‹ Études de littérature canadienne française. Précédées d'une introduction "La Langue et la littérature françaises au Canada, la famille française et la nation canadienne"Chapitre 66 sur 67 · POST-SCRIPTUM · texte numérisé non relu

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de lui. C'est au moment où l'on meurt qu'on semble le plus vivant, lorsque la tâche accomplie fut grande et belle.

A la fin de 1898, j'eus l'honneur d'être présenté par M . Hector Fabre à M. l'abbé Casgrain. Je désirais demander au critique et à l'historien, de passage à Paris, quelques renseignements pour un travail commencé. M. l'abbé Casgrain me reçut avec cette simplicité cordiale qui gardait néanmoins les formes exquises de l'ancienne politesse.

La tète avait une intensité de vie extraordinaire, malgré le regard qui depuis si longtemps regardait sans voir. D'autres yeux faisaient pour lui les recherches dans les bibliothèques et les archives, et nous savons quels dévouements affectueux il suscita là-bas comme ici.

M. l'abbé Casgrain ne rebuta pas l'étudiant qui venait à lui, voulut bien utiliser cette bonne volonté qui s'offrait, la diriger et l'instruire, et une intimité réelle s'établit entre nous, malgré la différence des âges et des situations. Tantôt, dans sa chambre, austère comme une cellule, tantôt dans le hall de l'hôtel Saint-James, après un déjeuner avec M. Salone, le secrétaire général adjoint de V Alliance nçaisc, ou avec M. Léon de Tinseau; tantôt dans des promenades à nous deux aux Tuileries ou aux Champs-Elvsées, M. l'abbé Casgrain racontait l'histoire des lettres et de la patrie canadiennes.

C'était pendant ce mois de février si troublé où Félix Faure disparut. Le jour de l'élection présidentielle, alors qu'une agitation factice essayait

d'entraîner Paris sans y re'ussir, M. l'abbé Casgrain, sur la terrasse des Tuileries, rappelait la fondation des Soirées Canadiennes et du Foyer Canadien, avec cet inimitable accent de terroir qui manque aux de'racine's que nous sommes.

Les camelots débouchant de la rue de Rivoli et de la rue Royale criaient les titres de leurs feuilles où s'étalaient d'énormes manchettes avec les nouvelles de Versailles. Tandis que se jouait peut-être le sort de la République, M. l'abbé Casgrain narrait les luttes soutenues en Acadie, au pays d'Evangéline, pour maintenir la langue française contre les tentatives du clergé irlandais; il faisait revivre l'âpre labeur de Garneau, la belle loyauté de Gérin-Lajoie, et l'abbé Ferland, et Taché, et la figure mélancolique de Crémazie, errant peut-être, un soir de bombardement ou d'émeute, à l'endroit même où nous passions. Entraîné par son récit, le vieillard parlait alors haut, avec de grands gestes. Si quelque gardien avait écouté, pensant que ces deux promeneurs discutaient les chances de M. Loubetou de M. Méline, il aurait entendu avec surprises des phrases dans le genre de celle-ci.

« Buies avait renoncé à toute liqueur pour devenir un abstinent. — Eh! Buies! vous ne buvez plus? — Buies m'a répondu en riant : J'ai essayé de me conserver dans l'alcool, et ça ne m'a pas réussi. »

Le savant prêtre éclatait alors de rire, de ce rire jeune qui sonnait joyeusement, cependant que les camelots se hâtaient le long des grilles, avec des

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brassées de journaux encore humides : « La Patrie, les Droits de l'homme!... Résultat complet de l'élection présidentielle!... »

11 me fut également donné de voir M. l'abbé Casgrain dans un milieu où il laisse un grand vide. J'ai eu la faveur de goûter, grâce à lui, une hospitalité charmante dont je garde le reconnaissant souvenir. M'"" deV... et sa sœur M"c de T... ne m'en voudront pas si je rappelle de quelles attentions filiales elles entouraient notre vénérable ami. comme elles l'aidaient dans ses recherches et dans ses travaux. Je tairai seulement le bien qu'elles font. C'est là, dans ce salon d'autrefois, aux fenêtres duquel montait la rumeur de la rue de Rivoli, que les premières de ces études affrontèrent un jugement public. C'est là que M. l'abbé Casgrain travaillait et se reposait, et trouvait loin de la vie d'hôtel, si pénible quand elle se prolonge, la grâce toujours prête d'un quotidien accueil.

Hœc prius fuere. Mlle de T... reconduisit à Québec le voyageur aveugle. Du Canada, il n'oubliait point ses amis parisiens, s'intéressait à l'œuvre entreprise sous son inspiration, signalait à l'auteur de ces lignes les critiques et les encouragements qui accueillaient ses premiers articles publiés là-bas. Parmi les lettres qu'il écrivit à cette occasion plusieurs présentent un assez grand intérêt littéraire pour être imprimées quelque jour. Toute cette correspondance témoigne surtout du libre esprit qiu animait M. l'abbé Casgrain, car jamais aucune diver-

ISo LA LITTÉRATURE CANADIENNE FRANÇAISE

gence d'opinions, aucune différence de croyances ou de principes n'influa sur la cordialité ou la sûreté de son affection.

« Quand vous viendrez me voir à Québec, disaitil parfois. — Quand vous viendrez à Paris,// disaisje. Il n'est pas revenu. Celui par lequel j'ai pu atteindre les ancêtres de la littérature canadienne, et voir en Philippe Aubert de Gaspé ou en Octave Crémazie des créatures vivantes, est allé les rejoindre dans le grand repos. Il ne devait plus arpenter cette perspective unique, depuis si longtemps effacée à ses yeux, qui fut le théâtre de nos longues causeries, et quand j'irai a Québec, je ne pourrai que m'incliner sur la tombe de celui qui fut pour moi un maître — et un ami.

Février 'içaj.

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