DE LA SOCIÉTÉ PRÉCIEUSE AU XVIP SIÈCLE
BAUDEAU DE SOMAIZE
Il est des écrivains dont tout le monde connaît le nom et dont personne ne lit les œuvres. Le plus souvent médiocres, nuis quelquefois, ils doivent à un ensemble de causes fortuites une réputation à laquelle ils ne seraient jamais arrivés sans elles. Tantôt un critique célèbre les a vertement appréciés au passage, et ils sont venus jusqu’à la postérité avec l’arrêt de leur juge. Ainsi les mauvais poètes latins, dont il ne reste pas un vers, mais qui ont reçu d’Horace l’immortalité du ridicule; ainsi l’abbé Cotin, l’abbé de Pure et quelques autres « victimes » de Boileau. D’autres fois , une bonne fortune, oü l’intention
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n’avait pas plus de part que le talent, leur a fait jouer un rôle dans un épisode considérable de l’histoire littéraire. Ils ont saisi une idée qui flottait dans l’air et l’ont exprimée fort mal, mais ils sont les seuls à s’en être avisés; une scène intéressante se déroulait quelque part, ils s’y sont mêlés en intrus, et voilà l’histoire obligée d’enregistrer leur présence et leur témoignage. Tel est le cas de Scudéry dans la querelle du Cid, tel est celui de Somaize dans l’histoire de la société précieuse au xvn“ siècle. Dès que viennent sous la plume les noms des modèles
Que, d’un coup de son art, Molière a diffamés,
celui de Somaize se présente en même temps; il est de leur groupe ou de leur suite, on ne sait pas au juste à quel titre, mais enfin il en est, et, sauf exceptions assez rares, on n’y regarde pas de plus près et on ne songe pas à lui demander pourquoi.
Le personnage mérite plus d’attention. Ce fut un vilain homme et un pauvre écrivain, mais d’une si complète bassesse à ces deux points de vue, qu’il peut être regardé comme un type. Il incarne, pour son siècle, cette bohème littéraire qui se retrouve en tout temps avec les caractères permanents c[u’elle tient d’elle-même et les traits passagers qu’elle doit à chaque milieu. Ce ne serait peut-être pas un titre suffisant à l’intérêt, mais il nous a conservé nombre de traits curieux sur les mœurs littéraires d’autrefois et, surtout, il nous fournit un témoignage unique sur une période importante dans l’histoire de la société polie. L’intérêt de ce qu’il recueille est toujours dans les choses elles-mêmes, jamais dans la manière dont
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il les présente ; aucun écrivain n’a moins servi son sujet et n’a été mieux servi par lui; mais il parle avec détail de quelques écrivains considérables, dont un illustre, Molière; enfin, il s’est constitué le greffier de la société polie, et son procès-verbal est d’autant plus précieux qu’il est unique.
C’est à ces divers titres que je voudrais l’étudier lui-meme, recueillir ce qu’il nous apprend sur la condition et les mœurs des écrivains au xvii® siècle, et surtout apprécier, avec les éléments qu’il nous fournit, les éléments et le rôle^le la société précieuse aux environs de 1659, au moment des Précieuses ridicules. Rien n’est encore moins exactement connu et divisé que fhistoire de cette société; comme on l’a justement remarqué ^ nous avions une idée assez juste, quoique sommaire, des divers cercles précieux, jusqu à ce que Victor Cousin, pris de passion non seulement pour leurs premiers sujets, mais encore pour leurs moindres représentants et même pour leurs comparses, enthousiaste de Mlle de Scudéry aussi bien que de Mme de Longueville, fût venu tout brouiller et confondre. Son éloquence impérieuse avait donné le change; on commence à reprendre la question pour y remettre un peu d’ordre. L’étude de Somaize peut être d’un grand secours dans cette entreprise nécessaire h
1. Voir la Société précieuse au XVll’' siècle, par M. F. Brunetiëre, dans ses Études critiques sur l'histoire de la littérature française, deuxième série, 1882.
2. On formerait une petite bibliothèque avec les ouvrages consacrés à la société précieuse. Les deux plus connus, toujours intéressants, mais pleins de vues paradoxales, surtout le second, sont les Mémoires pour servir à l’histoire de la société
ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.
En fait de renseignements biographiques , nous n'avons sur le personnage que de courtes et vagues indications. Ni l’année de sa naissance, ni celle de sa mort ne nous sont connues; sorti de 1 obscurité en 1657, il y est rentré en 1661; avant ou après, il n’est question de lui nulle part, et tout ce c[ue nous pouvons savoir de sa carrière littéraire est compris entre ces deux dates. Dans un de ses livres, il se présente comme « un jeune homme ». Tenons-le pour tel et admettons qu’en 1657 il avait de vingt-cinq à trente ans. D’autre part, il ne reste aucun portrait qui nous donne une idée de sa personne physique; à une époque de rare fécondité pour la gravure française, où Bordelon et Go tin, d’Aubignac et Cordemoy s’offraient entaille-douce à leurs contemporains, Somaize n’eut pas de portraitiste. Même obscurité sur le lieu de sa naissance, même ignorance de son origine. On croirait volontiers, à sa façon d’écrire, c[u’il était Gascon, car, s’il n’a pas les qualités littéraires de la
polie en France, par Rœderer, 183o, et la Société française au XVIF siècle d’après le Grand Cyrus, par Victor Cousin, 1858. M. Ch. Livet s’est aussi beaucoup occupé de cette société depuis ses Précieux et Précieuses, 1859, jusqu’à ses Portraits du grand siècle, 1883, et a introduit dans la question, avec des renseignements nouveaux, une théorie aussi contestable que celle de Cousin. Dans le travail cité plus haut et dans plusieurs passages de ses études sur le xviUet le xviiU siècle, Al. F. Brunelière a replacé la question sur son véritable terrain. AI. l’abbé A. Fabre a donné une série de bonnes études partielles sur la société précieuse (1871-1891), groupées autour de Fléchier et de Chapelain.
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race — entrain, verve colorée, finesse, — il en a tous les défauts — contentement de soi-même, besoin d’étalage et de vantardise, manque de goût et de mesure. Mais il est bon de se tenir en garde contre ces suppositions d’origine par analogie avec le caractère : Cyrano de Bergerac était Parisien et Scudéry Normand. Son nom. Bandeau, sieur de Somaize, indique ou la noblesse ou des prétentions à la noblesse; non par la particule, qui, à elle seule, n’a jamais eu de valeur nobiliaire, surtout au xviP siècle mais par le titre qui en réunit les deux parties. Tout porte à croire qu’il s’était attribué ce titre de sa propre autorité, à l’imitation d’un grand nombre de ses contemporains : son langage, ses sentiments, sa manière d’être n’ont rien de noble et supposent un homme de lettres assez gueux.
Baudeau, Somaize, ou Bandeau sieur de Somaize, de ces trois noms, quel que soit le vrai, celui qui les porte révèle donc son existence pour la première fois en 1657. Cette année-là, Boisrobert avait donné au théâtre une Théodore, reine de Hongrie. Peu de temps après paraissaient des « Remarques sur la Théodore, tragi-comédie de l’auteur de Cassandre, dédiées à M. de Boisrobert-Métel, abbé de Châtillon, par le sieur B. de Somaize, imprimées à Paris à ses dépens ». C’était le coup d’essai de notre homme. Dès le début, il nous fait savoir qu’avant de prendre la plume contre Boisrobert, il l’avait fortement attaqué en paroles et que Boisrobert en colère parlait de corriger son critique à coups de bâton. Ce