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La Critique scientifique, dans Questions de critique

M. F. BKUNETIERE.

saires pour atteindre le but qu’ils se proposaient, et rélimination des défauts qui les auraient éloignés de ce but. Il avait ensuite constaté, par la comparaison avec les époques précédentes, que chacun de ces genres n’avait atteint cette forme parfaite que grâce à une lente élaboration et, par la comparaison avec les époques suivantes, que la période de perfection pour chaque genre avait été suivie d’une période de décadence, après laquelle, des débris du genre peu à peu détruit et comme dissous, un nouveau genre était sorti, destiné lui-même aux mêmes phases de formation, de perfection et de décadence, suivies d’une mort d’où renaissait la vie. Qu’était-ce que tout cela, sinon une évolution et, par là, l’esprit humain procédait-il d'autre sorte que la nature elle-même dans la formation et la succession des espèces? Si l’on joint à la puissance intime de développement et de vie, qui donne naissance aux genres, celle du milieu^ poussée à l’extrême par M. Taine et celle de V individu^ c’est-à-dire du génie ou du talent personnel, dont toutes les sortes de critique ont dû tenir compte et qui doit encore être mise au premier rang, comme dominant et se subordonnant toutes les autres, on aura tous les éléments de la nouvelle doctrine ^ Entre autres mérites, cette doctrine avait celui de continuer les diverses méthodes de critique qui l’avaient précédée; bien plus, elle les absorbait en les utilisant. Après Villemain, elle continuait l’usage de la biographie et l’étude comparée des littératures

1. On trouvera l’exposition de cette doctrine dans le premier chapitre du tome I de l’Évolution des genres.

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étrangères; après Sainte-Beuve, l’établissement de riiistoire naturelle des esprits; après M. Taine, la détermination de la race et du moment; après Nisard, l’exercice du goût personnel. Mais on voit, dès maintenant, quelle originalité la fusion de ces diverses méthodes empruntait à l’idée mère qui la dominait, quelle erreur par suite il y aurait à voir dans M. Brunetière le disciple d’aucun de ceux qui l’ont précédé. Si même on pouvait éliminer cette idée mère, l’usage que fait M. Brunetière des méthodes consacrées par ses devanciers serait déjà une originalité. Il a la connaissance exacte, profonde, personnelle de la biographie ; il rectilie, dans l’occasion, avec une rare sûreté d’information, une indépendance complète, un flair singulier, les erreurs qu’il rencontre sur son passage; mais il ne fait jamais de la biographie pour le plaisir, c’est-à-dire pour provoquer de la sorte un genre d’intérêt qu’il trouve inférieur; il ne tombe jamais dans la minutie et le commérage; la biographie n’est pour lui qu’un moyen, jamais un but. Il connaît les phases de chaque état social, les étapes de chaque civilisation, la formation de chaque race et ses générations successives, mais il ne sacrifie pas l’individu au moment ou au milieu; il ne le réduit pas au rôle de facteur dans un total ; il rend à la puissance personnelle tout ce qui lui appartient dans un ordre de choses où elle est plus forte que partout ailleurs. Il constate les influences étrangères et leur rapporte exactement tout ce qui en resuite, mais il ne perd pas de vue que le principal intérêt de cette étude consiste dans la connaissance plus exacte qu’elle donne de l’originalité nationale, et c’est à

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déterminer celle-ci qu’il fait toujours servir la comparaison. Mais, surtout, il n’y a pas d’erreur plus complète que de voir en lui le disciple de Nisard, c’est-àdire de tous les critiques le plus différent de lui-même ; car Nisard fait de la critique a priori^ déduit ses jugements d'un syllogisme et ne s’inquiète ni de science, ni d’histoire, ni de comparaison, ni d’autre chose que de son goût personnel, qui, du reste, était d une rare justesse et servi par un grand talent d’écrivain.

La critique ainsi entendue, non seulement M. Brunetière la considérait comme très efficace sur la direction de la littérature, mais il entendait bien 1 élever à la hauteur de tous les autres genres, de tous les sujets qu elle traitait. A ce point de vue, il écrivait récemment : « La critique n’est pas un commerce d éloges ou un assaut d’épigrammes, ni peut-être un moyen de satisfaire, en les exprimant, nos goûts ou noire humeur individuelle, mais un efï'ort commun et, si je puis ainsi parler, une collaboration des critiques avec les auteurs pour la certitude et pour la vérité ». Il disait avec quelque fierté à des romanciers trop dédaigneux de la critique : « Personne heureusement n'ignore que, depuis une cinquantaine d années, la critique n’a pas étendu moins loin que le roman lui-même ses conquêtes, son domaine, sa juiidiction — Par des chemins différents, le roman et la critique, depuis Sainte-Beuve et depuis Balzac, ont tendu constamment au même but, qui est ce que

1. le Roman français au ZF/P siècle, dans les Études critiques sur l'histoire de la littératirre française, 4° série, 1891.

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Balzac appelait l’histoire naturelle des cœurs, et Sainte-Beuve IMiistoire naturelle des esprits. » 11 montrait la critique « étendant son domaine et l’accroissant, pour ainsi parler, de la substance et du fond des œuvres dont elle n’avait pendant longtemps examiné et jugé que la forme ». Enfin, il prétendait l’exercer « en se faisant une loi de ne jamais toucher aux personnes, de les distinguer ou de les séparer de leur œuvre, et de ne discuter que les idées ou le talent; en parlant de ses contemporains comme on aurait pu faire des Latins ou des Grecs, avec la même liberté, mais avec le même détachement de soi; en essayant de se placer au point de vue de l’histoire, et de se dégager de son propre goût, sinon pour entrer dans les raisons du goût des autres, mais pour maintenir les droits de la tradition, qui sont ceux de l’esprit français lui-même, et, en un certain sens, de la patrie; en ne négligeant aucun moyen d’accroître l’étendue de ses informations, d’en réparer laborieusement l’insuffisance ou la pauvreté; en évo- Inant pour ainsi dire avec les auteurs eux-mêmes, et s’efforçant de tidompher du mauvais amour-propre qui nous fait mettre quelquefois l’accord de nos doctrines au-dessus de la sincérité de notre impression ; en se défendant de juger en son nom, et en réduisant au plus petit nombre possible les principes du jugement esthétique ou moral L »

C’est là un beau programme, et je n’ai pas besoin de faire remarquer que la dernière partie est aussi

d. Critique et roman et Sur la littérature, clans les Essais sur la littérature contemporaine, 1892,

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l’indication d’un caractère. Je n'y verrais guère à contester c[ue l’action directrice de la critique dont je voudrais être aussi convaincu que M. Brunetière. Mais ce n’est pas le moment de discuter cette grosse question.

Pour expliquer son programme, M. Brunetière avait son talent d’écrivain et d’orateur. Il a été longtemps admis, même par ceux qui tiennent M. Brunetière pour un maître, qu’il écrivait, sinon mal, au moins d’une façon très particulière et peu agréable; c’était un lieu commun que développaient avec comjDlaisance ceux mêmes qui ne le lisaient pas. On lui reprochait d’être dur et tendu, de faire des phrases trop longues, d’employer trop de qui et de c/î<e, surtout de reproduire, par un effort d’archaïsme, la phrase périodique du xvir siècle. Bien qu’elle soit repiâse encore par ceux cjui répugnent surtout aux idées de M. Brunetière, il me semble que cette appréciation perd du terrain. Pour ma part, je la trouve fort injuste en son ensemble et je suis persuadé que le moment approche où ses adversaires eux-mêmes devront y renoncer.

Je viens de relire les premiers articles de M. Brunetière et j’y vois que Fauteur, dont la pensée, déjà nette et juste, cherchait encore son originalité, écrivait alors comme tout le monde, avec cette élégance coui’ante qui classe un débutant en bonne place, mais n’élève pas un écrivain au-dessus du commun.

Pas de périodes trop longues, pas de phrases chargées d incidentes, peu de qui et de que. A mesure que 1 écrivain prend conscience de lui-même et dégage la force quïl porte en lui, son style brise le moule ordinaire et forge peu à peu celui qui convient à une pensée de plus en plus vigoureuse. C’est une nature de logicien qui se dégage; elle cherche donc le style dont elle a besoin. Ce style, elle l’a créé graduellement, par un progrès qui est en rapport exact avec le développement de la pensée; leur marche, à tous deux, est parallèle et ils atteignent le but en même temps. Quiconque aura fait une étude attentive de notre écrivain reconnaîtra que forme et fond sont inséparables chez lui, qu’une pensée de M. Brunetière étant connue, il est impossible de lui supposer une autre expression sans l’affaiblir ou la dénaturer; en un mot, que M. Brunetière ne peut ni ne doit écrire autrement qu il n écrit. C est un logicien, disais-je. Le propre de la logique est de donner à toute pensée la forme d’un argument et à tout développement celle dune démonstration. Or les arguments ne se juxtaposent pas; ils doivent être liés entre eux; d’où la nécessité d une phrase plus longue et plus ample, qui ne craindra pas ces qui et ces que, dont notre langue s est déshabituée au fur et à mesure que notre littérature devenait polémique, de dogmatique qu’elle était, et, de polémique, expressive de sentiments plutôt que d’idées. M. Brunetière s’est donc fait le style qu il fallait à son tempérament de logicien. Quant à voir en lui un imitateur volontaire de la langue périodique du xvii° siècle, c’est une erreur complète. Outre qu il y a dans tout pastiche quelque

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chose de puéril qui ne saurait convenir à un esprit de cette trempe, un pur exercice de rhétorique est incompatible avec le labeur acharné que poursuit M. Brunetière.

Cette façon d’écrire choquait nos habitudes; elle a donc commencé par déplaire. Était-ce la faute de l’écrivain? Il pourrait répondre que c’était aussi celle de ses lecteurs, dont le plus grand nombre ne lisait guère ses prétendus modèles et faisait le rapprochement de confiance, d’après le vague souvenir d’une éducation lointaine. Il convient d’ajouter que la pensée de M. Brunetière est parfois tendue parce qu’elle est vigoureuse et que l’on y sent un effort d’autant plus accusé qu’il est plus puissant. En ce cas, son style s’en ressent. Ce défaut est la .rançon de ses qualités, mais il va s’atténuant de plus en plus; à mesure que M. Brunetière est plus maître de sa forte logique, il la manie avec plus d’aisance, il a le souffle aussi puissant et plus aisé, il écrit avec la même rigueur d’enchaînement et une suite plus facile. An. demeurant, c[ue l’on prenne au hasard une de ses phrases, ou plutôt que l’on choisisse une des plus pleines, une de celles qui ont demandé un effort d’attention pour être comprise, qu’on la décompose et que l’on examine en détail chacune de ses parties : on sera forcé de reconnaître la justesse et la force des termes, leur emploi toujours expressif, souvent original, l’absence de toute banalité et du tout à peu près, la couleur sobre et nette de l’expression. Celui qui écrit de la sorte est un maître écrivain. On pourra, sans diminuer sa valeur, lui reprocher de sourire rarement et d’avoir la main dure ; mais il vient de dire lui-même

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comment il a toujours distingué Fauteur de l’homme, et n’est-ce pas le droit du critique de ressentir quelque mauvaise humeur contre le livre médiocre dont il va parler? On n’aime vraiment les belles choses et on ne les loue bien qu’à la condition de nourrir une franche antipathie contre les mauvaises et de l’expiûmer.

Il est rare qu’un logicien ne soit pas orateur, lorsqu’il met la logique au service de convictions auxquelles il tient et qu’il voudrait imposer. Son style acquiert par elles ce mouvement et cette chaleur qui sont une grande partie de l’éloquence, et la logique lui donne cette suite qui saisit l’auditeur ou le lecteur d’une prise énergique et ne le quitte qu’ébranlé et inquiété, le plus souvent convaincu. Le métier d’écrivain absorbait assez M . Brunetière pour qu’il ait assez longtemps attendu avant de s’éprouver comme orateur. Il débuta en 1883, à la Sorbonne, dans les conférences données par V Association scientifique de France^ et au cercle Saint-Simon. Ces débuts furent décisifs. Il avait d’abord le don essentiel : la pleine possession de la parole, l’abondance et la précision des mots. Il avait aussi un autre don capital qui seul procure les impressions durables, l’autorité; puis la force de conviction, qui domine, et la probité, qui s’empare de l’auditeur en le rassurant. M. Brunetière put bientôt profiter de ce puissant moyen d’action et le faire servir à ce qui lui tient le plus à cœur, répandre ses idées et, par elles, former des élèves. Nommé maître de conférences à l’École normale supérieure, il y trouvait un auditoire admirablement préparé ; s’il parvenait à dominer cet auditoire, quelle force d’expansion il assurait à sa doctrine et à

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son amour des lettres ! Chacun de ceux qui le composaient devait être professeur, c’est-à-dire faire entrer les idées de son maître dans l’enseignement national. Mais il n’y a pas de public plus difficile que ce public d’élite. Souvent il n’oppose qu’une indifférence dédaigneuse ou dénigrante à des maîtres qui mériteraient mieux ; celui qui réussit devant lui réussira partout. Dès sa première conférence, M. Brunetière l’avait conquis, et l’École, qui aime à retrouver d’anciens élèves dans ses maîtres, s’estimaît heureuse de recevoir celui-ci, qui ne lui avait jamais appartenu.

Très apprécié d’une élite et de plus en plus lu, M. Brunetière n’était pas encore connu du grand public comme il méritait et désirait de l’être. Son éloignement de toute coterie, son manque absolu de complaisance pour les engouements de la mode^ la vigueur avec laquelle il caractérisait les œuvres qui lui semblaient mauvaises, les vérités qu’il disait à tout le monde, un certain nombre d’exécutions, dont la critique avait perdu l’habitude, tout cela lui avait fait beaucoup d’ennemis et de toute sorte. La petite presse le poursuivait de plaisanteries niaises; ses confrères l’appréciaient à sa valeur, mais avec peu de sympathie; quant à ses justiciables de tout ordre, ils lui en voulaient beaucoup de remplacer les réclames complaisantes par des discussions sérieuses, dans lesquelles, à la hauteur de tous les sujets, et sans autre souci que celui de la vérité, il mettait chacun à son rang et exigeait la justification de ce que l’on prétendait faire. Il avait déjà pris part aux conférences de l’Odéon et avec grand succès; tel des sujets traités par lui, comme la philosophie de Molière,

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avait même provoqué plus que de l'intérêt. Mais ce n’étaient là que des apparitions; il lui fallait le contact prolongé avec le public dans une suite d études qui lui permît de se montrer au complet et de donner toute sa mesure. Il ne pouvait guère exécuter ce projet qu’à propos du théâtre et sur un théâtre; à la Sorbonne ou au boulevard des Capucines, si nombreux qu’eût été son auditoire, il eût été trop restreint ou trop particulier pour le but qu’il se proposait; seule, en France, la littérature dramatique a le privilège d’exciter un intérêt universel et de fixer l’attention des plus distraits . C’est donc à elle que M. Brunetière demanda le thème qu’il voulait traiter; d'accord avec M. Porel, il établit le programme qvie l’on a vu plus haut et qu’il a exécuté du mois de novembre au mois de mars dernier.

il est admis que, si une leçon doit être sérieuse et approfondie, une conférence ne peut prendre que la fleur des sujets et ne viser qu’à l’agrément. Tel n’était pas le but de M. Brunetière. Il ne voulait pas ennuyer son public, mais il prétendait l’instruire et, surtout, tirer de son sujet tout ce qu’il lui semblait contenir. Dès le premier jour, on pouvait voir que le cadre ordinaire de la conférence théâtrale ne lui convenait pas et qu’il l’avait rejeté. Pas de biographie, pas d’histoire des pièces, pas d’anecdotes amusantes, mais l'application particulière d'une théorie générale aux chefsd’œuvre du théâtre et la démonstration de quelques idées essentielles. Cependant, il ne jugea pas néces=

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saire d’exposer immédiatement sa théorie de l’évolution des genres, sans doute pour ne pas effrayer le public par un appareil scientifiqri^e. 11 se contenta d’annoncer qu’il allait rechercher, à travers l’histoire du théâtre français, s’il n’existait pas un petit nombre de lois dont l’observation se retrouverait dans les (Euvres les plus dissemblables, « des lois qui seraient aussi nécessairement contenues ou impliquées, pour mieux dire, dans la définition de l’œuvre dramatique, dans sa notion, que les lois de la physiologie générale sont développées ou posées dans le fait de l’existence de tout être vivant ». Ces lois, il se proposait « non pas du tout de les déduire a priori d’aucun principe philosophique ou d’aucune idée préconçue de l’art du théâtre, mais de les induire de l’expérience et de l’histoire ». Toutefois, si dès ce moment M. Brunetière ne jugeait pas opportun de présenter sa tentative au public comme l’application d’une idée préconçue, il savait bien où il voulait le conduire et quelles conclusions il avait à lui proposer. Eu effet, ces quinze conférences furent l’application de la théorie de l’évolution à l’histoire de la littérature dramatique et la préparation des conclusions qui terminèrent la dernière. Conclusions très nettes, qui montraient le théâtre « divers, mobile et changeant » , comme la vie elle-même, mais guidé et réglé par le principe du développement continu ; « Tout évolue, rien ne demeure; les espèces littéraires se transforment, tantôt en mieux, et tantôt en pis; mais rien non plus ne meurt ni, par conséquent, ne se crée ».

Je ne résumerai pas, d’après M. Brunetière, cette évolution du théâtre de Corneille à Scribe; il l'a si

exactement présentée dans quelques pages finales qu’il me serait impossible de la reproduire sans le copier. Il me suffira de dire que, s’il n’avait pas convaincu tous ses auditeurs — et je crois bien qu’il en avait gagné beaucoup à ses idées, — d les avait tous captivés et instruits. Chacune de ces conférences, très solidement préparées, mais improvisées dans toute la force du terme, était comme une gageure que l’auteur gagnait, sans effort apparent, mais dont l’ensemble suppose une force de travail étonnante. Pas une seule où l’orateur soit resté au-dessous de lui-même ou de son sujet, pas une défaillance dans ces quinze tentatives. L’ensemble est donc d une valeur partout égale, comme il est hors de pair; je signalerai, cependant, comme supérieures, celles qui traitent de Rodogune, d’Andromaque, de Phèdre, de Zaïre, de Scribe et de Musset. Çà et là des morceaux d’artiste, où il semble que, peu soucieux cependant de virtuosité, mais comme porté par un sujet qui répondait à ses plus intimes préférences, 1 auteur se soit complu à en faire sortir tout ce que ce sujet contenait de force, d’éclat et de couleur : ainsi le portrait de Racine et de son temps, à propos d'Andromaque.

Ce qu’il y avait de plus remarquable peut-être dans ce succès continu, c’est que l’orateur avait intéressé le public avec des idées pures, sans autre attrait qu’elles-mêmes, sans autre parure que la force logique dont il les revêtait, surtout sans aucun changement à ses habitudes de style ordinaires. Et quel public! Un public de théâtre, c’est-à-dire moyen de goûts, de culture et d’intelligence, incapable de faire

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crédit de son attention, de son intérêt et de sa persistance à un orateur qui ne l’aurait pas saisi du premier coup et qui, tout en restant lui-même, ne se serait pas mis à sa portée. Il fallait donc admettre désormais que le critique de la Revue des Deux Mondes n écrivait pas seulement pour une élite , Ces quinze conférences avaient plus fait, non pour la qualité mais pour la quantité de sa réputation, que dix ans d articles mensuels et la publication de dix volumes. Cela n’a pas été sans chagriner bien des gens et soulever quelques sentiments assez \ilains. M. Brimetière a eu contre lui ceùx qui écrivent plus ou moins bien, mais qui parlent mal, ceux qui écrivent et parlent médiocrement et beaucoup de ceux qui, sans écrire ni parler, font tout de même profession de littérature et surtout dë critique. On le lui a témoigné de façons différentes, mais également claires. Tantôt on reprenait contre lui les vieilles critiques dirigées, dès leur institution, contre les conféiences théâtrales et on lui reprochait de transporter la Sorbonne sur la scène de l’Odéon, ce qui sans doute était flatteur, remarquait-il, « mais ce n’était pas pour le flatter qu on le disait, ni non plus pour enseigner au public le chemin de l’Odéon » ; tantôt, en un temps où la réclame mutuelle est de règle et comme de courtoisie nécessaire entre gens de lettres, on se souvenait à propos qu’il ne faisait, lui, de réclame à personne, et on n’en disait rien. Le plus simple et le plus digne eût été de reconnaître bonnement qu il y avait là un grand effort, un grand succès et la consécration d’un grand talent.

M. Brunetière est, à cette heure, en pleine posses-

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sion de sa doctrine et de ses moyens d’action. Il a le temps devant lui pour assurer la fortune de ses idées et leur faire produire tout ce cju’elles peuvent donner pour la force de la critique contemporaine, mais, dès maintenant, il a bâti son monument de façon durable. Il l’étendra et le complétera, mais les grandes lignes sont arrêtées. En terminant son histoire de « l’Évolution de la critique depuis la Renaissance jusqn’à nos jours », il s’arrêtait à M. Taine; lorsque cette histoire sera reprise par un autre que lui, le chapitre suivant portera son nom; sans préjudice, bien entendu, de ceux qui, en même temps que lui, font eux aussi de la critique d’après d’autres méthodes et, cependant, la traitent en maîtres. Car elle est florissante à cette heure, la critique française et le moment de stérilité relative que je constatais au cours de ce travail est bien passé. Parmi les confrères dont qnelques-uns bataillent à côté de lui et quelquefois contre lui, il en est deux ou trois qui, en dépit de toutes les divergences, travaillent à une (euvre commune, celle qu'il caractérisait en des termes que j’analysais plus haut et qui consiste d'abord à empêcher, comme on l’a dit, que « le monde ne soit dévoré par la superstition et la crédulité en tout genre », puis à compléter cette histoire naturelle des esprits commencée par Yillemain, Sainte-Beuve et M. Taine; enfin, à étendre de plus en plus celle des idées, des sentiments et des passions, poursuivie concurremment par l’histoire, le théâtre et le roman.

Pour M. Brunetière, en particulier, c’est une grande injustice de le représenter comme un homme du passé, comme un esprit lucide et froid, qui, exclu

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sivement épris d’un idéal à jamais disparu, vit au milieu d’œuvres mortes et ne partage aucune des passions qui animent ses contemporains. On oublie qu’il a toujours prêté autant d’attention au présent qu’au passé et que rien de ce qui se passe autour de lui ne le laisse indifférent, qu'il s’agisse de poésie, d’art dramatique, d’histoire, et surtout de science sociale, car il se montre très préoccupé dès graves problèmes que soulève le présent, et les examine d’un esprit très courageux et très libre; oui, très libre, car, bien qu’il ne se soit jamais occupé de politique, on l’a traité de réactionnaire ; réactionnaire, l’auteur de l'étude sur la Révohdion de M. Taine! On méconnaît surtout ce que ce talent et ses moyens d'expression, cette dialectique et ce style révèlent de générosité et de passion.

S’il n’est pas l’homme du passé, M. Brunetière est celui de la tradition, c'est-à-dire, comme il le dit luimême, qu’il s’efforce de classer et de grouper, en caractérisant leur origine, leur formation et leur valeur, « ces œuvres qui sont pour nous tous le trésor commun de la race, ces chefs-d’œuvre qui témoignent d’âge en âge aux générations qui viennent de l'antiquité, de la grandeur et de la continuité de la patrie ». Au moment où il s est mis à 1 œuvre, la critique de notre siècle avait tant travaillé et avec tant d’ardeur, elle avait examiné tant d auteurs et d’œuvres et à des points de vue si divers, qu il en résultait beaucoup de confusion au milieu de ses riches résultats. On en savait beaucoup plus sur les hommes et les livres pris en particulier, on les comparait et on les sentait mieux, mais la notion de leui

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enchaînement, de leurs rapports et de leur importance réciproque, celle des époques et des courants d’idées s’était altérée et obscurcie. Il a voulu, lui, dresser l’inventaire de ces richesses et rétablir l’ordre dans cette confusion. Pour cela, il s’est attaqué à la détermination des genres et à leur histoire; il les a définis et classés. Partant duxviP siècle, s’y installant comme dans une place forte et y revenant toujours, mais toujours informé de ce qui précède et de ce qui suit, il l’a considéré comme le centre de l’esprit français, le point où se sont concentrés les foyers de lumière et d’où sont partis les rayons qui ont allumé d’autres foyers. Quant à la méthode qui lui a permis d’entreprendre ce grand travail, il l’a empruntée à l’esprit scientifique, qui est, par excellence, celui de notre siècle; aussi peut-on dire sans paradoxe que, malgré les apparences, entre nos critiques, nul plus que lui n’est de son temps.

Mai 189Î?.

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