II.IUN LAJOIE — DIX ANS AT CANADA
étaient encore accrues par la différence de race, de langue et de religion.
Gouvernées d'abord par les rigueurs du régime militaire, puis par une administration civile, mais à peu près arbitraire néanmoins, les immenses territoires cédés par le roi de France en 1763 ne virent, pendant vingt-huit années, apporter aucun changement appréciable à leur situation. On ne tenait à Londres aucun compte des aspirations, si légitimes pourtant, des Canadiens. Maisen 1 791, après une lutte épique, qui eut ses héros et ses martyrs, l'Angleterre accorda xua colons quelques-unes des satisfactions auxquelles ils avaient droit. On créa les deux provinces de Haut-Canada et de Bas-Canada, pourvues chacune d'un gouvernement distinct, encore que les habitants anglais du Haut-Canada fussent 10.000, contre les 120.000 Français du Bas-Canada.
Un Gouverneur ou Lieutenant-gouverneur pour la Couronne, et un Conseil exécutif formaient l'un des pouvoirs. L'autre appartenait au Conseil législatif, nommé par la Couronne, analogue à la Chambre Haute, et à la Chambre d'Assemblée, élue, analogue à la Chambre des Communes. Mais le premier titre, le seul parfois, exigé des Conseillers exécutifs, c'était une hostilité irréductible aux vœux de l'Assemblée. Cette Assemblée n'avait d'ailleurs, qu'une autorité purement nominale. Elle ne pouvait exercer la moindre influence sur la nomination d'un serviteur de la Couronne. Ses décisions étaient contrecarrées non seulement par le Gouverneur, et par son Conseil mais encore par le Conseil législatif, composé sur-
tout de fonctionnaires, et partant hostile. Cette Constitution semblait faite exprès pour amener des troubles, et l'on peut seulement s'étonner qu'ils aient tardé près de cinquante ans.
Le mécontentement croissait dans les deux Canadas. Si les Français du bas fleuve demandaient l'électivité du Conseil législatif, c'est au Conseil exécutif qu'en voulaient surtout les Anglais d'amont. Les emplois étaient accaparés par le parti du Family Compact, maître tout puissant des banques et des terres, qui régnait sur le Conseil législatif, et le poussait contre la Chambre d'Assemblée.
Dans le Haut-Canada, un catholique, Irlandais ou Français, ne pouvait espérer ni charge ni mandat, et sur les 350 fonctionnaires du Bas-Canada, on comptait -514 Anglais. On juge facilement de la prospérité publique sous un régime si juste et si libéral : les grands travaux restaient interrompus, le revenu de l'État diminuait, les terres valaient cinq fois moins qu'aux Etats-Unis ; on avait compté, en 1830, 50.000 émigrants, contre 5000 seulement en 1838.
L'insurrection éclata dans les deux Canadas à la fois. L'un demandait un Conseil législatif élu. l'autre un Conseil exécutif responsable. Les réclamations de Papineau, Vallières de Saint Real, Nelson, D. B. Viger étaient restées sans résultats, de même que le fameux exposé de griefsconnusouslenom de «Quatre-vingt douze résolutions». Dans le district de Montréal, quelques centaines de patriotes prirent les armes, battirent les troupes anglaises à Saint
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Eustache mais furent écrasés à Saint-Charles, Saint- Denis. Napierville (T. La vengeance de la métropole ne se lit pas attendre. On confisqua les biens des rebelles. Les prisons s'emplirent: des paroisses entières furent livrées aux flammes, la cour martiale fonctionna et tandis qu'on livrait au bourreau quelques têtes, nombre de prévenus politiques partaientpour les colonies pénales, les Bermudes en particulier, tandis que d'autres, qui avaient pu s'échapper, cherchaient aux États-Unis et en France un refuge contre la persécution.
Mais cette explosion de colère donna fort à réfléchir au ministre de Downing street. Lord Durham, envoyé comme Haut-Commissaire de la Couronne et et Gouverneur général pour faire une enquête sur les mesures propres à pacifier le pays, comprit vite les défauts irrémédiables de cette constitution bâtarde, qui donnait au peuple une ombre de représentation et devait l'irriter, car il se sentait dupe. Dans un magistral rapport, il traça tout un plan de réformes, dont beaucoup furent, nous le verrons, introduites avec succès.
Sur un point capital néanmoins, il tombait dans une grande erreur : la cause première des désordres lui parut un antagonisme de races, et il résolut de fondre l'élément français dans le métal anglo-saxon. Pour éviter l'anéantissement, les Français se grou-
C'est à cette période troublée que se rapporte le roman de M. le Docteur Choquette, les Ribaud, dont nous parlerons plus bas. Voir aussi la pièce du même titre que nous avons tirée de ce roman avec la collaboration de l'auteur.
pèrent, au nom de cette origine qu'on leur reprochait comme une tache ineffaçable; et c'est en grande partie aux prétentions anglaises issues du rapport de Lord Durham qu'il faut attribuer le réveil politique et littéraire de nos anciens compatriotes.
« La réfutation la plus frappante des assertions de Lord Durham, dit Gérin-Lajoie, se trouve dans la conduite même des Canadiens-Français depuis le moment où l'Angleterre jugea à propos de les faire participer aux avantages du gouvernement responsable. N'ont-ils pas déployé toutes les qualités politiques qu'on peut attendre d'un peuple intelligent ?. . . Et ce qu'ils ont fait depuis, ce qu'ils font encore aujourd'hui, ne l'auraient-ils pas tV.it plus tôt, si l'Angleterre eût toujours montré les mêmes dispositions à leur égard ? »
C'est néanmoins en partant de cette idée fausse que Lord Durham rédigea son projet de réformes. L'Union législative de toute l'Amérique britannique devait noyer les Canadiens-Français, et l'Union entre le Haut et le Bas-Canada fut un premier pas dans cette voie. Le Canada-Uni paierait la très forte dette haut-canadienne, et la représentation, calculée d'après la population, assurerait dans un avenir peu éloigné la majorité aux Anglais, à cause du flux des immigrants.
Cette suppression d'un peuple par des moyens légaux en apparence était contraire à la lettre et à l'esprit des capitulations et des traités, contraire aussi aux plus imprescriptibles principes du droit