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commerce ou dans leur industrie qu'un supple'ment de ressources, jusqu'à ce que l'accroissement de la population leur permît de grouper une clientèle suffisante. Puis ce fut au tour d'un me'decin. Enfin, la paix idyllique du canton fut troublée par l'arrivée d'un nouveau personnage qui jouera le rôle de l'esprit malfaisant, et se dressera en face de Jean Rivard : un colon nommé Gendreau, que ses habitudes chicanières avaient fait surnommer Gendreaule-Plaideux. Gérin-Lajoie trace un amusant portrait de cet intrus, qui réunira autour de lui les envieux et les mécontents :
" Contrecarrer les desseins d'autrui, dénaturer les meilleures intentions, nuire à la réussite des projets les plus utiles, s'agiter, crier, tempêter, chaque fois qu'il s'agissait de quelqu'un ou de quelque chose, telle semblait être sa mission.... En quittant sa paroisse natale où il avait réussi, on ne sait comment, à se faire élire conseiller municipal, il refusa de donner sa démission, en disant à ses collègues : " Je reviendrai peut-être! en tous cas, sovez avertis que je m'oppose à tout ce qui se fera dans le conseil en mon absence. »
Jean Rivard, qui plaçait l'union au-dessus de toutes les autres forces sociales ne pouvait voir sans déplaisir cet adversaire de ses projets s'établir dans le canton. Mais il dut néanmoins lui faire accueil.
Les hostilités commencèrent lorsqu'il s'agit de donner un nom à la jeune localité : Louiseville n'avait jamais servi qu'entre intimes pour désigner l'exploitation de Jean Rivard. Aussi les habitants se déci-
dèrent-ils à nommer leur village Rivardville, et à le faire ériger en paroisse sous le patronage de Sainte- Louise. La première proposition fut votée à l'unanimité moins deux voix, celles de Jean Rivard et de Gendreau-le-Plaideux. La seconde ne rencontra qu'un seul adversaire.
La nouvelle paroisse eut naturellement pour maire, pour major de la milice et pour juge de paix son plus ancien habitant. A qui désire connaître la vie publique d'une paroisse canadienne rurale, savoir ce que pensent et ce que font nos cousins, non ceux des villes à demi britanniques, mais ceux des campagnes, restés plus près de nous, nulle lecture ne convient mieux que celle de Jean Rivard. N'y cherchons pas seulement les conseils d'économie pratique : ils sont rares, hélas, nos compatriotes qui peuvent suivre l'exemple du défricheur; et dans nos colonies, les conditions d'existence sont très différentes de celles que l'on rencontre au Canada. Voyons-y plutôt un document curieux sur la vie d'une paroisse. Il y aurait une charmante étude à faire, pour qui posséderait, outre les deux petits volumes de Gérin-Lajoie, l'étude de M. l'abbé Casgrain sur la Riviere-Ouelle dans le passé, et surtout les Livres de raison, recueils des comptes et des pensées de quelques familles françaises en Bas-Canada. Il existe en effet plus d'un Mémorial de Famille — nous en eûmes entre les mains — où l'on pourrait faire une ample moisson de documents. si la modestie de leurs éditeurs voulait y autori selles tiers.
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Jean Rivard nous fait assister à toutes les phases de la vie publique dans ces paroisses ; assemblées politiques, sous le porche de l'église, après la messe ; séances du Conseil municipal, où l'on discute la question des écoles; élections au Parlement, lorsque Jean Rivard devient député.
Ici, nous serions presque tenté de chercher querelle à L'auteur. Jean Rivard fait vraiment trop peu de propagande, et passe trop facilement au premier tour. Gérin-Lajoie qui prépara l'élection de Papineau devait pourtant savoir à quoi s'en tenir sur la moralité électorale. Ou bien si les mœurs se sont considérablement modifiées, depuis l'époque de Jean Rivard. et si les partisans du « tarif pour le revenu seulement », (1) et des tarifs protecteurs, du traité de commerce avec la Grande-Bretagne ou avec les Etats-Unis, se gourment plus vigoureusement qu'il y a cinquante années, les Réformistes et les Conservateurs, au temps de sir Metcalfe?
Néanmoins, le jour du vote, les procédés électoraux reprirent quelque vigueur, le concurrent de Jean Rivard fit garder les environs du poil de Rivardville par une bande de fiers-à-bras étrangers au canton. Quand les électeurs se présentèrent, ces gentlemen entreprirent de les assommer. Une mêlée générale s'en suivit, où Pierre Gagnon, établi pour son compte, mais toujours grenadier de son Empereur, appliqua la plus magistrale volée de coups de poings au chef des spadassins.
1 Le libre-échange.
Dans tout Rivardville, le concurrent de notre héros dut se contenter d'une voix : celle de Gendreau-le-Plaideux .
«Un certain nombre d'électeurs qui avaient reçu de l'argent pour voter en faveur de l'autre candidat vinrent le remettre le dernier jour, et faire inscrire leurs votes pour Jean Rivsrd... qui fut solennellement et publiquement proclamé membre de l'Assemblée législative du Canada pour le canton de Bristol. »
Gérin-Lajoie a fait disparaître du volume les pages qui ont trait à l'œuvre parlement lire de Jean Rivard (1), et c'est quinze ans après l'élection que nous, retrouvons l'ancien défricheur. Rivardville s'est transformée, et le canton tout entier est entre dans le domaine de la civilisation. L'auteur feint alors de faire accidentellement la connaissance de son héros, et cet innocent subterfuge nous permet de parcourir à sa suite l'exploitation florissante. Jean Rivard livre aussi les secrets qui l'ont fait triompher dans sa carrière; ils peuvent être utiles à tout ceux qui prétendront vivre de la terre, sans parler des autres.
Voici les secrets de Jean Rivard.
i° Acheter un fonds de terre d'une excellente qualité.
20 Jouir d'une forte santé, développée par l'exercice physique.
30 Travailler du lever de l'aurore au coucher du
(i( Voir. Foyer Canadien, 1864, p. 209- 2&.
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soleil avec ce but et ce seul but toujours devant les veux : l'amélioration de la propriété. « Plus de dix heures par jour, dit Jean Rivard, j'étais là, debout, tourmentant le sol, abattant les arbres, semant, fauchant, brisant, récoltant, construisant, allant et venant de ci, de là, surveillant tout, dirigeant tout, comme un général qui pousse son armée à travers les obstacles et les dangers, visant sans cesse à la victoire. //
4 Surveiller attentivement, et conduire sa dépense avec économie.
Tenir un journal de toutes les opérations effectuées, des recettes et des dépenses.
• us pourrions en ajouter un sixième : Epouser de bonne heure une femme vaillante et féconde, collaboratrice de tous les instants. Car c'est là le cœur de bien des questions sociales : trop souvent, la femme des villes mène une existence mondaine tandis que son mari s'épuise pour lui assurer le luxe, et ce n'est pas un des moindres avantages que procure la vie agreste : permettre à des époux d'être jeunes ensemble.
Louise est le complément nécessaire de Jean Rivard.
On peut se demander si cette histoire n'est pas une idylle impossible, si Gérin-Lajoie avait le droit d'écrire sur la première page de son livre : « Scènes de la vie réelle », et quelle est dans cette fiction la part de vérité qu'elle renferme.