un témoin aussi fidèle, un narrateur aussi spirituel, nous pourrions nous tenir pour satisfaits. Sovons du moins contents de ce que nous avons, remercions le noble vieillard, qui est le plus jeune de nos écrivains, de nous avoir rendu ce qu'il a vu durant sa longue carrière avec un tel aspect de vérité, avec un entrain si rare

« Ce fut un jour unique et qui restera une date dans notre histoire littéraire que celui où l'on vit

apparaître, au seuil des lettres canadiennes, cet auteur qui débutait à soixante- quinze ans par un roman. Il n'y eut qu'un cri d'admiration lorsqu'on sentit quelle fraîcheur d'imagination, quel charme de style régnaient dans ce livre qui devint de suite le plus populaire de nos ouvrages'. »

M. de Gaspé mourut plein de jours en 1871, ayant frayé une voie où devaient s'engager malheureusement de trop rares continuateurs. Il est à peu près inconnu chez nous et nous serions heureux si ces notes attiraient sur lui, pour un moment, la curiosité de quelques Français.

OCTAVE CHÉ.ÎIAZIE

Octave Crémazie descendait d'une vieille famille française immigrée depuis longtemps. En 1759, Jacques Crémazie, qui avait abandonné le comté de Foix, son pays natal, pour Bayonne, débarquait à Québec. Agé de 48 ans déjà, il épousa, en 1783, Marie-Josette Le Breton, et il en eût en 1786, un fils. Jacques, qui fut le père de notre poète (1). Octave Crémazie naquit à Québec le 1(1 avril 1827. Ainsi que la plupart de ses émules et successeurs, il fit ses études au séminaire jusque vers dix-sept ans. Puis il entra dans le commerce de la librairie.

Ce fut la source de ses malheurs, que nous raconterons en leur temps, mais il est probable que son métier ne fut pas sans contribuer à lui inspirer l'amour des lettres et de la poésie. Du moins lui permit-il de compléter son éducation. Il appartenait en effet à l'espèce rare des libraires

Ces renseignements sont tirés du dictionnaire généalogique de M. l'abbé Tanguay, cité par M. l'abbé Casgrain, Biographies canadiennes, in-s Montréal, 1884.

qui lisent les ouvrages de leur boutique. Les envois qu'il recevait de Paris le tenaient au courant de nos nouveautés. Il ne méprisait pas non plus les littératures étrangères, et connaissait les chefsd'œuvre allemands, anglais, "espagnols, italiens. Il n'était pas dépourvu de culture classique, mais il ne nous semble pas que la Grèce et Rome aient exercé sur lui quelque influence. C'est d'ailleurs un trait commun à toute la littérature canadienne.

Il avait pour associés ses deux frères, Joseph qui continua l'entreprise, et Jacques, un avocat de talent et de cœur, qui fut aux mauvais jours la Providence de l'exilé. Mais Octave Crémazie, au lieu de donner tous ses soins à ses affaires, composait, dans ses nuits d'insomnie, et peut-être même pendant ses journées, les strophes qu'il devait plus tard publier dans divers journaux et recueils.

Il recevait volontiers F. X. Garneau. Gérin- Lajoie, le continuateur de Garneau, l'auteur de ce Canadien errant, sorte de chant national, inspiré par les proscriptions de 1838, Etienne Parent. le philosophe idéaliste, M. l'abbé Casgrain, à peine sorti du séminaire; il encourageait les jeunes talents de M. Fréchette, qui devait acquérir plus tard une notoriété parisienne, de M. Pamphile le May, dont l'inspiration si canadienne nous procure une sensation d'exotisme et de vieille France provinciale tout à la fois. Dans l'arrière-boutique du poète-libraire se donnait rendez-vous toute la pléiade de cette époque. tous ceux qui devaient plus tard se faire un nom au bord du Saint-Laurent; tous ceux aussi qui jouis-

I Wi CRÉMAZIE

saient déjà dans ce microcosme littéraire, d'une réputation établie.

C'était une époque de foi et d'enthousiasme, il v avait là tout un cénacle d'hommes de lettres et de penseurs, décidés à donner au Canada l'éclat dont il leur semblait digne: tiers des premières victoires remportées par Garneau et l'abbé Ferland. conscients de leur valeur, en possession de leur arme de combat, ces Soirées Canadiennes qui devaient porter dans toutes les familles la bonne parole. L'Institut Canadien de Québec venait de se fonder, grâce aux efforts de tous ces hommes de bonne volonté, et Crémazie n'avait pas été le moins actif. Pouvaiton. quand il s'agissait des destinées intellectuelles de la patrie, s'occuper de lettres de change ou de livres de caisse?

Cette belle ' nonchalance devait être fatale à Crémazie. Il ne pouvait compter sur sa plume pour s'enrichir ni même pour subsister. Il n'y avait pas à cette époque d'écrivains professionnels, et aujourd'hui encore au Canada, les seuls journalistes, avec leurs newspapers à l'instar de Londres ou de New- York, peuvent gagner leur vie en publiant, et vivre sur les frais du culte. Mais Crémazie, comme la cigale, ne pensait point thésauriser.

Dans sa boutique de la rue de la Fabrique, il faisait sa favorite résidence d'un réduit que M. l'abbé Casgrain nous dépeint, obscur, encombré de précieux bouquins « de toutes langues, de tous formats, de tO"fes reliures, de toutes époques, » la véritable et famlières cité des livres. " Assis sur une caisse ou

sur une chaise boiteuse », le gnome de céans, un petit homme gros et court, large d'épaules, la tête chauve, la face exagérée par une barbe en collier dont émergeaient, sous des lunettes, deux petits veux enfoncés et vagues, des yeux de myope qui regardaient ailleurs, suivait le rêve intérieur et splendide qui se déroulait dans son cerveau.

Qu'importaient, dans le magasin où s'empilaient les livres encore vierges, les rares et modestes acheteurs — les messieurs riches ne lisaient pas — jeunes prêtres studieux, besoigneux écrivains futurs, qui venaient échanger leurs économies contre l'ouvrage convoité longtemps?

C'est pendant ces années, de 1854 à 1862, alors qu'il avait de 27 à 35 ans, que Crémazie composa tous ceux de ses vers qui sont parvenus jusqu'il nous, et que l'Institut Canadien édita pieusement ( 1 ). Plus tard, de Paris, l'exilé suivit sans doute avec un intérêt passionné le mouvement littéraire dont il avait été l'un des initiateurs, mais sauf une pièce de circonstance, consacrée aux noces de diamant de ses protecteurs, M. et Mme H. Bossange (1876), il ne confia plus au papier les vers qu'il se chantait dans la solitude et dans l'exil, couché, malade souvent, dans une chambre parfois sans feu, quand ses amis n'avaient su lui procurer quelque menu travail, ou

(1) Œuvres complètes d'Octave Crémazie (un vol. in-8» Beauchemin et Valois, Montréal, 1882 ;. Dernière édition, 1897. En tête se trouve reproduite l'étude déjà citée de M. l'abbé Casgrain.

quand les subsides de son frère Jacques ne lui parvenaient pas à temps. Aussi est-ce à ce moment que nous croyons devoir placer l'analyse et l'étude de son œuvre poétique, avant de le suivre à Paris, où il se révélera comme le plus brillant des épistoliers canadiens.

Le Poète

Il y a quelques années, il eût fallu beaucoup de hardiesse pour oser étudier Crémazie. Sa versification très simple, sans tintinnabulement de rimes, ni tours de force — il n'a même jamais fait un sonnet — eût paru fade à nos compatriotes. Aujourd'hui que l'excès même de virtuosité dont nous avons été les témoins a ramené le goût public vers Musset et Lamartine, nous pouvons sans craindre trop de brocards aborder l'œuvre d'un poète qui prit à Victor Hugo des expressions et des procédés, plutôt que des coupes de vers, et pour qui les Occidentales de Banville furent lettre morte.

Son œuvre tient tout entière en un volume, et il n'a pas laissé plus de 130 pages de vers. C'est qu'il n'avait pas de fonds de tiroir, que l'on pût après sa mort éditer sous le titre d'œuvres posthumes. Il composait en effet la nuit. Doué d'une mémoire merveilleuse, il emprisonnait ses vers dans les cases de son cerveau, et ne les écrivait que pour les livrer à l'impression.

Ce procédé même de composition nous met en garde contre certains défauts que nous rencontrerons dans Crémazie. Pour rimer des vers, il faut les

OCTAVE CREM \/li LE POÈTE ><)

avoir devant soi. C'est ainsi que l'on peut redresser une phrase, donner à la strophe une articulation plus souple, faire la chasse aux formules qui se repètent, en un mot. d'improvisateur, devenir artiste. Crémazie n'aura point le prestige de la forme : ne cherchons en lui nulle virtuosité.

Tant mieux. Ce que nous demandons au Canada, ce n'est point de nous donner des imitateurs plus ou moins adroits de nos poètes, mais de nous apporter quelque chose d'inconnu, un peu de l'air sain et vivifiant qui souille sur les forets et sur les lacs immenses, une note pas encore entendue, et non pas de la littérature.

Malheureusement, l'imitation est souvent flagrante chez Crémazie ; mais elle est presque toujours si maladroite qu'on ne peut guère la lui reprocher avec sévérité. Avant donc de regarder ce qu'il nous emprunta, démêlons quels furent les sujets qu'il a traités, et ce qui lui donne un parfum de' terroir.

Les titres des vingt poèmes ou poésies que nous devons au libraire de Québec nous permettent de voir quelles sont les sources de son inspiration.

Voici trois odes sur la Guerre de Crimée, une autre sur la Guerre d'Italie, une sur Castelfidardo et les soldats de Pimodan : voici le Chant du Vieux Soldat Canadien, le survivant des luttes épiques; voici des vers en l'honneur de M. Evanturel, un ancien combattant de l'Empire, qui vieillitau Canada. Cette ode chante Mgr. de Montmorency-Laoal, premier archevêque de Québec, et fondateur de la vieille et

6o LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE

glorieuse Université française. Ces quatrains célèbrent les Mille-Iles, à la sortie du lac Ontario ; puis c'est la terre natale, où la vie est si douce; le Chant du voyageur qui descend les grands fleuves sur son train de bois; une méditation sur la Mort, où se trouvent quelques-unes des plus belles strophes du poète; deux Ballades à la manière de Hugo, Y Alouette et la Fiancée du Marin; quelques pièces de circonstance, et enfin cette Promenade des Trois Morts qui nous ramène par endroits aux plus mauvais jours du romantisme macabre.

Comme nous l'avons déjà exposé, toute la littérature canadienne est en germe dans ces quelques pages, avec ses qualités et ses défauts. Le Christianisme catholique, les soldats de la papauté, les. premiers missionnaires, tout ce que révère l'âme ' canadienne se trouve chanté par Crémazie.

Mais deux autres éléments prendront, dans la poésie de l'âge suivant, une place prépondérante : la peinture savoureuse des moeurs locales d'une part, avec les vieilles traditions campagnardes, les dialogues entre cavaliers et blondes, les longues jaseries à la veillée, et, pour donner à cette vie de paysans un intérêt tragique, le souvenir de ceux qui sont partis, là-bas, dans la forêt, et qui frappent de leur cognée les grands arbres séculaires; d'autre part, le souvenir vivant de l'histoire nationale et des luttes héroïques, le temps de nos gens, ces traditions, écrin de perles ignorées, grâce auxquelles les Canadiens français sont un peuple et une nation.

Crémazie le premier chante le sol natal et son

passé de gloire; le premier, il évoque — trop rarement à notre gré(i) — les mœurs canadiennes. Mais c'est dans le Vieux soldat Canadien, et dans le Drapeau de Carillon, qu'il faut chercher le véritable Crémazie, le précurseur de presque toute l'école contemporaine.

'Ouvrez n'importe quelle anthologie canadienne — et il n'en manque pas — ces deux petits poèmes s'y trouvent en place d'honneur. Là, peu de réminiscences (sauf, parfois, un faux air de Béranger), une gaucherie de primitif, malgré quelques respectables " mots nobles //. que l'on peut saluer au passage comme de vieux gentilshommes contemporains de Montcalm — ondes, guerriers, lauriers.

Reportons-nous aux circonstances où fut composé le Vieux soldat. Pendant près d'un siècle, la France et le Canada n'avaient plus eu que de lointaines et irrégulières relations.

Depuis

Que notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers Ferma son aile blanche et repassa les mers (2).

nulle visite officielle n'avait été faite ou reçue. Mais en 1855, l'Empereur envoya dans le Saint-Laurent la corvette la Capricieuse.

Cette arrivée d'un bâtiment de guerre en pleine campagne de Crimée fut accueillie par les Canadiens avec un enthousiasme délirant.

oublions pas que Crémazie est un citadin. (2} Fréchette, Légère d'un peuple.

Il faudrait, nous disait un vieux Canadien qui est en même temps un vieux Parisien, se reporter aux visites qui précédèrent l'alliance russe, en 1893, pour se faire une idée de cette réception (1).

Crémazie composa un poème de vingt-cinq strophes pour célébrer cet événement, et le retentissement de cette poésie de circonstance fut énorme.

(1) Sur la plainte du Gouverneur Général et les remontrances du cabinet britannique, le Gouvernement français disgracia le capitaine de corvette Belvèze qui commandait la Capricieuse. On l'avait reçu avec trop d'enthousiasme, C'est à cette disgrâce que Crémazie fait allusion à la tin de son Ode sur la ruine de Sébastopol. Crémazie s'adresse à la France :

Un homme s'est trouvé pour attaquer ton nom. Un gouverneur anglais vint insulter ta race...

Ainsi, quand un héros montait au Capitole, Acclamé par la foule et ceint de l'auréole Qui vient illuminer le courage vainqueur. Il entendait toujours sur la route sacrée Retentir dans les airs la parole acérée D'un esclave insulteur.

Mais bientôt, s'arrêtant sur la colline sainte, Du temple il franchissait la redoutable enceinte, Puis au pied des autels il rendait grâce aux cieux, Et, devant le Sénat debout sous le portique, Le pontife posait la couronne héroïque Sur son front glorieux.

Tandis que l'insulteur, que cet esclave immonde Se trouvait isolé dans sa honte profonde, Et que sa faible voix demeurait Bans échos, Le vainqueur poursuivait sa marche solennelle, Et le peuple chantait de sa voix immortelle La gloire du héros.

l'n des compagnons de Montcalm ou de Lévis, vieux héros mutile' resté là-bas, apprenait la fabuleuse épopée de Napoléon, encore magnifiée par la distance.

Peut-être, une fois, la France se souviendra-t-elle du Canada, viendra-t-elle l'arracher aux Anglais.

Presque aveugle, appuyé sur son fils, le vieillard se promène tous les jours sur les remparts qui dominent le fleuve, et demande si, pavillons au vent, la flotte ne vient pas s'embosser devant la citadelle.

Ses regards affaiblis interrogeaient la rive, Cherchant si les Français que, dans sa foi naïve. Depuis de si longs jours il espérait revoir. Venaient sur nos remparts déployer leur bannière. Puis, retrouvant le feu de son ardeur première. Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir.

Il n'est point de Canadiens qui ne sache par cœur le Chant du Vieux Soldat, dont le refrain :

Dis-moi mon fils, ne paraissent-ils pas?

prend parfois une véritable grandeur épique.

C'est de la poésie populaire au premier chef, dans le meilleur sens du mot. Crémazie a exprimé ce que tous sentaient. Il s'est élevé au rang de poète national, car il fut pendant une heure la voix d'un peuple entier. Le vieux héros meurt, sans avoir pu saluer son drapeau. Enfin, les trois couleurs qui ont remplacé l'étamine fleurdelisée paraissent à la poupe de la Capricieuse. Tout Québec se pavoise de trico-

lore, et le poète s'écrie, avec une inspiration qui nous rappelle l'admirable fin des Deux Grenadiers de Henri Heine :

Voyez, sur les remparts cette forme indécise Agitée et tremblante au souffle de la brise : C'est le vieux Canadien à son poste rendu. Le canon de la France a réveille cette ombre Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre Saluer le drapeau si longtemps attendu.

Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre

Abandonnent ainsi leur couche funéraire

Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux ;

Et puis on entendit le soir, sur chaque rive,

Se mêler au doux bruit de l'onde fugitive

Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.

S'adressant alors aux marins français, il leur promet que le pays gardera longtemps leur souvenir :

Lorsque viendra l'hiver et ses longues soirées, De souvenirs français nos âmes altérée»

Bien souvent rediront le retour de nos gens...

Le Drapeau de Carillon, c'est le récit d'une triste odyssée. Un vieux soldat put dérober aux Anglais la bannière aux fleur de lys d'or sous laquelle il avait combattu. Il la montre en cachette à d'autres Canadiens patriotes. On résoud d'aller trouver le Roi, de déplier devant lui cette relique trouée par les balles, de lui demander des secours pour jeter les envahisseurs dans le fleuve.

Emportant avec moi ce drapeau gflorieux,

J'irai, pauvre soldat jusqu'au pied de son trône.

Et lui montrant alors ce joyau radieux

Qu'il a laissé tomber de sa noble couronne,

Les enfants qui vers Dieu se tournant chaque soir

Mêlent toujours son nom à- leur prière ardente,

Je trouverai peut être un cri de désespoir

Pour attendrir son cœur et combler voire attente...

Quel dommage que cette strophe, dont la deuxième partie est si simple et si belle, finisse par la plus maladroite cheville!

Le vieux soldat part pour Versailles, mais il ne peut parvenir jusqu'au Roi. Il se rembarque, le cœur navré, regagne sa chaumière, mais il n'ose avouer aux autres l'insuccès de sa mission. Il feint d'être heureux, annonce des renforts.

De sa propre douleur il voulut souffrir seul Pour conserver intact le culte de la France.

Enfin, un jour glacial de décembre, il prend le drapeau, retourne aux champs de Carillon, donne une dernière pensée à ses compagnons d'armes, et vient mourir sur leurs tombeaux, enveloppé dans les plis neigeux de son étendard.

Dans ces deux petits poèmes, avec des procédés imparfaits et des maladresses dont il se rendait compte lui-même, le poète atteint à l'émotion la plus vraie.

Il trouve aussi, pour louer sa patrie, de délicieux accents, dans les Mille-Iles par exemple :

Quand Eve à l'arbre de la vie De sa main eut cueilli la mort, Sur la terre à jamais flétrie On vit paraître le remords,

Et les archanges, sur leurs ailes Prenant l'Edcn silencieux, En haut les sphères éternelles Le déposèrent dans les cicux.

Mais en s'élançart dans l'espace, Ils laissèrent sur leur chemin Tomber pour indiquer leur trace, Quelques fleurs du jardin divin.

Et ces fleurs aux couleurs mobiles Tombant dans le fleuve géant, Firent éclore les Mille-Iles, Ce paradis du Saint-Laurent.

Il semble que le poète ait plus aimé sa patrie, pour que la séparation fut plus déchirante. D'un vers, il peint le Canada, où la nature

A ses vastes forêts mêle ses lacs géants.

Le suprême bonheur est de vivre dans cet admirable pays.

Heureux qui le connait, plus heureux qui l'habite, Et, ne quittant jamais pour chercher d'autre cicux, Les rives du grand fleuve où le bonheur l'invite, Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux.

Une seule fois, dans la pièce intitulée les Morts, qui n'a rien de commun avec la malencontreuse Promenade îles Trois Morts, Crémazie, comme c'était son droit de poète, aborde un genre qui se rapproche

de la belle méditation à la Vigny, la forme d'art la plus noble qui soit. Sans doute, ce croyant ne voit

pas

Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée Peser sur chaque tête et sur toute action.

Il n'arrive pas à la résignation stoïcienne du loup. et n'a pas une allégorie comparable à cette merveilleuse Maison du Berger. Mais il trouve de beaux accents pour plaindre les oubliés.

L'oubli des vivants pesant sur votre tombe

Sur v<>s os décharnés plus lourdement retombe Que le plomb du cercueil.

Notre cœur égoïste au présent seul se livre Et ne voit plus en vous que les feuillets d'un livre Que l'on a déjà lus.

11 envie les justes qui

Déroulent leur vertu comme un tapis splendide Et marchent sur le mal sans jamais le toucher.

Enfin, n'a-t-il pas comme une prescience de sa destinée, dans cette strophe particulièrement touchante, écrite par un homme qui devait connaître toutes les misères de l'Exil?

Priez pour l'exilé qui loin de sa patrie. Expira sans entendre une parole amie, Isolé dans la vie, isolé dans la mort. Personne ne viendra donner une prière; L'aumône d'une larme à la tombe étrangère. Qui pense à l'inconnu qui sous la terre dort?

Dans toute œuvre poétique, une partie se ressent des contingences au milieu desquelles elle prit son essor ; une autre est purement et largement humaine. Tout chef-d'oeuvre doit être à la fois général et particulier. Il nous semble bien que Crémazie aurait pu devenir un poète humain, et non seulement canadien, si la destinée ne s'était pas montrée pour lui marâtre.

Mais il nous reste à déterminer avec plus de précision les influences étrangères que le poète à subies. Nous touchons ici au point le plus délicat. Nous aurons d'ailleurs à présenter des observations qui s'appliquent à presque toute la littérature canadienne.

Crémazie nous a emprunté des rythmes, c'était son droit. Mais ce qui est grave, il s'est approprié toute la vieille et lamentable défroque des Ballades et des Orientales. Nous retrouvons à Québec, à propos de Sébastopol, Bounaberdi, les Giaours, Stamboul la Sainte, et Setiniah, et les Mamelouks, auxquels Crémazie donne par inadvertance le nom de Kalmouks. C'est horrible.

Hélas! un poète a le bonheur de vivre dans une société qui n'a pas de littérature, dont les mœurs et les usages présentent le plus vif intérêt, et sa seule ambition est de nous prendre ce que nous avons de plus mauvais, tout le fatras, tout le clinquant malgré lesquels et non à cause desquels Hugo est un grand poète. Que les Canadiens se servent de certains lieux communs, nous n'y voyons nul inconvénient; que le début des Mille-Iles, avec son intrépide banalité :

Si j 'était la douce hirondelle

Qui vole en chantant dans les airs,

rappelle le mouvement d'une Orientale,

Si j'était la feuille que roule L'aile tournoyante des vents..

peu nous importe. Mais toute la première partie du poème n'est qu'un pastiche, avec çà et là des éclairs: au milieu d'une énumération géographique

Où l'on voit qu'un monsieur bien sage S'est appliqué,

— Venise, Sorrente. Milan, Rome, Cordoue, Séville, toute la Méditerranée, que parcourt l'hirondelle avant de retourner au pays, et même Bénarès et Allahabad — tout à coup, un accent venu du cœur éclate : on entend

La douce voix de la patrie Chanter au milieu des sapins.

Après une itérative et fâcheuse intervention de la circulaire pour « Cook's tourists », (Andalousie, Italie. Corne-d'Or, Inde et Memphis), le poète invoque le sol natal :

O vieilles forêts ondoyantes Teinte du sang- de nos aïeux!

O lacs, ô plaines odorantes Dont le parfum s'élève aux cieux!

70 LA LITTÉRATURE CANADIENNE Fit INÇAISE

Bords où les tombeaux de nos pères Nous racontent le temps ancien Vous seuls possédez ces voix chères Qui font battre un cœur canadien!

Et ce sont ces voix chères que nous aimons, et non pas cet Orient de cartonnage et de toile peinte dont Crémazie a si cruellement abusé.

Il les a d'ailleurs, grâce à Dieu, écoutées souvent, et parfois, par la simple transposition d'un motif français, il a su obtenir un effet nouveau. Tout le monde connaît la chanson pseudo-barbaresque des Orientales :

Dans la galère capitane

Nous étions quatre-vingts rameurs.

Que l'on y compare le Chant des voy agents de Crémazie :

Dans la forêt et sur la cage (i) Nous étions trente voyageurs.

Crémazie a quelque peu modifié le rythme. Le double quatrain de Hugo s'est allongé en une strophe de dix vers, dont les six derniers riment en âge et en eurs. Cependant, malgré l'incontestable supériorité de Hugo, dont les rimes en tane, bien appuyées par la consonne, sont pleines d'imprévu. nous préférons ici le poète canadien, moins artificiel. Avec un refrain emprunté à une fantaisie de jongleur

(i) On appelle cages les trains de bois énormes, véritables villages flottants, qui descendent le fleuve et les rivières du Canada.

qui s'amuse, il a fait quelque chose de naturel et de

char 111 an t.

A nous les bois et leurs mystères Qui pour nous n'ont plus de secrets !

A nous le fleuve aux ondes claires Où se reflètent les forêt! !

A nous l'existence sauvage Pleine d'attraits et de douleurs !

A nous les sapins dont l'ombrage Nous rafraîchit dans nos labeurs!

Dans la forêt et sur la cage, \ us sommes trente voyageurs.

Bravant la foudre et les tempêtes.

Avec leur aspect solennel,

Qu'ils sont beaux ces pins dont les tètes

Semblent les colonnes du ciel !

Lorsque privés de leur feuillage

Ils tombent sous nos coups vainqueurs,

On dirait que dans un nuage

L'Esprit des Bois verse des pleurs.

Dans la forêt et sur la cage

Nous sommes trente voyageurs.

Puis sur la cage qui s'avance Avec les flots du Saint-Laurent, Nous rappelons de notre enfance Le souvenir doux et charmant.

La blonde laissée au village, Nos mères et nos jeunes sœurs Qui nous attendent au rivage Tour à tour fait battre nos cœurs.

Dans la forêt et sur la cage Nous sommes trente voyageurs.

Quand viendra la triste vieillesse Affaiblir .nos bras et nos voix,

Nous conterons à la jeunesse

Nos aventures d'autrefois.

Quand enfin pour le grand voyage

Où tous les hommes sont rameurs

La mort viendra nous crier : Nage! »

Nous dirons bravant ses terreurs :

« Dans la forêt et sur la cage,

Nous étions trente voyageurs ! »

Nous devons, pour être complets, ncter encore dans l'œuvre de Crémazie l'influence de Théophile Gautier, dans les Trois Morts; parfois celle de Barbier (i) et même celle de poètes que nous tenons en médiocre estime malgré leur célébrité d'un moment. La rhétorique de Casimir Delavigne se retrouve dans quelques odes (2).

Crémazie nous a donc emprunté des formes et des couleurs qui ont enrichi lé trésor encore modeste de la poésie canadienne. Peut-être nous a-t-il dérobé surtout des paillettes, et ses meilleurs poèmes sontils les plus simples. Mais malgré ses pastiches, malgré ses rimes en épithètes vraiment trop nombreuses, malgré la gaucherie avec laquelle il accumule

(1) La noble France a-t-elle encor Sur son front radieux l'auréole invincible Qui la fit autrefois si belle et si terrible

Dans les grands jours de messidor?

(Guerre d'Italie)

(2) Est-ce pour le drapeau de la vieille Allemagne, Que tonnent ces obus? Un nouveau C.harlemagne Vient-il devant Pavie asservir les Lombards ? Petit-fils de Sigurd, un guerrier Scandinave Vient-il, chassant tes rois que son audace brave, Déchirer de sa main la pourpre des Césars ?

(Idem)

tantôt les syllabes sourdes, tantôt les toniques, maigre d'involontaires allitérations, nous devons reconnaître en lui un poète noblement inspiré, dont les strophes souvent heureuses sont animées d'un profond sentiment canadien, qui rachète les erreurs de son goût et les défaillances de sa forme. D'autres sont venus, plus habiles — trop habiles — qui font du Victor Hugo mieux que Victor Hugo lui-même, et qui laissent loin derrière eux. comme souplesse, comme couleur, comme virtuosité, le" pauvre libraire de Québec. Mais Crémazie donna le goût des vers à la jeunesse intelligente de son temps; il permit à la poésie canadienne de prendre conscience d'elle-même. Sans lui nous n'aurions peut-être pas la xde J'itn peuple, de M. Fréchette, ni quelquesunes des plus jolies pièces de M. Beauchemin, la Cloche de Louisbourg, ou Iberoille, et ce serait grand dommage.

Toute la poésie canadienne, par la voix de M. Fréchette peut dire à Crémazie,

Comme autrefois Reboul au divin Lamartine,

c Mes chants naquirent de tes chants. ■

La première partie des Trois Morts est datée d'octobre 1862. Le 11 novembre de la même année, Octave Crémazie fuyait pour jamais la terre natale. M. l'abbé Casgrain, dans sa notice, jette discrète-

ment un voile charitable sur les motifs de cette disparition. Mais le dernier des Crémazie est mort; et nous avons le droit et le devoir d'expliquer en peu de mots pourquoi le poète dut s'exiler. Aussi bien toute la dernière partie de son œuvre seraitelle incompréhensible sans cet éclaircissement.

Octave Crémazie avait voulu développer, un peu hâtivement peut-être, son commerce de livres. L'état de libraire lui semblait supérieur aux autres, à condition de largement propager les chefs-d'œuvre. Aussi voulut-il étendre ses opérations, rêvant peutêtre de contribuer ainsi à l'extension des lettres canadiennes. Il prit des engagements trop lourds, car le milieu n'était pas propice aux entreprises de ce genre. Faut-il ajouter que sa nonchalance le destinait aux échecs commerciaux, et qu'il semblait une proie facile offerte aux hommes d'affaires véreux?

Les mœurs de Québec, à cette époque, devaient encore l'attirer plus vite sur la pente dangereuse du déshonneur. Certains négociants se prêtaient, dit-on, sans difficulté leur signature, et parfois même négligeaient de s'en avertir immédiatement. Crémazie fit comme les autres. Mais ne pouvant payer à l'échéance, il renouvela des billets, en émit encore, devint la proie des usuriers : il était perdu. Affolé, acculé à la faillite, et ne voulant pas succomber, Crémazie avait commis des faux. On les découvrit, la maison s'effondra, et le malheureux, éveillé de son long rêve poétique, dut s'éloigner la tête basse.

Nous ne prétendons point plaider sa cause, encore qu'il nous soit facile de montrer combien les circons-

tances étaient atténuantes. Nous aimons mieux mettre en lumière, dans la suite de cette étude, avec quelle résignation chrétienne Octave Crémazie sut accepter l'expiation. Peut-être cette épreuve le grandit-elle, car il ne chercha pas à déguiser ses fautes, et, dans son obscurité, il n'eut jamais un cri de révolte. Nous ne pouvons nous empêcher de citer la lettre qu'il écrivit à sa mère dix ans plus tard, orsque mourut ce frère admirable qui l'avait toujours soutenu. Peut-être ramènera-t-elle au pauvre poète les sympathies de nos lecteurs.

« Comme Jacques était bon pour moi! Pendant les dernières années que j'ai passées dans le commerce, avec quel abandon et quelle générosité il mettait toutes ses ressources à notre disposition ! Je garderai toujours présent à la mémoire le souvenir de la soirée que j'ai passée avec lui le 10 novembre 1862, la dernière, hélas! que j'ai passée au pus. Il m'annonça qu'il fallait absolument partir. Il n'eut que des paroles de bonté paternelle. Pas un reproche, pas un mot amer. Avec quelle tristesse il me dit: € J'avais espéré que tu me fermerais les

yeux. » Et je partis pour l'exil, le cœur brisé,

brisé pour jamais, n'ayaat plus aucune espérance. Je n'eus pas le courage de vous dire la vérité, ma bonne mère; pour vous, j'allais seulement à Montréal. Mon pauvre Jacques me dit adieu dans l'entrée de la maison de la côte de Léry. Il referma la porte sur moi. Le bruit de cette porte, je l'entends encore : il me semble que c'était la barrière éternelle qui devait me séparer de ma famille qui se refermait sur

moi, comme la porte de la prison sur le condamné.» (i) Cette belle lettre, écrite au courant de la plume (elle ne ressemble guère aux épitres littéraires de Crémazie, d'un style un peu tendu), fait l'éloge de Jacques, mais nous rend surtout indulgent pour le poète dont l'âme noble et tendre devait expier durement, pendant les longues années d'exil, une défaillance.

La barrière qui se referma sur le Canadien errant ne le séparait pas seulement de sa famille. Elle coupe aussi ses œuvres en deux parties bien distinctes. A d'autres les vers; il n'écrira plus, de Paris où il s'était réfugié, et où nous le suivrons bientôt, qu'à sa mère, à ses frères, à son ami M. Casgrain.

Il peut sembler étrange au premier abord que Crémazie ne nous ait pas laissé des chants d'exil, quelque chose comme les Tristes d'Ovide. Plusieurs raisons expliquent ce silence. Musset a dit :

Les plus désespérés sont les chants les plus beaux, Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots.

Mais il est certaines âmes délicates qui ne font pas litière de leurs sentiments. Se souvenant peut-être du beau sonnet de Leconte de Lisle, les Montreurs (2),

(1) Ne se trouve pas dans l'édition de YInsiit. Canad. Citée par M. l'abbé Casgrain, Asile du Bon Pasteur de Québec, p. 135. (Montréal.) Toute la lettre est à lire. (2) ....O plèbe carnassière....

Je ne danserai pas sur ton tréteau banal Avec tes histrions et tes prostituées.

OCTAVE i.lilM \/ll LE POET1 77

mais avec une incontestable maîtrise d 'exécution, Crémazie écrivait à son correspondant tidèle:

" La poésie coule par toutes vos blessures, me dites-vous. De tout ce que j'avais, il ne me resteque la douleur. Je la garde pour moi. Je ne veux pas me servir de mes souffrances comme d'un moyen d'attirer sur moi l'attention et la pitié, car j'ai toujours pensé que c'était chose honteuse que de se tailler dans ses malheurs un manteau d'histrion... Aujourd'hui que je marche dans la vie entre l'isolement et le regret, au lieu d'étaler les blessures de mon âme, j'aime mieux essayer de me les cacher à moi-même, en étendant sur elles le voile des souvenirs heureux.

C Quand le gladiateur gaulois tombait, mortellement blessé, au milieu du Colisée, il ne cherchait pas. comme l'athlète grec, à se draper dans son agonie, et à mériter, par l'élégance de ses dernières convulsions, les applaudissements des jeunes patriciens et des affranchis. Sans s'inquiéter, sans même regarder la foule cruelle qui battait des mains, il tachait de retenir la vie qui s'échappait avec son sang, et sa pensée mourante allait dire un dernier adieu au ciel de sa patrie, r.ux affections de ses premières années, à sa vieille mère qui devait mourir sans revoir son enfant. >•

Dans certains malheurs, la suprême dignité n'estelle point d'ailleurs le silence? Crémazie l'avait si bien compris qu'il cessa, non point de faire des vers, mais d'en publier. Il nous éclaire lui-même sur sa vie intérieure à cette époque.

€ Aujourd'hui, j'ai trente-neuf ans. C'est l'âge où

l'homme, revenu des errements de ses premières années, et n'ayant pas encore à redouter les défaillances de la vieillesse,, entre véritablement dans la pleine possession de ses facultés. Il me semble que j'ai encore quelque chose dans la tète.

« Si j'avais le pain quotidien assuré, j'irais demeurer chez quelque brave curé de campagne, et là je me livrerais complètement au travail... Mais c'est impossible. Il ne me reste plus qu'à bercer dans mon imagination ces poèmes au maillot, et qu'à chercher dans leurs premiers vagissements ces beaux rêves d'or qu'une mère est toujours sûre de trouver près du berceau de son enfant. » (Lettre du 10 août 1866 à M. l'abbé Casgrain.)

Ce poème au maillot, c'est la Eiomenad& des Trois Morts, et si nous en parlons ici, c'est que certains critiques canadiens croient y voir l'œuvre maîtresse deCrémazie. Nous ne partageons pas leur avis. Sans doute l'idée n'en est point sans mérite, encore qu'elle rappelle de trop près la Comédie de la Mort, de Gautier. L'exécution de la première partie, la seule écrite, nous semble fort défectueuse. Le poète y trouvait lui-même nombre de négligences, et se promettait de la corriger.

Tous les développements un peu intéressants nous laissent comme une impression de déjà vu, et telle digression nous rappelle la scène du fossoyeur, où il est expliqué que le corps d'Alexandre-le-Grand fut peut-être tranformé en cruche. .

Sur le champs du repos quand la brise sereine Vient souffler dans l'ombre des nuits,

Elle emporte en passant cette poussière humaine yui dût se transformer en fruits.

Quant au pied Je l'autel la douce fiancée Vient courber son front virginal, -* peut-être du cœur de la sœur trép.. Qu'est fait son bouquet nuptial.

La terre par la mort sans cesse rajeunie

Voit pa>ser rieurs et nations.

Ainsi Dieu l'a voulu. De la mort naît la vie

Comme l'épi sort des sillons.

N'y a-t-il pis ainsi dans cette strophe comme un écho du Dante:

Si cette fleur du ciel qu'on nomme l'espérance Sur les tombeaux peut se cueillir,

Jamais, dans le séjour de l'éternel silence On n'entend ses feuilles frémir.

Voici néanmoins, d'après Crémazie lui-même, le plan des Trois Morts. N'oublions pas qu'il les commença en i^<o. alors que de sombres préoccupations hantaient déjà sa pensée, et que l'abîme était entrouvert, qui devait le dévorer.

N'oublions pas non plus qu'il parle quelque part de SA foi canadienne. Le paradis, le purgatoire et l'enfer sont pour lui la réalité suprême : ce n'est pas un dilettante qui s'amuse.

« Les Morts, dans leur tombeau souffrent-ils phvsiquement? Leur chair frémit-elle à la morsure du ver. ce roi des effarements funèbres ?

" Cette idée de la souffrance possible du cadavre m'est venue il y a plusieurs années. J'entrais un

8o LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE

jour dans le cimetière des Picotés, à l'époque où l'on transportait dans la nécropole du chemin Saint- Louis les ossements du Campo-Santo de la rue Couillard. En voyant ces ossements rongés, ces lambeaux de chair qui s'obstinaient à demeurer attaches à des os moins vieux que les autres, je me demandai si l'âme, partie pour l'enfer ou le purgatoire, ne souffrait pas encore dans cette prison charnelle dont la mort lui avait ouvert les portes; si, comme le soldat sent toujours des douleurs dans la jambe emportée par un boulet sur le champ de bataille, lame, dans le séjour mystérieux de l'expiation, n'es: pas atteinte par les frémissements douloureux que doit causer à la chair cette décomposition du tombeau. » (Lettre du 29 janvier 1867, dans laquelle Crémazie défend son poème contre M. Thibault, professeur à l'Ecole Normale Laval, et champion de la littérature classique au Canada.)

Le jour de la Toussaint, trois morts sortent de leur tombe.

Drapés comme des rois dans leurs manteaux funèbres,

Ils marchent en silence au milieu des ténèbres, Et foulent les tombeaux qu'ils viennent de briser. Heureux de se revoir, trois compagnons de vie Se donnent, en pressant leur main raide et flétrie, De leur bouche sans lèvre un horrible baiser.

L'un avait déjà vu sur sa tète blanchie Neiger soixante hivers quand, arrêtant sa vie, La mort vint l'enivrer de son breuvage amer. Un fils, un fils unique, orgueil de sa vieillesse Avait, tout rayonnant des feux de la jeunesse, Des fleurs de son printemps couronné son hiver,

OCTAVE CRÉMAZIE LE POÈTE Si

Comme au souffle du Nord la rose épanouie

Avant la tin du jour voit sa beauté flétrie.

Le second avait vu la mort à son chevet

Quand, jeune encor, l'Amour charmait son existence.

S.i femme avait voulu, modèle de constance,

S'enfermer avec lui dans le tombeau muet.

Le troisième, à sa mère arraché par la tombe, Avait quitté la vie ainsi qu'une colombe Qui s'envole en chantant un hymne de bonheur. Vingt printemps n'avaient pas encor paré sa tète. La mort, pour son bouquet la trouvant toute prête, A ces fruits déjà mûrs ajouta cette fleur.

.Maintenant, réunis dans la cité pleurante,

Comme ces mendiants que chantait le vieux Dante,

Des vivants, ils s'en vont implorer la pitié.

Le travail du ver, du « Roi » dont chacun redoute la « fauve majesté » est suspendu, pour quelques heures.

« Le père va frapper à la porte de son fils, l'époux à celle de sa femme, le fils à celle de sa mère. Le malheureux père ne trouve chez son fils que l'orgie, le blasphème; l'épouse est occupée à flirter... Seul, le fils trouve sa mère agenouillée, pleurant toujours son enfant et priant Dieu pour lui...

« Le ciel et l'enfer se déroulent au regard des morts ; les chœurs des élus alternent avec les chants des damnés: les habitants du ciel qui ont été sauvés par les conseils de ces morts qui souffrent encore dans le purgatoire demandent à Dieu de les admettre dans le paradis, tandis que les damnés pour qui ces mêmes morts ont été une cause de scandale,

demandent comme une justice que ceux qui les ont perdus partagent leurs tourments. Les vers, privés de leur pâture, s'inquiètent, et il y a là un chœur des vers qui devra joliment bien horripiler M. Thibault... Mais la miséricorde divine, touchée par les prières des bienheureux et par celles des vivants qui sont restés purs devant le Seigneur, abrège les souffrances du purgatoire, et, s'élançant sur l'un des caps du ciel, un archange entonne le Te De u ni du pardon. »

C'est à cette « fantaisie » qui rappelle à la fois la Divine Comédie et Dupont et Durand (i) que rêvait Crémazie; mais tourmenté par les soucis et les souffrances, il n'en vint jamais à bout. Sa mémoire, affaiblie par la maladie, lui fut infidèle, et sauf quelques centaines de vers publiés avant l'exil, l'œuvre ne fut pas écrite.

M. l'abbé Casgrain proposait pourtant au poète d'e'/ousseter ceux de ses vers qu'il avait composés mentalement, et de les lui envoyer pour sa Revue. Mais Crémazie, avec un désintéressement vraiment noble si l'on songe à la précarité de ses ressources :

« Vous voulez bien, écrit-il, me demander denouveau la fin de mes Trois Morts, et vous m'offrez même une rétribution pécuniaire. Puisque le Foyer Canadien ne compte plus que quelques centaines d'abonnés, ce n'est pas dans la caisse de cette publication que vous pourriez trouver ces honoraires que

(i) Le point capital de ce divin poème,

C'est un chœur de lézards chantant au bord de l'eau.

vous m'offrez. C'est donc dans votre propre bourse que vous iriez les chercher. Pourquoi vous imposer • Berçant ainsi, comme il le disait, des poèmes au maillot, inutile à lui-même et aux autres, plus seul dans la grande ville que dans un désert, obscur et volontairement inconnu, il tenait ses frères au courant de ce qui se passait en France, et il écrivait à M. l'abbé Casgrain ce qu'il pensait des nouveautés littéraires canadiennes. Ce sont les deux aspects de cette correspondance que nous allons maintenant examiner.

L'Exilé

Un Canadien à Paris pendant le Siège

Nous pouvons tirer un double profit des écrivains étrangers : i]s nous révèlent leur pays, et ils nous apprennent ce que l'on pense du nôtre. Mais lorsque l'étranger est un Canadien, c'est-à-dire un Français d'Amérique, un citoyen dé cette Gcillia maxima que nous pourrons quelque jour peut-être opposera la Grcater Britain des Anglais, cet intérêt est encore accru. Il nous semble presque voir un Français d'avant 89, non pas un grand seigneur, mais un simple bourgeois, endormi pendant plus d'un siècle, se réveiller tout à coup, et comparer nos institutions et nos mœurs à un idéal qui n'est plus le nôtre.

Lorsque Crémazie vint séjourner parmi nous, à la suite du drame que nous avons raconté brièvement, il se présentait à Paris avec des idées, des haines et des- sympathies qui devaient le rendre quelquefois injuste pour cette France qu'il aimait tant. Pendant le long et terrible siège, il ne ménagea ni ses sarcasmes aux hommes nouveaux qui prétendaient lutter quand même, ni sa pitié à la pauvre patrie.

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