VIII. Conclusion
Tel est le grand ouvrage historique de Gérin- Lajoie. Quelles sont ses qualités, on le voit sans peine. Un sincère amour de son pays et du gouvernement libre, une impartialité qui lui fait reconnaître jusqu'aux mérites de Lord Sydenham et de M. Draper, une documentation très sûre et puisée aux sources, la connaissance personnelle de plusieurs protagonistes, assurent à l'auteur une place éminente parmi les
historiens du Canada. Ajoutons que le style très sobre ne présente pas les bizarreries qui font du livre de M. Turcotte, le Canada sons F Union, un ouvrage à peu près illisible, malgré ses réelles qualités. Si Géri:i-Lajoie emploie que quefois le jargon parlementaire anglo-canadien, c'est qu'il ne pouvait s'en dispenser — et d'ailleurs cette langue spéciale n'est pas à tout prendre plus barbare que celle dont se servent nos législateurs.
Mais il manque quelque chose à cet ouvrage pour mériter une place au tout premier rang. Beaucoup de pièces qu'il fallait mettre dans un appendice justificatif ou dans des notes, sont transcrites in extenso dans le corps du volume. Ce sont des matériaux historiques plus que de l'histoire elle-même. Il nous a semblé mainte fois, pendant le cours de notre travail, feuilleter un Livre bien où secouer la poussière des archives. Il en résulte une certaine fatigue pour le lecteur qui n'est pas un « professionnel //. L'attention est sans cesse détournée du récit par de longues dépêches qui répètent la même chose sous des formes un peu différentes. Il y a là un excès de conscience, qui entraîne une certaine lourdeur d'exécution. Encore la production de ces documents présente-t-elle un intérêt de premier ordre, car il y a là beaucoup de dépêches et de discours que nous ne pouvons aller chercher dans les archives d'Ottawa. Mais on comprend moins, par exemple, les longs extraits de journaux qui discutent sur le gouvernement responsable. Ils peuvent être utiles comme expression de l'opinion publique, mais sont si abondants
GÉR1N LAJOIE — IMX AN- M CANVDA 22^
qu'ils empêchent de suivre la pensée de l'auteur.
Enfin les portraits manquent de relief. Il faut nier les hommes d'alors par une longue et patiente recherche personnelle. L'auteur ne jette pas soudain sur un personnage un faisceau de lumière, qui le détache en plein relief. Quelques notes biographiques, une ou deux dates, une courte appréciation du caractère et de la capacité politique: c'est tout. Et pourtant, ces hommes vivent, quand on prend la peine de dépouiller soigneusement le volumineux in-8° de Gérin-Lajoie. La bonhomie volontaire d'un Svdenham, la sagesse d'un Bagot, la colère sourde et les inquiétudes d'un Metcalfe. l'emportement et la rancune d'un Louis Papineau , l'enfant terrible du parti français, la belle et loyale ténacité d'un La Fontaine ou d'un Baldwin contrastent en un saisissant tableau.
ar nous avons presque regret des critiques que nous formulions tout à l'heure. Gérin-Lajoie a fait et bien fait ce qu'il a voulu, et nous n'avons pas le droit de lui demander autre chose. Sans déclamation, sans petits moyens faciles d'arriver à l'effet, très simplement, il a su nous intéresser pendant les longues heures que nous avons vécu en compagnie de ses héros. S'il ne fait pas lui-même la résurrection par la magique baguette d'un Michelet ou d'un Augustin Thierry, à force de bonne foi et de probité il permet au lecteur attentif de la faire en son esprit.
Ce n'est pas chez Gérin-Lajoie qu'il faut chercher les morceaux d'anthologie. Il y en avait vingt à
écrire, on n'en trouve pas un dans son livre. Mais il n'en est que plus précieux à consulter pour tous ceux qui veulent connaître cette période généralement ignorée chez nous, de la belle histoire canadienne.
M. LOUIS-HONORË l'HIXIIETTE
M. Fréchette occupe une place à part dans les lettres canadiennes. C'est le seul poète d'Outre- Atlantique qui ait attire' l'attention du public français. Quand on parle à l'un de nos compatriotes de cette littérature naissante que nous étudions, s'il est tant soit peu au courant de ce qui se passe hors de nos frontières, il ne manque pas de dire : «La littérature canadienne? ah ! oui, Fréchette! »
Et c'est beaucoup. Nous devons un personnel remerciement au poète de la Légende d'un peuple : une rencontre fortuite avec son livre qui mit la première, il va dix ans, notre curiosité en éveil, et qui nous engagea dans les recherches d'où sortent ces modestes études. Le Canada se serait fort bien passé de notre ouvrage, nous n'en doutons pas; mais nous v aurions perdu de bonnes heures de travail, et la révélation d'une société qui serait sans cela restée pour nous lettre morte.
Nous n'ignorons pas que M. Fréchette, après un triomphe sans précédent là-bas, où on le salua poète national, après une victoire à l'Académie française, et quelques années de gloire incontestée, fut passionément et haineusement discuté. Jamais polémique plus venimeuse ne s'engagea. Un Athénien s'était lassé d'entendre appeler Aristide : le Juste,
et nous ne croyons pas qu'à aucune époque de la littérature française on ait mené contre un écrivain guerre de pamphlets plus virulente.
Mais que nous font les rivalités personnelles que déchaîne toujours le succès ? Nous sommes à des milliers de kilomètres du Canada, et nous n'avons pas vu un seul des écrivains dont nous parlons. Nous tiendrons donc pour non avenu tout ce débordement de clameurs, et cette danse du scalp effrénée, analogue à celle qu'exécutent les Peaux-Rouges de Gustave Aymard. Peut-être y a-t-il un fond de vérité dans certaines critiques articulées contre M. Fréchette,et nous essaierons plus tard de voir en quoi le poète n'est pas toujours égal à lui-même. Mais une injure n'est jamais un argument, et nous voulons espé' rer, pour l'honneur du Canada, que l'habitude d'appeler ses adversaires des lâches, avec des gestes d'hercule de foire jetant à l'amateurle caleçon, ne se généralisera pas.
Peut-être eut-il mieux valu ne point faire une allusion, si brève soit-elle, et si discrète, à ces vilaines choses. Mais elles appartiennent à l'histoire littéraire, et elles nous fournissent un curieux exemple : un auteur qui ne craint pas, pour jeter bas un rival dont la renommée lui porteombrage.de transporter dans la République des lettres certaines habitudes de langage qui nous semblaient réservées aux discussions politiques. Nous ne sommes pas surpris d'entendre dans une réunion publique un monsieur traiter de pleutre et de forban un autre monsieur qui ne pense pas tout à fait la même chose que lui
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sur les syndicats professionnels ou la question des sucres ; mais en critique littéraire il vaut mieux éviter d'envenimer les questions d'art avec de basses querelles personnelles. Je sais bien que Vadius et Trissotin en viennent aux gros mots. Mais qui voudrait être Trissotin ou Vadius ?
In jour, Gambetta répondait, quand l'un de ses amis le plaignait d'être en butte à des attaques acharnées : « Laisse faire, petit, cela n'empêchera pas le blé de pousser. ,/
Voyons donc si le blé pousse, et ce que les lettres canadiennes doivent à ce grand semeur que fut et qu'est encoie M. Louis Fréchette.
Nous bornerons naturellement à l'essentiel les renseignements biographiques, et nous leur donnerons la sécheresse d'un curricuîum viitt. Autant la curiosité est libre de s'exercer sur les morts, autant elle doit respecter les vivants.
M. Fréchette naquit en 1839 àLévis. en face de Québec. 11 lit ses études au séminaire de cette dernière ville, et v resta jusqu'à quinze ans. Une fugue analogue à celle de Gérin-Lajoie lui fit parcourir quelque temps les Etats-Unis, mais il ne trouva dans ce premier séjour sous la bannière étoilée que des déboires et des soucis. Après ce «choc » d'Amérique, comme dit M. Bourget, le jeune homme revint au pays natal, où il compléta ses études, à Québec d'abord, puis à Xicolet. Son éducation terminée, il sui-
vit les cours de droit de l'Université Laval, et, dès 1858, préluda par quelques essais à sa carrière poétique. Disciple et ami de Crémazie dont il fréquentait le magasin, il avouait hautement ce patronage littéraire, se vantait de marcher sur les traces du barde quebecquois, qu'il devait sans doute dépasser comme artiste, mais auquel il emprunta parfois de patriotiques inspirations. Dès ce moment, le jeune poète mène la vie la plus agitée. Rédacteur au Journal de Québec, puis traducteur à la Chambre d'Assemblée, il regagna sa ville natale où il fonda un journal dont il abandonna au bout de deux ans la rédaction. Il retourna aux Etats-Unis, créa YObservateur, puis Y Amérique, à Chicago. Entre ces deux essais, il avait exercé dans l'Illinois une fonction administrative. Rien de tout cela ne lui amenait la fortune ou la grande notoriété, mais il avait déjà publié, non sans succès, quelques volumes, Mes loisirs (1863), les Voix d'un exilé (1867). De retour dans son pays natal, il mena de front la politique et les lettres, se consolant par la poésie de deux échecs électoraux; enfin, élu député de Lévis, il publia un nouveau livre de vers. Prlc- Mêle, et n'ayant pas pu assurer sa réélection, il abandonna pour toujours la politique, afin de se consacrer uniquement aux lettres.
Ses Fleurs Boréales et ses Oiseaux de neiges parurent en 1879, et ce recueil lui procura la célébrité, disons plus, la gloire. A cette époque, les écrivains canadiens n'étaient pas gâtés par les attentions de la mère patrie. L'Académie française décerna donc aux
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Fleurs Boréales un prix Monthyon, et le retentissement de cette récompense fut considérable au Canada. C'était comme une consécration nationale. M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, avait, dans son rapport, dit des choses infiniment obligeantes au poète canadien, et il en rejaillissait une partie sur ses émules et ses rivaux. En outre, M. Fréchette apprenait à Paris l'existence d une littérature laurentienne. Il passa la mer. et eut un véritable succès personnel, mêlé d'un peu d'étonnement peut-être, à cette époque reculée où nous découvrions le Canada. isieur est Canadien ? Comment peut-on être Canadien?) M. Fréchette fut le héros du jour, et un peu plus tard, en 1S87. M. Jules Claretie écrivit la préface de cette Légende d'un peuple qui, sans être un chef-d'œuvre d'un bout à l'autre, renferme néanmoins de nobles inspirations, et des vers dont l'émotion se communique à l'auditoire.
Les Feuilles volantes qui parurent à Montréal en 1890 ne sont pas indignes de leurs aînés, et, si elles ne montrent pas le talent du poète sous un jour nouveau, confirment que c'est un esprit élevé, qui sait trouver souvent des expressions heureuses.
M. Fréchette écrivit aussi en prose, aborda même le théâtre. Nous retrouverons plus tard ses tentatives dramatiques qui devaient se heurter à certaines difficultés locales. Ses contes, publiés dans les journaux, réunis parfois en volumes, ses courts récits, ses études de lexicologie, dénotent une activité sans cesse en éveil. M. Fréchette vient même de donner en anglais des Christmas Taies qui renfer-
ment de jolies trouvailles (1). tandis que ses Originaux et détraqués sont une des œuvres les plus savoureuses qu'il ait écrites. Essayons donc de caractériser successivement le poète et le prosateur, de chercher quelles sont les causes de ses succès, et de voir quelle est la place qu'il tient entre les créateurs de l'âge héroïque, et les jeunes écrivains dont le nom commence à sortir de la nuit.
Les sujets auxquels se plaît le talent de M. Fréchettesontde plusieurs sortes. Encore qu'il leurdoive quelques-unes de ses meilleures pièces, M. Fréchette ne se borne pas- comme Crémazie à rappeler les vieux souvenirs de l'histoire nationale. Il ne s'attache pas seulement à chanter la France — et quelquefois aussi l'Angleterre; il a encore trouvé de jolies inspirations familières qui font penser tantôt à l'Art d'être Grand Père, tantôt à M. Louis Ratisbonne ; il a voulu décrire son pays en vers harmonieux : c'est un des chantres de la nature canadienne. Voilà bien des sujets divers d'inspiration, et qui montrent un poète placé «au centre de tout, comme un écho sonore ».
Mais puisque M. Fréchette commença par se proclamer disciple de Crémazie, et se posa en admirateur de la France, on retrouve dans la majeure partie de ses livres la préoccupation nationale. C'est
1 Hdition française : La Noël au Canada Moi tu. il. I900 .
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dans la Légende d'un peuple surtout qu'il a tenté d'élever à la gloire de sa patrie un monument plus durable que l'airain.
Le dessin de l'œuvre est hardi. Prendre le peuple canadien-français à l'aube de son histoire, avant son histoire même, lors des lointaines origines où il était encore noyé dans la population française, où le continent qu'il devait habiter, vierge et inconnu, présentait :
Ses grands bois ténébreux tous pleins d'oiseaux chanteurs;
puis ouvrir cette histoire? écrin de perles ignorées» pour les sertir dans l'or des rimes, chanter les exploits des aïeux, et le courage civique des descendants, être en un mot le Garneau de la poésie, noble et belle tâche, digne d'un grand écrivain. M. Fléchette a voulu réaliser, suivant un plan arrêté d'avance, ce qui se trouvait en puissance dans tous les poètes canadiens qui l'avaient précédé, et faire une œuvre définitive, telle qu'après lui on ne trouvât plus qu'à glaner.
Voici, dans l'aurore de la Renaissance qui éclaire une France nouvelle de ses rayons venus d'Italie, voici partir les navigateurs, non point conquistadors brutaux
Avant soif de baigner leurs bras nus Dans le sang rouge et dans l'or jaune 1
mais pionniers du progrès, voulant gagner un
[l] Jean Richepin, Les Blasphèmes.
>34 l'A LITTERATURE CANADIENNE FRANÇAISE
monde à la civilisation et au Christ, et assurer à leurs compatriotes une vie libre sous d'autres deux. De Saint-Malo, beau port de mer. comme dit le vieux lied, partent les trois vaisseaux de Jacques Cartier, qui font voile au nom du roi vers les terres ignorées. Voici le fleuve géant, qui semble prêt à dévorer les découvreurs :
C'était le Canada mystérieux et sombre, Sol plein d'horreur tragique et de secrets sans nombre, Avec ses bois épais et ses rochers géants Emergeant tout à coup du lit des océans. Quels êtres inconnus, quels terribles fantômes De ces forêts sans fin hantent les vastes dômes, Et peuplent de ces monts les repaires ombreux ? Quel génie effrayant, quel monstre ténébreux Va, louche Adamastor, de ces eaux diaphanes Surgir pour en fermer l'entrée à ces profanes ? Les fiers navigateurs iront-ils jusqu'au bout ? — En avant! dit Cartier qui, front grave et debout, Foule d'un pied nerveux le pont de la dunette, Et, pilote prudent, promène sa lunette De tribord à bâbord, sondant les horizons. Alors, défiant tout, naufrage et trahisons, Drapeaux au vent, la Grande et la Petite Hermine Avee VEmerillon qui dans leurs eaux chemine. Le Breton qu'on distingue à son torse puissant, Jalobert, le hardi caboteur d'Ouessant Qu'on reconnaît de loin à sa taille hautaine, Tous, au commandement du vaillant capitaine Entrent dans l'entonnoir du grand fleuve inconnu !
Devant les spectacles sublimes du Saguenay, sur le plateau de Tadoussac, près des gorges à pic de ce fleuve qui est presque un fjord, la première messe
est célébrée. Les vastes espaces se défrichent peu à peu, se peuplent
. . . des émigrés du doux pays normand Des filles du Poitou, des beaux gars de Bretagne, Qui viennent de quitter leur lande ou leur campagne Tour fonder une France au milieu du désert.
Et c'est la première moisson :
... Le blé jauni tombe à faucilles pleines ; La javelle où bruit un essaim de grillons S'entasse en rangs pressés au revers de6 sillons Dont le creux disparaît sous l'épaisse jonchée.
Mais que de difficultés il faut surmonter, que d'ennemis il faut combattre! Voici, comme dans Cremazie, passer les ombres, des Algonquins, des Iroquois. Le sauvage rôde, massacre missionnaires et colons, en attendant que la civilisation le détruise. Il observe avec crainte et curiosité cette invasion d'un monde nouveau, esquissant un geste de terreur et d'étonnement, comme le Saga/no de M. Philippe Hébert (1). La forêt impénétrable, à travers laquelle le fleuve coule de rapide en rapide, entrelace ses rameaux séculaires. Il faut joindre aux Indes occidentales la vaste solitude des grands lacs et c'est Cavellier de la Salle qui accomplit l'œuvre géante. Vers le Nord, vers la baie d'Hudson, c'est d'Iberville qui s'aventure. Et la conquête française
(1) Sculpteur canadien, dont l'exposition a été fort remarquée en 1900. Chevalier de la légion d'honneur.
s'étend, malgré les sauvages contre lesquels il faut sans cesse lutter, ainsi que firent Daulac des Ormeaux et Cadieux, le poète populaire, trouvère, voyageur et héros, qui succomba dans une lutte terrible, et murmurant, tout sanglant, demi-mort, cette complainte célèbre là-bas :
Petit rocher de la haute montagne Je viens ici finir, cette campagne.
Ah ! doux échos, entendez mes soupirs, En languissant je vais bientôt mourir.
Un loup hurlant vint près de ma cabane, Voir si mon feu n'avait plus de boucane. Je lui ai dit : retire-toi d'ici, Car, par ma foi, je perc'rai ton habit.
Un noir corbeau volant à l'aventure Vient se percher tout près- de ma toiture. Je lui ai dit : « Marchand de chair humaine, Va t'en chercher autre viande que mienne. »
Rossignolet, va dire à ma maîtresse, A mes enfants, qu'un adieu je leur laisse, Que j'ai gardé mon amour et ma foi, Et désormais, faut renoncer à moi.
C'est donc ici que le mond' m'abandonne I Mais j'ai recours à vous, Sauveur des hommes.
Très Sainte Vierg', ne m'abandonnez pas, Permettez-moi de mourir dans vos bras (i).
N'est-il pas bien, ce simple Cadieux, de la race
qui longtemps acclama les chants de Thouroude. où Roland blessé à mort tend, avant de rendre l'âme, son gant à l'archange Gabriel ?
(i) Voir La Légende d'un peuple, note, p. 348.
M. LOUIS HONORÉ PRÉCHETTE 217
Son destre g-uant a Dieu en porofrit, E Je sa main sainz Gabriéls l'at pris.
Mais voici d'autres ennemis à combattre. Ce ne sont plus les flèches des sauvages, mais les balles des Anglais, qu'il faut braver. C'est alors le combat suprême, la lutte des colons abandonnés, le dernier effort de Montcalm, et sa mort glorieuse, et Lévis brûlant à Sainte-Hélène les drapeaux blancs qu'il ne veut pas livrer (1).
Maintenant, la France n'est plus qu'un souvenir. Elle recule dans des lointains d'histoire ou d'épopée. De nouvelles tâches s'imposent. S'il faut conserver pieusement la mémoire de l'ancienne patrie, ilfautconquérir à la jeune nation sa liberté sous la couronne étrangère. Papineau, Chénier, Hindelang, les héros de trente-sept, inspireront alors le poète. Mais lesouvenir de la France plane toujours sur le Canada, qui souffre de nos malheurs et de nos fautes, qui est uni de cœur avec nous; quand l'invasion roule en sombres avalanches parmi nos campagnes, bien des Canadiens frémissent de ne pouvoir que crier : la France!
Voici la conclusion de l'œuvre. Sans doute, le drapeau d'Angleterre a droit au salut des Canadiens, puisqu'il respecte leurs franchises.
Car jadis s'il leur fut injuste Il a su le faire oublier (2).
(1) Fors l'honntur.
(2) Les deux drapeaux.
Mais c'est le drapeau français qu'il faut « baiser à genoux », et c'est la France qu'il faut aimer: car — et c'est peut-être la plus belle inspiration de M. Fréchette, et la plus remarquable aussi comme expression :
Quand des antiques jougs l'humanité se lasse Quand il est quelque part un peuple à secourir, Qui donc à l'horizon voyez-vous accourir? A genoux, opprimés, c'est la France qui passe.
Le destin de la France est le plus noble.
Tu seras — et c'est Dieu lui-même qui t'y pousse, La pacificatrice irrésistible et douce.
Tu prendras par la main la pauvre humanité Trop longtemps asservie à là haine, à la crainte, Et tu la sauveras par la concorde sainte Et la sainte fraternité.
Le livre peut être inégal, renfermer des clichés, des expressions qui reviennent trop souvent, des rimes en épithète, des développements faciles, des vers prosaïques : Tout cela n'est rien. Le souffle anime tout, sauve tout. On sent que le poète n'a pas seulement voulu faire œuvre littéraire, qu'il s'est passionné pour son pays, pour ses héros qui sont aussi les nôtres, qu'il a navigué avec Cartier, souffert avec Cavellier de la Salle, pleuré de rage avec Lévis, clamé vers la liberté avec Chénier et Papineau, sans jamais désespérer de l'avenir que Dieu réserve à ce peuple, et à la vieille et glorieuse nation qui en revendique la maternité. Et, même
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quand on désirerait au poète un peu moins de cette terrible facilité, son plus grand ennemi, on se prend soudain à aimer l'homme qui a écrit un tel livre, et l'on voudrait lui serrer la main, sûr qu'il ne trouverait pas cette émotion ridicule, et rendrait étreinte pour étreinte.
Mais M. Fréchette n'embouche pas toujours le clairon de l'épopée. Il ne voit pas toujours passer.
Ailes au vent, l'essaim des victoires chantantes (1).
Il s'amuse parfois à narrer des scènes familières, comme ce joli tableau où le professeur Aubry essaie de faire comprendre à une femme du peuple qu'il n'est pas Canadien, mais Français. Elle ne saisit pas tout d'abord.
Français ? Eh bien, pardi, c'est dans nos environs.
Pour être Canadiens, on n'est pas des Hurons.
On est tous des Français, nous aussi, que je pense.
— C'est vrai. Mais moi, je suis un Français de la France.
— De la France? Eh bien, nous, de quel pays est-on?
Il peut seulement lui expliquer la différence en lui disant :
Vous êtes née ici. Moi je suis né là-bas.
Ce qui parait tout de suite lumineux à l'excellente femme.
Il) V. Hugo.
D'autres fois ce sont des scènes de l'hiver canadien qu'il nous présente.
Le bonhomme Hiver a mis ses parures, Souples mocassins et bonnet bien clos, Et tout habillé de chaudes fourrures, Il a fait sonner gaïment ses grelots....
Ou bien, ce sont les spectacles de Niagara qu'il évoque ; ou les Oiseaux de neiges qui s'abattent, innombrables, annonçant le retour du printemps,
Quand le rude Equinoxe avec son froid cortège Quitte nos horizons moins inhospitaliers.
Il y a aussi dans M. Fréchette un poète des joies familiales et un brave homme qui se réjouit au milieu des siens, qui ne dédaigne pas, malgré les suffrages des Académies, de composer des pièces decirconstance pour célébrer les événements importants de son petit monde, qui adresse des vers paternels à ses filles, le jour de leur première communion, se réjouit au icr de l'an, à la Noël, avec la bonne gaîté des fêtes de famille, et qui ne trouve pas un reproche pour une petite espiègle au cœur trop généreux, quand elle donne, le soir des Rois, le gâteau et la fève à un pauvre, sans réserver la part des riches. Tout cela nous entraine bien loin de l'épopée, de xMontcalm ou de du Calvet ; mais cette note à la Ratisbonne nous ravit ; elle empêche le poète d'être perpétuellement tendu, et nous lui devons quelques pièces tout à fait aimables.
Nous pouvons nous demander à quelle école appartient M. Fréchette. La réponse est plus facile que pour Crémazie. Dans le poète des Mille-Iles, nous retrouvons a la fois un classique du XVIII* siècle finissant, et un disciple gauche et timide du romantisme à ses débuts. M. Fréchette. lui. est un pur romantique. Il a lu Victor Hugo avec passion, et se l'est assimilé. Quoi d'étonnant? Victor Hugo est le Père de tous ceux qui écrivent en vers français. Xcus ne reprocherons donc pas au poète canadien d'avoir cherché dans les Contemplations ou la Légende des siècles des rythmes et des coupes de vers. Nous ne nous amuserons pas non plus à éplucher des hémistiches pour y découvrir que M. Fréchette employa le même adverbe ou la même conjonction que Hugo, a la même place. Ces petites puérilités de certains critiques canadiens nous font sourire. Mais nous découvrirons une ressemblance plus intime dans l'emploi des mêmes procédés généraux, l'antithèse quelquefois, plus souvent l'énumération.
On raconte qu'un voyageur en Extrême-Orient avait emporté avec lui une tasse d'un service de Chine, la dernière qu'il possédât. Encore était-elle un peu ébréchée. 11 la remit à un ouvrier célèbre du pays, lui commandant la douzaine. L'ouvrier se mit à l'œuvre, et livra bientôt à l'Européen douze tasses absolument semblables au modèle : rien n'y manquait, pas même la cassure reproduite sur les douze copies.
Nous ne voudrions pas faire ici de rapprochements irrévérencieux. Mais quelquefois, le disciple imite le maître de si près que le défaut même se retrouve.
îi
Rien d'amusant, d'ailleurs, comme certains pastiches.
Lisez à haute voix la tirade suivante :
L'Espagne eut Cespédés, cet autre Michel Ange, Cervantes le profond et Mendoza l'étrange, Calderon et Vega, Santos, Montemayor, Velazquez, Juan Calvo, Murillo, Salvador, Zurbaran, Hermandez, Médina, Mercadante, Tous les talents, depuis Phidias jusqu'à Dante, Tous les héros connus d'Achille à Spartacus, Elle eut Léonidas, et Coclès, et Gracchus....
Est-ce quelqu'une de ces extraordinaires énUmérations où se complaisait le maître, de ces avalanches de noms propres et d'expressions bizarres, où les dictionnaires biographiques et techniques défilent pour la plus grande joie du lecteur qui guette la rime imprévue? Quelques lignes plus haut, est-ce le vieux Ruy Gomez, engoncé dans sa fraise à godrons, qui articule en piétinant sa Toison d'Or, cette grandiloquente apostrophe?
Nos pères, ces vainqueurs aux champs d'Almonacid, Tout en croisant l'épée avec les fils du Cid Respectaient votre gloire, antiques Hispanies, Terres de sommets bleus et de plaines jaunies, De donjons menaçants, de seuils hospitaliers Où sonna l'éperon des derniers chevaliers ( 1).
Nous citons ces passages pour montrer à quel point
(1) Ces vers, amusants d'ailleurs en eux-mêmes, parce qu'ils sont bien rythmés et bien rimes, sont extraits des Feuilles volantes de M. Fréchette, pages 63-67. l'Espagne.
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l'influence de Victor Hugo, même dans ce qu'il a de contestable, s'est exercée sur M. Fréchette, qui Ta beaucoup lu.
Voici du Coppée, si vous aimez mieux.
Un pauvre enfant déguenillé comparait devant un tribunal. Il a volé une poupée destinée à sa sœur malade, et le poète sort de l'audience.
..Plaignant, dans le fond de son âme,
juges, leur devoir veut quelquefois cela, Condamnés à punir de ces criminels-là (1).
>us pourrions multiplier les exemples où nous verrions M. Fréchette passer du grave au doux, du plaisant au sévère; à peine a-t-il cherché dans la vie de tous les jours une humble inspiration, qu'il s'envole d'un bel élan. Dans tous les genres, il est à Taise. C'est un virtuose qui se joue des difficultés de rimes — nous en avons cité quelques unes bien jolies, — et qui a le sens du rythme qui convient. Nulle coupe de vers qui ne lui soit familière, et c'est en cela que son talent dépasse de beaucoup le talent un peu gauche de Crémazie. Il sait que les mots ont une valeur indépendante de leur signification, et il parvient souvent à de fort heureuses sonorités. Parfois, il se permet certaines licences ; il ne redoute pas l'hiatus, et viole une des règles les plus absurdes de la métrique française, puisque l'hiatus « pour l'œil » est défendu, quelle que soit son harmonie, et que Boileau put écrire :
Gardez qu'une vo}-elle à courir trop hâtée Ne soit d'une voye en son cheminlle heurtée.
{i) Feuilles volantes, p. 185. La poupée.
Les commentateurs s'extasient sur ces vers; ils démontrent simplement l'inutilité du conseil qu'ils renferment. Sachons donc gré à M. Fléchette de ses hardiesses en pensant avec quelle circonspection ses émules risquent les tentatives originales. Un Français delà-bas peut si facilement être accusé, quand il hasarde une licence, « de ne pas l'avoir fait exprès »! Nous trouvons, par exemple, dans les éditions de Crémazie antérieures a celle de iSSi. des négligences que M. Fréchette voulut bien, croyonsnous , corriger pour l'édition de l'Institut Canadien .
Il ne faut donc pas s'étonner de trouver dans M. Fréchette des rimes purement pour l'oreille; et s'il agit ainsi, encore une fois, c'est de propos délibéré, en artiste sur de sa valeur et qui domine sa matière loin d'être dominé par elle.
M. Fréchette est donc un fécond poète, très versé dans la connaissance de notre littérature, ce dont il faut lui savoir un gré infini : un artiste habile, qui neredoute ni le néologisme, ni la fantaisie, s'il doit en tirer un effet. Mais tout cela ne suffisait point à expliquer sa vogue, vogue méritée, répétons-le.
Malgré quelques voix discordantes, on le tient là-bas pour le poète national, et il l'est. Il l'est, parce qu'il s'émeut , et parce que son émotion se communique; il l'est, parce que jamais encore le Canada n'avait trouvé héraut au verbe plus sonore, au vocabulaire plus riche, au talent plus varié. Il l'est, parce que dans ses chants résonne un écho des siècles de vaillance, et parce qu'il a su
évoquer, avec cet admirable instrument qu'est le vers romantique, des spectacles nouveaux pour nous. Il Test enfin pi'.rce qu'il écrit avec joie, et non pas en stérile arrangeur de mots et de syllabes, parce qu'il subit le premier l'effet de ce qu'il vient d'écrire, et qu'il vous entraine. Lisez du Fréchette : vous pourrez discuter, critiquer, peser la valeur des termes; écoutez- en lire — surtout par le poète lui-même — et vous oublierez tout, parce que sur son berceau, une fée a posé ces dons précieux, la chaleur et la vie.
M. Fréchette estaussi un prosateur, et un prosateur coloré. Ses contes renferment souvent d'amusantes inventions, touchantes même quelquefois dans leur etrangeté, comme celle de cet homme qui, après de longs séjours aux solitudes boréales, demi-mort de faim et de froid, est profondément ému par la vue d'un poteau télégraphique, et l'embrasse ainsi qu'un frère (1). Ce poteau, c'est la civilisation, c'estle salut. On n'accusera pas de banalité cette conception, qui donne de la vie et de la poésie à un essentiellement inesthétique madrier. Nous trouvons aussi une fantaisie fort curieuse dans ce recueil qui a pour titre : Originaux et détraqués, « douze types québecquois //.
Il v a de tout, dans ce livre, du comique énorme comme une farce populaire, et féroce quelquefois comme le peuple et l'enfance; de simples ridicules,
1 La Xoël au Canada. — Au seuil.
des plaisanteries finaudes de normands ; d'autres qui tirent tout leur sel d'une répétition verbale ou d'un langage amphigourique. Il y a là des escrocs à la Scapin, ou à la Robert Macaire, des demi-fous, qui errent sur les confins de la vie consciente, des déclassés, et peut-être même des habiles, dont la difformité morale laborieusement acquise constitue le gagne pain.
Québec serait, si nous en croyons M. Fréchette, un lieu tel que pas un endroit sous la calotte des cieux ne peut se vanter d'avoir produit un aussi grand nombre d'originaux : « ce marchand qui n'entrait pas dans une église, de peur que la voûte lui tombât sur la tête ; cet avocat, jurisconsulte éminent, inférieur à personne au parquet, et qui, sorti delà, devenait le plus exécrable bohème qui ait jamais traîné ses loques à travers la création.... et ce citoyen riche, sérieux, instruit et distingué, qui resta fiancé plus de soixante ans, sans jamais manquer un soir la petite promenade à deux, pendant que les meubles achetés pour le ménage attendaient la noce au fond d'un grenier. »
Quels types, dont M. Pierre Janet eût pu faire son profit, quand il professait si brillamment au Collège de France son cours sur les « Conditions psychologiques de la volonté » !
Mais M. Fréchette abandonne ces héros, et en choisit douze autres, petites gens dont il nous décrit les manies avec verve — « Puisses-tu, écrit-il à la fin de sa dédicace à son ami James Edgar, ne pas avoir plus de répugnance à feuilleter mon livre que je n'ai eu d'ennui à l'écrire. »
M. LOUIS BONORË KHKCHKTTE 247
L'auteur, en effet, ne s'ennuie pas en écrivant.
Dans son cabinet de travail, situé au quatrième étage, fusent tout à coup des éclats de gaîté. C'est le poète qui invente une histoire, qui note un travers de ses contemporains. Et nul ne songerait, en voyant cette enveloppe mortelle un peu grasse, secouée par un bon rire, — le rire qui éclate quand on rit pour soi tout seul, et non pour faire plaisir à un ami qui vient de narrer quelque aventure — qu'il a devant les yeux le grave et patriotique auteur de la nde d'un peuple. Le plus fort, c'est que cette gaité est contagieuse, et que nous rions avec M. Fréchette.
Je sais peu de scènes aussi drôles que celle où Burns exécute avec un talent digne d'éloges des ■variations imprévues sur ce thème : « Oublier son porte-monnaie, et se faire prêter par de bonnes âmes des sommes variant entre trente sous et cinquante trancs. pour paver de problématiques voitures. »
Burns a du génie, comme Dave, comme Crispin, comme y\ascaT\\\e, fourbu m imperator.
Burns tombe chez M. Fréchette, qui ne l'a jamais vu. et joue la scène de la reconnaissance, telle qu'elle est contenue dans M. de Pourceaugnac. Mais sa documentation est supérieure à celle de Sbrigani. C'est à l'époque où le poète se présente à la députation. Burns prétend connaître un moyen infaillible d'assurer l'élection au prix de vingt piastres, — quinze — dix — cinq — une — puis vingt-cinq cents, pour payer le cocher, et termine par ce cri du cœur : « Pas dix cents seulement? »
Pas dix cents!
Mais il ne revient pas toujours bredouille.
Un jour, on décharge des harengs sur le port. Il avise un commerçant :
" Venez voir ce hareng-là. M. Renaud! Pour la première fois que je vous sers, je veux que vous soyez satisfait! 1 1/2 % meilleur marché qu'à vos concurrents! Je tiens à être l'un de vos fournisseurs. M. Renaud! Ça y est-il?
— Combien de minots?
— Tant.
— A combien?
— A tant.
— Je prends tout, dit le marchand, qui était rond en affaires. Déchargez.
— M. Renaud, vous ne regretterez pas ce marché, fait Burns en tendant la main à l'acheteur. Croyez en quelqu'un qui s'y connait. Si seulement je pouvais payer la traite de ces gaillards là ! Pour faire
travailler le Canayen, il n'y a pas comme un petit coup!
— Eh bien, payez leur un petit coup!
— C'est ce que j'ai coutume de faire, mais j'ai pas le sou ce matin, .M. Renaud! A sec comme un chaland à marée basse. C'est pour cela que je suis si pressé de vendre.
— Combien faut-il pour les mettre sur le ton?
— Dame, ma foi, avec une piastre et demie, on fait bien du chemin, allez!
— Eh bien, va pour une piastre et demie. Tenez, payez leur la traite. »
M. LOUIS HONORÉ I ItICHKTTK 240
Et Burns partit avec l'argent.
M. Renaud attend encore son poisson.
Ce même Burns. lors de la visite de la Capricieuse, profite de la vanité de deux dames pour leur faire croire qu'il est officier de marine, qu'il leur apporte une invitation à dîner de la part du commandant Belvèze, et leur extorquer des piastres sous ce classique prétexte.
Ces tours à la Robert Macaire relèvent un peu de la police correctionnelle. Ils n'en sont pas moins drôles, racontes par M. Fréchette. Bien d'autres scènes d'Originaux et détraqués mériteraient d'attirer et de retenir notre attention. Il en est de vraiment féroces, comme l'histoire de ce pauvre Grelot, que poursuivent les cris des gamins, et qui s'enfuit en zigzaguant, montrant le poing, battant l'air de son gourdin, hurlantde défi ou courbant le dos sous les huées, misérable, épuisé, hors d'haleine, et tombant à la fin sur les genoux; ou encore l'histoire de Ditpil, que l'on rendait à moitié fou en le traitant de Père Dupil, et que les garnements torturaient. Il en est de simplement comiques, comme celle de Chouinard, qui transpose les mots, et leur donne le sens le moins conforme à l'étymologie; comme celle de Cardinal, un huissier du Parlement, qui parle le plus réjouissant jargon du monde, émaillé de termes nobles ou qu'il suppose tels. Car beaucoup des Originaux de M. Fréchette sont drôles de cette drôlerie un peu sommaire , et nous font rire de par une simple anomalie de langage : Cardinal, Chouinard, Lévèque, qui sacrerait en
disant : « Nicole, apportez-moi mes pantoufles et me donnez mon bonnet de nuit; » Dominique, qui prêche comme M. le Curé, Marcel Aubin, qui s'exprime en vers comme un improvisateur de Santa- Lucia; soient cinq originaux sur douze.
Grosperrin, le poète errant, fabricant de complaintes, qui se compare à Victor Hugo, est un type assez répandu, mais toujours intéressant à étudier, quand on le rencontre. M. Fréchette cite quelques fragments des Vrais Misérables, poésie incomparable du philosophe Grosperrin ; c'est un des modèles du genre. On croit entendre le pauvre hère déclamer contre Victor Emmanuel qu'il appelle :
Fameux tyran, suppôt de l'opulence,
et contre Napoléon III :
Quand un Cartouche est protecteur du temple, C'est pour le peuple un bien fatal exemple.
Nous en avons assez dit pour montrer en quoi consiste le comique de M. Fréchette. Il excelle il faire vivre le bonhomme qu'il nous présente, à le caractériser d'un trait énorme, à côté duquel tout disparaît. Il nous montre des personnalités rudimentaires, des âmes à l'état très simplifié, livrées à un monoïdéisme, dirions-nous, si nous ne craignions d'emprunter un de ses plus vilains termes à la psychologie expérimentale.
Ce sont là quelques unes des qualités qu'il faut pour réussir au théâtre. Aussi serions-nous en droit
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de nous étonner que M. Fréchette n'ait pas fait quelques tentatives de ce côté.
Il essaya. Mais il n'a pu créer encore un théâtre canadien, et nous sommes tout naturellement amenés à chercher pourquoi le théâtre n'existe pas vraiment aux bords du Saint-Laurent, et à examiner si l'on peut espérer, dans un avenir plus ou moins proche, qu'une école dramatique se constitue dans la France d'outre-mer.
Le goût des spectacles est inné chez l'homme, et chez le Français il prend un développement parfois géré. Cj n'est pas ici le lieu de rappeler jusqu'à quel point, chez nos dévots aïeux le théâtre fut non point abhorré, mais adoré. Il peut donc paraître au premier abord un peu surprenant qu'un peuple néofrançais n'ait point de théâtre, ou du moins en ait un si rudimentaire qu'il vaut presque mieux n'en rien dire.
Non que les auteurs canadiens manquent de talent, ou du désir d'écrire pour la scène. M. Marchand, ancien premier ministre de la province de Québec (1), récemment enlevé aux lettres, a essayé dans. des pièces aimables, d'acclimater la comédie au Canada. Gérin-Lajoie, dès le collège, écrivit une tragédie qui fit les délices — de Nicolet; on tira une pièce des Anciens Canadiens, de M. de Gaspé, et M. Fréchette a voulu ainsi que plusieurs autres créer un théâtre national.
(1) Voir plus bas l'étude consacrée à M. Marchand.
Disons tout de suite que la texture de son vers devait le servir : ses défauts mêmes seraient à la rampe moins apparents que partout ailleurs. Mais pour faire jouer une pièce, il faut des acteurs professionnels, connaissant l'art de la mise en scène; des amateurs sont insuffisants, et le fragile faisceau de quelques bonnes volontés 'ne supplée pas au manque d'exercice. Crémazie appelait, trop sévèrement, la littérature canadienne une littérature d'amateurs. mais nous pouvons dire que, par les conditions de la vie sociale, le théâtre canadien fut longtemps un théâtre d'amateurs.
Jusqu'à ces dernières années, pendant des semaines, il n'y eut pas, à Montréal, de représentations françaises. Passaient des artistes en tournée : Mounet-Sully, Coquelin, Mme'Sarah Bernhardt. M"* Hading. On les acclamait, on les fêtait, on se retrempait dans notre beau répertoire, ou bien l'on applaudissait les nouveautés d'Europe.
C'était Œdipe , Phèdre, la Tosca, la Dame aux Camélias, ou bien Cyrano et l'Aiglon. Puis venait le calme plat. Parfois, une troupe d'amateurs jouait une pièce française, plus rarement une pièce du cru. Ne semble-t-il pas que ce soit presque l'état de nos provinces, dans la première moitié du XVIIe siècle? Sans doute, les promenades royales de Madame Sarah Bernhardt remplacent le chariot deThespis cher à Scarron, mais à cela près, le théâtre canadien resta longtemps dans la situation où se trouvait la scène française avant Corneille et Molière.
Cela tenait à des causes multiples. Mais nous trompons-nous beaucoup en pensant que des scrupules religieux ne furent pas étrangers à cet état de choses ? En accomplissant son œuvre si grande et si belle, le clergé n'a-t-il pas inculqué à ses ouailk-s ks idées de Bossuet qui s'écriait, d'après la Bible et songeant à notre Molière : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez!// X'v-a-t-il pas là peut-être un peu de cet état d'esprit qui interdit la sépulture chrétienne aux artistes de l'époque classique, à la Champmeslé, à cette exquise Adrienne Lecouvreur, et même à Molière qui reste, malgré mais avec Bossuet, un des maîtres de notre prose classique ?
Pendant les dernières années du XIXe siècle, néanmoins, il semble que, par la force même des choses, le théâtre canadien ait tendu à se constituer peu à peu. malgré les conditions défavorables dont nous parlions tout à l'heure. Le drame historique peut sortir du Montcalm et du Papineau de M. Fréchette, qui excitèrent de si vives espérances, et la comédie des pièces de M. Marchand. Mais si la littérature dramatique veut atteindre là-bas sa majorité, il ne faut pas qu'elle se mette à l'école des Adolphe d'Ennery, des Emile Richebourg, ni même des Elie Berthet. M. Fréchette a tiré de la Bastide Rouge de cet auteur, en l'adaptant au pays, un drame, le Retour de l'Exilé (1880), qui a donné lieu à diverses polémiques dans lesquelles nous n'entrerons pas : il nous suffit de dire que ce n'est point par des emprunts à ce romancier si
fécond (i) que l'on créera au Canada une littérature dramatique originale.
Depuis quatre ans, des signes précurseurs annoncent un réveil. Il s'est fondé à Montréal deux théâtres où Ton joue tous les jours — et même deux fois par jour — dans notre langue des œuvres françaises ou canadiennes: le Théâtre National établi en 1899, les Nouveautés, plus récentes. Nous reprocherons à ces scènes d'emprunter plus souvent leur répertoire à l'Ambigu qu'à la Comédie-Française: tant qu'elles persisteront dans ces errements — que des raisons budgétaires et commerciales rendent peut-être nécessaires — elles ne formeront point le goût public. Les drames tirés de nos feuilletons à un sou, les pauvretés de Xavier de Montépin et de ses disciples, peuvent même faire avorter de généreuses tentatives, car un vin frelaté gâte le palais du dégustateur.
Nous dirons seulement que l'hiver dernier a vu représenter diverses pièces canadiennes bien accueillies. Les Nouveautés ont donné la Veronica de M. Fréchette, et MM. Germain Beaulieu et Louvigny de Montigny ont fait jouer l'un Je vous aime et l'autre Jean sans Nom.
Ces théâtres de langue française se développeront, nous en avons l'espérance. En attendant que la production locale fournisse un contingent considérable, espérons que les pièces de nos vrais maîtres alterne-
(1) Eiie Rerthet a laissé plus de cent volumes. Combien surnagent douze ans après sa mort ?
ront avec les productions du pays. La France compte d'ailleurs assez d'acteurs de talent inemployés pour renforcer ou renouveler les troupes qui existent là-bas; pourquoi, dans l'avenir n'y aurait-il pas à Montréal une scène analogue au Théâtre Michel de Saint-Pétersbourg? Nous assisterions ainsi à un mouvement littéraire nouveau, pour la plus grande gloire de l'art dramatique français.
Et maintenant, porterons-nous un jugement d'ensemble sur M. Fréchette? C'est difficile, à causedela diversité mémedeson œuvre. Nous dirions volontiers qu'il y a deux hommes en lui. D'abord, un poète très noble, quelquefois trop soucieux de ce qui se passe de ce côté de l'Océan, trop fasciné, nous semblet-il. par la grande ombre de Hugo; un clairon sonore de la pensée française et dont les poèmes furent des actions. Car, nous ne saurions trop le répéter, c'est par M. Fréchette que beaucoup de nos compatriotes apprirent l'existence, non du Canada français, ce qui serait les calomnier, mais d'une littérature canadienne-française, et à ce seul titre, M. Fréchette a droit à notre reconnaissance.
Ensuite à côté du poète, il y a l'humoriste, et l'humoriste canadien, l'auteur des Contes, des Détraqués, et cela présente une saveur très spéciale. En outre, Grelot et Dupil, par exemple, sous la légèreté de la forme et la férocité du comique, sont de véritables poèmes d'humble douleur, et des documents de psychologie morbide. Nous avons en France, évidemment, l'équivalent de M. Fréchette comme poète. Mais là où il reste sans contestation possible
un des écrivains les plus curieux de cette époque, c'est quand il cesse de se préoccuper du succès d'Europe, quand l'abandonnent les réminiscences romantiques. Angelo, tyran de Padoue, et la Thisbe, nous semblent si lointains et si morts ! M. Fréchette nous plait, quand il se. montre bonnement et bravement ce qu'il est au fond, une belle et forte nature, capable de noter le ridicule, et de le mettre en saillie d'un trait; capable de s'émouvoir et de nous émouvoir, et de nous dévoiler toute une partie de l'âme canadienne que nous ne connaîtrions pas sans lui.
L'œuvre de M. L. H. Fréchette est encore trop près de nous pour que nous puissions l'apprécier comme le fera l'histoire. A travers le livre, nous voyons trop l'homme, et ce qu'il a de sympathique dans le vrai sens du terme, et d'attirant, pour le juger en toute liberté. Nous n'avons point, d'ailleurs, l'outrecuidance de railler nos aînés, et nous nous inclinons devant toute œuvre de bonne foi, quand elle éveille d'aussi nobles sentiments que les poésies de M . Fléchette. Mais en admettant même que le siècle à venir soit sévère jusqu'à l'injustice pour la Légende d'un peuple et son auteur, il devra néanmoins considérer que les vers de M. Fréchette marquent une date dans l'histoire de la littérature canadienne; car c'est à l'appel de sa lyre que pour la première fois les Français tournèrent de nouveau les yeux vers les rives d'Amérique, où ils furent surpris, émus, puis charmés, de retrouver des frères en qui l'absence n'avait pu déraciner l'amour de la commune patrie.