‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 54 sur 67 · DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIB.MI · texte numérisé non relu

DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIB.MI

ambition et de sa carrière. L'influence de la jeune littérature du vieux pays s'y fait encore trop sentir. Mais certaines pages sont d'un maître.

Si nous avons le droit d'attendre d'autres œuvres plus originales et plus fortes, il nous semble bien que, dès à présent, le roman canadien ne soit plus à naître (1).

Les Ribaud

Ma petite bibliothèque canadienne s'enrichit peu à peu des volumes qui me parviennent. C'est ainsi que j'ai eu le plaisir de lire le premier roman publié, voici deux ans bientôt, par M. Choquette. Nous parlerons donc aujourd'hui des Ribaud, si vous le voulez bien. J'aurais préféré les lire avant Chu Je Paysan, mais il faut prendre les ouvrages dans l'ordre où ils m'arrivent.

(1) Le roman canadien a remporté un succès nouveau : un ouvrage de Madame Laure Conan, V Oublié, vient d'être couronné par l'Académie française. (Novembre 1903.)

(2) La publication de l'article ci-dessus dans le Soleil de Québec, dont nous étions alors le correspondant parisien, amena entre le docteur Choquette et nous une collaboration d'où sortit le drame représenté l'hiver dernier au Théâtre Xational de Montréal, et tiré des Ribaud. Nous prions le lecteur de ne pas rechercher dans les pages qui suivent d'indication sur la part de chacun de nous dans l'œuvre commune.

Les Ribaud sont un de ces drames éternels qui ont inspiré bien des romanciers et des poètes, et qui en inspireront encore, tant qu'il y aura des hommes séparés par les passions nationales ou personnelles, et des jeunes gens qui s'aimeront malgré les obstacles.

Dans Vérone, autrefois, deux familles rivales...

C'est Roméo et Juliette, c'est la Fille Je Roland finissant bien. C'est un peu aussi la situation initiale du Cid, en supposant que Chimène ne demande jamais la tête de Rodrigue et que don Diègue s'acharne à venger son fils qui aurait succombé. Et c'est tout cela dans un cadre neuf pour nous autres Français, en pleine vallée du Richelieu, tandis que le Canada résonne des batteries du tambour, et que les coups de fusils, tirés par les patriotes sur les habits rouges, éclatent dans les bois.

Voici l'histoire en quelques mots.

En 1834, Gabriel Ribaud, fils d'un docteur installé à Chambly, petit-fils d'un général de l'Empire, tué sur le champ de bataille de Waterloo, hait doublement les Anglais, comme Français et comme Canadien. A l'auberge de la Huronne, devant les insultes qu'un officier du fort voisin adresse aux patriotes, Gabriel s'emporte, soufflette l'officier, se bat avec lui, est tué d'un coup de pistolet. Désormais la haine du père s'accroîtra de ce nouveau deuil, et l'on comprend avec quelle douleur il verra, trois ans plus tard, sa fille Madeleine s'éprendre du beau capitaine Smith, commandant le fort de Chambly.

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Les jeunes gens s'aiment d'un amour profond et violent. Quand éclatent les troubles de trente-sept, le devoir oblige le jeune officier à marcher contre les compatriotes de Madeleine, les amis du docteur Ribaud. Madeleine, aftolée, vient trouver celui qu'elle aime, lui demande de ne pas tirer sur les siens, de les épargner. Le capitaine promet, si l'honneur ne doit pas en souffrir, et les deux amoureux échangent le serment des fiançailles.

Que maintenant le docteur Ribaud prenne son fusil, s'embusque sur le passage des troupes anglaises, pour satisfaire sa haine contre les meurtriers de son père et de son fils, qui vont encore lui ravir sa fille vivante; qu'il vise le capitaine qui commande le détachement de Chamblv et l'étende mort; que Madeleine, voyant rentrer la compagnie sans Percival Smith, tombe comme la Fiancée du Timbalier et dépérisse presque jusqu'à mourir; que les remords torturent le père qui a outrepassé les droits de la vengeance, le lecteur s'imagine facilement toutes ces scènes.

Mais Percival n'est pas mort. Le porte-drapeau, son ami Archie Lovell, pour l'aider à tenir la parole donnée avait pris le commandement de la colonne, laissant à son collègue la garde du drapeau. Et c'est Archie Lovell que le docteur Ribaud a tué sur la route de Saint-Charles.

Vaincu par la douleur, par les instances de son vieil ami l'abbé Michaudin, qui est dans le secret du père et de la fille, désireux aussi de sauver son enfant, le patriote unit Madeleine à l'officier si mira-

culeusement conservé, et le roman finit par la réconciliation des deux ennemis et des deux races, symbole de ce qui devait suivre la révolte de 1837 au Canada, quand l'Angleterre revint à une politique plus juste et plus libérale envers ses colonies qui avaient trop longtemps connu les rigueurs du régime militaire ou de la tyrannie civile.

Nous ne répéterons pas ici combien le talent de M. le docteur C hoquette nous est sympathique, et quel intérêt nous prenons à ses études de mœurs. Peut-être regrettons-nous qu'il n'y ait pas dans les Ribaud plus de place donnée à la pure description ; mais nous verrons plus loin que cela tient à la conception même de l'ouvrage. Disons tout de suite que l'on prévoit déjà dans cette oeuvre le futur poète de Claude Paysan, et applaudissons à des pages comme celle-ci, où toute l'histoire du Canada est évoquée en une puissante synthèse.

« Ce Richelieu, dont le docteur Ribaud regarde, pensif, rouler les flots, cette montagne qui se dresse devant lui, élevée en autel au-dessus de la plaine, ces ravins profonds, ces forêts immenses et superbes, n'ont-ils pas été les conseillers — souvent les complices — des actions éclatantes, des traits d'audace, de ces scènes de patriotisme et de dévouement que l'histoire a notées depuis trois siècles, chez les habitants de cette région?

«Tout d'abord, dans la sauvagerie lointaine, ce

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