L’ENSEIGNEMENT AU THÉÂTRE
CONFÉRENCES DE M. F. BHÜNETIÈRE A l’ODÉON
On peut dire à cette heure que les conférences de M. Ferdinand Brunetière au théâtre de l’Odéon ont été un des événements littéraires de cet hiver. Par l’intérêt qu’elles ont excité, l’attention avec laquelle le public les a suivies, surtout par leur importance propre, elles ont singulièrement dépassé leur objet et leur cadre. D’ordinaire, rien de passager comme une conférence et l’impression qu’elle laisse : le spectateur ne lui demande qu’un peu de distraction et d’instruction, moins de celle-ci que de celle-là; l’auteur, qui les improvise, ne songe guère à les fixer en les écrivant; les critiques, à qui les livres donnent assez à faire, ne veulent pas s’imposer un surcroît de besogne en appréciant des paroles volantes. Cette fois, auteur, public et critiques ont fait exception à la règle commune : l’auteur a revu pour l’impression ses paroles recueillies par la sténographie; le public a prouvé, par son empressement et
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sa persistance, qu’il voyait dans ces matinées plus qu’un divertissement ordinaire; la critique en a disserté sur des tons divers, sérieux ou plaisants, mais avec un étonnement visible et comme un respect involontaire pour la force dont témoignait cette tentative. Tous ont senti qu’il y avait là, dans un genre quelque peu frivole, une forme originale du haut enseignement.
C’est à ce dernier titre surtout que je voudrais apprécier la tentative de M. Brunetière. J’en profiterai pour examiner la place que le talent essentiellement didactique de l’auteur lui donne dans la critique contemporaine; d’autant plus volontiers que ce puissant esprit ne me semble pas avoir rencontré toujours le sérieux ou la sympathie dont il est digne. Au point de sa carrière où il est parvenu, cet examen peut s’exercer sur une œuvre déjà considérable, que le temps complétera sans modifier un ensemble de caractères qui, dès maintenant, sont définitifs.
Voilà plus de vingt ans qu’Hilarion Ballande instituait au théâtre de la Gaîté des matinées classiques précédées de conférences. Depuis assez longtemps déjà la conférence était entrée dans les habitudes parisiennes ou même provinciales, mais il n’était encore venu à l’idée de personne de la transformer en auxiliaire du théâtre. On plaisanta beaucoup l’ingénieux Gascon, et l’idée de faire de l’enseignement,
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chose sérieuse, dans un théâtre, lieu de plaisir, parut dangereuse aux critiques, voire aux chroniqueurs. Unir des choses aussi dissemblables, disaient-ils, c’était les compromettre également; il fallait respecter les impressions du public, les laisser naître spontanément et ne pas les lui imposer d’avance. Ballande, qui avait des lettres, répondait par l’adage latin : Omne tulit 'punctum qui miscuit utile dulci. Il faisait observer aussi que présenter au public une critique instructive avant la représentation n’était guère moins raisonnable, en l’espèce, que de la lui soumettre après; qu’il ne s’agissait pas d’imposer des impressions, mais de les aider à naître; que, pour les pièces du répertoire, déjà si éloignées de nous, il pouvait être fort utile de les éclairer par une sorte de notice historique ; que chacune d’elles soulevait bien des questions, ignorées du public, et dont il saurait gré à des orateurs instruits de lui donner la solution agréable et sans fatigue U Les matinées Ballande avaient lieu le dimanche, et à une époque où les divertissements des après-midi dominicaux ne s’offraient pas en foule, comme aujourd’hui; les voltairiens ajoutaient que ces matinées étaient une ressource pour ceux à qui le chant des vêpres ne suffisait pas. Malgré plaisanteries et critiques, Ballande eut son succès, un moment très vif; M. Francisque Sarcey lui prêtait un appui chaleureux et achevait d’établir, dans ces
1. Les mêmes critiques ont été reprises contre les matinéesconférences, toutes les fois qu’ont été faites des tentatives du même genre; à propos des conférences de l’Odéon, dont il va être parlé, H. de Lapommeraye s’est attaché à réfuter ces critiques dans une préface au premier volume d’un recueil de ces conférences.
matinées, son propre talent de conférencier; il en était de même du regretté H. de Lapommeraye; dés professeurs comme MM. Gidel et Talbot se joignaient à eux, avec leur expérience de l’enseignement. Malheureusement, Ballande opérait trop loin et avec une troupe médiocre, car, malgré quelques étoiles très passagères, il la recrutait au hasard, la payait mal et ne pouvait lui donner aucun ensemble. Les autres théâtres, voyant la faveur avec laquelle étaient accueillis les spectacles de jour, lui en empruntèrent l’idée, en lui laissant les conférences, et diminuèrent notablement son public; après avoir essayé de transporter son institution au Théâtre-Déjazet, qu’il baptisa du nom pompeux de Troisième Théâtre- Français, Ballande dut se résigner à n’être plus qu’un directeur comme les autres L L’échec relatif de son invention était regrettable, elle rendait, en effet, un égal service au théâtre et à l’enseignement. D’abord, on ne jouera jamais assez le répertoire classique. Si l’État maintient, comme dans des musées de l’art théâtral, ces chefs-d’œuvre incomparables, qui ne sont pas seulement des modèles de beauté, mais des leçons d'héroïsme et de grandeur d’âme, ce qu’il fait est à peine assez : la Comédie-Française et l’Odéon ne représentent qu’un petit nombre d’œuvres anciennes , toujours les mêmes; beaucoup de pièces intéressantes, même des grands auteurs, ne paraissent devant le public qu’à titre exceptionnel; un plus grand nombre ne
d. M. Francisque Sarcey raconte l’histoire des matinées Ballande avec beaucoup de verve et de bonne humeur, dans ses Souvenirs d'âge mûr, 1892.
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sont jamais jouées. On ne saurait donc trop encourager les tentatives qui ont pour résultat d’élargir ce répertoire et d’entretenir en sa faveur l’attention du grand public, qui s’en détacherait vite si elle n’était soutenue. Quant à l’enseignement, il est encore plus intéressé dans la question.
C’est un lieu commun de dire qu’une œuvre de théâtre n’est bien comprise et sentie qu’à la représentation, « aux chandelles », que là seulement elle vit de sa vie propre et produit tout son effet. Il s’en faut, cependant, que cette vérité soit acceptée comme évidente et le théâtre regardé, à ce point de vue, comme l’indispensable auxiliaire du lycée. Il reste encore, dans l’esprit des maîtres et des familles, quelque chose des vieilles craintes que la scène inspire à la morale; craintes excessives, mais respectables, et qu’il faut surtout combattre par des démonstrations de fait. Ceux mêmes qui ne partagent pas ces scrupules sont trop portés à croire que le talent du professeur et le travail de l’élève suffisent pour tirer d’une tragédie ou d’une comédie tout ce qu’ils contiennent d’enseignement. Il est pourtant certain que, même médiocrement jouée, une pièce de théâtre en dit beaucoup plus à la scène qu’à la lecture la plus attentive ou avec le commentaire le plus intelligent. Le développement de l’intrigue, la peinture des caractères, la progression de l’intérêt, tout cela ne ressort pleinement que de la représentation, car, pour animer ces vers ou cette prose, il faut la diction, le costume, le décor; il importe que l’œil et l’oreille soient sollicités et satisfaits en même temps que l’esprit; se borner à lire des pièces, c’est se
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priver de tout ce que le théâtre, qui n’est pas seulement un genre littéraire, emprunte aux ressources de l’art.
Persuadé plus que personne de cette vérité, le directeur de l’Odéon, M. Porel, reprenait il y a cinq ans l’idée de Ballande et mettait à son service des ressources plus capables de la faire réussir. Chef d’un théâtre régulier, installé en plein quartier Latin, il pouvait compter sur un public plus étendu et plus fidèle que l’imprésario de rencontre campé beaucoup trop loin des amateurs du répertoire ; surtout, il pouvait offrir à ce public des interprétations plus soignées et plus égales. Comme conférenciers, il avait à sa disposition, outre les maîtres du genre, tout un groupe de jeunes professeurs, aimant le théâtre et libres des craintes qu’il inspire encore à la vieille Université. Il adressa donc au Ministre de l’instruction publique une belle lettre, dans laquelle il exposait, par de bonnes raisons, l’utilité d’une série de matinées classiques précédées de conférences, comprenant « toutes les pièces de Corneille, Racine et Molière, inscrites au plan d’études des lycées, et un choix de pièces typiques de Regnard, Voltaire, Marivaux et Beaumarchais, capables de montrer dans ses traits essentiels le développement de notre génie dramatique pendant les deux derniers siècles ». Il demandait en même temps que le Ministre voulût bien « appuyer ce projet » auprès des proviseurs. Le Ministre approuva, mais en se bornant à déclarer, sous une forme remarquablement administrative et prudente, « qu’il serait heureux de voir cette tentative trouver l’accueil qu’elle méritait auprès de tous ceux qui étaient en mesure de la favoriser ».
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De fait, le ministre ne pouvait guère donner autre chose que cette approbation platonique, fort importante, du reste, en ce qu’elle désarmait par avance l’hostilité possible de quelques chefs d’établissement. Outre qu’il n’était pas possible d’agir directement sur les externes, l’organisation de nos internats ne permettait guère d’envoyer chaque jeudi des divisions de collégiens aux matinées de l’Odéon. Aussi, au bout de quelques mois, le public qui s’était rendu à l’invitation de M. Porel, public nombreux et assidu, n'était-il pas précisément celui sur lequel il avait compté. Il comprenait des collégiens, et en assez grand nombre, mais surtout des spectateurs très variés d’àge, de sexe et de condition : collégiens, étudiants, professeurs, artistes, simples amateurs de théâtre, familles entières. Il eût été souhaitable que les premiers fussent encore plus nombreux, mais, somme toute, l’essentiel était que ces conférences fussent suivies et que, secondaire ou supérieur, leur enseignement eût tout son effet.
Il l’eut aussi complet que possible. Critiques, professeurs et hommes de lettres se sont succédé sur la scène de l’Odéon, avec des succès inégaux, cela va de soi, mais le plus souvent honorables et très rarement négatifs. Peu à peu M. Porel, tenant compte de la composition imprévue de son public, avait élargi et varié son cadre ; outre les chefs-d’œuvre du répertoire, il représentait des pièces moins connues, des tiaductions ou des adaptations de pièces anciennes et étiangères, en donnant, bien entendu, la place d’bonneur à Shakespeare, qu'il aime d’un grand amour. Toutes ces pièces, représentées avec un soin
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méritoire, même lorsqu’une préparation hâtive ne permettait pas des représentations également bonnes, élargissaient singulièrement la connaissance et le goût de l’art dramatique dans le public parisien. Un assez grand nombre d’entre elles n’auraient jamais revu la rampe sans la circonstance qui les faisait sortir des oubliettes du théâtre et leur rendait la vie pour un jour. Quant aux conférences, le plus souvent agréables et nourries, elles faisaient défiler devant un auditoire composite une série de causeurs ou d’orateurs très différents les uns des autres, ce qui était tout agrément et tout profit. H. de Lapommeraye, plein d’idées généreuses, qu’il lançait d’une voix tonnante, plus soucieux de dire de bonnes choses que des choses neuves, facile à l’émotion et la faisant naître, instruit, du reste, et de bon jugement, retrouvait à fOdéon le genre de succès auquel il était habitué. Mais entre ceux qui n’avaient plus à faire leur réputation de conférenciers, M. Francisque Sarcey demeurait le plus original et le plus applaudi. Avec sa bonhomie familière, qui dissimule une grande habileté, son art de ramener les sujets les plus majestueux et les plus antiques aux proportions de la vérité contemporaine, sa gaieté cordiale, ses libertés de langage sauvées par la saine franchise de l’idée, sa mimique exubérante, il démontrait les théories ordinaires de ses feuilletons à des gens qui, presque tous, lus connaissaient bien, mais qui les retrouvaient animées par la parole et vérifiées en détail par la pièce du jour FM. Jules Lemaître vint
1. M. Jules Lemaître a donné, de trois de ces conférences, dans ses Impressions de théâtre, 2®, 3® et 4® séries, des analyses
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appliquer plusieurs fois aux vieux chefs-d’œuvre son irrévérence moderne et son impressionnisme délicat, avec cette part toujours grande de justesse dans le paradoxe et cette forme charmante qui lui ont créé si vite une rare originalité. Les professeurs apportaient à rOdéon leur conscience ordinaire et leur connaissance approfondie des sujets qu'ils traitaient. Si quelques-uns ne saisissaient pas du premier coup la différence qu’il doit y avoir entre une leçon et une conférence, ou, sentant bien l’écueil et désireux de l’éviter, renonçaient trop complètement au sérieux professoral, dont l’habitude est longue à perdre, pour l’aisance dégagée du causeur, qui ne s’acquiert pas du premier coup, ils n en prêtaient pas moins aux conférenciers de profession un concours indispensable en l’espèce; leçons ou causeries, plusieurs de leurs conférences comptèrent parmi les meilleures h
Je ne dirai pas qu’au bout de quatre ans M. Porel avait tiré de ses pièces et de ses orateurs tout ce qu’ils pouvaient donner, mais il était visible que 1 empressement du public commençait à se calmer.
G était inévitable : outre que représentations ou causeries ne pouvaient toujours offrir un égal intérêt, ni les pièces, ni les orateurs, ni le public n’étaient inépuisables et il devenait de plus en plus difficile de les renouveler. Les amis de l’institution n’étaient donc pas sans inquiétude sur son avenir, lorsque, au
qui sont une exacte et piquante appréciation du talent de M. F. Sarcey comme conférencier.
1. Il a été publié un recueil en quatre volumes des Conférences de VOdéon (1889-1892).
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commencement de la saison dernière, le directeur de rOdéon annonça qu’il organisait une série de quinze représentations, embrassant VHhtoire du théâtre français : « Retracer en quelque manière sur preuves et sur pièces l’histoire de l'art dramatique en France, c’est, disait-il, une expérience qui n’avait pas encore été tentée et qui n’aurait peut-être pas, été réalisable si je m’étais adressé à plusieurs conférenciers ; ce travail exigeant avant tout de l’imité, je ne devais le demander qu’à un seul. M. Ferdinand Brunetière s’est chargé de mettre dans ces quinze conférences, en acceptant de les faire, la suite et la continuité d’idées qui doivent, à mon avis, en être le principal attrait. »
Certes, l’entreprise était originale; elle était surtout hasardeuse pour le chef de troupe et pour le conférencier. Comme l’a dit M. Brunetière, il fallait à des comédiens une somme rare « d'assiduité, de dévouement à leur art, de souplesse, de talent, et de complaisance aussi, pour pouvoir, quatre mois durant, représenter six, sept on huit actes nouveaux tous les huit jours » ; il fallait aussi à un orateur beaucou]) de courage et de confiance en lui-même pour apporter « dans la même salle, sur la môme scène, quinze fois de suite, le même visage, le même son de voix, les mêmes intonations, les mêmes gestes », et surtout pour « ramasser en quinze conférences, pas une de plus ni de moins, deux cent cinquante ou bientôt trois cents ans d’histoire; et de riiistoire du théâtre français, l’une des plus chargées qu’il y ait, des plus complexes, des plus riches en anecdotes et des plus fécondes en chefs-d’œuvre. »
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Mais M. Brunetière n’est pas un timide; au point où il se trouvait de sa carrière, il voyait dans cette tentative une étape utile à entreprendre; il se mit à l’œuvre tranquillement et vaillamment.
C’est en 1875 que M. Brunetière avait débuté comme critique, Revue politique et littéraire et à la Revue des Deux Mondes C Sans abandonner la première, où il revenait dans l’occasion, il se cantonna fortement dans la seconde, où il trouvait la faculté de se développer à l'aise et de traiter tous les sujets, anciens ou modernes, avec l’ampleur qu’il jugeait bon d’y mettre. La critique littéraire traversait à ce moment une crise inciuiétante pour son avenir. Sainte- Beuve était mort, Nisard n’écrivait plus, M. Taine devenait exclusivement historien; la littérature n’avait plus guère pour juges cjue les improvisateurs de la presse quotidienne; des écrivains de valeur faisaient de la critique par occasion et d’estimables travailleurs entretenaient la tradition du genre, mais on ne voyait surgir aucun nom, qui annonçât la reprise prochaine d’une maîtrise abandonnée. En quelques années, de 1875 à 1880, M. Brunetière prenait la place vide. Son premier article à la Revue des Deux Mondes^ le Roman réaliste contemporain^ indiquait déjà un programme
1. Son premier article, à la Revue politique et littéraire, est du 13 février {Saint Louis et son temps, d’après M. Wallon) et, à la Revue des Deux Mondes, du l'”’ avril {le Roman réaliste contemporain).
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et une méthode singulièrement neufs. Entre plusieurs études, qui toutes avaient leur importance et leur originalité, deux surtout, l’une sur Voltaire^ l’autre sur V Erudition contemporaine et la littérature française au moyen âge^ révélaient à tout lecteur attentif le rôle qu’allait jouer le nouveau venu et la doctrine qu’il voulait appliquer. Ils laissaient voir qu’après la critique historique de Sainte-Beuve, la critique dogmatique de Nisard, la critique naturaliste de M. Taine, un nouveau genre était en train de se créer.
Très attentif aux théories qui, après avoir renouvelé la science, exerçaient déjà une si grande action sur la philosophie et sur l’histoire, c'est par des articles sur la méthode historique et la philosophie scientifique que M. Brunetière avait débuté, avec une sûreté d’information rare en toute matière et, à ce moment, unique en de tels sujets chez les simples littérateurs h II n’a pas réuni ces articles en volume; cependant, il en est au moins un qui mérite d’être retenu, celui qu’il consacrait à la philosophie de Darwin. Après une exposition lumineuse et la déclaration qu’il n’était pas lui-même transformiste, il concluait que cette doctrine « laisserait sa trace dans l’histoire de la pensée contemporaine, et sa trace profonde ». Il ajoutait : « Comme tant d’autres doctrines qui passèrent aussi dans leur temps pour le dernier mot de la science et le suprême effort de l’es-
1. Voir, dans la Revue politique et littéraire, outre l’article sur saint Louis, cité plus haut, Camille Desmoulins, d’après M. J. Claretie, 6 mars 1875, l’Histoire ancienne des peuples de l’Orient, d’après M. Maspero, 4 septembre 1875, l’Évolution du transformisme, 25 novembre 1875, les Sciences anthropologiques et la psychologie, 7 avril 1877.
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prit, son succès épuisé, quand elle n’aura plus ce charme si puissant du paradoxe et de la nouveauté, quand tombera l'ardeur de la lutte, elle disparaîtra sans doute, laissant après elle deux ou trois idées qui demeureront acquises au patrimoine commun de l’humanité ». Il n’a pas précisément recueilli pour la développer une de ces idées partielles, mais, peu à peu, convaincu de la vérité de la doctrine elle-même en ce qui touche la littérature, il en applicjuait l’idée mère à celle-ci et, en 1890, après quinze ans de labeur et appuyé sur une œuvre critique singulièrement cohérente, il faisait paraître le premier volume d’un ouvrage qui sera probablement son livre capital : l' Évolution des genres dans la littérature . Il y disait : « Après vingt-cinq ou trente ans maintenant écoulés, la doctrine de l’évolution doit avoir eu quelque chose en elle qui justifiait sa fortune. Il est possible cj[u'elle ne soit pas l’expression de la vérité tout entière; et c’est même probable. J’accorde encore que demain, peut-être, elle soit dépossédée de sa popularité d’un moment par une autre doctrine ou une autre hypothèse; — quoique dans le fond je u’en croie rien. Mais, en attendant, puisqu’elle règne, je ne vois pas l’avantage qu’il y aurait à feindre d’en ignorer l’existence ; et, puisque nous savons ce que l’histoire naturelle générale, ce que l’histoire, ce que la philosophie en ont déjà tiré de profit, je voudrais examiner si l’histoire littéraire et la critique ne pourraient pas aussi l’utiliser à leur tour. » Il importe d’ajouter avec M. Brunetière que cette application à la littérature d’une doctrine scienfific[ue ne saurait pour cela donner à la critique les caractères de la
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science. Avant de formuler sa théorie de révolution littéraire^ il avait pris soin de dire : « Quelque effort que l’on y fasse, on ne changera point l'objet des sciences morales, qui est l’homme, avec l’illusion tenace de sa liberté souveraine ; et, conséquemment, on ne fera point que la critique ni l’histoire deviennent jamais « scientifiques ». S’il n’y a de scientifique, au sens rigoureux du mot, que ce qui est conditionné de toutes les manières, dans sa cause, dans son cours et dans ses effets, peut-être, au contraire n’y a-t-il de vraiment humain que ce qui est libre ou qui passe pour l’être. Et c’est pourquoi, au lieu de vouloir rendre « scientifique » au dehors ce qui ne l’est pas au fond, le vrai progrès consisterait sans doute à cesser de prendre pour une science ce qui doit demeurer essentiellement un art h »
Il est facile de voir, en lisant le travail sur Darwin publié en 1876, qu’à cette époque M. Brunetière ne croyait pas encore possible une application de la doctrine de l’évolution à la critique littéraire; c’est lentement, par l’exercice même de cet « art », qu'il a discerné, précisé et enfin formulé sa théorie. La qualité de son goût, c'est-à-dire son aptitude particulière à sentir la beauté littéraire et à raisonner les motifs de son sentiment, avaient depuis longtemps fixé ses préférences dans le xvii® siècle, ou, pour être exact, dans la seconde moitié de ce siècle, entre 1660 et 1700. Il y avait vu des genres distincts, définis par leurs conditions mêmes, c’est-à-dire par leur conformité avec leur objet, la réalisation des qualités néces-