‹ Études de littérature et d'histoire;Chapitre 14 sur 15 · LES · texte numérisé non relu

LES

Bismarck a vieilli, séquestré du monde et comme séquestré de lui-même, dans la dis{;ràce du maître, la seule chute qu'il eût redoutée; dans l'inaction, la seule épreuve qu'il n'eût pas osé affronter de sang-froid. 11 avait été un mécanicien prodigieux à manier la machine d'État, la machine à conquérir et tondre les peuples; il y avait en lui du grand homme, mais il n'était grand homme qu'au service, et, congédié du service, il ne resta qu'un colossal mécontent, se racontant à lui même ses luttes qui peut-être ne l'intéressaient plus, ses victoires qu'il jugeait compromises; distillant en mots de fiel ses rancunes, ses haines, ses déceptions. Les grandes choses accomplies n'étaient plus qu'un souvenir qui s'évanouissait dans la nuit tombante; les mots

(1) Mémoires authentiques du prince Bismarck, Pensées et souvenirs, traduits ea français par M. JitCLE. Paris, Le Soutlier, 2 vol., 1899.

se perdaient dans les vagues rumeurs de la vie commune. Il se trouvait réduit, pour l'avenir, à l'histoire que lit le public, c'est-à-dire aux historiens, pédants à lunettes, gens à paperasses, condamnés à ramper sur les manuscrits et à disséquer en phrases sans moelle des choses mortes, qu'ils n'ont jamais vues vivre et que, les voyant même vivantes, ils n'auraient pas comprises.

Lui qui avait, plus adroitement que tout autre, joué de la crédulité humaine, manié la presse en grand et exploité cet appareil à éblouir les hommes, il en était tombé, pour le jour présent, à inspirer une correspondance de province, à entretenir, à mots couverts, en phrases coupées, des reporters de passage. ïl en était venu, pour se distraire, à se mêler le dimanche à la foule des oisifs, des bourgeois étriqués, des soldats en permission, des commis en retraite, des ouvriers en chômage, des enfants, des flâneurs qu'il dominait de sa haute taille, et à regarder en passant, par-dessus leurs têtes, danser, sous d'autres mains , les fantoches dont il avait si longtemps tenu les ficelles. A force de s'imposer au monde, il avait pu se figurer qu'il était nécessaire au monde, et l'Europe, soulagée, ne le regardait même plus. Il disparut peu à peu, se paralysant en quelque sorte lui-même, plus isolé de la terre, entre ses sapins clairsemés, au milieu de ses plaines sans clôtures, que Napoléon sur son rocher au milieu de l'Océan.

Ses mémoires ne le grandissent pas. Le commentaire qu'y a joint Moritz Busch le diminue. Sa voix impérieuse se fausse dans ce phonographe historique et se décompose en accents grêles et nasillards. Ses facéties énormes de géant en liesse songeant, après boire, aux trônes

renversés, aux chancelleries sens dessus dessous, à tant de souverains en exil, à tant de diplomates en déconfiture, à de si beaux vols de corbeaux, les soirs de bataille, sur les charniers humains, à de si formidables entailles dans le corps des nations, à de si joyeux crocsen-jambe donnés aux doctrines, à de si réjouissantes cabrioles imposées aux doctrinaires, ces intermèdes où l'on devine, quand l'auteur les jouait lui-même, du Shakespeare en action, ne nous donnent, ici, que l'impression décevante d'une visite au cabinet de figures de cire, avec auditions téléphoniques et cinématographes. Plutarque valait mieux.

Les Mémoires sont un livre dur et triste, comme l'a été la vieillesse de l'homme qui les a écrits, comme l'est, à l'entrée de l'hiver, le pays où il les a composés. La vie s'y est desséchée en raisons d'Etat. Il n'y reste rien ni du charme, de la séduction qu'avait l'homme dans ses moments d'abandon ou dans ses moments de coquetterie, ni de cette puissance à dominer les hommes en les frappant à l'épaule, en les prenant à la gorge, qui fut son caractère. On retrouve ses traits dans le portrait qui est au frontispice; on les oublie en lisant le livre. Il y a de la pâture pour les historiens, des chapitres substantiels à découper en notes, mais très peu de page> d'histoire et, comme on dit, « de choses vues. » L'acteur ne se révèle et ne se met en scène que dans le chapitre sur les négociations de Nikolsbourg. C'est un acte

de grand drame historique, qui montre ce que Bismarck aurait pu écrire s'il avait pris le loisir de se regarder vivre. Le connaisseur d'hommes ne se manifeste que dans le portrait du vieux maître, glorieusement, fidèlement servi, mais servi souvent dans la contrainte, parfois en étouffant la colère.

L'ironiste, le persifleur amer, qui découpa, pour les lancer à travers les salons et les chancelleries, tant de silhouettes grimaçantes de ses contemporains, ne paraît que dans les passages de rancune et de vengeance, passages de perspicacité aiguë, d'expression coupante, parfois féroce, où les figures des adversaires, des rivaux, des ennemis, traversent les mémoires : Gortschakof, Arnim, les deux impératrices, l'Allemande et l'Anglaise, Augusta et Victoria, aussi hostiles, aussi étrangères pour Bismarck Tune que l'autre. Bismarck n'était point ce qu'on appelle un « féministe » . Je ne sais comment il se serait tiré d'affaires avec Elisabeth ou la grande Catherine, mais les autres, les plus fines et les plus belles, les charmeuses et les intrigantes, des Médicis aux Marie-Thérèse, des Maintenon aux princesses des Ursins, auraient perdu avec lui leur temps et leur art; toutes leurs coquetteries n'auraient pas plus amadoué le chancelier de fer que les friandises d'une belle voyageuse, jalouse d'approcher l'exilé de Friedrichsruh, n'auraient adouci le formidable Reiclishund, le dogue d'Empire, qui veillait sur la solitude de son maitre. Les femmes ne l'ont jamais servi; elles l'ont trop gêné, trop énervé. Il ne s'est jamais égaré, même en rêve, dans les jardins enchantés de l'Arioste et du Tasse; l'opéra-ballet ne lui disait rien. Il a eu trop souvent des réveils de Gulliver à Lilliput; il a trop souvent, pour déchirer des toiles d'araignée, levé son bras bardé

d'acier et frappé, de tout le poids de son armure, des coups de poing à le faire trébucher lui-même; il s'en venge, sans légèreté.

C'est le grand contraste entre lui et Metternich. Il n'y a guère d'ailleurs entre eux que des contrastes, sauf en Tart diplomatique, où ils s'égalent : la ténacité à ourdir une trame subtile, à suivre leur pensée de derrière la tête, l'habileté à saisir le joint, l'astuce supérieure dans la duperie des hommes. Metternich s'est beaucoup occupé des femmes, il les a beaucoup occupées de lui ; il en a profité. Sa ruse était faite d'insinuation, de grâce, de frivolité apparente. Bismarck s'est beaucoup occupé des journalistes, les a beaucoup employés et a su se servir d'eux; sa ruse se dérobait sous une franchise apparente, de la bonhomie, de l'exubérance, souvent du cynisme. Il y avait de l'Italien en Metternich, de la quintessence d'Italien, de l'Italien d'Église ; il y avait en Bismarck du Yankee, lanceur, brasseur d'affaires, joyeux vivant et calculateur âpre. On ne peut dire lequel des deux illustres Allemands était de relations moins sûres et de rencontre plus fâcheuse quand on les trouvait sur son chemin. A les juger à l'œuvre, la bâtisse de Metternich, toute en façade, charpente légère, postiches, toiles peintes et décors de comédie, est d'une architecture plus ingénieuse, élégante et illusoire; elle a duré trente ans, ce qui est quelque chose pour un échafaudage. Bismarck a construit une forteresse, avec bastions, fossés, réduits ; il a eu, pour apporter les pierres, toute une nation, puissante, laborieuse, guerrière, voulant son unité nationale et son indépendance. Elle semble bien à l'abri de l'assaut, même de l'inondation; toutefois, il ne faut pas que la garnison sorte, car elle s'exposerait au risque

des batailles, où la fortune est cliangcante. Le Prussien a donc fait, d'après toute apparrence, de plus solide besogne que l'Autrichien ; mais il a eu affaire à moins forte partie. Pour ne parler que du génie des négociations, il en a fallu moins pour dicter la paix aux Autrichiens, aux Allemands et aux Français vaincus, que pour conduire Napoléon à l'impasse du congrès de Prague, où il fut traqué, définitivement (1).

J'ai cité les passages des Mémoires où l'homme parait. Ils ont, par cela même, une valeur littéraire; ils sont vécus; ils ont la suite, les proportions; ils sont ressentis, l'expression y est forte, saisissante, imagée. Le reste n'est ni disposé ni écrit; il ne semble point de la même plume, à peine de la même pensée. Il y manque jusqu'à cette composition intime et comme inconsciente, que la pensée forte, conséquente, donne au récit d'actions voulues : la volonté qui a fait les actions tient alors lieu de méthode dans le récit. Les Mémoires donnent trop souvent l'impression de notes ébauchées, d'une rédaction de secrétaire. La pensée s'y échappe, les souvenirs s'égarent en digressions. Il faut quelque effort pour se rendre compte qu'on lit, écrits par lui-même, les récits d'un homme qui a préparé conduit, accompli une des grandes révolutions politi

(1) Voir, dans mes Essais cthistoire et de critique, l'ëtude intitulée Mettemich.

ques de l'histoire, changé la figure de l'Europe et bouleversé la vie des sociétés européennes par une des plus rudes tempêtes qu'elles aient essuyées.

Tout au contraire de la plupart des auteurs de mémoires, qui se guindent, s'enflent, se font centre du monde, s'attribuent non seulement les intentions des choses qu'ils ont faites, mais de toutes les choses qui se sont faites de leur temps, s'érigent en interprètes et en lieutenants de la Providence, Bismarck, sans le vouloir, assurément, diminue, en son livre, et son œuvre et sa personne même. Tout s'y étriqué et s'y rapetisse aux mesures du théâtre sur lequel il a débuté et où il a fait jouer sa première pièce : la cour de Prusse pour scène, la Confédération germanique pour salle de spectacle. Il s'est créé là son optique. Quand il représente le grand drame historique dont il est l'auteur, le souffleur, le metteur en scène et le premier rôle, il le ramène, malgré lui, aux dimensions de cette scène, à la taille des acteurs de sa troupe, à la médiocrité de son public de principicules, de diplomates, de gens de cour, de gens du monde, de gens d'affaires et de politiques, à la lois frivoles et lourds, amenés là sans savoir comment, bâillant au spectacle qu'ils ne comprennent pas : tous agités de leur petit personnage, de leurs petits intérêts, de leurs petites intrigues, bavardant à voix basse tout le long de la pièce, et impatients, la pièce finie, de retournera leurs petites affaires. Il y a la même distance entre ce théâtre, ce public et l'œuvre qui s'y joue qu'il y avait, à Weimar, entre le poème de Faust et le théâtre de cour dont Gœthe était l'intendant.

C'est qu'en effet, si l'œuvre est puissante, les moyens politiques ont été très souvent mesquins; si l'idée maîtresse est d'une clarté, d'une continuité extraordi-

naiie, elle est singulièrement étroite. Tout part de la Prusse, tout s'y ramène. L'Allemagne n'est que l'instrument, le moyen. Si Bismarck a fait une grande Allemagne, c'est afin qu'une grande Prusse la dominât. Le tableau manque d'horizon. C'est par cette absence de grand air, ce ciel bas, ce manque d'échappées lumineuses, que pèchent les Mémoires. Bismarck y apparaît inférieur à un Stein, à un Gavour. Il a fait, comme eux, une grande œuvre nationale : la nation n'a point été son objet. Il a spéculé sur les aspirations et les forces du peuple allemand, il les a exploitées, il a fait accomplir aux Allemands l'ouvrage que par eux-mêmes ils étaient hors d'état d'entreprendre, mais a-t-il aimé ce peuple?

Il parle de l'Allemagne comme un ingénieur ferait d'une mine du Harz ou de la Silésie : il la creuse, l'aménage, la met en valeur; il y enrégimente un peuple immense d'ouvriers ; il bâtit pour eux des villes et des hôpitaux; il bâtit, pour employer le métal tiré de terre, des usines colossales de canons ; il construit des chemins de fer et des ports pour assurer des débouchés aux produits des usines ; mais tout cela n'est que pour faire son métier d'ingénieur et procurer au propriétaire de la mine la royauté de l'acier ou l'empire du fer. Je ne prétends pas que Bismarck n'ait point, dans le secret de son cœur, aimé le peuple allemand autant qu'il aimait la gloire du roi de Prusse; je dis qu'il se présente ainsi en son propre livre, et je le juge sur son témoignage posthume devant la postérité.

Mais si, dans ce livre, l'éclair même du génie machiavélique s'éteint sur les pages ternes ; si la magnanimité, qui n'a point de cote à la bourse politique, et dont l'auteur ne parlait qu'avec ironie, est absente; si l'on n'y

sent percer — en aucun passage — l'humanité juste ou au moins pitoyable, la nature humaine s'y découvre cependant par ses faiblesses et l'on y voit l'envers, pauvre et laid, du décor. Nulle part n'apparaît en lumière plus crue, ne s'étale en platitudes plus humiliantes à l'orgueil humain, le maigre canevas sur lequel se brodent les grandes actions de l'histoire. Nulle part on n'apprend par des exemples plus rabaissants par quels motifs subalternes se décident les affaires que les peuples ne trouvent peut-être si magnifiques que parce qu'ils les payent de leur sang, tout ce qu'il y a de gauche et de boiteux dans la marche des souverains et de leurs ministres, de combien de misères enfin est faite l'œuvre de l'homme d'État, misères qu'il cause et misères qu'il endure : misères du métier à apprendre parmi les petites affaires et les petites gens, misères du métier à exercer au milieu des jalousies, des intrigues de cour, de la résistance sourde des rivaux, des incertitudes du maître.

11 a été plus facile à Bismarck de remuer l'Europe à coups de télégrammes et de lancer les peuples en délire les uns contre les autres, que de convaincre, à force de raisons et documents en main, son prince à se résoudre à sa propre grandeur.

Pour peu qu*on ait approché quelques hommes d'État ou simplement lu leurs mémoires, leurs lettres intimes, on est frappé généralement de la disproportion des des-

seins qu'ils s'attribuent, des motifs qu'ils allèguent et de ceux qui, dans l'instant de l'action, les ont décidés; du contraste qu'il y a entre les circonstances où la décision a été prise et les conséquences qu'elle a produites. Les contemporains, par complaisance d'imagination, rétablissent l'harmonie, créent à la scène un cadre, aux personnages des attitudes, et la légende se forme. Les historiens, faute d'avoir manié les affaires et connu de près les hommes, recomposent l'événement et font un tableau de musée. L'homme d'État lisant le commentaire du journaliste, ou plus tard, dans sa retraite, le commentaire de l'historien, se dit, dit à ceux qui l'entourent : « Ce n'est pas cela ! C'est arrangé. » Et il ne sait souvent ce qui lui déplaît le plus de la caricature des uns ou de la chromolithographie des autres.

Rendons cet hommage aux Mémoires de Bismarck : le coup de pouce littéraire ne s'y trahit pas. J'engage les amateurs à lire le récit du souper historique, le souper de la dépêche le 13 juillet, à Berlin; je les engage surtout à méditer, dans le chapitre intitulé Versailles, les délibérations auxquelles donna lieu le choix du titre que prendrait Guillaume I". Si le temps et le lieu n'étaient, pour nous, remplis de souvenirs sinistres, la scène dans sa solennité pédante, avec son mélange d'arguties de protocole et de vanité de droit divin, nous paraîtrait plus que plaisante : du comique shakespearien, mais du comique cependant. C'est un pendant aux immortelles disputes de préséance de la famille Bonaparte à la veille du sacre; il faut bien l'avouer, les Bonaparte, ce jour-là, se sont montrés mûrs pour le trône et ont ressenti le coup de la grâce dynastique.

Si d'ailleurs on veut conserver quelque illusion sur la morale politique des gouvernements d'ancien régime et

la vertu des principes monarcliiques, il faut se garder d'ouvrir ce livre d'un homme qui a fait un empereur et détruit des royaumes. De prince, il n'en connaît qu'un : son maître, quand il le sert ; des principes, il n'en a qu'un : Vintérêt de ce maître. Il ne s'en laisse accroire sur rien. £n 1857, en un temps où, selon un autre Prussien, Gerlach, tout était bonapartiste en Europe, Bismarck écrivait : « Combien y a-t-il encore, dans le monde politique actuel, de formes politiques qui n'aient pas leurs racines dans le sol révolutionnaire?... » Il les passe en revue : Angleterre, France, Espagne, Portugal, Suède, Belgique, Hollande, Allemagne surtout. « On ne peut alléguer un titre de possession absolument légitime. Il semble qu'on leur pardonne une source illégitime, dès qu'on n'a aucun danger à redouter de leur part, et que, dès lors, on ne se formalise même plus, au point de vue des principes, de les entendre avouer sans rougir l'iniquité de leur origine ou même s'en glorifier. »

Pour lui : « Je suis, dit-il, fidèle à mon prince comme l'étaient les Vendéens à leur roi ; quant aux autres princes, il n'est pas en moi une goutte de sang qui ressente la plus faible idée d'obligation envers eux, ne fût-ce que pour lever le doigt en leur faveur. » L'Europe monarchique en était là lors du procès de Charles I" et de celui de Louis XVI. Elle n'a pas changé. Mais, à cette fidélité même, tout exclusive, il y a encore une condition et une limite. La fidélité au prince se fonde sur « un royalisme sincèrement convaincu » ; toutefois « ce royalisme n'est possible que par un attachement réciproque entre maître et serviteur : c'est ainsi que notre droit féodal supposait \2i fidélité comme condition première de part et d'autre. Des rapports tels qu'ils existaient entre l'empereur Guillaume et moi ne sont pas forcément fondés

sur le droit public ou le droit féodal : ils sont personnels. » Voilà qui porte loin, donne à penser au philosophe et à réfléchir aux rois.

Et cependant si le maître n'eût été sans lui qu'un vieux gentleman sur le trône de Prusse, Bismarck, sans ce maître, eût-il été autre chose qu'un « aigle en cage » de plus en Allemagne? Et l'un et l'autre, sans le glabre et silencieux Moltke, qui ne souriait qu'à l'idée des batailles, n'auraient-ils été autre chose qu'un vieillard aventureux mis en mal de conquête par quelque Alberoni?

Pour nous autres Français, ce livre est particulièrement instructif, autant par les aveux qu'il contient que par les réflexions qu'il suggère. Dès le lendemain de Sadowa, Bismarck avait jugé qu'une guerre avec la France était nécessaire pour unifier l'Allemagne entre les mains de la Prusse, mais il avait jugé aussi que, pour atteindre cet objet, cette guerre devait être déclarée par la France, que la France s'y devait donner les apparences d'une agression contre l'Allemagne, ses territoires, son indépendance nationale, son unité. Il employa tout son art à s'attirer cette agression.

Il a joué, toute sa vie, avec une habileté consommée des passions des cours et des passions du public, de l'intrigue de salon et des manœuvres de presse. Toutefois, il sut se ménager des sorties, des moyens de retraite : il sut toujours et également se préparer soit à appeler TAllemagne aux armes si la France se laissait prendre au

piège, soit à crier à la calomnie, à protester de ses intentions pacifiques si la France était assez perspicace et maîtresse de soi-même pour se tenir en garde.

C'est le jeu qu'il a joué en 1867, lors de l'affaire du Luxembourg, et que déjoua si dignement le marquis de Moustier. C'est le danger dont nous préserva, en 1875, la politique si clairvoyante et si prévoyante du duc Decazes. C'est le péril dont le gouvernement de M. Grévy nous tira par son calme et son esprit juridique lors de l'incident Schnœbelé. Une fois, et dans la plus tragique de ces conjonctures, la retraite sembla coupée à Bismarck : grâce à l'habileté ferme de M. Benedetti, grâce aussi à la sagesse du roi, l'affaire Hohenzollern, destinée à jeter la France hors de soi-même, tournait à la confusion du ministre prussien. Bismarck pensait à démissionner, Moltke et Roon se plaignaient de ne pouvoir se retirer comme lui. On sait comment un télégramme daté d'Ems, le 13 juillet, et portant la réponse du roi à la demande de garanties d'avenir partie de Paris le 12 juillet, offrit à Bismarck l'occasion de sa revanche; par quelle riposte, et de quelle formidable insolence! il sut, d'un trait de plume, regagner sa guerre.

Ce n'est pas la seule leçon : en voici une autre, plus importante, car elle n'est pas seulement rétrospective. C'est l'intérêt qu'il y a, qu'il y aura toujours à en appeler à l'Europe. Bismarck n'a cessé de faire dire, et par tous les moyens, à nos gouvernants en 1870 et en 1871,

que nous aurions avantage à négocier directement avec lui. On l'a cru, et l'on s'est singulièrement abusé. Il aurait suffi, cependant, de se rappeler l'affaire du Luxembourg. Il faut voir, au com*s de la guerre, avec quelle anxiété Bismarck suivait le progrès des efforts intelligents et patriotiques de M. de Ghaudordy pour nouer une intervention de l'Europe. On a affecté après la guerre et dans les premiers temps de sourire de cette diplomatie de délégation, ^diplomatie de province ! Bismarck la prenait terriblement au sérieux, et il avait raison. Parlant des lenteurs du siège de Paris, il dit : « Le retard du dénouement me causait de plus vives inquiétudes encore; c'était, sur le terrain politique, la crainte d'une intervention des neutres. Plus la lutte durait, plus il fallait compter avec cette éventualité... Au moment du voyage de M. Thiers à travers l'Europe, en octobre, ^Europe restait introuvable. Mais, dans chacune des cours neutres, on pouvait arriver un jour à découvrir cette puissance. Il eût suffi de la moindre impulsion qu'un cabinet eût donnée à l'autre... » Plus loin : « Dans les derniers mois avant les négociations de Versailles, le danger d'une immixtion de l'Europe m'inquiétait journellement. » Et voici, pour conclure :

Je redoutais déjà, à Versailles, que la participation de la France aux conférences de Londres ne fût utilisée pour fjreffer, avec l'audace dont Talleyrand avait fait j)reuve à Vienne, la question franco-allemande sur les discussions prévues par le programme. C'est pour ce motif que, malgré mainte intercession, j*ai mis en œuvre les influences du dehors et celles du pays pour empêcher Jules Favre d'assister à celte conférence.

Ce sont les mêmes motifs qui lui conseillèrent, en 1875, de reculer avec tant de méchante humeur et en montrant les dents, mais, enfin, de reculer. Ses notes sur cette

crise, beaucoup plus sérieuse qu'il ne lui convient de le reconnaître, sont à la fois diffuses, sommaires, contradictoires. On voit, entre les lignes, surgir, comme d'une écriture cryptographique, la vérité sur le rôle qu'il a joué et qu'il nie. Ne retenons que cet aveu qui se tourne pour nous en conseil :

L'opinion de nos autorités militaires «'accordait à dire qu'en 1875 notre victoire dans une guerre avec la France eut été probable; mais ce qui l'était moins, c'est que les autres puissances fussent restées neutres... Si, à cette époque, nous avions voulu recommencer la guerre pour empêcher la convalescence de la France encore malade, il y aurait eu sans doute quelques conférences mort-nées pour éviter la guerre; ensuite notre expédition en France se fût trouvée dans la situation que je redoutais tant à Versailles, quand je vis le siège de Paris traîner en longueur. La guerre ne se serait pas terminée par un traité de paix conclu en tête à tête, mais par un Congrès, comme en 1814; la France vaincue aurait siégé à ce Congrès, dirigé peut-être, comme à cette époque, par un nouveau Talleyrand, tant était grande la jalousie qu'on avait contre nous.

n a eu du bonheur. Nul ne peut dire ce qui serait advenu de lui et de sa politique, s'il eût rencontré pour faire sa partie un Talleyrand, un Metternich, un Gavour. Il n'a trouvé d'obstacles insurmontables poui lui que dans la seconde partie de sa carrière. Il ne les connaissait pas, il ne les soupçonnait même point ; ils l'ont déconcerté à son tour. Il a vu de loin Léon XIII, et il a reculé en s'inclinant. 11 s'est heurté au tsar Alexandre III, et il a salué, non sans éprouver quelque

vertige. Ce sont inoiDs, en ces rencontres, les hommes qui l'ont troublé que je ne sais quoi d'inconnu, de menaçant, qu'il devinait derrière eux, qui les portait, les faisait plus grands que ses mesures habituelles. Ce n'est pas le vaisseau sortant de la brume qui l'a surpris, encore moins le pilote, si imposant qu'il fût, qui lui a imposé; c'est la poussée mystérieuse du flot, c'est la marée montante, venant de très loin et allant ou ne sait où; c'est l'avènement des masses humaines dans la politique.

Bismarck avait connu des tsars, des diplomates russes; il aperçut la nation russe surgissant dans l'histoire de Russie etdébordant l'Europe. Il avait connu des papes, des prélats, des monsignors ; il vit les peuples catholiques surgissant dans l'Église et débordant l'Etat. Il avait connu des diplomates allemands, des courtisans, des officiers, des professeurs, des journalistes; il vit la nation allemande agitant ses propres destinées, se mêlant de ses propres affaires et débordant la Prusse et sa chancellerie. Enfin, par-dessus tout, ce monstre : une démocratie française se gouvernant, refaisant un Trésor, réorganisant une armée, gardant la paix, fondant des colonies, capable d'alliances. Il reconnut qu'il s'était trompé en ne comptant avec aucune de ces grandes choses, et il vécut assez pour mesurer ses grandes fautes : la lutte avec l'Église, où faillirent sombrer l'unité de l'Allemagne et l'hégémonie prussienne ; le marchandage avec la Russie, qui rompit l'alliance sans laquelle ni Sadowa ni Sedan n'auraient été possibles ; la séparation creusée entre la France démocratique et l'Allemagne unie, la méconnaissance du caractère français, l'erreur de le croire plus épris d'orgueil qu'épris de justice, plus attaché à sa suprématie que fidèle à des frères séparés ; la perte de la plus belle occasion qu'ait rencontrée un

homme d'État : fonder sur la paix la grandeur de sa patrie, par une combinaison qui, seulement conçue, l'eut élevé au-dessus de lui-même; qui, seulement osée, eût feit de lui un joueur magnifique, et qui, réussie, eût fait de lui un très grand homme.

lia fini dans l'inquiétude etl'amertume. Les Mémoires s'arrêtent sur l'acte le plus dramatique : la toile tombe et les lumières s'éteignent avant le dénouement. La page blanche sera sans doute imprimée plus tard. On devine ce qu'elle pourra contenir : la catastrophe de l'homme écrasé par son propre ouvrage : l'empire et l'empereur; succombant par ce qu'il a voulu tout-puissant en liurope : le roi de Prusse.

Allocution prononcée au vingt -cinquième anniversaire de la fondation de la Société des anciens élèves de r Ecole des sciences politiques , 20 mars 1900.

Je vous remercie d'avoir convié vos anciens professeurs à cet anniversaire. Nous avons été les parrains de votre société, il y a un quart de siècle. Les plus heureux d'entre nous sont encore ici pour assister aux noces d'argent et s'asseoir, à la table des aïeux, au banquet qui réunit autour d'eux leur postérité. Car vous êtes, messieurs, notre postérité vivante, celle en laquelle, si la récompense promise aux hommes de bonne volonté s'accomplit pour nous, nous devons être bénis jusqu'à la quinzième génération et même bien au delà. Vous répandez autour de nous cette bénédiction. Le bruit joyeux de vos voix monte à nous comme la cloche du soir, messagère du repos pour ceux qui sont las de la course, berceuse de sommeil pour ceux qui travaillent encore, et demain, au matin lumineux, elle sonnera le réveil pour les jeunes, qui, le cœur allègre, reprendront l'ouvrage et le continueront.

Il n'y a d'ouvrage fécond que celui qui se continue ainsi. Il n'y a de maître que par les disciples. Il n'y a d'école que parles élèves. La nôtre a toute son efficacité dans la méthode qu'elle pratique, dans l'esprit qui l'a suscitée. Cet esprit est dans une date : 1871, et dans un mot : relèvement. Voilà d'où nous sommes partis, et si nous sommes arrivés à quelque chose, c'est pour être restés fidèles et dociles à cette impulsion première de nos raisons et de nos cœurs. Il s'agissait, la hêche et le râteau à la main, de nettoyer le sol, de le débarrasser des débris, des ruines qui l'encombraient, d'en arracher les souillures de l'invasion et de la guerre civile, et, la surface ainsi dégagée, de remuer la bonne terre de France, de la rendre à l'air pur, au soleil, d'y recreuser vaillamment le sillon des ancêtres et d'y semer la graine de la moisson nouvelle. On a vu des obus éclater sous le soc de la charrue, blesser le laboureur et ses chevaux, ensanglanter le champ à peine reconquis, comme pour rappeler que la guerre avait passé par là, et qu'un peuple qui veut travailler doit garder sa frontière. On a vu, ainsi qu'aux temps prédits par Virgile, les abîmes de la terre se découvrir tout à coup, le passé remonter à la vie, les siècles se rejoindre, les tombes englouties s'ouvrir, les squelettes énormes des ancêtres, leurs armures de colosses s'étaler aux yeux comme pour nous rappeler que notre France est très vieille, qu'elle avait le culte de ses morts, que nos pères étaient forts et vaillants, que les nations durent selon leur volonté de vivre et leur puissance d'aimer et que, si massifs et robustes que soient les monuments de pierre qu'elles élèvent à leur gloire, la frêle enveloppe de chair, incessamment renouvelée, défie les cataclysmes, défie la mort même, perpétue les traits et le caractère des aïeux et parti-

cipe, toujours changeante et toujours identique, à l'immortalité de l'âme qui l'anime.

Voilà, messieurs, la part du cœur, la part de l'espérance dans l'œuvre que nous avions entreprise. Vous êtes là pour démontrer que ce n'était pas la part de l'illusion.

La méthode, c'a été d'appliquer à l'étude des phénomènes sociaux et politiques, œuvre de la nature humaine, les mêmes procédés d'observation, de comparaison, de critique, qui sont la méthode des sciences de la nature physique : nous laisser guider par les faits, seul moyen de les suivre ; les comprendre dans leur enchaînement, et leur demander leurs lois, seul moyen de les gouverner; et, cependant, n'oublier jamais que ces faits sont des actes d'hommes, des actes d'âmes, âmes passionnées, misérables, aimantes, douloureuses, des âmes sœurs des nôtres, de sorte que l'investigation, ici, doit être accompagnée de sympathie et que, si les faits, comme on dit, restent brutaux, le savant doit être pitoyable.

Nous avons porté très haut nos visées pour la jeunesse que nous voulions élever au labeur national. Ne croyez pas, cependant, que je veuille, pour cela, rabaisser le moins du monde cette partie considérable de nos programmes, et dédaigner toutes ces chambres de notre maison qui sont consacrées aux études techniques, aux études préparatoires des carrières. Il la faut, cette préparation; nous la donnons de notre mieux; et elle nous est profitable autant qu'à nos élèves : elle contribue à nous assurer le pain quotidien, et elle nous permet d'accomplir l'autre partie de notre tâche, la principale, l'essentielle. Nous subissons cette loi commune, d'acheter par le travail professionnel le travail indépendant de l'esprit.

C'est quelque chose, aussi, d'avoir peuplé de nos élèves tant de ces palais bâtis par l'État pour sa formidable et nécessaire industrie politique : laboratoires, usines de la force, de l'alimentation sociale, sources de mouvement, sources de prospérité, quand la machine rend ce qu'elle doit rendre et fonctionne librement.

Que j'en ai revu déjà, de figures entrevues sur nos bancs, défiler à travers les assemblées, les conseils du gouvernement, les administrations, les magistratures, les ambassades!...

Mais si ce n'était qu'un cortège qui passe, ce ne serait pour nous que la flatterie d'une gloire très vaine. Ce n'est pas pour que nos élèves arrivent et pour qu'ils passent, que nous avons prétendu les former ; c'est pour qu'ils demeurent, et, à défaut de leurs personnes, leur influence et leurs idées.

J'ajoute que ce ne serait encore là qu'œuvre d'exception, et, par suite, œuvre insuffisante. Ce qui fait l'œuvre, ce qui fait l'École, c'est la foule de jeunes gens qui y arrivent de partout, sans autre dessein que d'y cultiver leur asprit, d'y étendre leurs connaissances, d'y apprendre à penser sur les affaires politiques et sociales, d'y apprendre à travailler et à servir, dans la mesure (le leurs forces et selon les circonstances de leur vie, les intérêts du pays. Ceux-là qui sont légion, c'est la troupe, l'infanterie qui gagne les batailles, qui a le nombre, qui a les jambes, qui a l'élan. C'est, dans une démocratie où tout se ramène et se doit ramener au suffrage universel, les éclaireurs, les guides naturels de ce suffrage qui a ses rayons et comme ses coups de grâce dans les grandes crises de la nation, dans les grands périls de l'État, et qui n'a alors qu'à écouter son instinct, celui de la France, mais qui, dans les choses courantes et

communes de la vie, a besoin, comme tous les souverains, j'entends les rois et les empereurs, qu'on lui mâche la besogne, rapporte les affaires et pose les questions avec cette netteté qui permet au bon sens tout seul de les résoudre.

Cette bonne troupe de la politique, vous contribuez, messieurs, à la recueillir, à la grouper, à l'exercer. Sans vous, nos recrues, leur temps fini, se disperseraient et retomberaient dans l'inertie. Vous les tenez en haleine. Vous leur faites faire leurs vingt-huit jours, vous les conviez aux grandes manœuvres. Ainsi, vous entretenez notre œuvre et lui faites porter tout son fruit.

C'est que les sciences que nous essayons de débrouiller, de constituer, ne sont pas des sciences désintéressées. Elles sont essentiellement humaines, j'oserais dire citoyennes, et de cette partie de l'humanité où nous sommes nés, où nous voulons mourir, la cité, la patrie in qua etvivimus et movemur et sumus. Rien de ce que nous enseignons qui ne soit et ne doive être réglé sur ce dessein. Si nous dégageons quelque lumière, c'est que nous l'avons allumée à ce foyer. Et je loue, en votre Société, la vaillante et féconde exploitation de cette culture qui est le meilleur titre de notre enseignement.

Persévérons donc, messieurs. Continuez-nous, continuez-vous ; et l'École vivra, ayant témoigné sa capacité de vivre. Retenez encore cette leçon, — je l'ai reçue trop souvent de l'histoire que j'ai étudiée, j'ai tâché que mon enseignement en fût pénétré : — C'est que le culte de la patrie n'est pas le culte d'un Dieu caché, le culte d'un Dieu inconnu ; il n'est rien, s'il n'est amour pour un Dieu vivant en chacun de nous, autour de nous; il n'est rien, si la patrie est une abstraction, un terme, fût-ce le terme suprême d'une algèbre sociale; s'il n'exprime qu'une cité

déserte, une terre desséchée, sans sillons et sans tombeaux ; si cette patrie immatérielle créée par chacun à son image, pour son usage, selon son idéal, au gré de ses doctrines, de ses di'sirs, de son orgueil, de ses intérêts, se détache de la patrie réelle, celle du sol et des hommes, pour s'évanouir dans l'espace comme un ballon qui s'enfuit vers le vide; si, tout en se flattant, enfin, d'aimer la cité, les citoyens ne l'aiment qu'en leur utopie, en leur amour-propre, et ne l'aiment pas où seulement elle doit être connue et aimée, en leurs concitoyens, en leurs frères, dans les ancêtres communs.

Pour vous aimer, connaissez-vous, et efforcez- vous de vous comprendre. Il n'en est qu'un moyen : soyez tolérants les uns envers les autres. Ne poussez pas l'orgueil de vos idées jusqu'au mépris des idées d'autrui. Rappelez-vous que cette belle conception, cette bienfaisante idée de la tolérance est sortie chez nous de l'expérience même des dissensions civiles et des dissensions religieuses ; qu'elle est un des titres de l'àme française et que, dans le monde entier, on fait à ceux qui l'ont prêchée et pratiquée cet honneur de leur donner, par excellence, le nom dont se réclame notre École : les politiques. Considérez que cette tolérance est non seulement la condition de toute intimité, de tout charme dans la société, mais l'essence même de cette liberté qui domine et gouverne toutes les autres, sans laquelle il n'y en a point d'autres qui vaillent, la liberté de penser, garantie de la liberté de conscience. Ce qui est la dignité de la vie humaine en est ainsi la douceur; fanatisme et pédanterie se rencontrent aux extrémités, et il se fait là, le plus fâcheusement du monde, d'étranges chutes de la supeibe eu la sottise.

Soyez donc tolérants, messieurs, avec esprit, avec.

bonté. Il y faut autant de l'un que de l'autre, et ne croyez point, en cela, abaisser votre pensée ni compromettre votre liberté. La tolérance n'est pas plus l'indifférence morale, que l'hospitalité, qui honore les peuples, n'est le cosmopolitisme, qui les dissout.

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