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procédé était alors très à la mode : le bâton jouait dans les mœurs littéraires un rôle presque aussi actif qu’au théâtre h Les écrivains traités de la sorte en prenaient d’habitude leur parti, les uns dévorant l’injure en silence, les autres la tournant en plaisanterie. Somaize fait comme ces derniers : il se contente d’observer que la crosse et le bâton sont les armes naturelles d’un abbé. Ef comme Boisrobert se vantait d’avoir à sa disposition tout le régiment des gardes, et « de le devoir mettre en campagne contre l’importun observateur », celui-ci répond que « les abbés sont de pauvres lance-tonnerre », et demande à son ennemi s’il se mettra lui-même à la tête du régiment, s’il agira par surprise ou s’il fera un siège en forme, etc. Il rappelle que Boisrobert lui-même a subi le traitement qu’il veut infliger à autrui, et que certain prince a mis en campagne pour le corriger, non pas un régiment ni même des pages, mais de simples palefreniers. Vient ensuite une longue dissertation à la Scudéry, minutieuse et pédante, diffuse et décousue, dans laquelle Horace et Aristote, Jules- César Scaliger et l’abbé d’Aubignac sont cités pour établir que Théodore pèche contre les lois essentielles du poème dramatique. Somaize s’efforce surtout de prouver — et il y réussit — que Boisrobert a effrontément pillé une pièce de Lacaze, représentée en 1639j l'Inceste supposé.

Qu’advint-il de la querelle? Somaize reçut-il ses coups de bâton, ou en fut-il quitte pour la menace?

1. Voir l’amusant petit livre de M. Victor Fournel, Du rôle des coups de bâton dans les relations sociales et, en particulier, dans la littérature, 18S8.

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S’il les reçut, ils ne firent pas grand bruit, car personne n’en a parlé.

Tel nous voyons Somaize dans ce premier ouvrage, tel nous le retrouverons dans tous ceux qu’il doit publier encore. Incapable d’invention personnelle, simple critique sans aucune des qualités du critique, il se contentera de greffer sa littérature sur celle d’autrui ; envieux et haineux, prompt à l’injure, il joindra toujours le dénigrement de l’homme à celui de l’œuvre, ou plutôt l’œuvre ne lui sera qu’un prétexte pour attaquer l’homme. Cette façon d’entendre la critique était générale à cette époque; le XVIII® siècle, et une bonne part du xix®, n’en ont guère connu d’autre; mais, par la manière dont Somaize la pratique, il peut en être regardé comme un modèle.

Cependant, la critique de Théodore passe inaperçue ; après comme avant, Somaize demeure obscur. Sa stérilité d’esprit lui interdisant la littérature d’invention, force lui est d’attendre, pour essayer une seconde tentative, qu’une nouvelle occasion d’attaque lui soit fournie. Cette occasion tarda deux ans. En 1659, Molière débute à Paris par les Précieuses ridicules, on sait avec quel éclat. Leur représentation avait eu lieu le 18 novembre; le 12 janvier suivant, Somaize prenait un privilège pour les Véritables Précieuses, comédie en un acte et en prose, comme celle de Molière; mais, par une omission singulière, cette pièce, dont il devait bientôt après se proclamer l’auteur, ne porte pas son nom ; la dédicace h Louis Habert de Montmort est signée du seul libraire Jean Ribou, et le nom de Somaize ne se trouve ni au bas

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de la préface, ni dans le corps du privilège \ Toutefois, dédicace, préface et pièce sont bien de lui, et Ton ne s’explique guère que cet amateur de scandale ait gardé cette fois Fanonyine. Dans la préface, il reproche à Molière de cacher sous une modestie apparente une insolence elTrontée, d’avoir copié ta Précieuse de l’abbé de Pure, de voler aux Italiens les canevas de leurs pièces, de « tirer toute sa gloire des mémoires de Guillot-Gorgeu, qu’il a achetés de sa. veuve et dont il s’adapte tous les ouvrages ». Nous avons là, avec la première attaque de Somaize contre Molière, la première aussi dont le grand comique ait été l’objet. A la haine que dénotent la violence des termes et l’accumulation des injures, il est impossible d’attribuer une autre cause que la jalousie. Il n’y a rien, en effet, dans la pièce de Molière, qui vise Soiuaize, rien ne donne à supposer que l’auteur des Précieuses ridicules ait pu blesser celui des Véritables Précieuses; il est même probable qu’il ignorait jusqu’à son nom.

Pour ce qui est des accusations, il n’y a pas lieu de les discuter ici ; c’est affaire aux biographes ou aux cri-

1. Les Véritables Précieuses ont été réimprimées par M. Ch, Livet dans le choix des œuvres de Somaize qu’il a publié en 1856 et qui comprend le Grand Dictionnaire des Précieuses ou la Clé du langage des ruelles, le Grand Dictionnaire des Précieuses, historique, politique, etc., les Véritables Précieuses, les Précieuses ridicules nouvellement mises en vers et le Procès des Précieuses. Comme on le verra par l’énumération ou l’analyse des œuvres de Somaize, ce recueil aurait pu comprendre, sans trop s’augmenter, plusieurs autres opuscules aussi intéressants que ceux-là. Il est peu question de Somaize lui-même dans la préface du recueil. Les dictionnaires sont accompagnés d’une « clé historique et anecdotique », rédigée en grande partie d’après les Historiettes de Tallemant des .Réaux.

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tiques de Molière. Tout ce qui nous importe, c'est de savoir ce que vaut en elle-même la pièce de Somaize. Il indique ainsi, dans la préface, le but de ses Véritables Précieuses : « Je leur ai donné ce nom parce qu'elles parlent véritablement le langage qu’on attribue aux précieuses, et que je n’ai pas prétendu par ce titre parler de ces personnes illustres qui sont trop au-dessus de la satire pour faire soupçonner que l’on ait dessein de les y insérer ». Cela n’est pas très clair; Somaize veut dire sans doute que le langage attribué aux précieuses par Molière n’est pas le vrai et que, sous ce rapport, lui, Somaize, offre plus et mieux. Nous verrons tout àl’heure comment il justifie cette prétention; nous pouvons dire, en. attendant, que sa pièce est la platitude même et qu’il n’y a pas l’ombre d’une idée plaisante ou d’un mot d’esprit. Écrite avec la prétention avouée de refaire les Précieuses ridicules^ elle les contrefait maladroitement. Molière avait mis en scène deux valets dont leurs maîtres se servent pour mystifier deux précieuses; Somaize introduit deux bouffons du Pont-Neuf, Gillesle-Niais et Picotin, qui jouent à Artenice et Iscarie le même tour que Mascarille et Jodelet à Catlios et Madelon. Au demeurant, les Véritables Précieuses décalquent la pièce de Molière scène par scène. Quant à la prétention affichée par Somaize de restituer aux précieuses leur véritable langage, voici comment il les fait parler : « Vraiment, ma chère, dit Iscarie à Artenice, je suis en humeur de pousser le dernier rude contre vous. Vous n’avez guère d’exactitude dans vos promesses : le temps a déjà marqué deux pas depuis que je vous attends. Je

crois que vous avez dessein de faire bien des assauts d’appas; je vous trouve dans votre bel aimable. L’invincible n’a pas encore gâté l’économie de votre tête; vous ne fûtes jamais mieux sous les armes que vous êtes. Que vos taches avantageuses sont bien placées! que vos grâces donnent d’éclat à votre col! et que les ténèbres qui environnent votre tête relèvent bien la blancheur de ce beau tout! » Artenice répond dans le même style ; « Ah! ma chère! vous faites trop de dépense en vos discours pour me dauber sérieusement; mais n’importe ; tout vous est licite, et l’empire que vous avez sur mon esprit fait que je n’excite pas mon fier contre vous ». C’est du galimatias, et il est fort douteux que les précieuses les plus renforcées aient jamais conversé de la sorte. Rien de plus clair, au contraire, malgré l’alfectation des termes, de plus vrai, malgré le grossissement nécessaire au théâtre, que le langage de Cathos et de Madelon. Somaize espérait surpasser Molière en poussant encore plus loin que lui l’imitation du jargon précieux. Il n’a pas compris que si les Précieuses ridicules étaient plaisantes, c’est qu’elles étaient intelligibles, et qu’elles étaient intelligibles parce qu’elles n’empruntaient au langage des ruelles que juste ce qu’il fallait pour l’exactitude de la satire. Sa pièce n’a donc qu’un intérêt historique, celui que peuvent oflrir les expressions précieuses qu’elle contient en si grand nombre et aussi les renseignements involontaires qu’elle nous donne sur Molière; mais ceci regarde encore les biographes du poète, et ils n’ont pas manqué de recueillir ces renseignements.

Ainsi débutait, sinon dans la littérature dramatique.

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car les Véritables Précieuses ne sont vraiment pas une comédie, du moins dans la littérature d’imagination, celui qui, trois ans auparavant, reprochait si aigrement à Boisrobert d’avoir imité Lacaze de trop près . Or, tandis qu’il copiait ainsi les Précieuses ridicules^ il essayait par surcroît de se les approprier d’une autre manière.

Molière n’était nullement pressé de faire imprimer sa pièce. Selon l’usage du temps, les comédiens jouaient de droit, sans redevance à l'auteur, tout ce c[ui était imprimé. Publier les Précieuses^ c’eût donc été, pour Molière, abandonner à ses rivaux la pièce sur laquelle reposait la fortune de son théâtre naissant. Tout à coup il apprend c[u’un libraire peu scrupuleux, le digne éditeur de Somaize, à qui nous venons de le voir prêter son nom, Jean Ribou, possède « une copie dérobée » des Précieuses^ a obtenu par surprise un privilège, le 12 janvier 1659, et va les publier. Il est probable que cette copie avait été, non pas soustraite dans les papiers de l’auteur, mais retenue de mémoire et, pour ainsi dire, prise à la volée pendant les représentations, comme le sera plus tard Sganarelle ou le Cocu imaginaire. Sans perdre de temps, Molière se met en campagne, obtient sept jours après, le 19, au nom de Guillaume de Luyne, un privilège annulant celui de Ribou et fait paraître sa pièce le 29. Mais ni Somaize ni Ribou ne lâchent prise : deux mois après, le 12 avril, ils font paraître « les Précieuses ridicules^ comédie nouvellement mise en vers ». C’était, tout simplement, la pièce de Molière versifiée par Somaize, qui, dans une épître dédicatoire à Marie Mancini et une

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de ces longues préfaces qui lui sont babituelles, exposait, sans le moindre embarras, sa façon d’agir : « Cette comédie, quelque réputation qu’elle ait eu en prose, m’a semblé n’avoir pas tous les agréments qu’on lui pourroit donner, et c’est ce qui m’a fait résoudre à la tourner en vers, pour la mettre en état de mériter avec un peu plus de justice les applaudissements qu’elle a reçus de tout le monde plutôt par bonheur que par mérite ». Cependant, il est exaspéré de ce que Molière n'ait pas voulu se laisser voler; aussi, dans sa préface, le traite-t-il pour la seconde fois de plagiaire, avec un redoublement de haine et de violence : « Il semblera extraordinaire qu’après avoir loué Mascarille comme je l’ai fait dans les Véritables Précieuses^ je me sois donné la peine de mettre en vers un ouvrage dont il se dit auteur, et qui, sans doute, ne lui doit quelque chose, si ce n’est par ce qu’il y a ajouté de son estoc au vol qu’il y a fait aux Italiens à qui M. l’abbé de Pure les avoit données. » On trouverait difficilement un plus rare exemple de cynisme : c’est au moment où luimême vole Molière, que Somaize accuse Molière de vol.

L’effronté plagiaire s’attache ensuite à faire valoir et à justifier son entreprise : « Ce seroit, déclare-t-ü, faire le modeste à contretemps, de ne pas dire que je crois n’avoir rien dérobé aux Précieuses ridicules de leurs agréments en les mettant en vers; même si j’en voulois croire ceux qui les ont vues, je me vanterois d’y en avoir beaucoup ajouté ». Il expose avec complaisance la difficulté qu’il y avait à « mettre en vers mot pour mot une prose aussi bizarre que celle

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qu’il a eu à tourner ». Pourtant, si jamais traduction fut une trahison, c’est bien la sienne : le malheureux a trouvé le moyen, en rimant cette prose souple et ferme, d’une facture si simple et si large, d’en tirer les vers les plus lourds et les plus plats, les plus pénibles et les plus ternes. Quant au reste, sûr de son droit et parfaitement tranquille, il termine ainsi sa préface ; « Il faut que les procès plaisent merveilleusement aux libraires du palais, puisqu’à peine cette comédie est achevée d’imprimer, que de Luynes, Sercy et Barbin, malgré le privilège que M. le chancelier m’en a donné avec toute la complaisance possible, ne laissent pas de faire signifier une opposition à mon libraire, comme si jusques ici les versions avoient été défendues et qu’il ne fût pas permis de mettre le Pcitcv noster françois en vers ».

Le même homme, qui s’approprie avec tant de désinvolture le bien d autrui, va nous montier que, lorsqu’il s’agit de ses propres intérêts, il sait beaucoup mieux faire la distinction du tien et du mien. Continuant l’exploitation de la veine ouverte par Molière, il publiait bientôt, le 12 juillet 1660, une autre comédie, le Procès des Précieuses, en vers burlesques, non représentée, comme les Véritables Précieuses, et tout aussi peu digne de l’être. C’est la même stérilité d’invention, la meme platitude, les mêmes prétentions avortées. Le sujet, ou plutôt la donnée, car de sujet il n’y en a guère, c’est le voyage à Paris d’un M. de Ribercour, député auprès de LAcadémie française par la noblesse du Maine, pour se plaindre des ravages que fait dans cette province finvasion de l’esprit précieux. Somaize y peint à sa

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façon un cercle précieux et fait deux longues réclames à ses dictionnaires du langage précieux, dont Fun est déjà publié et l’autre sur le point de paraître. Cette description, assez banale, et ces réclames, maladroitement amenées, occupent la plus grande partie de la pièce; elles en sont même la partie essentielle, car tout le reste n’apprend rien, ne prouve rien, ne vise à rien; c’est un cbaos de niaiserie et d’obscurité. Et pourtant Fauteur tenait à son œuvre; il avait eu soin de se munir d un privilège où il était dit : « Parce que d’autres personnes pourroient faire imprimer le Procès sans son consentement, et, par ce moyen, le frustrer de son travail, ... à ces causes, faisons inhibitions et défenses à tous imprimeurs et libraires et autres personnes que ce soit de faire imprimer, vendre et distribuer ledit Procès^ sous prétexte d’augmentation, ni même de se servir des mots contenus en icelui, sans le consentement dudit exposant ». On aurait peine à trouver un autre exemple de privilège qui protège aussi exactement le privilégié; aussi donne-t-il à croire que notre homme était fort appuyé en haut lieu.

Somaize avait su, en effet, gagner les bonnes grâces de quatre personnes inégalement puissantes, mais en mesure, toutes les quatre, de se faire écouter, Habert de Montmor, à qui sont dédiées les Véritables Précieuses, Marie Mancini, dont nous venons de voir le nom en tête des Précieuses ridicules mises en vers, la marquise de Monlouet, qui reçoit l’hommage du Procès des Précieuses, enfin, le duc de Guise, qui prendra sous sa protection le Grand Dictionnaire des Précieuses. Habert de Montmor, académicien fort

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oublié aujourd’hui, était en son temps une manière de personnage h Comte du Mesny, conseiller du roi, maître des requêtes ordinaire de son hôtel, il tenait dans les lettres une place considérable, sinon par ses ouvrages, du moins par son influence. Esprit curieux et ouvert, passionné pour la philosophie de Descartes, éditeur de Gassendi, il avait institué chez lui des conférences académiques, où l’on discutait des questions de philosophie et de sciences; Somaize en faisait peut-être partie et essayait par là de se faufiler dans la société polie et lettrée. On connaît assez Marie Mancini, cette hère et fantasque nièce de Mazarin, qui espéra un moment épouser Louis XIV, se rabattit sur l’alliance d’un très riche prince romain, Colonna, connétable du royaume de Naples, le quitta brusquement, fatiguée qu’elle était de sa jalousie assez justifiée, et, après de longues courses en France et en Espagne, mourut, après avoir failli devenir reine de France, dans une obscure retraite, à Dise, en demandant que l’on gravât sur son tombeau cette simple épitaphe : « Marie Mancini Colonna, poussière et cendre ^ ». En tête du Grand Dictionnaire, Somaize se donne le titre de « secrétaire de Mme la connétable Colonna ». S’il faut en croire « l’ami de l’auteur », qui a écrit la préface, c’est-à-dire l’auteur lui-même, Somaize aurait obtenu ce poste à la suite d’une fort belle action : « Il a toujours paru si peu intéressé,

1. Voir Pellisson et d’Olivet, Histoire de l’Académie française, édit. Ch. Livet, 1858.

2. Voir, sur Marie Mancini, Amédée Renée, les Nièces de Mazarin, 1856; R. Chantelauze, Louis XIV et Marie Mancini, 1879; Ch. Livet, Poidraits du grand siècle, 1885.

quoique ses ennemis lui reprochent ce vice, qu’ayant refusé des présents d’une généreuse princesse, parce que l’on croyoit que l’intérêt le faisoit agir, elle trouva cette action si belle et faite si à propos, vu l’imprudence qu’il y a souvent d’agir ainsi, que, dès ce temps, elle lui promit de faire beaucoup de choses pour lui. Les effets ont de bien près suivi les paroles, puisqu’elle l’a mené en Italie avec elle. » Entendons par là qu’après la dédicace des Précieuses ridicules mises en vers, Marie Mancini offrit quelque argent à Somaize. Celui-ci refusa, en laissant entendre qu’il avait espéré mieux, c’est-à-dire l’honneur d’être attaché à la personne de la connétable. ' Surprise de ce désintéressement et accueillant ce désir, elle lui donna dans sa maison un de ces postes de semidomesticité que les hommes de lettres étaient alors si heureux d’obtenir.

Quant à la marquise de Monlouet \ c’était une belle et peu sage personne, très libre d’allures, fort répandue, qui représentait Terpsichore dans les ballets de la cour, et dont la chronique scandaleuse du temps s’occupait volontiers. Avec beaucoup de tact et d’à-propos, Somaize faisait hautement l’éloge de sa vertu : « Dans ce lieu, disait-il en parlant de la cour, dans ce lieu où votre naissance vous avoit appelée, dans ce lieu où la médisance n’épargne personne, votre vertu lui a si bien fermé la bouche, que les plus médisants ne l’ont jamais ouverte que pour publier que vous êtes lapins sage et la plus vertueuse

1. Voir la clé historique et anecdotique du Dictionnaire des Précieuses, par M. Ch. Livet.

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personne de la cour ». Jamais l’expression proverbiale ; menteur comme une dédicace^ ne fut mieux justifiée. Vanter la vertu inattaquable de Mme de Monlouet, c’était à peu près comme si, quelques années plus tard, quelqu’un s’était avisé d’exalter la fidélité conjugale de Mme de Montespan. Reste le duc de Guise. Celui-ci, dernier représentant de son illustre famille, était cet audacieux et brillant duc Henri, tête folle, cœur vaillant, caractère indomptable, qui prit et perdit Naples, et, après une vie d’aventures aussi stériles qu’héroïques, revint, ancien adversaire de Richelieu, faire sa cour à Mazarin mourant b En lui dédiant son dictionnaire, Somaize lui demandait Immblement la permission de « s’écrier avec justice qu’il était le plus généreux, le plus galant, le plus civil, le plus vaillant, le plus adroit, le mieux fait, et, pour renfermer dans un mot toutes ces nobles qualités, le plus accompli des princes de la terre ». Il avait commencé par solliciter pour sa muse « naissante et chancelante » la protection du duc. Celui-ci, insouciant et prodigue, ne le traita sans doute ni mieux ni plus mal que bien d’autres écrivains; il lui donna quelque argent et, dans l’occasion, un utile appui.

Ces belles relations n’évitèrent pas à Somaize une des plus vives et des plus humiliantes satires dont un homme de lettres ait jamais été l’objet.

1. Voir Paul de Musset, Extravagants et originaux du XVIP siècle, 1863.

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Le 7 octobre 1660 mourait Scarron, qui laissait une large place à prendre dans la littérature, surtout au théâtre. Le mois suivant, paraissait une petite brochure anonyme, la Poinpe funèbre de JM. Scarron., pour laquelle privilège avait été obtenu dès le 14 octobre. L’auteur était Somaize ; on ne s’y trompa point, comme nous allons le voir, et lui-même, dans une de ses préfaces, en revendiquera la paternité comme un titre d’honneur. Mais, au moment de la publication, il n’osa pas se nommer. Il ne se contentait plus, cette fois, de s’attaquer à un seul adversaire, comme Boisrobert ou Molière; il s’en prenait à tous ceux de ses contemporains qui avaient un nom dans les lettres. Au demeurant, il restait fidèle à ses habitudes; c’était encore la môme impuissance à rien tirer de son propre fonds, le même besoin d’imiter, le même empressement à profiter d’une circonstance fortuite. La Pompe funèbre de Scarron^ en effet, reprenait l’idée d’un ingénieux badinage de Sarrazin, la Pompe funèbre de Voiture., et en reproduisait exactement la donnée et le cadre. Néanmoins, elle est très supérieure aux autres ouvrages de Somaize ; malgré bien des bizarreries et des fautes de goût, la raillerie y est moins lourde et moins pénible, l’esprit moins rare, le style surtout moins obscur et moins embarrassé; enfin, la critique des auteurs contemporains n’y manque parfois ni de justesse ni de finesse. Au total, cette supériorité est assez marquée pour que l’on se demande si ces quelques pages sont vraiment de Somaize, s’il n’a été qu’un prête-nom ou s’il a eu un collaborateur. Mais à quoi bon lui en contester le mérite? Admettons qu’en un jour de bonheur unique il s’est surpassé

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lui-même, et voyons ce que la Pompe funèbre de Scarron peut offrir d’intéressant.

Nous sommes dans la chambre du pauvre cul-dejatte; il est bien malade et, sentant sa fin prochaine, il veut mettre ordre à ses affaires. Il a donc mandé près de lui, outre un notaire qui recueillera ses dernières volontés, « un député de la noblesse spirituelle et galante, un autre des comédiens, et un des libraires qui avoient accoutumé d’imprimer ses ouvrages ». Plus soucieux de sa succession qu’Alexandre le Grand, il s’occupe avec eux de se choisir un héritier. On discute d’abord le nom de Quinault, que Somaize détestait cordialement et qui est écarté; puis celui de Thomas Corneille : « Le député des comédiens demeura d’accord que ses pièces étoient admirables; mais il dit qu’elles coûtoient trop cher aux comédiens, et qu’ainsi ils prioient M. Scarron de né le point élire ». Malgré le libraire qui le défend en disant que lui, libraire, « gagnoit plus à des ouvrages qui lui coûtoient cher et qu’il vendoit bien qu’à d’autres qui lui coûtoient peu, et qui tenoient si bien dans sa boutique qu’ils n’en pouvoient jamais sortir », l’auteur de don Bertrand de Cigarral et de l'Amour à la mode est écarté, lui aussi, et la discussion continue. Desmarets n’a- pas plus de succès, malgré « son chef-d’œuvre incomparable », les Visionnaires. « Molier {sic) fut ensuite mis sur le tapis, parce que les libraires avoient gagné à ses Précieuses-, mais M. Scarron le refusa tout net, disant que c’étoit un bouffon trop sérieux. » On finit par tomber d’accord sur le nom de Boisrobert, en qui on loue « un homme qui sait tous les tours et les détours du Parnasse, qui parle aussi bien

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qu’il écrit, qui sait agréablement entretenir une compagnie, et qui, après Scarron, peut se yanter d’être l’incomparable en matière de satire galante ». Il est difficile de faire une plus complète amende honorable, mais, si Somaize voulait se faire pardonner la critique de Théodore, on va voir quel succès obtinrent ses avances.

Scarron meurt bientôt après, et l’on s’occupe de régler l’ordre des préséances à son convoi. Les poètes épiques se présentent d’abord. Chapelain en tête, dont la politesse cérémonieuse, la solennité, les lon^ gués phrases sont parodiées de manière assez plaisante. Il réclame le pas, mais Scudéry, Desmarets, Le Moyiie, Saint-Amand, Testu élèvent de vives réclamations. Viennent ensuite les traducteurs, Marolle, Brébœuf, d’Ablancourt, Duverdier, Charpentier. « Après eux, messieurs les auteurs comiques parlèrent, excepté M. de Corneille l’aîné à qui tout le monde donna sa voix. » Parmi ces auteurs nous trouvons « M. de Corneille le cadet », Boyer, M. de Montauban, « un certain nommé M. Le Vert », Gilbert, Molière, que Somaize ne daigne pas nommer, et qu’il se contente de désigner par allusion ; « L’auteur du Cocu imaginaire et celui des Ramoneurs et du Festin de Pierre, tous deux comédiens, se fussent battus si on ne les eût empêchés ». L’énumération continue par les théoriciens du théâtre, les critiques, les poètes, les romanciers, les historiens, etc. Ce sont, dans l’ordre où Somaize les présente, d’Aubignac, Ménage, Boileau, Furetière, Sorel, Mézeray, La Serre, Scudéry, La Calprenède, Vaumorières, Cotin, l’abbé de Pure, qui « avec une douceur admirable », réclama

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le prix de l’excellence dans tous les genres, Magnon, Benserade, « et cinq ou six abbés de cour, tous gens à sonnets et madrigaux ». Malgré le pêlemêle, ce défilé à prétentions hiérarchiques n’est pas sans intérêt; il est curieux d’y voir comment les écrivains de ce temps étaient classés par un contemporain, qui, sans doute, traduit à peu près le sentiment général. Certains détails de l’énumération font songer par avance au Temple du Goût de Voltaire; l’abbé de Pure, notamment, marche à peu près du même air et parle du même ton que La Motte- Houdart.

On ne serait jamais parvenu à concilier tant de prétentions intraitables , si une femme ne s’était écriée que, puisqu’il était impossible d’obtenir d’une réunion d’auteurs que chacun voulût marcher à son rang et selon ses mérites, le plus sage était de déclarer que chacun marcherait à sa fantaisie et qu’il n’y aurait aucun rang, sauf pour le successeur de Scarron, lequel prendrait la tête. On accepte cette proposition, qui sauvegarde tous les amours-propres, et le cortège se met en route pour le Temple de la Joie, où doit avoir lieu le service. La cérémonie est décrite avec assez d’imagination et de goût, notamment la décoration du char funèbre et celle du temple, inspirées tout entières par les œuvres de Scarron. Enfin, comme trait final, l’oraison funèbre du défunt est prononcée par celui qui l’avait le plus vigoureusement attaqué durant sa vie, par Boileau : « C’est une chose qu’il avoit briguée, afin de lui faire réparation d’honneur après sa mort; et en effet, il charma toute l’assemblée et fit voir que le défunt avoit été

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le plus galant et le plus agréable liomme de son siècle ».

Somaize se doutait bien un peu que son petit livre allait exciter de vives colères. Il essaya de les prévenir par un avis au lecteur mis au compte de son libraire, l’éternel Jean Ribou, et dans lequel on lisait : « Les auteurs qui sont ici nommés doivent, bien loin de s’offenser, savoir bon gré à l’auteur de cette Pompe funèbre^ puisque, au lieu de les offenser, il a prétendu faire voir que ce sont les plus illustres personnes de ce siècle ». Jamais précaution oratoire n’atteignit moins son but. Peu de jours après la Ponqoe funèbre^ paraissait une virulente réponse, le Songe du rêveur^ petit pamphlet anonyme, en prose mêlée de vers, dont l’auteur est resté inconnu b Dès les premières lignes, Somaize y était dénoncé comme l’auteur de la Pompe et littéralement mis au pilori. On a voulu voir dans cet opuscule une réponse collective de tous les écrivains nommés par Somaize, une sorte d’exécution à laquelle tous auraient mis la main. Il n’est pas besoin, pour rejeter cette hypothèse, d’examiner longuement le Songe \ si le libelle auquel il répond est d’un méchant écrivain, luiméme est sorti de la plume d’un écrivain plus mauvais encore : vers et prose y sont d’une platitude au niveau de laquelle Somaize lui-même n’est pas descendu. Non seulement on ne peut admettre que des hommes tels que Corneille et Molière y aient collaboré, mais encore il est peu probable qu’il leur ait

1. Le Songe du rêveur a été réimprimé en 1867 par Paul Lacroix.

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été communiqué avant l’impression, car 1 un et 1 autre n’auraient pu que décliner les bons offices d un défenseur. Le Songe du rêveur est donc bien l’œuvre d’un seul auteur, écrivant contre Somaize de son propre mouvement et seul responsable de ce qu'il écrit. Ce que l’on voit aussi, dès les premières pages, c'est que l’auteur était un chaud partisan de Molièie et, malgré son peu de talent, un homme de saines préférences littéraires. Entre tous les écrivains plus ou moins raillés dans la Pompe funèbre^ il ne choisit pas mal ceux dont il prend la défense , de plus, il trace de l’auteur des Précieuses ridicules un court, mais très intéressant portrait, que l’on verra tout h l’heure.

Ce Songe ne ment pas à son titre ; c est le récit d’une vision, durant laquelle le dormeur est transporté au sommet du Parnasse. Il y trouve Apollon en proie à une violente colère : les Muses viennent de dénoncer au dieu les attaques de Somaize contre les plus illustres écrivains de Paris. Ceux-ci, pour se venger, ont lancé contre 1 ennemi commun quarante épigrammes; l une des Muses les a recueillies et en donne lecture.

Il suffira de citer deux de ces épigrammes; voici d’abord celle qui est présentée comme l’œuvre de Molière ;

Ce digne auteur n’étoit pas ivre,

Quand il dit de moi dans son livre :

C’est un bouffon trop sérieux;

Certe, il a raison de le dire,

Car, s’il se présente à mes yeux,

Je l’empêcherai bien de rire,

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Quant à Corneille, il s’exprime ainsi :

Ecrivain du Pont-Neuf, apprends que si mon front Pouvoit rougir de quelque affront,

Ce seroit du désavantage D’avoir été joué par un tel personnage.

Ni Corneille, même aux jours où son fameux lutin l’abandonnait tout à fait, ni Molière, lorsqu’il improvisait avec le plus de hâte, n’ont été capables de pareilles pauvretés. Les autres épigrammes sont dans le même goût; il y en a de plus mauvaises, aucune de meilleure. Au bout de la plupart revient la même menace, péniblement variée dans la forme, toujours la même au fond, celle des' coups de bâton. Ainsi, dans le quatrain prêté à Boisrobert, qui repoussait dédaigneusement les avances et les flatteries de Somaize :

Prends garde, si tu veux m’en croire.

Que le successeur de Scarron,

Pour bien célébrer ton histoire,

Ne te fasse mourir un jour sous le bâton.

Jamais, on le voit, homme de lettres ne fut plus bâtonné par écrit que l’auteur de la Pompe funèbre.

Somaize faisait vendre ses livres dans un endroit mal famé. « Écrivain du Pont-Neuf », l’appelait Corneille; de même Apollon. Quant à Melpomène, dans une périphrase encore plus significative, elle le rangeait parmi

Les écrivains à la douzaine D’auprès de la Samaritaine.

Jean Ribou, en effet, l’éditeur de Somaize, avait sa boutique « sur le quai des Augustins, à l’image Sainl-

BAUDEAU DE SOMAIZE

Louis », c’est-à-dire à deux pas en amont du Pont- Neuf, et les libraires de cette région étaient aussi mal vus de leurs confrères du Palais ou de la rue Saint-Jacques, que l’étaient des autres gens de lettres les auteurs qui se faisaient vendre par les colporteurs du pont ou les libraires du quai. Ce que 1 on trouvait surtout autour du « cheval de bronze )>, c’étaient des nouvelles à la main, des gazettes, des libelles, genre de commerce fort lucratif sous l’ancien régime, d’autant plus lucratif en l’espèce que le Pont-Neuf était l’endroit le plus « passant » de tout Paris L De là, grande jalousie de la part des libraires sérieux, longues persécutions de l’autorité contre les émules de Ribou, mépris assez général pour les fournisseurs de ces derniers. Avec son effronterie habituelle, Somaize se faisait un titre d’honneur de cette mésestime; il écrivait, sous le couvert de son ami déjà cité : « Ils ont dit (les envieux et les jaloux de sa gloire), ils ont dit, comme une chose fort injurieuse, que ses ouvrages ne se vendoient pas au Palais; mais il faut qu’ils aient été bien dépourvus de jugement en faisant ce reproche, puisqu’ils travaillent à la gloire de leur ennemi en pensant lui nuire. En effet, y a-t-il rien de plus glorieux pour M. de Somaize que d’avoir fait vendre neuf ou dix ouvrages dans un lieu où l’on n’avoit jamais rien fait imprimer de nouveau? » — « Dix ouvrages », c'est beaucoup ; nous n’en connaissons, en tout, que sept ; en outre, si les marchands de vieux livres étaient en majorité sur le Pont-Neuf, on y vendait aussi dans

i. Voir Édouard Fournter, lUsloire du Pont-Neuf, 1861.

leur nouveauté toutes les espèces d’ouvrages énumérées plus haut.

Pour revenir au Songe du rêveur, une fois les épigrammes lues, les Muses donnent tour à tour contie Somaize. Chacune a quelque grief contre lui. Erato l’accuse d’avoir volé les Précieuses ridicules à Molière et de les avoir vendues à l’imprimeur pour cent francs, Polymnie de s’etre fait honneur dans une ruelle du Cléomédon de Du Ryer. Apollon, furieux dès le début, et, il faut bien le dire, d’une colère sans noblesse, ordonne qu’on lui amène « cet écrivain de forêts ». Somaize arrive, fort piteux; on lui met la corde au col, la torche au poing, et on l’oblige à faire amende honorable devant Molière :

« Je liens ce pauvre misérable,

Reprit Molière d’un ton doux,

Fort indigne de mon courroux » ;

Et dit cela de bonne grâce.

« Enfin, je veux qu’il te la fasse ",

Dit Apollon tout furieux.

« Si vous le voulez, je le veux! »

Reprit modestement Molière.

Somaize prononce alors très humblement son amende honorable, puis les palefreniers de Pégase le bernent dans la couverture du divin cheval, aux éclats de rire de tout le Parnasse :

Molière, qui n’est pas rieur,

En rit aussi de tout son cœur.

Le poète qui a écrit ces médiocres vers avait du moins, à défaut d’autre mérite, celui d’aimer Molière et de le bien connaître. Le petit portrait qu il en fait est certainement pris d’après nature; on y voit le

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comique à ses débuts, déjà semblable à lui-même et tel que nous le connaissons par les témoins d’une partie plus avancée de son existence ou de ses dernières années, bon, indulgent, un peu triste, et offrant dans la vie ordinaire le visage sérieux du « Contemplateur ».

S’il faut en croire Somaize, toute cette querelle eut un épilogue très flatteur pour lui et dont il se vante à deux reprises : l’Académie française l’aurait traité comme Corneille, en évoquant l’affaire devant elle et en délibérant sur la Pompe funèbre deM. Scarron, ni plus ni moins que sur le Cid. Nous lisons, en effet, dans la Préface d’un des amis de l’auteur en tête du Grand Dictionnaire des Précieuses : « Jamais homme n’a tant fait de bruit que lui dans un âge si peu avancé. Il a eu l’honneur de faire assembler deux ou trois fois l’Académie française. » — Et dans les Prédictions faites après coup qui se trouvent dans le corps même du dictionnaire : « La même année (1660), le récit des honneurs funèbres rendus à Straton (Scarron) fera assembler les quarante barons (Messieurs de l’Académie française); les auteurs les plus célèbres ne s’en choqueront point; mais ceux qui aspirent à cette dignité feront du bruit à leur confusion ». La phrase est obscure et mal venue, comme c’est fréquent chez Somaize; du moins la mention du fait est-etle positive. Mais il est impossible de vérifier s’il a dit vrai; aucun écrit du temps ne parle de cette réunion et les procès-verbaux de l’Académie ne remontent qu’à l’année 1672.

ÉTUDES DE littérature ET D’ART.

La Pompe funèbre de M. Scarron n'est qu’un intermède dans la carrière de Somaize. La suite logique de ses ouvrages eût amené, après le Procès des Précieuses, le Dictionnaire des Précieuses, qui est du 12 avril 1660, et le Grand Dictionnaire historique des P) 'écieuses, qui parut le 26 juin 1661. Mais ces deux ouvrages ne peuvent guère être séparés, et, comme le dernier est postérieur de près d’un an à la Pompe funèbre, il fallait bien auparavant s’occuper de celle-ci.

Le Dictionnaire des Précieuses porte comme soustitre ; Ou la Clé du langage des ruelles. C’est, en effet, une sorte de vocabulaire des principales locutions du langage précieux classées par ordre alphabétique, ou à peu près. S’il faut en croire l’auteur, il aurait travaillé sur pièces authentiques fournies par les précieuses elles-mêmes ; il n’aurait été que leur greffier ; « Gomme le fonds des précieuses est inépuisable, ditil, les ministres de leur empire, ayant su que je travaillois au bien de leur république et que je rendois ce livre célèbre à toute la terre par ce dictionnaire, ont pris soin de m’envoyer des mémoires utiles à ce dessein )>. Qu’il ait réellement reçu des précieuses un certain nombre de documents authentiques ou qu’il se soit contenté de recueillir, en les accompagnant d’une clé, les expressions dont on faisait le plus d’usage dans les ruelles, il a largement puisé à une autre source qu’il se garde bien de mentionner, et pour cause : il a découpé dans les Précieuses ridicules presque toutes les affectations de langage que Molière

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met dans la bouche de son quatuor précieux. En effet, ce n’est pas, comme on l’a dit, Molière qui s’est servi de Somaize; c’est tout le contraire, comme les dates le prouvent, les Précieuses ridicules ayant paru le 29 janvier 1660, et le Dictionnaire des Précieuses ^ le 12 avril suivant. Une fois de plus Somaize a dépouillé son ennemi.

Ce Dictionnaire est très court; il tient dans un mince petit volume. Il n'en est pas moins dune grande importance pour l’histoire de notre langue et de l’esprit précieux. D’abord, si mal ordonné qu’il soit, il semble assez exact. On a accusé Somaize, et aussi Molière, d’avoir presque inventé le jargon qu’ils prêtent aux précieuses sous prétexte que, en dehors d’eux, on ne trouve un pareil langage écrit nulle part. L’objection est plus spécieuse que probante. De ce que des façons de parler n’ont passé que dans un petit nombre de livres, on ne saurait en conclure qu’elles n’ont jamais existé. La langue, en effet, est toujours plus hardie que la plume; tel qui n’hésite pas à parler jargon ou argot se gardera d’écrire comme il parle. Ùn exemple, encore tout voisin de nous, prouve bien que les modes du langage peuvent n’exercer sur la littérature écrite qu une influence assez restreinte. Aux environs de 1865, sévissait une singulière affectation qui consistait, par une recherche tout à fait différente de celle des précieuses, à parler une langue grossière, réunissant les argots particuliers du sport et des théâtres, des clubs et des faubourgs, des filles et de la Bourse. M. Victorien Sardou fit c[uelques emprunts à cette langue poui sa Famille BenoUon\ encore n’en priHl que ce qui

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

pouvait, sans soulever de protestations, être otïert sur la scène au public. Vers le même temps, un auteur moins connu, M. Émile Villars, eut l’idée de traduire les Précieuses ridicules dans la même langue et de faire ainsi de la pièce de Molière les Précieuses du jour-, malheureusement pour lui, il en mit trop et sa pièce est illisible. Cependant, si l’argot de 1805 avait eu le même intérêt littéraire que le jargon précieux de 1600, la pièce de M. Sardou et celle de M. Villars seraient des documents d’un grand prix. Mais, en dehors de ces deux pièces et de trois ou quatre autres peut-être, trouve-t-on des livres entièrement écrits dans cet argot? Et serait-on fondé à soutenir, sous prétexte qu’il n’a point passé dans la littérature générale du second Empire, qu’il n a jamais existé? Tous ceux qui vivaient en 1865 n’auraient, pour répondre, qu’à consulter leurs souvenirs. Il en est de même pour la langue des précieuses au temps de Molière. Le témoignage des contemporains vient à l’appui de la comédie et du pamphlet; on connaît, pour n’en citer qu’un, le propos de Ménage, le futur Vadius des Femmes savantes ; « Monsieur, dit-il à Chapelain, nous approuvions, vous et moi, toutes les sottises qui viennent d’être critiquées si finement et avec tant de bon sens; mais, croyez-moi, pour me servir de ce que saint Rémy dit à Clovis, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré et adorer ce que nous avons brûlé ». On voit aussi, par la comparaison des Précieuses ridicules avec la littérature cultivée à l’Hôtel de Rambouillet et dans les autres cercles du même genre, combien les railleries de Molière portaient juste ; il ne fît que reproduire, en les

baudeau de somaize.

poussant à l’exagération, comme c’était son droit de poète comique, les procédés favoris des précieuses, savoir le raffinement dans la pensée, la recherche dans l’expression et surtout la poursuite complaisante de la métaphore. Somaize, qui prétendait corriger Molière, n’a fait, à son insu, que réunir des preuves en faveur de son ennemi; ce qu’il a emprunté aux Précieuses ridicules pour en grossir son dictionnaire, autant de preuves que le langage de Cathos et de Madelon était la reproduction comique de la réalité.

Quant au Grand Dictionnaire histo7'ique des Précieuses, l’auteur en avait déjà conçu le projet lorsqu’il publia le vocabulaire dont nous venons de parler. Les mémoires fournis par les précieuses lui étaient venus « de tant d’endroits et en si grand nombre », disait-il dans sa préface, qu’il se voyait « contraint » d’ajouter un second dictionnaire au premier, et il donnait comme le prospectus de ce nouvel ouvrage. Là, disait-il, « on pourra satisfaire tout ce que la curiosité peut exiger sur le chapitre des précieuses; car ce nouveau dictionnaire contiendra leur histoire, leur poétique, leur cosmographie, leur chronologie; on y verra de plus toutes les prédictions astrologiques qui concernent leurs États et empires; l'on y connaîtra aussi ce que c'est que les précieuses et leurs mœurs. Il y aura, de plus, un sommaire de leur origine, progrès, guerres, conquêtes et victoires, etc., avec un dénombrement des villes les plus remarquables et des princesses du royaume des précieuses, comme aussi des autres personnes illustres de ce pays, ensemble les éloges de ceux et celles qui ont excellé en quelque chose ; outre cela, un traité

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des hérésies qui s’y sont glissées, ensemble la description de tous leurs États, empires, villes, provinces, îles, mers, fleuves, fontaines, et leur géographie, tant ancienne que moderne. » Ce prospectus n’est point menteur; le livre parut, en effet, rédigé sur ce plan bizarre et dans ce goût d’allégorie.

Lui aussi est complètement dénué de valeur littéraire. Que l’on imagine les portraits d'un Cxjrus mal écrit, découpés et rangés par ordre alphabétique, avec d'interminables dissertations sur l’histoire du précieux, des prédictions faites après coup, des phrases d’auteurs précieux jetées au hasard et sans classement à la suite de chaque lettre, et l’on aura une idée fidèle de cet étrange livre. Gomme style, c'est toujours Somaize, avec sa dift'usjon, sa prétention et sa platitude. Ailleurs il imitait Molière, en croyant le corriger, et l’on sait avec quelle maladresse; ici, il est le disciple authentique de Mlle de Scudéry, qu’il comble d’éloges. Son livre représente le dernier degré de cette littérature languissante et délayée dont Sapho est le grand écrivain et ses romans les œuvres les plus parfaites. Mais, comme fonds, il semble bien qu’il n’a point menti en déclarant qu’il a travaillé sur mémoires et pièces authentiques. Il ne le dit pas seulement dans la préface, mais souvent aussi dans le corps du volume. Il se rengorge alors, plein de son importance; il regrette de ne pouvoir « répondre au désir de toutes celles qui souhaiteroient que l’on parlât d’elles », et « contenter ceux qui lui apportent tous les jours des mémoires ». Il devance les procédés de la réclame moderne; sans idées et sans style, insolent et plat, gonflé d’impor-

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tance, il y a du reporter chez lui, et, de même que la presse reconnaît son fondateur dans Théophraste Renaudot, le reportage pourrait saluer un ancêtre dans Somaize. A vrai dire, cet art, que notre temps devait élever à un si haut degré de perfection, est encore bien imparfait dans ces mains maladroites. Somaize expose trop naïvement les procédés du métier; il ne cache pas assez sa cuisine. Il dira, par exemple ; « Puisque l’on ne m’a pas dit autre chose de lui, je suis d’avis, pour me venger de ces gens chiches, d’écrire deux lignes et de n’en pas dire davantage ». Ou encore : « Diaphanise, première du nom, est une fdle qui m’a fait pester, bien que je ne l’ai jamais vue; aussi, n’est-ce pas se moquer d’écrire à un homme : « Je vous prie de ne pas oublier Diaphanise dans votre Dictionnaire des Précieuses-^ elle l’est en vérité »; et d’ajouter : « Je suis votre, etc. », sans me mander si elle est belle ou laide, jeune ou vieille, grande ou petite, si elle n’a qu’un alcôviste ou si elle en a plusieurs, comme si j’avais le don de deviner toutes ces choses sans qu’on me les eût dites? Ainsi, si je ne dis rien d’elle, ne vous en plaignez pas h moi. » Il semble même, çà et là, user du chantage; certains passages ont c[uelque chose de louche et de menaçant; ainsi l’histoire de Scilaris et de ses trois tilles. 11 a beaucoup de réticences venimeuses dans le genre de celle-ci : « Il est certain que les vers, la musique et les cadeaux sont les divertissements ordinaires de Trasimène, et que Lucilius est un de ses premiers alcovistes; sa qualité et l’estime où son esprit l’ont mis en sont des raisons assez grandes sans c[ue je sois obligé d’en alléguer d’autres,

que je veux ignorer et que peu de gens peuvent SRvoir )). Il conte, ù mots couverts, beuucoup d histoires scandaleuses; on croit comprendre, à l’exagération des éloges, que certains portraits ont été payés à l’auteur, que d’autres, par la rage de dénigrement qui les anime, sont des vengeances. Il est visible, à la différence des styles, qu’en bien des passages Somaize n’a fait que transcrire les lettres et copier les notes qu’il avait à sa disposition. Quelques histoires, trop agréablement contées, quelques portraits trop bien venus, trahissent une autre main que la sienne ; en bien des endroits, par le tour de la médisance, à la grâce féline de certaines méchancetés, on devine qu’une femme a passé par là.

Et cependant, comme je le disais plus haut, Somaize est exact dans l’ensemble. Les Historiettes de Tallemant des Réaux permettent souvent de le contrôler, et, dans ce cas, il est assez rare c^u’on le prenne en flagrant délit de mensonge complet ou d’erreur capitale; il exagère, il contrefait même, par maladresse ou parti pris, mais il n’invente pas. Par le goût du commérage et du cancan, par la nature des histoires qu’il raconte, il est lui-même une sorte de Tallemant, moins l’esprit et la qualité de la langue, comme aussi la nature et l’étendue de l’information. Tallemant, en effet, riche, bien né, reçu dans le meilleur monde sur un pied d’égalité, a vu de ses yeux ou entendu de ses oreilles presque tout ce qu’il raconte. Somaize est un simple chroniqueur d’antichambre; ciuoi qu’il en dise, il a peu fréquenté la bonne société ; il n’en a guère connu que la vie extérieure et publique; pour la vie intime et l’intérieur des ruelles.

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il n’en a su que ce qu'ou a bien voulu lui dire ou lui écrire. Il est donc moins bien complet que Tallemant, et, comme il fait souvent double emploi avec lui, beaucoup de ses portraits ont perdu de leur intérêt depuis la publication complète des Hlstorietles.

Ce qui nuit encore à la lecture du Grand Dictionnaire, c’est la forme allégorique et mythologique dont l’auteur l’a affublé, d’après les babitudes littéraires, si fort à la mode au temps de Mlle de Scudéry, et que l’on retrouve, par exemple, dans V Histoire amoureuse des Gaules de Bussy-Rabutin. Tous les portraits portent un nom antique, et, bien qu’une clé nous donne les noms véritables sous les noms de convem lion, rien n’est plus fatigant que cet air de pastorale et de Cyrus répandu sur tout l’ouvrage. A ce sujet, il importe de mettre en garde contre une erreur assez commune. On croit volontiers que ces noms de convention sont ceux c|ue se donnaient les précieuses elles-mêmes. La plupart, au contraire, sont de l’invention de Somaize, et, sauf quelques-uns, bien connus et consacrés par l’usage, ils n’ont jamais été portés. Le plus souvent, Somaize se contente de les forger, en conservant la consonne initiale et quelques lettres du nom véritable, et en ajoutant une terminaison de son cru. Ainsi, de Scudéry il fera, S arr aidés, de Quinault Qiiirinus; Mlle de Gournay deviendra Gadarie, Mme de Launay Ligdaride, Mme de Longueville Ligdamise, etc. Il ne faisait que suivre en cela un procédé favori du monde précieux; depuis que Malherbe avait baptisé, par anagramme, la marquise Catherine de Rambouillet du nom dCArtenice, les amis de la marquise se forgeaient, sur ce modèle, des

noms d’emprunt, qui devenaient leurs noms littéraires.

Quant aux expressions et aux phrases précieuses, qui se trouvent à la suite de chaque lettre du Grand Dictionnaire, ici encore Sornaize les rapporte assez fidèlement, bien que, pour un assez grand nombre, il y ait lieu de faire des réserves. S’il faut l’en croire, il « n’en a voulu mettre aucun sans avoir le nom de celle qui l’avoit fait, si elle s’en étoit servie dans quelque ouvrage, ou si elle n’avoit fait que le dire, bien que, par des raisons cachées, il se soit en quelques endroits contenté de mettre le mot sans en diie davantage ». Il exagère un peu les scrupules de sa critique. Assez souvent, en transcrivant certains passages, il les altère plus ou moins pour en accuser le caractère précieux; d’autres fois, séparant une expression de tout ce qui l’accompagne et l’explique, par exemple une périphrase, une alliance de mots, une métaphore, empruntées à un poète comme Corneille, à un prosateur comme Balzac, il les défigure complètement. Or il n’est pas d’écrivain capable de résister à l’emploi de ce procédé commode; il n’y en a pas un seul dans la littérature française que l’on ne puisse, avec des bouts de phrase et des mots convenablement ajustés, ranger parmi les précieux. Il faudrait donc, pour contrôler Sornaize, remonter à la source de toutes les expressions citées par lui et les replacer dans le morceau d’où il les a tirées. On verrait alors qu’il convient d’en rayer un certain nombre. Pour celles qu’il a simplement empruntées à la conversation des précieuses et qui n’ont point passé dans la littérature, le contrôle est plus difücile.

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Il en a* certainement exagéré plusieurs, mais, en somme, par ce que nous savons d’autre part, on arrive à cette conclusion que, dans l’ensemble, il est assez fidèle et assez complet.

L’obscurité qui lui est habituelle, l’embarras et l’ambiguïté d’un grand nombre de ses phrases, ses perpétuelles contradictions ont fait émettre sur l’intention de ses livres des jugements très opposés. Les uns voient en lui un ennemi, les autres un ami des précieuses. Un examen attentif ne laisse aucun doute à ce sujet : Somaize était l’ami des précieuses et il voulait les défendre. Il l’a souvent fait maladroitement, et la preuve, c’est qu’on s’est trompé sur ses véritables sentiments, mais nous avons de sa part des déclarations expresses. Il dit, en tête des Véritables Précieuses : « Je n’ai pas prétendu par ce titre parler de ces personnes illustres qui sont trop audessus de la satire pour faire soupçonner que l’on ait dessein de les y insérer ». Molière avait fait lui aussi une déclaration du même genre, mais ce n’était de sa part qu’une précaution oratoire. Somaize, au contraire, est précieux d’esprit et de cœur, mauvais précieux, mais précieux authentique. Plein d’admiration pour les coryphées de la littérature précieuse, il les comble d’éloges, il les imite de son mieux. « Il n’y a pas plus d’injure, écrit-il, de dire d’une personne qu’elle parle précieux, que si l’on disoit d’elle qu’elle parle Bélisandre (Balzac). » Il se propose de « détromper le peuple de l’opinion ridicule qu’il a conçue des précieuses ». Il dit d’une femme qui sort aisément d’un mauvais pas qu’elle agit « en véritable précieuse, c’est-à-dire en femme spirituelle ». Natu-

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

Tellement, il professe la haine des fausses précieuses : « Les mœurs de celles qui affectent de passer pour précieuses, dit-il encore, sont duplicité, grimace, fausse affectation de bonté ». Mais quoi de surprenant à cela? Cette façon de penser est commune à toutes les précieuses. L’esprit précieux étant, par essence, le désir de faire partie d’une élite, d’être distmgiié, comme on dira plus tard, en un mot un esprit de coterie, Mlle de Scudéry et ses amies trouvaient naturellement fort impertinentes les prétentions de celles qui voulaient, en les imitant, arriver à l’aristocratie intellectuelle. Ainsi pensent tous les cénacles. Si mauvais original que l’on puisse être, on se trouve volontiers inimitable, et l'on méprise dans autrui, comme la plus outrecuidante des prétentions, ce que l’on adore en soi-même comme un don de nature. Aussi les railleries de Somaize ne doivent-elles pas plus nous donner le change que celles de Mlle de Scudéry ; les unes et les autres procèdent du même sentiment. Il convient encore de faire la part d’une prétention particulière à Somaize ; il affecte l’impartialité; il se donne les airs d’un homme supérieur à son sujet; de là ses ironies, ses éloges assaisonnés de critiques. Mais, somme toute, il dit des précieuses beaucoup plus de bien que de mai.

lY

Il n’est donc pas sans intérêt, l’exactitude de Somaize une fois établie, de grouper les principaux

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renseignements qu’il nous fournit sur la société précieuse de son temps et de fixer d’après lui les principaux traits de la physionomie qu’elle présentait en 1660, au moment où Molière l’attaquait si vivement.

L’illustre fondatrice de cette société, la marquise de Rambouillet, V incomparable Arténice, vivait encore à cette date, mais confinée dans la retraite par la vieillesse et les deuils répétés. Elle devait trouver que, depuis 1610, où elle avait ouvert sa chambre bleue, précieux et précieuses avaient bien changé. Rien ne se ressemble moins, en effet, que le cercle de la marquise et celui dont Mlle de Scudéry était l’âme. Dans la première période de l’hôtel, lorsque Mme de Rambouillet elle-même y donnait le ton, l’esprit précieux avait exercé la plus heureuse influence sur les mœurs sociales et sur la littérature. C’était alors un esprit de galanterie respectueuse et chevaleresque, de délicatesse dans la conversation et les écrits, de pureté élégante dans le langage. Certes, les défauts inséparables de ces qualités — le raffinement, la prétention, la pruderie, le purisme — existaient déjà durant cette période, mais peu sensibles encore. Le contact et l’influence prépondérante des grands seigneurs empêchaient les littérateurs de profession de tomber dans la pédanterie; le platonisme n’était pas, comme il le devint plus tard, une insupportable affectation ; les femmes n’écrivaient pas. Lorsque la marquise vieillissante partage la direction du cercle avec sa fille Julie d’Angennes, la future marquise de Montausier, les défauts en germe dans l’esprit précieux se développent et le gâtent. On veut trop se distinguer à tout prix; les hommes de lettres de second ordre,

les femmes prétentieuses commencent à donner le ton; riiôtel devient une coterie. Alors paraît cette fameuse Guirlande de Julie où la société précieuse croyait mettre le meilleur d’elle-meme et où elle ne fit qu’étaler ses ridicules. Lorsque le mariage de Julie disperse les familiers de l’hotel, Mlle de Scudéry les recueille et forme un nouveau cercle. Dès lors commence le règne des fausses précieuses. Avec elles, l’esprit précieux n’est plus que la subtililé dans les sentiments, la fadeur dans la galanterie, la prétention dans le langage, le faux goût en littérature; les grands seigneurs sont en petit nombre, les pédants dominent. Il est temps que Molière et Boileau viennent ruiner une influence qui, en se prolongeant, fait courir de sérieux dangers à la littérature et à l’esprit français. D’autant plus qu’à l’exemple de ce cercle, il s’en est formé un grand nombre d’autres à Paris et dans les provinces, cjui Limitent maladroitement et répandent la contagion.

De ces trois périodes du précieux, Sornaize ’n'a connu que la dernière. Sur l’hôtel de Rambouillet, il ne sait rien; lorsqu’il rencontre les noms des amis d’Arténice, il se tire d’affaire avec quelques mots d’éloge banal; souvent même il se contente de remarquer que tel ou telle furent célèbres « du temps de Valère », c’est-à-dire de Voiture. Il n’a d’information précise que sur les précieux de son temps, des précieux de décadence. Mais, comme il peint les mêmes originaux que Molière, ses renseignements sont d’un grand prix; grâce aux Précieuses ridicules et aux Femmes savantes^ il a pour nous le môme intérêt que ces scoliastes de l’antiquité, plats grain-

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mairiens et critiques sans goût, mais inséparables des grands écrivains auxquels ils sont attachés.

Qu’est-ce donc, selon Somaize, qu’une précieuse? Entre les nombreuses définitions qu’il nous offre, on n’a que l'embarras du choix. La plus complète se trouve dans la préface du Grand Dictionnaire. Il y distingue quatre sortes de femmes. Les premières, tout à fait ignorantes, ne sachant « ce que c'est que de livres et de vers et incapables de dire quatre mots de suite ». Celles-là, naturellement, n’existent pas pour lui. Les secondes, intelligentes, mais lisant peu, « esprits bornés qui ne s'élèvent ni ne s'abaissent, et qui doivent tout à la nature, rien à l’art »; elles ont peu d'importance. « Les troisièmes sont celles qui, ayant un peu plus de bien ou un peu plus de beauté que les autres, tâchent de se tirer hors du commun; et, pour cet effet, elles lisent tous les romans et tous les ouvrages de galanterie qui se font. » Cependant, elles n’en font pas elles-mêmes, et se contentent d’ouvrir leur maison aux littérateurs et aux gens de goût; « elles tâchent de bien parler et disent quelquefois des mots nouveaux sans s’en apercevoir, qui, étant prononcés avec un air dégagé et avec toute la délicatesse imaginable, paraissent souvent aussi bons qu’ils sont extraordinaires ». Voilà , selon Somaize, les femmes que Molière a raillées ; « Ce sont ces aimables personnes que Mascarille a traitées de ridicules dans ses Précieuses,et qui le sont, en effet, sur son théâtre, par le caractère qu’il leur a donné, qui n'a rien qu’une personne puisse faire naturellement, à moins que d’être folie ou innocente ». Quant à la quatrième sorte de

femmes, « ce sont celles qui, ayant de tout temps cultivé l’esprit que la nature leur a donné, et qui, s’étant adonnées à toutes sortes de sciences, sont devenues aussi savantes que les plus grands auteurs de leur siècle et ont appris à parler plusieurs belles langues aussi bien qu’à faire des vers et de la prose. Ce sont de ces deux dernières sortes de femmes dont M. de Somaize parle dans son dictionnaire sous le nom de précieuses. »

L’idéal d’une vraie précieuse, selon Somaize, est donc celui-ci : « Voir beaucoup de monde, et surtout des gens de lettres, parler de toutes choses, mettre au monde quelque auteur, ce que chacune d’elles affecte en particulier, faisant gloire de donner de la réputation à ceux qui s’attachent à leur montrer ce qu’ils font de nouveau ». Les éloges qu’elle tient à cœur de mériter, « c’est d’aimer fort la lecture, les vers, et surtout la conversation; de savoir bien coucher par écrit, d’avoir de grandes connaissances, de faire des romans, de bien parler et de savoir inventer des mots nouveaux ». Son étude sera « un rien galant, un je ne sais quoi de fin et le beau tour des choses » ; elle fera « une guerre continuelle contrôle vieux langage, l’ancien style, les mots barbares, les esprits pédants ». Elle tiendra « pour hérétique toute précieuse qui ne s’habille pas à la mode, eût-elle cinquante ans passés, comme aussi tous ceux et celles qui n’estiment pas le Cyriis et la Clélie, et généralement tout ce que font M. de Scudéry et sa sœur, et tous leurs cabalistes ». Elle se pénétrera bien de « la nécessité d’avoir un alcuviste particulier, ou du moins d’en recevoir plusieurs; de

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celle de tenir ruelle, ce qui peut passer pour la principale; car, pour être précieuse, il faut, ou tenir assemblée chez soi, ou aller chez celles qui en tiennent ». Elle seraw fortement persuadée qu une pensée ne vaut rien lorsqu’elle est entendue de tout le monde » ; elle aura pour maxime « qu’il faut nécessairement qn’une précieuse s’exprime autrement que le peuple, afin cj^ue ses pensées ne soient entendues que de ceux qui ont des clartés au-dessus du vulgaire ». Elle parlera le plus possible, et, quand elle sera obligée de garder le silence, elle se dédommagera par une mimique expressive ; « L’esprit étant le fondement de tout ce qui regarde les précieuses, et le silence en dérobant la connaissance, elles ont cette maxime de ne l’observer jamais sans 1 accompagner de gestes et de signes par où elles puissent découvrir ce qu’elles ne disent pas, et cpri mettent sur le visage les sentiments qu’elles ont ou de ce qui se dit ou de ce qui se fait devant elles ». Que 1 on ne prenne pas ce portrait pour une caricature; Somaize, en le traçant, est aussi sérieux ciue ses modèles.

Il y avait, bien entendu, des degrés dans la préciosité; toutes les précieuses n arrivaient pas à 1 idéal que l’Armande et la Bélise de Molière réalisent d’une manière si complète. Mais, par cela môme qu on pouvait être précieux sans tomber dans les dernières extravagances, l’influence de la mode piécieuse s’étendait sur toute la société polie. Il est facile de voir, par les énumérations de Somaize et les i enseignements donnés par ses contemporains, que toutes les femmes d’alors, pour peu qu’elles eussent de loisir et d’aisance, tenaient à honneur de suivre cette mode.

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Elles n’étaient pas toutes de la même coterie, et toutes les coteries ne frayaient pas entre elles, mais le bon ton était d’appartenir à une de ces coteries. Dans cette société du xvn“ siècle, que l’on se figure profondément divisée par l’esprit de caste, le goût de la préciosité rapprochait les distances et confondait les rangs. A l’iiôtel de Rambouillet, déjà, il n’était pas nécessaire d’être noble pour être admis; non seulement les hommes de la bourgeoisie, mais les femmes, pouvaient, si elles étaient lettrées et spirituelles, faire partie du cercle le plus intime de la marquise; ainsi Mlle Paulet, Mme Cornuel, Mme Arragonais. Pai’mi les précieuses célèbres citées par Somaize, on trouve à peu près autant de roture que de noblesse; luimême a bien soin de remarquer « qu’il n’y a point de roturiers dans l’empire précieux, les sciences et la galanterie n’ayant rien que d’illustre et de noble ».

« Qui veut faire l’ange fait la bête », dit Pascal; beaucoup de précieuses le prouvèrent à leurs dépens. Malgré leurs prétentions à la galanterie désintéressée et à l’amour platonique, la nature violentée reprenait ses droits : on sait par quels écarts de conduite se signalèrent quelques-unes des plus qualifiées, comme Mme de Longueville et Mme de Sablé. A ces noms illustres, Somaize en joint beaucoup d'autres de moins éclatants. Il cite nombre de précieuses qui se plaisent à faire des heureux et raconte en détail des histoires d’amour fort scabreuses. Il déclare même expressément que, de son temps, on était fort revenu, même en théorie, de l’amour patient ou purement intellectuel qu’exigeaient de leurs adorateurs Julie et Sapho ; « La mode est venue, dit-il, que les amants

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ne veulent plus être si mal traités; qu’il faut leur promettre ou leur donner lieu d’espérer, la fierté et la froideur n’étant plus des vertus propres à les conserver, dans un temps où la cruauté n’est plus de mise ».

Si la façon dont les précieuses de 1660 entendent l’amour n’est pas toujours très pure, le goût dont elles se piquent pour les lettres et les sciences n’est souvent que faux goût et les conduit tout droit à la pédanterie, bien qu’ elles fassent profession de la haïr par-dessus tout. Comme elles prétendent ne le céder en rien aux hommes en fait d’instruction, elles ne se contentent pas de cultiver la littérature d’agrément ; il leur faut l’érudition; elles écrivent; elles abordent les sciences les plus particulières et les plus bizarres. Chacune d'elles se fait gloire d’inventer « des mots nouveaux et des phrases extraordinaires » ; et l'on sait quel étrange jargon sortit de cette émulation de néologisme. Elles s’attaquent même à forthograptie; de concert avec l’académicien Leclerc, Mmes Roger et Leroi, Mlles Saint-Maurice et de la Durandière se mettent en tête d’en créer une nouvelle, « où l’on écriroit de même qu’on parloit et où l’on diminueroit tous les mots en ôtant les lettres superflues ». Il y a parmi elles de véritables femmes savantes, comme cette Mlle Deschamps, « qui a enseigné le droit publiquement avant qu’un homme de qualité qui l’a épousée à cause de son esprit fût son mari » ; ou de vrais phénomènes, qui pourraient aujourd’hui gagner leur vie en s’exhibant, comme cette Mlle Danceresses, de Narbonne, « qui fait des vers' sur-le-champ et réponse sur l’heure à ceux qu’on lui écrit ». D’autres

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sont aussi fécondes épistolières que Balzac et Voiture, non par nécessité d’affection, comme Mme de Sévigué, mais pour le seul plaisir d’écrire; ainsi Mme l'abbesse d’Espagne, qui « a un fort grand commerce de lettres en plusieurs provinces ». Mlle Castera, de Toulouse, en écrit aussi beaucoup, mais elle préfère encore en lire, « et, comme c’est, à son goût, le plaisir le plus sensible qu’elle puisse recevoir, elle se le procure par l’ouverture de toutes celles qui passent par ses mains, et elle les referme avec tant d'adresse qu’il est impossible de s’en apercevoir ». Il va sans dire qu’elles produisent en quantité les petits vers, les billets doux et les portraits.

Pour les sciences, c’est pis encore. Molière n'exagère pas lorsque, dans les Femmes savantes^ il nous montre Philaminte inslallant dans son grenier « une longue lunette à faire peur aux gens », et encombrant sa maison de « brimborions dont l’aspect importune ». C'était alors la mode pour les femmes de faire de l'astronomie et de l’astrologie, de la chimie et de l’alchimie. Une Mme de Gaudevillle, dans Somaize, « apprend la philosophie et elle a un maître qui vient tous les jours lui enseigner, comme aussi pour les mathématiques, pour la magie blanche, pour la chiromancie, la physiognomonie, le droit; et, pour chaque chose, elle a une personne différente qui lui montre ». Quant à Mlle Chataignières, « les sciences dont elle fait le plus d’état sont celles de dire la bonne aventure, de connaître dans la main, de faire l’horoscope, et surtout de la chimie (elle a des fourneaux dans sa maison à ce dessein) et travailler perpétuellement à la pierre philosophale ». Mlle Petit

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va plus loin; elle aussi « possédé fort bien les mathématiques )), mais « l’on peut même dire qu’elle feroit aussi bien un coup d’épée qu'un homme ». Pour rassurer son lecteur, Somaize s’empresse d’ajouter ; « Cela n’empêche pas qu’avec cette humeur martiale, elle n’ait l’agrément, la douceur et la civilité attachée à son sexe ».

Un autre passe-temps, peu littéraire celui-là, auquel les précieuses se livrent avec une prédilection marquée, c’est le jeu, ce fléau de la société du xvii® siècle. Somaize en cite un très grand nombre qui ont toujours les cartes ou le cornet à la main. Ainsi, Mlle de Neuville, Mme de Launay, Mme Salo, dont « la maison est considérable parce que l’on y joue beaucoup », Mme de Lescalle, de Dijon, « la femme de France qui a le plus de passion pour le jeu, aussi bien que son mari ».

Ainsi, galanterie souvent poussée très loin, visites, réceptions, jeu, telles étaient les occupations favorites des précieuses. On ne s’étonnera point que tous les maris de ces dames ne fussent pas avec elles en aussi parfaite conformité d’humeur que M. de Lescalle. Il y avait beaucoup de ménages troublés dans le monde précieux. M. Perrin supporte impatiemment les goûts trop relevés de sa femme : « Cette belle s’est vue maltraitée de son mari, qui, jaloux de voir le grand nombre d’amants que son esprit et sa beauté lui attiroient, l’a plusieurs fois enfermée, et même tenté quelque chose de plus violent contre elle ». Souvent, la mésintelligence va plus loin; Mme de Pommereuil est, « comme beaucoup d’autres, séparée de son mari ». De même Mme de Mon-

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conlour ; « La grandeur de son ame passe juscj:ue sur son visage, qui conserve parmi les charmes naturels aux femmes quelque chose de mâle; aussi s'est-elle généreusement désunie d’avec son époux, trouvant quelque honte à ne pas commander. Ses passions sont pour les galanteries nouvelles, et surtout pour le jeu, c[ui la domine. Mme de la Larde ayant eu à peu près la même destinée, elles ont aussi les mêmes attaches, sont toutes deux bonnes amies, et ont toutes deux épousé le jeu à la place de leurs maris. » Mme du Canet, d’Aix, a repris aussi sa liberté, mais simplement pour satisfaire sans entraves ses goûts littéraires : « Elle est séparée d'avec son époux, ce qui lui donne plus de facilité pour recevoir les beaux esprits chez elle ». Lorsque la différence d’humeur ne pousse pas les choses â l’extrême, on prend de singuliers accommodements. Il y a eu longtemps « de la froideur » entre Mme de Saint- Ange et son mari, mais ils sont « parvenus à vivre dans une intelligence fort grande, puisqu'ils s'écrivent deux ou trois fois la semaine, ce qui ne peut partir que d’une union accompagnée d’une civilité et d’un esprit fort agréables ». Le goût du célibat, c est-à-dire de l’indépendance, l’aversion pour la condition naturelle de la femme, c'est-à-dire la - subordination au mari, sont très fréquentes chez les précieuses; aussi, pour elles comme pour Armande, « l’état de fille » est un idéal. De même que Mlle de Scudéry, et pour les mêmes raisons, Mlle de la Flotte « est dans le dessein de ne se marier jamais ». Lorsque l’on a abusé de leur jeunesse pour leur donner un mari, elles ne cachent pas leurs regrets : « L’humeur précieuse règne si fort

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chez Mme de Bernon, que, si l’on ne l’eût mariée à quatorze ans, elle n auroit jamais pu se résoudre à recevoir un maître ». Par suite, elles prisent fort la liberté que donne le veuvage; Mlle Maçon « a été fort peu de temps mariée, et par là elle a eu de bonne heure cette liberté nécessaire à une précieuse de voir tous ceux cju’elles veulent ». L’indépendance suprême serait de n’avoir aucun lien de famille- Mlle de Villebois et sa sœur « ont toutes les qualités nécessaires à une Précieuse, car, premièrement, elles n’ont pas de mère », etc. L’amitié elle-même ne doit pas être poussée trop loin, afin de ne pas engager l’avenir; selon la maxime du philosophe grec, les précieuses estiment « qu'il ne faut jamais se lier si fort avec une personne, que la séparation et la mésintelligence puissent troubler l’âme ou altérer le divertissement nécessaire à la conversation ».

Avec tant de joueuses, de femmes séparées, de veuves résignées, de filles indépendantes, il était inévitable qu’une forte part de demi-monde se mêlât à la société précieuse. De fait, nombre des précieuses citées par Somaize peuvent, sans hésitation, être rangées dans cette catégorie. Sous ce rapport' il ne fait que confirmer ce que nous apprend d’autre part Tallemant des Réaux. Aux « complaisantes » énumérées par celui-ci on peut ajouter, sans crainte de se tromper, ces deux demoiselles Leseville, filles majeures, l’une de vingt-cinq ans, l’autre de vingt, dont « la maison est d’autant plus la maison des di4rtissements, qu’elles sont maîtresses de leurs volontés et c|ue, n’ayant point de mère et aimant les grandes compagnies, la promenade et généralement tous les

plaisirs honnêtes, elles ne rebutent personne de ceux qui peuvent contribuer à leur en fournir les occasions. » L’aînée de ces demoiselles est une sorte de Rolla femelle. Bien qu’elle soit assez riche, elle mène un train supérieur à ses revenus; aussi a-t-elle formé le dessein « de vivre encore cinq ou six ans de l’air qu’elle fait aujourd’hui, c’est-à-dire dans la joie et les plaisirs, et puis de faire une banqueroute au monde et de se retirer au couvent ». Il n’y a pas de doute possible au sujet de Mlle Bourbon, dont voici l’histoire racontée dans ce goût d’allusion qui fournira bientôt à Bussy-Babutin des modèles d’esprit, de méchanceté et de licence : « Elle est fille et n’a pour parente qu’une tante chez qui elle demeure, et de qui elle fait tout ce qu elle veut. Cette tante a une amour toute particulière pour la musique, et la nièce, qui aime généralement tous les arts et toutes les sciences, n'a pas de peine à lui fournir toutes les occasions possibles de la contenter ; et c’est ce qui a mis M. Daubigny bien avec elle, car il chante bien et a toujours avec lui deux ou trois musiciens, et joint avec cela la géographie ; si bien que Mlle Bourbon a appris sous sa conduite et comme on aime, et comme on chante, et comme on divise les empires, les royaumes, les terres, les mers et toutes les choses qui concernent la géographie. Elle a même appris de lui quelques règles de fortification; mais il ne lui a montré que comme on attaque les places et ne lui a pas appris l’art de les défendre. Il est vrai que, naturellement, elle est de celles qui se défendent bien et qui ne se rendent jamais que dans les formes et selon les règles. » Sur celle-là Somaize en dit assez

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long, plus long peut-être qu’il n’y en avait; sur d’autres, en revanche, qu’il se contente de ranger parmi les précieuses « galantes » (le mot disait alors beaucoup moins qu’aujourd’hui), ses contemporains complètent ses renseignements; ils nous apprennent que plusieurs, dont la vertu est vantée dans le Grand Dictionnaire, fournissaient leur contingent à la chronique scandaleuse.

Telle est, d après Somaize, la société précieuse envisagée sous ses aspects les plus généraux. On ne s’étonne plus que, dès son arrivée à Paris, l'auteur des Précieuses ridicules ait vu en elle la plus ample matière à mettre en comédie. Outre qu'elle était fort plaisante , ses raffinements , son goût mesquin, ses prétentions, ses faux-semblants répugnaient profondément au génie franc, simple et droit de Molière; il y avait entre elle et lui antipathie de nature. Il l’attaqua dès le premier jour et le coup fut terrible.

A partir du Grand Dictionnaire, nous perdons la trace de Somaize. La préface nous apprend que l’auteur n’était plus à Paris lorsque le livre fut imprimé, car il avait suivi en Italie la connétable Colonna. Resta- t-il à Rome avec elle? revint-il en France à sa suite lorsqu'elle quitta le connétable? mourut-il au delà des monts? Autant de questions qui restent sans réponse. Ce qui est certain, c’est que, depuis lors, il ne parut plus rien sous son nom; les nouvelles corné-

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dies de Molière, qui se succèdent rapidement à partir de 1660, ne lui font pas rompre le silence; sa carrière littéraire est terminée.

Il n’y a, certes, pas lieu de regretter cette disparition. Gomme écrivain, Somaize avait donné toute sa mesure et, en continuant, il n’aurait pu que se ressembler à lui-même, c’est-à-dire multiplier les épreuves d’un mauvais original. Inconscient dans le cynisme, type de sottise et de fatuité, mélange de Mascarille et de Trissotin, il unissait la bassesse d’âme et la nullité du talent à un tel degré que, même au xviii'^ siècle, si fécond en gredins de lettres, on aurait peine à trouver son pareil. Pour s’édifier complètement à ce sujet, il faut lire en entier ses préfaces et le portrait qu il se consacre à lui-même sous le nom de Smarion ; malgré la pauvreté littéraire de ces morceaux, on ne regrettera pas de les parcourir; ce sont des documents curieux.

Gomme historien de la société précieuse, il nous rend de réels services ; on ne saurait écrire sur elle sans le consulter. Mais, de ce chef, il n’a plus rien à nous apprendre, au moment où il disparaît. Non cj;uc la société précieuse ait terminé son existence avec lui ; malgré le rude coup que lui a porté Molière, elle va subsister, plus modeste et moins affichée, et, dès les premières années du siècle suivant, un nouvel hôtel de Rambouillet s’ouvrira chez la marquise de Lambert, sans que la tradition du précieux ait été interrompue un seul jour. L’esprit précieux, en^ effet, comme l’esprit gaulois, est une part nécessaire de l’esprit français; il n’a cessé de rendre des services; il ne finirait qu’au grand dommage de nos qualités

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nationales, ou j^lutôt il faudi’ait pour ie détruire une transformation impossible de la vie sociale ellemême. En effet, on le trouve partout où la littérature est un besoin de la société polie; il représente la fleur délicate de la civilisation. Toutes les fois qu’il prend trop d’ascendant sur les écrivains, les défauts qu’il porte en germe se développent et une réaction se produit; celle-ci donne son effet utile jusqu’à ce que, abondant elle-même dans son propre sens et tombant du côté où elle penche, elle provoque un retour de l’esprit précieux. A ces diverses périodes du précieux correspondent des historiens de valeur très différente, comme les périodes elles-mêmes. Au xviP siècle. Voiture sert de greffier à la bonne époque du précieux ; Mlle de Scudéry le peint dans sa décadence; lorsqu’il devient une mode partout copiée et travestie, Somaize se présente, digne peintre de modèles ridicules.

C’est dire qu’après avoir donné d’une telle période une fidèle image, sa tâche était remplie ; en écrivant encore, il n’eût fait qu’imposer une surcharge inutile à riristoire littéraire. Puissance singulière, ici comme ailleurs, de l’occasion et du moment! Somaize a laissé un nom, et ses livres devront être consultés aussi longtemps que l’on s’occupera de ses modèles. Vingt ans plus tôt ou vingt ans plus tard, le précieux se développant dans des milieux fermés pour un tel homme, il n’aurait pu écrire que sur d autres sujets; on n eût jamais songé à le réimprimer, et personne, à la fin du xix“ siècle, ne solliciterait pour lui l’attention. Il y a, en effet, des natures d’écrivains qui, en tout temps, trouvent matière à

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produire de façon durable ce qu’elles portent en elle; à quelque date que le sort les fasse naître, elles s’adaptent au moment et au milieu. Il en est d’autres qui n’ont qu’une valeur de hasard; elles doivent tout à un ensemble de circonstances. Somaize appartient à cette seconde catégorie; il en est même un exemple particulièrement frappant, par la nullité de son talent et l’intérêt de ses ouvrages.

Juillet 1S92.

AU XVIP SIÈCLE'

Messieurs,

Malgré le titre commode de xyii^ siècle ou de siècle de Louis XIV, l’iiistoire littéraire établit de nombreuses divisions dans la variété des écrits qui parurent en France de 1600 à 1700. Entre toutes, il en est une, la plus simple, qui me paraît en même temps la plus juste : en littérature comme en politique, l’année 1661, où commence le gouvernement personnel de Louis XIV, marque la fin d’un ordre de choses et le commencement d’un autre. Il y a de très grands écrivains avant 1660; il y en a de très grands après cette date; mais ces écrivains ont beau parler la môme langue et souvent traiter les mêmes genres : ils ne se ressemblent pas. En outre, quelle que soit la grandeur individuelle de chacun d’eux, et bien que, par exemple, l’admiration puisse hésiter entre un Corneille et un Racine, entre Fauteur des Provinciales et celui des Oraisons funèbres^ la seconde moitié

1. Conférence faite au cercle Saint-Simon, le 22 janvier 1881.

ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET d’aRT.

du siècle l’emporte sur la première , et l’on ne commet pas une injustice en appliquant le nom de Louis XIV à toute une époque dont il connut à peine la moitié.

Je sais Lien que cette opinion, si elle est la plus générale, n’est pas unanime. La critique romantique et la critique libérale préfèrent la première moitié du siècle, pour cette raison surtout qu’elles n’y trouvent pas Louis XIV, Boileau et Bossuet, trois représentants fâcheux de l’esprit classique et de l’esprit d’autorité. Je crois pour ma part, que le romantisme et le libéralisme, choses de soi belles et bonnes, n’ont rien à voir ici et qu’ils y nuisent même à ce qui devrait être l’unique souci de la critique sans épithète, savoir l’impartialité. Permettez-moi donc de rechercher avec vous à quoi tient cette profonde différence entre les deux moitiés du siècle, et aussi la supériorité de l’une sur l’autre. Parmi les causes de cette supériorité et de cette différence, il en est deux qui me semblent capitales, et je les verrais, d’une part, dans la composition du public, de l’autre, dans la condition des écrivains.

Avant 1G60, le public qui lit et fait les réputations se compose presque entièrement de la société polie, c’est-à-dire du monde aristocratique, et, dans cette société, l’influence des femmes domine. C’est le temps de rHôtel de Rambouillet et des précieuses. Il y aurait lieu de distinguer entre les diverses périodes de

l’illustre hôtel et d’établir des catégories de précieuses; toutefois, de la marquise de Rambouillet, une grande dame qui n’écrit pas, à Mlle de Sctidéry, un insupportable bas-bleu, le goût littéraire reste le même, plus ou moins pur, plus ou moins gâté. On y admire à l’occasion le grand et le sublime dans une ode de Malherbe ou une tragédie de Corneille; mais le grand et le sublime ne sont pas objets de salon : ils tiennent trop de place et prennent trop de temps. On y préfère, en de petits poèmes et de courtes pages de prose, une idée ingénieuse développée dans une juste mesure, un joli thème bien traité. Si l’on y goûte les longs romans, c’est que, formés d’une succession de morceaux, ils se quittent à volonté, n'exigent pas un effort de la part du lecteur et n’impriment j^as à l’àme de violentes secousses. Des stances de Yoiture, une lettre de Balzac, voilà surtout ce cjui plaît aux précieuses; avec cela, des maximes de morale mondaine, des portraits, des dissertations de galanterie et de goût.

Prenez, au meilleur temps de cette société, les deux écrivains que je viens de nommer. En leur qualité de précieux, l’intérêt des choses ne leur semble pas être dans les choses elles-mêmes, mais dans la manière de les dire; ils se servent de leurs sujets au heu de les servir, et leur triomphe est de les faire oublier : c’est pour eux-mêmes, pour leurs talents, qu’ils veulent accaparer l’attention. Avec cette façon d’entendre la littérature, iront-ils s’attaquer à ces grands objets, toujours supérieurs à l’écrivain qui les traite? Ils s’en gardent bien, et voyez ceux qu’ils choisissent. Voiture écrit des lettres, mais ce n’est

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pas pour apprendre à ses correspondants quelque chose qui en vaille la peine : c'est pour le seul plaisir d’écrire et d’être lu, c’est-à-dire de goûter et de faire goûter un plaisir qui soit à lui-même sa propre fin. De môme dans ses poésies ; élégies sans motifs de douleurs, stances amoureuses sans amour éprouvé, chansons sans gaieté, sonnets conçus pour une chute, rondeaux où la pensée, indifférente en elle-même, lutte contre la difficulté de l’expression, pièces burlesques ou en vieux langage, qui sont à la poésie ce que le bibelot est à l’art. Rappelez-vous, comme types de ce genre, souvent très spirituel et très amusant, mais d’une étrange futilité, deux ou trois des pièces les plus goûtées de son public, comme les stances A une demoiselle qui avait les manches de sa chemise retroussées et sales et Sur une dame dont la jupe fut retroussée en versant dans un carrosse à la campagne. Elles excitèrent en leur temps des transports d’admiration; nous y voyons surtout des indices amusants d’un état d’esprit. Plus sérieux en apparence, Balzac n’écrit pas de petits vers ; il distille patiemment une prose périodique; il compose de graves traités de morale. En réalité, ce n’est qu’un Voiture solennel. Lui aussi ne rédige-t-il pas des lettres sans avoir rien à dire et ne pourrait-on pas brouiller au hasard les noms de ses correspondants sans que la clarté de sa correspondance en souffrît beaucoup ? ïraite-t-il la morale d’une autre manière que les sophistes et les rhéteurs de l’antiquité?

On objectera que tous les écrivains de la première moitié du siècle ne ressemblent pas à ces deux-là, qu’ au-dessous il y a les « burlesques », et, au-dessus.

de grands poètes et de grands prosateurs. D’accord; mais, pour les burlesques, vous remarquerez que, malgré leurs allures indépendantes, ils ne sont pas insensibles au sulTrage des cercles précieux et que, somme toute, ils appliquent les mêmes procédés littéraires qu’un Voiture ou un Balzac. Je n’en veux pour preuve que le plus débraillé de ces bohèmes, Saint-Amand, et ce matamore de plume et d’épée qui s’appelait, quoique Parisien, Cyrano de Bergerac. D’abord ils savent à l’occasion interrompre leurs grossières habitudes ou calmer leur humeur bruyante pour devenir hommes de salon ; entre deux duels, Cyrano fait assez galamment sa cour aux dames; entre deux « crevailles », Saint-Amand devient, sous le nom de Sapurnius, l’iiôte de la chambre bleue. Comme écrivains, leur rhétorique et leur poétique rappellent celles des purs précieux, moins la précision ou la délicatesse, le sérieux ou la grâce. Faiseur habituel de petits vers, lorsque Saint-Amand, voulant prendre carrière ou donner sa mesure, décrit longuement la Chambre du débauché ou délaye son interminable Moïse, il ne voit ici que prétexte à tours de force poétiques, là cj[ue matière à pittoresque ordurier. Cyrano, lui, décrit, malgré le conseil d Horace, un cyprès ou une tempête; cet émancipé prolonge sa rhétorique et fait imprimer de purs exercices de style ; pour les sorciers et contre les sorciers, contre un poltron, contre un médisant, contre un ingrat, contre l’hiver, pour l’été, contre 1 automne, etc. Tout ce que le goût précieux avait imaginé ou imité de procédés factices — pointes à 1 italienne, équivoques, jeux de mots, calembours, il s ingénie à

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le faire entrer dans un seul morceau, comme la Description de l'aqueduc d'Arciieü^ où il donne ainsi l’inventaire complet des ressources propres au genre. S’il a un démêlé positif avec quelqu’un, Scarron ou Montfleury, ne croyez pas qu’il va nous apprendre cjuels griefs lui font prendre la plume ou nous dire en quoi l’un est mauvais comédien, l’autre mauvais auteur ; virtuose de l’invective, il lui suffit d’exécuter des variations sur ce thème que l’un est gros et l’autre cul-de-jatte.

Mais un écrivain du temps est particulièrement instructif au point de vue qui nous occupe, car il appartient à la fois aux burlesques par l’emphase, aux précieux parle raffinement; je veux parler de ce « bienheureux » Scudéry, héros de salons et chevalier d’aventures. Normand digne d’être Gascon. Il nous offre, dans son Alaric, une preuve naïve de l’indifférence des écrivains d’alors pour les sujets et du prix qu’ils attachaient aux détails d’exécution : à la fin, il a pris soin de mettre une double table des descriptions et des comparaisons contenues dans le poème, savoir 127 des unes et 145 des autres, un joli chiffre, carie poème n’a que dix chants.

Pour les grands écrivains, c’est autre chose. Leur supériorité se mesure exactement à la force de résistance que le génie leur donne contre le goût de leur temps. Lorsqu’ils sont inférieurs à eux-mêmes, c’est c{u’ils n’ont pas su réagir contre ce goût : lorsqu’ils excellent, c’est qu’ils ont pensé et écrit tout autrement que leurs contemporains. Que doit un Descartes à la société polie? Je sais bien que les précieuses se vantent de le lire, mais j’ai des doutes sur le sérieux

LE PUBLIC ET LES ÉCRIVAINS AU Xyil® SIÈCLE. 61

de ce commerce. C’est en se repliant sur lui-méme, en tirant tout de son propre fonds, que l’auteur du Discours de la méthode a créé sa philosophie, et, loin qu’elle ait produit tout son effet sur les contemporains, l’auteur d’un livre très ingénieux, M. Krantz \ nous expliquait naguère que l’esprit de Descartes se retrouve surtout chez les écrivains venus après lui. Pascal écrit les Provinciales pour le monde; mais quel monde? Non certes pour un ou plusieurs salons, mais pour tout Français soucieux de la droiture morale. Corneille, enfin, s’il était trop porté à confondre l’original et le bizarre, pouvait-il être corrigé de ce défaut par un public de salon? Ces grands écrivains sont d'autant plus grands qu’ils se rapprochent davantage des écrivains qui vont venir. Ils devancent, ils préparent l’époque suivante; ils ne sont qu’à moitié de leur temps.

La condition sociale des écrivains, qui résulte des mœurs et de la nature du public, exerce, elle aussi, son influence sur les œuvres. D’abord, pour parler comme aujourd’hui, à cette époque le métier d’auteur ne nourrit pas son homme ; vivre de sa plume est une chimère décevante. Aussi, lorsqu’un écrivain n’est pas « accommodé », c’est-à-dire riche, il n’a qu’une ressource : demander de quoi vivre à la pro-

Essai sur Vesthéliqiie de Descartes étudiée dans les rapports de la doctrine cartésienne avec la littérature classique française au XVID siècle, 1882.

62 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D’aRT.

tection permanente ou intermittente des grands. Les plus heureux obtiennent un bénéfice, une abbaye ou même un évêché; les moins favorisés se contentent d’être attachés à quelque bonne maison comme gentilhomme, secrétaire, précepteur, ou simplement d’attraper de-ci de-là quelque argent au moyen d’une dédicace opportune. h'Alaric déjà cité est dédié à la reine Christine, qui venait d’arriver en France au moment où le poème fut publié, en 1656. Aussi le dixième et dernier chant contient-il douze comparaisons en l’honneur du roi et de la reine de Suède, alors qu’il n’y en a aucune de ce genre dans les neuf autres. Scudéry terminait son poème lorsqu’il apprit l’arrivée de la reine : saisissant l’occasion aux cheveux, il entassa dans la fin de l’ouvrage autant de flatteries qu’il en aurait pu mettre dans l’ouvrage tout entier. Ai-je besoin d’insister après cela sur les résultats qu’amenaient le désir et le besoin de plaire?

Par une étrange contradiction, ne pouvant vivre de leur métier, les écrivains ne songent même pas à être autre chose qu’auteurs ou plutôt hommes de lettres. Distinguer l’auteur de l’homme de . lettres semble au premier abord une subtilité, et pourtant rien n’est quelquefois plus légitime et plus nécessaire. En effet, si l’on ne peut pas être homme de lettres sans être auteur, on peut devenir auteur sans être homme de lettres. Je m’explique ; un homme de lettres est celui qui considère la littérature comme une profession, en fait le but de sa vie et s'y consacre tout entier. Au contraire, quiconque écrit est auteur; mais on peut écrire et porter autre part l’effort principal de son activité. Cette distinction admise, jetez

un regard sur la littérature antérieure à l’époque où nous sommes : en France ou à l’étranger, clans l’antiquité ou les temps modernes, vous verrez que ti’ès souvent les plus grands écrivains ont été tout autre chose qu'liommes de lettres, c^u’ils s’appellent, dans l’anticfuité, Thucydide ou Tacite, Eschyle ou Plaute, Aristote ou Cicéron; à l’étranger, Dante, Cervantes ou Shakespeare; en France, ATllehardouin, Joinville ou Commynes, Calvin, Rabelais, Montaigne oud’Aubigné.

Loin de moi de dire ou de laisser croire que je fais peu de cas de l’écrivain qui n’est qu’écrivain, et c[u’en littérature j ’estime surtout les amateurs. Comme dit La Bruyère, c’est un métier cjue de faire un livre, très difficile , très méritoire , et auquel d’habitude il faut se donner tout entier pour y réussir. Et ce qui est vrai de la prose l’est encore plus de la poésie. Mais à côté des écrivains de métier, pour cfu’une littérature soit grande, humaine, nourrie d’observation et d’expérience, il est bon c[u’elle en ait d’autres formés par Faction, la pratique de la vie et des hommes, la lutte, la souffrance, et qni voient surtout dans la littérature un prolongement de Faction. Le pur homme de lettres, en effet, agit peu; il doit deviner ou supposer le plus grand nombre des sentiments qui sont la matière de ses œuvres; sauf l'amour c{ue tout le monde connaît plus ou moins par expérience personnelle — et qui, remarquons-le en passant, devient le thème à peu près exclusif de la littérature lorsque rare est Fauteur d’occasion et très nombreux l’écrivain de métier, — combien d’hommes de lettres imaginent ce qu’ils n’ont jamais vu ou ressenti, souvent par fécondité de génie, souvent aussi par excès d’assurance ! Il n’est

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donc pas mauvais qu’à côté d’eux d’autres viennent parler de ce qu’ils ont fait, exprimer des passions sincères, défendre par la plume de grands intérêts.

Ceci admis, vous constaterez que, dans la première moitié du xviC siècle, très peu nombreux sont les écrivains d’occasion et très nombreux les écrivains de métier. Aussi ces derniers donnent-ils le ton et forment-ils à leur image les hommes d’action épris de littérature, comme Richelieu. Lorsqu’une classe est si nombreuse, elle prend nécessairement un tour d’esprit particulier; elle fait corps, et, les rivalités se multipliant, voilà les coteries qui se forment, c’est-àdire les sociétés d’admiration et d’appui mutuels : coterie de Malherbe, coterie de Chapelain, coterie de Ménage, etc. La société polie, de laquelle dépendent les écrivains, n’est pas pour gêner cette tendance; au contraire, elle la favorise et l’aggrave, car elle est partagée, elle aussi, en cercles alliés ou rivaux, successifs ou simultanés. C’est d’abord l’hôtel de Rambouillet, puis le salon de Mme de Sablé, puis celui de Mlle de Scudéry, puis une infinité d'autres; c’est le monde du Marais et celui du faubourg Saint-Germain, celui du Palais-Cardinal et celui de Ninon, etc. Dans ces cadres tout faits les hommes de lettres se rangent avec empressement, et chaque cercle a son grand homme, ses sous-grands hommes, ses hommes d’esprit. Chronologiquement même, les salons viennent avant les coteries littéraires et c’est à l’exemple, sur le modèle, par l’influence de ceux-là que celles-ci s’organisent. Vous le voyez, nous revenons toujours à notre point de départ ; l’influence prépondérante et souvent fâcheuse de la société polie.

Aussi les hommes de lettres auront-ils deux sortes de défauts : les leurs d’abord, ceux de l’espèce, et ceux qui naissent fatalement au milieu des coteries. Vaniteux, jaloux, préoccupés à l’excès des questions de métier et de forme, ce n’est pas dans les endroits où ils fréquentent qu’ils pourraient se guérir de ces travers. Ils les y prendraient plutôt, s’ils ne les avaient déjà. Enfin, vous les verrez s’enfoncer de plus en 23lus dans cet esprit d’exclusion qui est celui de tous les cercles fermés et que définissent si joliment les vers fameux ;

Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages;

Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis;

Nul n’aura de l’esprit, hors nous et nos amis;

Nous chercherons partout à trouver à redire

Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire.

Les auteurs de second et de troisième ordre se trouvent parfaitement à l’aise dans ces sortes de milieux : ils y prospèrent et ils y sont heureux, car on y aime ce qu’ils sont capables de faire et ils y trouvent les admirateurs dont ils ont besoin. En revanche, les grands écrivains n’y sauraient séjourner longtemps. Outre qu une sujiériorité trop éclatante offusquerait leurs confrères de moindre valeur, le plus souvent ils risqueraient d’être mal compris ; et surtout leur génie n’y saurait prendre la matière dont il a besoin : le champ d’observation est trop restreint. Si donc ils se tiennent en dehors, ils y gagnent; s’ils ne peuvent faire autrement que d’y rester, ils y perdent. Comme preuve, je puis invoquer encore les trois écrivains que j’ai déjà nommés. Descartes s’en va chercher l’isolement en Hollande et évite, avec la

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plus ombrageuse sollicitude, tout ce cjui ressemble a des relations mondaines. Voyageur et soldat, il a commencé par visiter l’Europe, par observer de près les mœurs différentes des hommes et tous les aspects, paciliques ou sanglants, que revêt leur activité ; familier avec toutes les sciences, il a pris l’habitude de la recherche personnelle, de l’abstraction, du souverain détachement, toutes choses que la société polie non seulement interdit à ceux qui la fréquentent, mais encore voit avec défaveur, avec jalousie, comme une négation d’elle-même. Savant comme Descartes et déjà préservé par la science de tout engouement pour les puérilités littéraires, Pascal, dans un premier emportement de jeunesse et de curiosité, Iréquente les sociétés mondaines; mais que leur doit-il? Peut-être le Discours sur les passions de Vamouv, et encore serais-je étonné qu’il l’ait soumis à ses amis de passage : cette éloquence abstraite et brûlante, si dédaigneuse des conventions, si éprise de vérité, eût choqué les admirateurs de Mlle de Scudéry. Il ne se trouve et ne devient lui-même que le jour où, fuyant le monde, il se réfugie à Port-Royal. C’est là qu’il s’attaque au plus redoutable problème que puisse aborder une intelligence humaine et qu’il en poursuit la solution, avec quelle tension, quel déchirement de tout son être, vous le savez. Il n’a dès lors que mépris souverain pour ces bagatelles dont ses anciens amis continuent de s’amuser, pour ces « termes bizarres » et ce « jargon » qu’on appelle « beauté poétique '). Lorsque, à propos des vanités humaines, il se surprend encore celle de vouloir bien écrire, il se méprise lui-même de songer à cela, qui est si peu.

Mais Corneille, dira-t-on, fut homme de lettres, fréquenta les salons et s’efforça de leur plaire. Vous remarquerez d’abord qu’il écrivait pour le théâtre, et, de tous les genres littéraires, c’est celui où l’esprit de coterie trouve le moins à s’exercer, car la force des choses veut qu’on s’y adresse au public tout entier, et non à une partie du public, plus ou moins exclusive ou systématique. En outre, épris de la grandeur romaine et de l’héroïsme espagnol, il en trouvait l’idéal par la lecture et la méditation solitaire, suppléant de la sorte à l’observation directe des hommes qui lui manquait; aussi ne traite-t-il pas précisément l’histoire à la façon des Scudéry frère et sœur. Ce qu’il donnait aux salons, c’était une part assez petite de son temps et une part moindre encore de son génie, par exemple les futilités rimées que personne n’irait chercher dans ses œuvres, n’étaient deux ou trois morceaux charmants qui plaisent en cela surtout que, par une boutade, une saillie de caractère, un accès de dégoût pour les fadeurs à la mode, le poète échappe à la convention. J’accorde que, dans la Querelle du Cid, il s’est montré tout à fait homme de lettres; mais, si légitimes qu’elles fussent, ses colères d'auteur blessé l’ont-elles grandi? Ici encore, il n’est vraiment le grand Corneille que lorsqu’il renonce aux petites finesses, lorsqu’il se défend des petites impatiences de la profession pour parler d’un ton plus haut et plus ferme qu’il n’était d’usage en pareil cas. Quant à ses dédicaces, je préfère n’en point parler et dire seulement qu’il n’a pas inventé le genre, mais qu’il en a suivi trop docilement les modèles.

Ainsi, sauf exceptions qui tiennent à la valeur des écrivains, mais dont le bénéfice ne saurait être attribué à l’esprit du temps, la littérature de la première moitié du siècle s’inspire d’un goût mesquin, la condition des écrivains est petite, comme leurs objets. Cela, faute d’un public assez large. Pas plus que le plaidoyer subtil de Rœderer, l’apologie majestueuse de Cousin ne doit ici nous abuser. Tout ce que Ton peut accorder se trouve dans la théorie pleine de sens qu’exposait récemment M. Brunetièreb La société polie rendit des services à la littérature, mais des services indirects, en répandant le goût des choses de l’esprit, en créant des habitudes d’élégance et de délicatesse; mais, fatalement amenée à imposer ses préférences comme idéal aux écrivains, elle suscitait en eux de graves défauts. Il était grand temps qu’une révolution du goût soumît la littérature à un nouveau public.

Longuement préparée, comme toutes les révolutions, celle-ci éclata d’une manière fort soudaine et réussit avec une étonnante rapidité. En 1658, un jeune chef de troupe, lui-même acteur et auteur, Molière, s’installe à Paris et cherche à se faire place entre les deux théâtres qui se partagent la faveur publique, Quel sujet choisit-il pour sa première

1. Voir, dans la Revue des Deux Mondes dul“ novembre 18Sü, son étude sur VInfluence des femmes dans la littérature française (recueillie dans ses Questions de critique, 1889).

pièce? une attaque directe, à fond, contre la société polie, c’est-à-dire contre la partie du public qui est tout pour les auteurs de second ordre et que ceux du premier eux-mêmes flattent et ménagent. Il affiche les Précieuses ridicules. N’est-ce pas une grosse imprudence? Si la pièce réussit, ne va-t-elle pas compromettre irrémédiablement l’avenir de l’auteur par l’éclat même du succès? En effet, au bruit des applaudissements se mêlent des éclats de colère; c’est un déchaînement de critiques ardentes, une hostilité qui ne s’épuise plus; les originaux visés vont jusqu’à provoquer l’interdiction de la pièce, et il faut que le jeune roi intervienne en sa faveur. Mais, à côté de l’ancien public qui s’indigne, un nouveau se révèle qui approuve, si nombreux, si puissant, qu’il permet au poète de braver les fureurs et de redoubler ses coups. Dès lors, dans la variété de ses pièces, Molière ne manque pas une occasion d’assurer sa victoire. La Critique de l’École des femmes., qu’est-ce autre chose qu’une nouvelle attaque, beaucoup plus sérieuse, contre les mêmes originaux, c’est-à-dire la société exclusive et dédaigneuse, qui ne veut ni du naturel comme trop bas, ni de la franchise comme brutale, ni de la simplicité comme grossière, qui s’est fait une habitude, puis une règle, du raffinement et de la prétention? C’est ensuite l’Impromptu de Versailles, où elle a sa part, et très large; puis le Misanthrope, dans lequel Célimène, Oronte et les marquis sont de vrais précieux ; puis la Comtesse d’ Escarbagnas, caricature provinciale de l’espèce, enfin les Femmes savantes, où le poète s’en donne à cœur joie et tire des ridicules précieux tout ce qu’ils peuvent fournir.

Molière n’était pas le seul à mener cette campagne. Du jour où un débutant comme lui, Boileau, lui avait adressé les Stances sur V École des femmes^ une étroite fraternité littéraire unissait les deux écrivains. Moins redoublées et moins efficaces en apparence que celles de Molière, les attaques de Boileau sont, en réalité, suivies avec plus d’insistance, et elles portent avec la même sûreté; ou plutôt chacun d’eux, livrant une même bataille, se réserve son rôle dans l’action et choisit ses ennemis : tandis que Molière s’attaque surtout aux coteries, Boileau ruine la réputation des écrivains que ces coteries ont illustrés. A l’occasion, il dira son mot sur les précieuses : ainsi dans la satire contre les Femmes^ où il les peint en quelques vers si pleins et si justes; mais, d’ordinaire, il procède d’une autre façon, amenant au cours de son sujet le nom de quelque auteur cher à « la secte façonnière », le quittant, le reprenant en quelque boutade inattendue. C’est une pluie de traits, intermittente pour chacun, continue pour tous. Comme son ami, Boileau reconnaît sa victoire à la sympathie chaleureuse d’un nouveau public; il déplace l’opinion littéraire et prépare l’avènement d’une nouvelle littérature dont il aura été le héraut.

Ce public auquel s’adressent Molière et Boileau n’est pas une nouvelle classe prenant la place d’une autre plus relevée ; c’est le résultat d’une fusion générale des classes, où la société polie entre pour sa part, rien que pour sa part, et pas même toute la société polie, mais une partie seulement, la meilleure, celle dont les préférences sont le moins étroites et les goûts le moins exclusifs. Par l’effet d’une

longue évolution historique, à la suite de la Fronde — épreuve redoutable d’où la royauté est sortie victorieuse, mais qui a bouleversé tant de choses, mis enjeu tant de passions, instruit et formé une génération si bien trempée, — par l’influence personnelle d’un grand roi, une transformation dont profite la littérature s’opère dans la société française et amène une période d’équilibre entre les diverses forces de la nation. Ces éléments jadis rivaux ou ennemis, noblesse, parlement, clergé, bourgeoisie, se subordonnent peu à peu à un même pouvoir et sont réduits à une action commune. Par cela même, un grand nombre de barrières juscju’alors très élevées, souvent infranchissables, s’abaissent de classe à classe. Avant Louis XIV, la société française se composait de catégories ayant chacune ses goûts, ses préjugés, ses plaisirs, son genre de vie : il y avait la haute aristocratie, puis la moyenne, puis la basse; la robe, grande et petite; quatre ou cinq étages de bourgeoisie; chacune enfermée dans son orgueil, méprisée et méprisante, exclue du degré qui lui était supérieur, défendant l’accès de celui qu’elle occupait. A partir de 1660, les différences de fortune et de rang ne disparaissent pas, mais elles s’atténuent; surtout elles n’opposent pas les mêmes obstacles à une pénétration réciproque des classes. Le roi, d’abord, attire à la cour tout ce qui a quelque valeur héréditaire ou personnelle; bien des gens s’y rencontrent qui jusqu’alors s’évitaient. Ceci est bien connu; mais parcourez les écrits du temps et vous verrez combien, à la ville, se multiplient les relations entre les diverses classes et la facilité pour chacun de con-

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naître celle dont il n’est pas. De là un affaiblissement graduel dans l’influence particulière de tel ou tel monde et une force nouvelle qui naît, l’opinion générale, dont l’action, plus ou moins visible, s’exerce en tout, mais se fait particulièrement sentir dans la littérature.

Voyez alors de quelle manière se servent de ce public les deux écrivains que je citais tout à l’heure. Molière fait tourner au profit de sa liberté les préférences particulières de chaque classe, les opposant pour les annihiler, s’appuyant sur le parterre pour résister aux gens du bel air, sur la cour contre les purs hommes de lettres, le plus souvent mettant dans chaque pièce de quoi plaire à tout le monde. De même Boileau, qui a des amis partout, à la cour, à la ville, au Palais, au Marais, chez les jésuites, chez les jansénistes, et qui leur dit à tous leurs vérités.

A un public ainsi composé ne peuvent plus suffire ni les gens chers aux précieux, ni les procédés littéraires employés jusqu’alors par la majorité des écrivains. Le champ de la littérature s’élargit; les genres en faveur baissent ou disparaissent; d’autres, trop négligés ou exceptionnels, passent au premier plan. Moins de petits poèmes, de petites pages de prose limée et léchée, moins de maximes et de portraits, moins de ces petits sujets sans importance propre. Lorsqu’on veut être lu de tous, il faut parler une langue que tous puissent comprendre, exprimer des sentiments que tous puissent éprouver. Pour cela, il faut penser droit et franc, écrire simple et large, étendre le champ de son observation aussi loin que les limites de la société, la représenter en des pein-

tures vivantes, l’entretenir de ses passions permanentes et de ses grands intérêts. Franchise et vérité, telle pourrait être la devise de la littérature qui commence ; aussi écoutez celui de tous ces écrivains qui a vu le plus clair dans l’esprit et les œuvres de ses contemporains comme dans son propre talent; écoutez Boileau :

Sais-tu pourquoi mes verS' sont lus dans les provinces.

Sont recherchés du peuple et reçus chez les princes?

Ce n’est pas que leurs sons, agréables, nombreux,

Soient toujours à l’oreille également heureux,

Qu’en plus d’un lieu le sens n’y gêne la mesure Et qu’un mot quelquefois n’y brave la césure :

Mais C'est qu’en eux le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux yeux et va saisir le cœur.

Que le bien et le mal y sont prisés au juste.

Que jamais un faquin n’y tint un rang auguste.

Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit,

Ne dit rien aux lecteurs qu’à soi-même il n’ait dit.

Ma pensée au grand jour partout s’offre et s’expose,

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose.

Comédie de mœurs el de caractère, tragédie psychologique et passionnelle, histoire, morale, éloquence de la chaire, tout s’inspirera des mêmes idées. Et, à côte de Boileau, à côté de Molière, qui renonce de plus en plus à l’imitation étrangère et à la fiction romanesque pour peindre le monde et la vie tels qu’ils sont, voici venir Racine, jettant sur la scène les passions toutes frémissantes et d’une vérité si terrible que la peinture en serait pénible sans la suprême beauté dont l’art la revêt; La Fontaine, qui voit tout sans avoir l’air de rien regarder et fait entrer dans le plus conventionnel et le plus étroit des cadres l’observation la plus libre et la plus complète ; Bossuet, Bourdaloue, prenant dans les droits de leur

ministère celui de tout dire, montrant la nature et Dieu immuables et souverains derrière les apparences, les mensonges et les vaines pompes avec lesquels l’homme s’efforce de les voiler. Et, si grands que soient les auteurs, leurs sujets les dominent encore : Molière est bien grand, mais ces éternelles questions de l’éducation et du rôle social des femmes, de l’hypocrisie, de l’avarice, de la peur de mourir, sont encore plus grands que lui; bien sublime est Bossuet, mais la foi et la morale qu’il défend ne sontelles pas supérieures, à ses yeux et aux yeux de son auditoire, à ce qu’il en peut dire de plus sublime? De même, les souffrances de l’état social survivent, avec tout leur intérêt, à un La Fontaine; les lois du beau littéraire, à un Boileau; l’amour, à un Racine. Dans cette préoccupation des grands sujets et cette lutte loyale avec eux est la grandeur littéraire du XVII® siècle.

Et remarquez que, malgré ces tendances pratiques des écrivains — oui, pratiques ; le mot n’est pas pour m’effrayer, mais l’expliquer m’entraînerait trop loin, — malgré, dis-je, ces tendances pratiques des écrivains, malgré la subordination des auteurs aux sujets, les questions de forme, essentielles en art, ne perdent rien à leurs yeux de leur importance. Ceux mêmes qui ont l’air de n’y pas songer, comme un Bossuet ou un Saint-Simon, en leur libre manière, s’en préoccupent beaucoup à leur insu, car tel est leur souci de la vérité qu’ils s’efforcent toujours d’amener leur pensée à ce degré de précision, de justesse et de force où les mots qui l’expriment sont eux-mêmes les plus précis, les plus justes et les plus forts que la langue

puisse fournir, où la forme vaut la pensée, car elle fait corps avec elle. Pour ceux qui raisonnent leurs procédés, quels scrupules et quels soins, quelle poétique loyale, quelle idée de Parti Boileau tout à l’heure ne faisait bon marché de la forme que par rapport à la pensée : lorsqu’il s’agit de la forme seule, vous savez comme il en parle et l’importance qu’un mot mis en sa place avait pour lui. Mêmes scrupules chez Molière ne jugeant pas ses pièces dignes de l’impression, comme trop imparfaites de style. Que dire de La Fontaine ou de La Bruyère? Tous ont pour la parole le même respect que pour la pensée.

Plusieurs des noms que je viens de citer nous indiquent déjà par eux-mêmes le profond changement qui s’est opéré dans la condition des écrivains. Il y a, parmi ceux qu’ils désignent, moins d’hommes de lettres, et pour quelques-uns, les plus grands, la littérature, loin d’être leur fin dernière, serait plutôt un des moindres intérêts de leur vie; d’autres, en s’y donnant tout entiers, l’exercent d’une façon assez nouvelle; somme toute, le pur écrivain, tel que nous l’avons vu jusqu’ici, ne se retrouve pas.

Qu’est-ce que Molière, en effet? un comédien et surtout un comédien pour qui le souci de la gloire littéraire vient bien après la passion du théâtre. Qu’estce que Bossuet? un évêque doué d’éloquence et qui met cette éloquence au service de la religion ; si peu homme de lettres que, lui non plus, ne fait rien pour

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prolonger par le livre le retentissement de sa parole et que la moitié de son œuvre est posthume. Déjà plus sensible au jilaisir de se voir imprimé, Fénelon n’en reste pas moins, et par-dessus tout, prélat, grand seigneur et ambitieux. Formés par l’épreuve et tournés vers des passe-temps littéraires dignes de grands esprits, d’anciens précieux, comme Retz et La Rochefoucauld, composent des mémoires ou des recueils de maximes dans lesquels le goût ancien est singulièrement transformé. Les femmes mêmes qui écrivent après avoir plus ou moins hanté les salons précieux ne sont aucunement femmes de lettres ; et pourtant vous savez par quelle pente rapide une femme qui écrit glisse aux travers habituels de la gent porte-plume. Entre une Scudéry et une Sévigné, entre une Grande Mademoiselle et une Maintenon, il y a un abîme qui vient non seulement de la différence de talent, mais encore de l’usage qu’elles font de la littérature. C’est l’amour maternel, le goût de l’observation, la chaleur d’âme, le besoin de répandre au dehors un flot de sentiments et d’idées, qui conduisent peu à peu Mme de Sévigné à passer une part notable de sa vie devant une table à écrire; c’est le goût de l’éducation, un sentiment très vif de l’amitié et le désir de communiquer autour d’elle sa propre santé morale, qui nous ont valu les lettres de Mme de Maintenon. Enfin, pouvons-nous voir un littérateur de métier dans Saint-Simon, pour qui le besoin d’écrire n’est qu’un échappement aux colères qui bouillonnent dans son âme, un aliment à l’activité de génie qui le dévore?

Quant aux purs hommes de lettres, ils ont beau

vivre par et pour la littérature, comme leurs devanciers de l’âge précédent, tout autre est leur genre de vie, et c’est grand profit pour la littérature. D’abord, 1 habitude se perd de demander assistance aux grands seigneurs; c’est le roi qui se charge de la protection des écrivains, et vous savez quelle haute bienveillance, quel tact, quelle bonne grâce, quel sentiment de la dignité des lettres il apporte dans ce rôle. Il n’écrit pas lui-même ; il n’a d’autre système littéraire que le goût instinctif du grand et du vrai ; avantage inappréciable pour les écrivains, qui n’ont plus à subir des préférences gênantes comme au temps de Richelieu. Lorsque le roi diffère d’opinion avec Boileau, il a le bon goût de terminer le débat en disant : c( Vous vous y entendez mieux que moi ». Bientôt, voilà les moindres écrivains qui s’émeuvent; il ne leur suffit plus d’être rentés par un grand seigneur et bien accueillis chez Philaminte : ils sont prêts à quitter leurs anciens protecteurs. Et comme le roi et la cour ne se pressent pas de les appeler, quelle amertume chez ïrissotin !

Ce que je vois, monsieur? C’est que pour la science Rasius et Baldus font honneur à la France,

Et que tout leur mérite, exposé fort au jour, N’attire point les yeux et les dons de la cour.

Ainsi l’orientation de la littérature change avec la condition des écrivains; l’horizon s’élargit pour ceux-ci et pour celle-là; les lettres étaient un passetemps de salons, elles deviennent affaire d’État; les littérateurs étaient gens de domesticité princière, ils deviennent gens du roi^ au sens le plus

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élevé du mot : or, en ce temps, le roi c’est la France.

Ce double changement est d’un si puissant efï'et qu’il préserve les purs littérateurs de défauts dont, quelques années auparavant, ils eussent fatalement subi la contagion et qu’il impose une nouvelle façon d’écrire à ceux-là mêmes que de vieilles habitudes ou les circonstances retiennent au service de l’ancien public. Supposez Racine débutant vers 1640 ; avec le caractère que nous lui connaissons et quelques-unes de ses tendances d’esprit, je le vois accueilli, caressé et gâté par les salons, prenant, certes, la place due à son génie, mais versant pour toujours, je le crains (beaucoup plus, en tout cas, qu’il ne le fit plus tard), vers l’élégance un peu molle, l’excès de politesse, la fadeur, le jargon amoureux. Au contraire, entre Boileau et Molière, fortifié par leurs conseils ou leur exemple, admis dans une cour où la convention ne bride qu’à moitié la nature, il se dégage rapidement du romanesque et du précieux. Paresseux et d’assez mauvaise tenue, La Fontaine obtient peu du roi; il continue à tout attendre de la protection des grands, et je vois bien ce que son caractère y perd, mais je vois encore mieux ce que gagne son génie à suivre la direction nouvelle de l’esprit littéraire. Qu’a-t-il écrit avant 1660? les Contes; mais La Fontaine vaut surtout par les Fables; or c’est en 1668 qu’il en publie le premier recueil, et c’est Boileau qui lui a trouvé un éditeur. Prenez enfin un des derniers grands écrivains du siècle, La Bruyère. C’est un domestique de grand seigneur; mais supposez-le privé de la fréquentation de Versailles ; je vois disparaître lesmeil-

leurs chapitres des Caractères. D’autre part, je trouve dans sa condition la principale cause de cette amerlume qui n’est pas précisément un charme de son talent.

Moins d’hommes de lettres réduits à leur métier, plus d’hommes d’action devenus auteurs et faisant profiter la littérature de leur expérience directe de la vie , la littérature s’adressant à la société tout entière et non plus à une part de la société, prenant tout 1 homme et non une part de l’homme, voilà donc ce que nous montre la seconde moitié du xvih siècle. Je dois ajouter que, par le fait de ces changements , les écrivains , loin de se trouver diminués, se trouvent grandis. Et, comme termes extrêmes de l’opinion qu’ils se faisaient de la littérature et d’eux-mêmes, Molière nous fournira l’un et Racine l’autre. Écoutez le premier dans la Critique de l’École des feynmes :

La cour a quelques ridicules, j’en demeure d’accord; mais, ma foi, il y en a un grand nombre parmi les beaux esprits de profession; et si l’on joue quelques marquis, je trouve qu il y a bien plus de quoi jouer les auteurs et que ce seroit une chose plaisante à mettre sur le théâtre que leurs grimaces savantes et leurs raffinements ridicules, leur vicieuse coutume d’assassiner les gens de leurs ouvrages, leur friandise de louanges, leurs ménagements de pensées, leur trafic de réputation et leurs ligues offensives et défensives, aussi bien que leurs guerres d’esprit et leurs combats de prose et de vers.

Écoutez maintenant Racine faisant à l’Académie française l’éloge des lettres dans la plus belle phrase

peut-être, la mieux faite de main d’ouvrier qui soit sortie d’une plume française :

Que l’ignorance rabaisse tant qu’elle voudra l’éloquence et la poésie et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les Etats, nous ne craindrons point de le dire à l’avantage des lettres : du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s’immortalisent par des chefs-d’œuvre, quelque étrange inégalité que durant leur vie la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité, qui se plaît, qui s’instruit dans les ouvrages qu’ils ont laissés, ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu’il y a de plus considérable parmi les hommes, fait marcher de pair l’excellent poète et le grand capitaine.

Racine marquait ainsi la place d’une grande littérature dans un grand siècle; Molière, lui, définissait avec un juste mépris l’espèce littéraire qui avait rempli l’époque précédente, dont ses amis et Ini-même avaient pour un temps ruiné l’inlluence, mais qui ne pouvait pas disparaître, car son existence tient, hélas! à celle de la littérature ellemême.

Rien n’est plus rare en histoire, dans toute sorte d’histoire, c[ue la fin complète d’un état de choses. Si les révolutions politiques sont radicales à la surface, que de restes du passé elles laissent subsister dans les profondeurs d’un organisme social I De même pour les révolutions du goût. Après les Précieuses ridicules et les Femmes savantes^ après les satires de Boileau, il y eut encore des écrivains de coteries et des salons; bien diminuée était l’importance des uns

et des autres, mais ils faisaient à la littérature nouvelle une guerre acharnée : ils se déchaînaient contre l'Ecole des femmes, ils faisaient tomber Phèdre. Et lorsque Molière fut mort, que Racine eut quitté le théâtre, que Boileau, « vieux lion triste et malade », se fut enfermé dans une retraite silencieuse; lorsque Louis XIV et la cour tournèrent à l’austérité et que les plaisirs de l’esprit ne furent plus la parure des fêtes royales; quand une grande génération d’écrivains et un grand règne eurent donné tout ce qu’ils pouvaient donner, voilà que les salons reprirent la direction de la littérature avec une rapidité bien instructive. La dernière héritière directe de l’hôtel de Rambouillet, Mlle de Scudéry, n’était pas encore morte que l’hôtel renaissait chez la marquise de Lambert. En même temps le pur homme de lettres reparaissait; Fontenelle en fut le premier type et le plus complet. Un nouveau siècle littéraire commençait, sur lequel devaient régner les littérateurs et les salons.

N’y a-t-il pas là une contradiction avec la thèse que je viens de soutenir? Jamais la littérature n’exerça une plus profonde influence sociale qu’au xviiU siècle, et jamais, semble-t-il, elle ne prit son inspiration et son point d’appui dans une portion plus restreinte de la société. Mais ici encore, malgré les apparences contraires, la composition du public et la condition des écrivains expliqueraient la profonde différence qui sépare non plus les deux moitiés du siècle, mais les écrivains eux-mêmes ; les uns, très grands, qui s’adressent à tous ceux qui lisent; les autres, de réputation plus ou moins bruyante, mais

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de second ordre, et qui n’écrivent que pour des cercles particuliers. Je n’ai pas l’intention de reprendre ma thèse à leur sujet et je m’arrête au seuil du xvra® siècle.

Janvier 1887.

LE XVIIP SIÈCLE

Messieurs,

Il y a quatre ans, j’avais l’honneur d’enseigner ici la littérature française, lorsque le choix du ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts me fit interrompre cet enseignement pour des fonctions administratives. Je conservais l’intention arrêtée de le reprendre un jour; j’y reviens aujourd’hui, avec une profonde reconnaissance pour ceux qui m’ont confié ou continué ces fonctions, comme pour ceux avec qui elles m’ont mis en rapport. Je remercie M. le Ministre qui, en m’autorisant à remonter dans ma chaire a voulu me conférer un titre nouveau; M. le Directeur clefEnseignement supérieur, dont la hienveillance a secondé les intentions du ministre; la Faculté des lettres qui, pendant mon éloignement, maintenait le lien qui m’attachait à elle et que je regardais comme un grand honneur. Mes anciens auditeurs

1. Leçon d’ouverture du cours de littérature française, à la Faculté des lettres de Paris, le 11 décembre 1891.

m’avaient fait de leur sympathie une chère habitude. Tous mes efforts auront pour but de mériter encore de votre part l’intérêt avec lequel ils voulaient bien m’écouter.

C’est pour les seuls étudiants que je parlais; c’est pour eux, surtout, que je me propose de parler encore. Je n’ignore pas les nouveaux devoiis que m’impose un cours public, mais le premiei de tous me paraît être de poursuivre, avec l’auditoire régulier de la Faculté des lettres, un enseignement où la simple curiosité trouve la moindre part et qui s’inspire surtout d’une notion nette de ce que doit être l’enseignement supérieur dans notre pays. Je me propose donc. Messieurs les étudiants, dans les travaux dont je vous apporterai les résultats, de rechercher, avant tout, ce qui doit être, au point de vue littéraire, l’aliment intellectuel de la jeunesse française, c'est-à-dire de vous présenter des ensembles, de parcourir avec vous des époques complètes, de m’attacher aux œuvres capitales et d’établir leurs rapports réciproques, de vous inspirer le désii de connaître vous-même, par un commerce personnel, les grands esprits que nous étudierons ensemble, enfin de vous montrer la suite des idées qui, par un échange continuel, naissant de la littérature et lui donnant naissance, sont comme les états successifs de l’âme française. Ailleurs, je me souviendrai que vous avez des examens à subir; ici, je vous demande la permission de 1 oublier. Je crois bien que la meilleure préparation à ces examens, c’est, en somme, le cours désintéressé et sans application immédiate, mais il importe à la sincérité comme à l’effet de nos

LE xvm® SIÈCLE ET LA CRITIQUE CONTEMPORAINE. 85

études d’écarter toute préoccupation qui n’ait pas pour objet ces études elles-mêmes et ce qui peut les rendre plus complètes, plus élevées et plus libres.

x\vec vos devanciers, Messieurs, j’avais conduit l’histoire de la littérature française jusqu’au début du XVIII® siècle. Je la reprends au même point, car le sujet que j’allais traiter me semble offrir un double intérêt, l’im permanent, l’autre actuel. Il importe, aujourd’hui, d’avoir une opinion raisonnée sur le XVIII® siècle ; il y va non seulement de notre instruction littéraire, mais de nos convictions morales.

Dans sa grande majorité, la génération qui a précédé la nôtre n’aurait même pas songé à poser la question que j’indique. Si elle étudiait le xviii® siècle, ce n’était pas pour y chercher des convictions, car, ces convictions, elle les avait déjà; elle croyait à la grandeur des écrivains de ce temps et à la générosité de leurs idées. Le seul titre de ce siècle évoquait pour elle une idée précise; elle acceptait d’indispensables réserves sur le mérite littéraire des œuvres, mais, au total, elle croyait retrouver dans les résultats impersonnels et généraux ce qu’elle était obligée d’abandonner dans les résultats individuels et partiels. Elle se reposait sur deux définitions fameuses, l’une de Michelet, qui appelait le xviii® siècle « le grand siècle », l’autre de Gœthe, qui l’appelait « le siècle des idées » ; elle acceptait, dans ses conclusions générales, la belle enquête poursuivie, ici même, par

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Villemain, qui voyait dans ce siècle rinventeur et l’initiateur, par la littérature, des idées de liberté et de justice sociale d’où la Révolution française devait sortir et, par elle, un monde nouveau, meilleur que l’ancien et plus digne de l’homme.

Le temps de cette quiétude intellectuelle est passé. Sous toutes ses formes ■ — • littéraire , historique , morale, philosophique, — la critique a beaucoup travaillé sur le xvm" siècle ; elle a renouvelé la connaissance de son objet et elle nous propose de nouvelles conclusions, entièrement opposées à celles que la France libérale et lettrée avait acceptées pendant longtemps. Entre les critiques dont je parlais tout à l’heure et ceux de notre temps, bien des réserves avaient été faites sur le jugement porté par les premiers. Nisard, avec l’élévation, comme aussi la sévérité dédaigneuse de son goût, Sainte-Beuve, dans sa pénétrante curiosité, s’exerçant sur tout le domaine de notre littérature, avaient établi : le premier, que le centre de la perfection littéraire, dans notre pays, était au xvib siècle et que ce temps l’emportait de beaucoup, pour la beauté des œuvres sur le siècle suivant; le second, que la valeur de celui-ci tenait surtout à des résultats généraux. Mais Nisard trouvait encore beaucoup à admirer dans le siècle de Montesquieu, de Voltaire, de Rousseau, de Diderot et de Buffon; Sainte-Beuve confirmait la grandeur des idées nées dans ce siècle et le progrès qu’elles avaient réalisé.

Et -voilà qu'aujourd’hui nous nous trouvons en présence d’affirmations contraires, très neuves et très hardies, déconcertantes et parfois irritantes, mais

dignes d’un examen très attentif, aussi bien par l’intérêt des questions que par l’autorité et la conviction de ceux qui les traitent. J’ai nommé tout à l’heure les historiens de la littérature dont les jugements avaient constitué une opinion favorable au xviii® siècle ; je serai plus réservé à l’égard de ceux c[ui soutiennent la thèse contraire. Ceux-ci sont nos contemporains, et comme une chaire de Sorbonne ne saurait donner place à la polémique personnelle, il vaut mieux, je crois, discuter les théories en elles-mêmes sans mettre en cause les noms de leurs auteurs h Ai -je besoin d’ajouter c[ue je traiterai sérieusement ces choses sérieuses, avec tout le respect que méritent des hommes de talent et de conscience? Outre que je m’honore de compter plusieurs d’entre eux au nombre de mes amis, j’estime que leur œuvre, lors même que nous aurons à en contester les résultats, était nécessaire, et c[ue la contradiction doit montrer de la reconnaissance envers eux. Rien n’est plus stérile et plus dangereux en critique que les opinions toutes faites; or ils nous obligent à faire

1. Un livre peut, à cet égard, être moins réservé qu’une leçon publique. Les auteurs qui ont renouvelé, dans ces derniers temps, l’étude du xvni° siècle, sont notamment, en France, MM. H. Taine, F. Brunetière et Em. Faguet; au cours de la discussion qui va suivre, j’aurai plusieurs fois à les citer. A l’étranger, dans la Suisse romande, un critique de haute valeur morale et de grand sens littéraire, A. Vinet, trop peu connu en France, avait commencé, dès 1833, une étude impartiale du temps qui nous occupe dans une série de cours professés à Bâle et à Lausanne. Deux volumes ont été publiés sur ce sujet, en 1851, d’après ses notes et celles de ses élèves, sous le titre à' Histoire de la littérature française au XVIIH siècle. C’est une histoire nécessairement fragmentaire et incomplète, mais dont les moindres pages sont d’un grand intérêt.

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l’examen des nôtres; ils en renouvellent l’intérêt et, quelle que soit la conclusion à laquelle nous devions nous arrêter, ils nous obligent à défendre, c’est-à-dire à prouver, des convictions qui intéressent, vous le sentez bien, avec nos préférences de lettrés, nos principes de citoyens. Ai-je besoin d’ajouter aussi que, dans un enseignement littéraire, je ferai seulement de la littérature et que jamais, dans mes paroles, il n’y aura d’arrière-pensée politique, si étroitement lié que soit notre sujet à des questions toujours présentes? Outre que la politique, en littérature comme en philosophie et en histoire, est une grande conseillère d’erreur, elle est essentiellement intéressée, contingente et passagère. La littérature est d’autant plus elle-même qu’elle est le contraire de tout cela.

Le premier en date des critiques dont je parle, grand esprit , créateur d’une puissante méthode, écrivain de premier ordre, étudiant l’ancien régime et les causes de sa ruine, les voyait bien où elles étaient h Dans les abus, d’abord, énormes et intolérables, puis dans les idées nouvelles, exprimées et répandues par une série d’écrivains, dont il ne pouvait s’empêcher d’écrire, en nommant les quatre principaux, Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau : « l’Europe moderne n’en a pas de plus grands ». De ces abus je dirai peu de chose; outre qu’ils appartiennent à l’histoire plutôt qu’à la critique littéraire, ils sont si généralement constatés que, les énumérer

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