OU
Fringue, fringue, sur la rivière, Fringue, fringue, sur l'aviron, (i)
qui se cadencent par l'effort des bras sur les rames. Tout cela ne va pas sans dangers, ni même sans petits ennuis, plus pénibles que le péril. Les maringouins, les terribles moustiques, troublent le sommeil des travailleurs harassés. Une autre fois, un ours menace la vie de Jean Rivard. qui n'est arraché à une mort certaine que par L'intervention providentielle de Pierre Gagnon. Mais la ferme progresse. Les espaces cultivés s'étendent: les légumes poussent, les moissons germent. Au centre des grands bois que seuls, l'année précédente, habitaient les écureuils, les oiseaux, et la riche faune des forêts canadiennes, une exploitation agricole en pleine prospérité s'étend maintenant, autour de la primitive cabane : le premier exercice récompense déjà le labeur assidu de Jean Rivard et de ses deux compagnons. Une première famille s'installe.
(i) Ernest Gagnon, op. cit. p. 22 et 62.
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non loin de Louiseville, et le canton de Bristol perdra bientôt sa solitude séculaire.
Cependant, la vie se fait de plus en plus dure pour Gustave Charmenil. à Montréal. Le pauvre étudiant en droit fait connaissance avec la belle société de la ville, et y trouve des causes d'humiliation, de souffrance. Son flirt très bref et sans issue avec une mademoiselle Du Moulin, — encore lui fallait-il s'endetter, pour s'habiller convenablement, et ne point faire tache dans un salon — ses divers expédients pour gagner quelques piastres, rappellent les pénibles débuts de l'auteur. Il y a même là un asseA curieux dédoublement de personnalité; Gérin- Lajoie. qui pensa comme Jean Rivard, et qui vécut comme Charmenil, pose ce qu'il aurait voulu être en face de ce qu'il fut, et transparait également à travers ses deux personnages.
Jean Rivard passe encore un hiver dans les bois. Les terres du canton augmentent de valeur. De nouveaux colons surviennent : il va pouvoir reprendre ses projets. Il éprouve, un soir, à Grandpré, où il avait fait une courte apparition, un petit mécompte, qui donne lieu à une jolie scène de dépit amoureux. A la veillée des Routier, il avait pensé surprendre un peu de bouderie sur les lèvres de sa Louise, il s'était cru préféré un bellâtre des villes. Mais l'équivoque est vite dissipée, et il se résoud à faire la démarche décisive.
Jean Rivard était alors un beau parti. Une route que le gouvernement allait tracer à travers le canton de Bristol devait augmenter considérablement la
valeur de Louiseville. La récolte représentait environ deux cents livres sterling, sur lesquelles, toutes dettes payées, et l'argent nécessaire à l'exploitation réservé, le défricheur pouvait disposer d'environ cinq cents francs pour les frais de première installation. Il avait en deux ans, décuplé son capital primitif, et l'avenir semblait ménager au domaine de nombreuses chances de plus-value.
Les bans furent publiés à Grandpré. Louise reçut pour dot, de son père. « six cents francs en argent. une vache, deux mères moutonnes, dix poules, une une armoire, un lit. un rouet, sans compter le trousseau, qui n'avait rien, il est vrai, d'aussi riche que les trousseaux de la plupart de nos jeunes citadines, mais qui, en revanche, se composait d'objets plus utiles et plus durables, et qui devait être, par conséquent, plus utile à la communauté. »
Mais la dot véritable de Louise, c'étaient ces qualités qui font de la femme canadienne une des plus admirables compagnes que l'on puisse rêver, cette bonne humeur et cette vaillance que l'on retrouve chez presque toutes. Sans doute, elle n'avait pas l'instruction que l'on donne dans les villes, et ne ressemblait pointa nos bas bleus. Mais elle était capable de surveiller une maison jusque dans ses moindres détails, de présider aussi bien à la cuisine qu'à la basse-cour, d'avoir l'œil sur ses gens, et de prêter, s'il le fallait, à son mari, l'appui d'un jugement sain et d'un cœur aimant : vraie descendante de ces Françaises, auxquelles le Roi octroyait une petite dot en argent ou en nature, presque semblable à
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celle dont nous avons énuméré les modestes trésors, à condition qu'elles épousassent là-bas un colon décidé à vivre dans les solitudes de l'Amérique. Car il est à remarquer que les Canadiens-Français sont fils d'honnêtes gens. Le procédé qui consiste à coloniser avec des convicts et des forçats, et à leur envoyer comme dignes moitiés d'anciennes pensionnaires del'Hopital-Général ou des Madelonnettes. s'il fut employé en Louisiane, ne trouva jamais son application au Canada. Le Dictionnaire généalogique de l'abbé Tanguay renferme bien des noms roturiers : il n'en contient aucun dont les titulaires actuels voudraient renier l'origine.
Les noces eurent donc lieu le 7 octobre 184s. Dès le matin, quarante calèches, ces extraordinaires voitures de la campagne canadienne qui semblent venir directement du pays d'Auge, se dirigèrent vers l'église paroissiale, où la cérémonie eut lieu: dans la paroisse, en eftet. unité administrative et religieuse à la fois, les prêtres avaient conservé certaines prérogatives de l'ancien régime, et faisaient fonction d'officiers d'état-civil.
Gérin-Lajoie décrit avec complaisance ce joli mariage, très simple et très joyeux, et les vastes tables qui réunirent les invités autour de rôtis énormes et appétissants, et de friandises parmi lesquelles la crème au sucre d'érable ne tenait pas, certes, la moindre place. Seules, les liqueurs fortes furent bannies de ces tempérantes agapes, si bien que la cérémonie nuptiale ne s'acheva point en beuveries, comme trop souvent dans nos campagnes. Au
dessert, les chansons populaires qui accompagnent tous les actes importants ou non de la vie privée en Nouvelle-France, furent reprises en chœur : comment ne point célébrer la Canadienne et ses jolis yeux doux? Les violons du village requis pour la circonstance, menèrent le branle; les mariés, le garçon et la fille d'honneur dansèrent un réel à quatre, et ce furent ensuite des menuets et des rondes, vestiges d'une France évanouie, qui se survit toujours là-bas.
Le lendemain, on se retrouva chez Madame veuve Rivard, et l'abbé Le Blanc, qui avait conseillé le jeune homme aux jours d'incertitude et d'angoisse, adressa aux nouveaux mariés, avant l'exode définitif vers d'autres terres, quelques paroles paternelles et un affectueux au revoir.
Jean Rivard et Louise partirent pour leur nouvelle demeure du canton de Bristol.
Voilà donc une famille créée. Jean Rivard n'est plus le pionnier, le squatter que nous avons vu au début. Il a mis en valeur ses terres, à la vigueur de ses bras. Il lui reste maintenant à gérer son domaine et à l'étendre. Il a fait beaucoup déjà, mais il n'est qu'à l'aurore de sa vie. Il a travaillé pour lui : il travaillera pour les autres, car il a plus que jamais charge d'âmes. Il ne s'agit pas seulement de diriger Pierre Gagnon et Joseph Lachançe, les ouvriers de la première heure, il lui faut à présent
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donner une âme à la communauté naissante, animer de son esprit ses concitoyens. Souvenons-nous de sa légitime encore qu'un peu enfantine fierté, en présence de son sucre d'érable arraché aux entrailles de la foret. Ce n'est point un homme à laisser sa tâche inachevée, et il saura faire de sa ferme le centre d'une paroisse nouvelle, étendant ainsi le domaine de la race française en Amérique.
Aussi le mariage de Jean Rivard marque-t-il seulement le premier stade de sa course. L'histoire. s'arrêtent là. ne nous eut point satisfaits; et le deuxième volume de Gérin-Lajoie.yt'tfH Rivard économiste, va nous initier à ses nouveaux labeurs. Il devra maintenant lutter non seulement contre la nature, mais encore contre les hommes ingrats et méchants, contre la mauvaise volonté de ses concitovens. qui l'envieront davantage au fur et à mesure qu'il deviendra plus riche et plus puissant dans la cité dont nous lui ::vons vu jeter les premiers fondements. Il devra faire face aux nécessités d'une exploitation de plus en plus considérable, et administrer une grande propriété rurale. Nous ne contemplerons donc plus les spectacles de la forêt canadienne, mais les rivalités d'une ville en formation, bien que le bon Gérin-Lajoie. dont l'âme candide ne voit pas le mal, ait réduit les froissements inévitables à leur strict minimum.
Mais si nous ne retrouvons pas dans cette deuxième partie les jolis paysages et tableaux de genre dont nous avons essayé de donner une idée, nous y vovons le même homme, déployant la même
énergie, et après les luttes, le spectacle de sa prospérité. La famille est fondée. Le village va surgir dans les profondeurs de la forêt.
Jean Rivard avait remplacé sa. hutte par une maisonnette blanche, meublée sans luxe, mais si propre qu'elle en semblait toute illuminée. Dans la principale pièce, la « chambre de compagnie », se trouvaient deux fauteuils et douze chaises de bois, une table de pin recouverte d'une toile cirée, « quelques lisières de tapis de Catalogne », fabriquées à Grandpré, par Louise Routier elle-même, et le buffet, contenant le linge du ménage. La « salle à dîner // renfermait, outre les meubles indispensables, une pendule qui pouvait avoir coûté cinq à dix schellings, et la croix de tempérance. Dans les familles canadiennes dont le chef fait vœu de renoncer aux liqueurs fortes, cette croix de bois remplace avantageusement la croix bleue que portent, en France, à la boutonnière, comme un insigne de société sportive, ceux qui veulent lutter par leur exemple contre l'acoolisme. Cette grande croix canadienne semble aux hôtes se trouver là tout naturellement, et rappelle à chaque instant qu'il s'agit, non de l'engagement particulier d'un seul, mais de la promesse d'une famille entière.
Autour de la maisonnette, commençaient à s'agglomérer d'autres habitations. A peine une centaine de défricheurs s'étaient-ils établis sous les auspices de Jean Rivard, que les familles affluèrent : ouvriers, cordonnier, forgeron, débitant. Ils cultivaient en même temps la terre, ne cherchant dans leur