DOCTEUR CHOQUETTE — LES RIK.-M'D
sont les Hurons, les Algonquins, les Agniers, les Iroquois, qui subissent ce besoin de gloire et de supériorité. Ils s'écorchent, ils se scalpent, ils se torturent, suivant les hasards malheureux de la défaite. Cette rivière, ils l'ont battue de leurs pagaies, sillonnée en tous sens de leurs pirogues. Le jour, la nuit, sous le soleil, sous la lune, dans le calme morne des bois qui bordent les rives, ils ont élevé leurs wigwams, vociféré leurs cris de guerre plus affreux que les hurlements des bêtes fauves.
"... Plus tard, ce sont d'autres scènes. Cette fois c'est la lutte de la civilisation contre la barbarie. Blancs contre sauvages. La lumière contre les ténèbres. C'est à cette époque, sous M. deTracy. qu'on construit les forts de Sorel, de Chambly, de Saint- Jean, sentinelles inébranlables, toujours en éveil, toujours prêtes, qui opposaient leurs lourds bastions aux flèches maintenant inoffensives des sauvages. Mais le tableau change. C'est bientôt canons contre canons. Les roulements des tambours, les éclats des fusillades, les fracas de la mitraille, ont remplacé les cris de guerre des sauvages. Anglais contre Français, et les embuscades ont fait place à la stratégie. Ceux-ci veulent conserver, ceux-là veulent acquérir.
"... Mais auparavant on lutte, on se bat, on s'acharne jusqu'au bout à la victoire qui s'éloigne toujours de plus en plus: et quand le désastre final des plaines d'Abraham eut tout perdu, ces mêmes vaillants lutteurs du Richelieu se raidissent encore contre
le sort et se cramponnent quand même à un espoir impossible... »
Mais sans louer davantage M. le Docteur Choquette, nous nous permettrons de lui présenter quelques objections, non sans crainte, car nous allons parler de questions qui ne nous sont pas familières.
Est-il possible, dans l'armée anglaise, qu'un officier de service cède son commandement à l'un de ses amis, même plus ancien en grade?
N'est-il pas un peu étrange de voir le capitaine Lovell mener au combat la compagnie du capitaine Smith? La bravoure de ce dernier est au-dessus du soupçon: mais le devoir militaire est impérieux, et malgré les horreurs de la guerre civile, malgré les pleurs d'une femme qu'on aime, malgré la triste certitude de briser son bonheur, on n'abdique pas « l'honneur d'être une cible », comme dit Cyrano de Bergerac. Curiace n'hésite pas à combattre Horace, et ne prend pas un remplaçant. La conduite du capitaine Smith nous semble donc contraire à son devoir de soldat; et nous doutons qu'un officier de la Reine ait jamais consenti à cette compromission que repousserait, j'en suis certain, un officier de la République.
Il y a donc là un postulat, que nous concédons difficilement. Mais cette réserve faite, convenons que le roman présente de très piquantes situations et justifie ainsi le manquement initial aux règles de la discipline.
La conduite du docteur Ribaud nécessiterait peut-être quelques explications supplémentaires.
DOCTEIK CHOQEETTE — LES RIBAUD 273
Cette guerre de partisans a sans doute sa noblesse. Les ombres de Papineau, de Viger, de Nelson, le canon de Saint-Denis, de Saint-Charles qui grondent au loin, donnent à sa vengeance personnelle une grandeur épique. Mais cette vendetta corse dans un paysage canadien nous surprend un peu, parce qu'elle n'est pas assez préparée. Sans doute, le docteur a un moment pensé au poison pour se débarrasser de Percival; néanmoins le livre eût peut-être gagné si un chapitre de plus avait été consacré à l'analvse de cette àme passionnée.
Toutes ces critiques sont d'ailleurs de détail ; elles visent seulement l'agencement de l'œuvre et ne diminuent en rien l'intérêt du drame.
Car les Ribaud sont un drame écrit sous la forme du roman. Leur vrai cadre, c'est le théâtre. Et nous touchons ici à la différence essentielle qui les distingue de Claude Paysan. Claude Paysan ne peutêtre conçu sous une autre forme, sauf peut-être celle de poème dans le genre iïHermann et Dorothée. Les descriptions font partie intégrante de l'œuvre. Supprimez-les, le charme s'évapore. Les Ribaud pourraient se passer n'importe où, dans un pays où deux races coexistent, l'une opprimant l'autre, en Alsace, dans l'Italie de 1858, ou la Pologne de 1835.
Le drame, disons-nous, est tout fait. Il ne demande qu'à jaillir du livre; le scénario s'écrit de lui-même.
. Acte Ier. — V auberge de ht I luronne. Scèae de taverne ; la provocation. Pour les nécessités du théâtre, arrivée du docteur pendant le duel qui a lieu séance tenante. Serments de haine renouvelés en présence de Gabriel mourant. L'action est prête à se nouer.
Acte II. — Châ{ Ribaud. Le beau capitaine Smith peut rencontrer Madeleine autre part qu'au bal. On devine leur amour naissant. Pitre, le demi-fou, intervient et hâte le travail qui se passe dans le cœur de Madeleine. Tristesse de François, le vieux serviteur patriote qui découvre la vérité; l'abbé Michaudin pénètre le secret. Grondements sourds et bruits de révolte.
Acte III. — rr tableau. C/i<\ Ribaud. Haine du vieux Ribaud contre Percival Smith. La tentation. L'abbé le calme. Arrivée des patriotes. Les coups de feu éclateront demain.
2' tableau : L'Eglise. Madeleine, se rendant à l'église, rencontre le curé, apprend le secret de la haine qui existe entre son père et les officiers du fort. Elle apprend aussi la bataille prochaine et court chez Percival.
y tableau. Le fort. Une scène pittoresque. Vie des Anglais. Une dame demande le capitaine. Grande scène de passion, de fiançailles et de promesses, (la scène à faire, dirait notre oncle Sare Madeleine se retire ; A rchie Lovell et Percival terminent l'acte. On sent qu'il va se passer entre eux quelque mystérieuse combinaison.