APRES
Le vicomte de Gontaut-Biron a rempli de la fin de 1871 à la fin de 1877, à Berlin, dans les conjonctures les plus critiques, la mission la plus difficile. Le duc de Broglie en a retracé la suite et détaillé les principaux épisodes avec les notes laissées par M. de Gontaut et avec ses propres souvenirs. Son livre a l'allure vive, le ton pénétrant, l'attrait enfin et l'intérêt des meilleurs mémoires.
Le caractère personnel, qui fait le piquant dece^enrc d'ouvrages, se traduit ici, parfois, en traits de discussion acérée. C'est l'orateur parlementaire, le chef de parti, qui se retrouve et se trahit aux rencontres. Gomment s'en étonner, à si peu de distance de luttes si passionnées? On a été, au contraire, frappé de la sérénité tout historique, de la hauteur de vues, qui marquent l'ensemble de ces études. Le duc de Broglie n'a rien donné où il ait déployé plus au large ses rares qualités
(1) La Mission de M . de Gontaut-Biron à Berlin, par le duc of ]]roglir, de l'Académie française, 1 vol. ia-18. Paris, Calmann-Lévy, 189G. — Souvenirs diplomatiques de Russie et d Allemagne, par le manjuis DE Gauriac, 1 vol. in-8". Paris, Pion, 1896.
d'écrivain, une composition plus lumineuse avec moins d'apprêt, plus d'aisance dans la forme, avec une émotion plus discrète et plus communicative dans les grands passages, quand le patriotisme est en jeu.
A peu près en même temps que la Mission de M. de Gontaul paraissait un livre qui en est, pour ainsi dire, la préface et qui en forme le complément. Ce sont les Souvenirs diplomatiques du marquis de Gabriac, chargé d'affaires en Russie pendant la guerre de 1870, puis chargé d'affaires à Berlin dès que les relations furent renouées, en 1871. M. de Gabriac a encadré dans un récit remarquablement sobre des extraits de sa correspondance. Cette correspondance lui fait grand honneur : elle est prévoyante, judicieuse et d'une forme excellente. On trouvera dans ces Souvenirsnovxxvï^ de faits et, cependant, d'une lecture facile de précieux renseignements sur la missioQ de M. Thiers en Russie, sur les tentatives de M. de Ghaudordy pour obtenir une intervention de la Russie sur la politique de cette cour, enfin sur le rapprochement de rAllemagne et de l'Autriche. Je me borne à les indiquer. Je ne veux extraire des volumes de M. de Broglie et de M. de Gabriac que les notes propres à définir nos relations, encore assez mal connues, avec l'Allemagne, dans les années qui suivirent immédiatement la guerre.
M. de Gabriac arriva à Berlin le 4 juillet 1871. Personne ne croyait à la durée de la paixj les financiers
déclaraient que la France ne pourrait pas payer la contribution de guerre; les politiques soutenaient qu'elle ne le voudrait pas, et il est assez malaisé de savoir laquelle de ces deux hypothèses contrariait le moins les desseins du chancelier. Or, la France voulait payer; M. de Gabriac avait pour instructions de l'affirmer en attendant que la France le prouvât. Il était le gardien d'une consigne de paix; il sut garder cette consigne avec autant de dignité que de tact. La tâche était malaisée; il le savait, et il ne l'éprouva que trop dans le premier entretien qu'il eut, le 12 août, avec M. de Bismarck. Cet entretien donne le ton de ceux qui suivirent. A peine M. de Gabriac avait il exprimé son désir, sa confiance que les rapports s'amélioreraient entre les deux pays, que le chancelier se récria : « Il était heureux d'entendre ce langage, mais il ne pouvait s'y rendre; la France ne voulait pas la paix; le gouvernement ménageaitl'opinion, l'opinion réclamait la revanche, la presse l'y animait... » M. de Bismarck étala des extraits de journaux, dont il avait toujours des collections sous la main. Puis il ajouta :
A Tou» dire franchement ma pensée, je ne crois pas que vous veuillez maintenant rompre la trêve qui existe. Vous nous payerez deux milliards, mais quand nous serons en 1874 et qu'il vous faudra acquitter les trois autres, vous nous ferez la guerre. Eh bien ! vous comprenez que, si vous devez reprendre les hostilités, il vaut mieux pour nous, sinon pour vous, que ce soit plus tôt que plus tard. Attendez dix ans et recommencez alors, si le cœur vous en dit. Jusque-là, ce serait pour vous un suicide, mais ceci est votre affaire. Je ne me fais pas d'illusion. Il ne serait pas logique de vous avoir pris Metz, qui est français, si des nécessités impérieuses ne nous obligeaient pas à le garder. Je n'aurais pas voulu, en principe, conserver cette ville pour l'Allemagne. Quand la question a été examinée devant l'empereur, l'état-major m'a demandé si je pouvais garantir que la France ne prendrait pas sa revanche un jour ou l'autre. J'ai répondu que
j'en étais, au contraire, très convaincu, et que cette guerre ne serait probablement pas la dernière de celles qui éclateraient entre les deux pays. Dans cette situation, m'a-t-on dit, Metz est un glacis derrière lequel on peut mettre cent mille hommes. Kous avons donc dû le garder. J'en dii-ai autant de l'Alsace et de la Lorraine. C'est une faute que nous aurions coinuiise en vous les prenant, si la paix devait être durable, car, pour nous, ces provinces sont une difHculté. — Une Vénélie, répondit M. de Gabriac, avec la France derrière? — Oui, dit le chancelier : une Vénétie, avec la France derrière.
Nous n'avions, nous n'avons eu longtemps qu'une sauvegarde, et elle était bien précaire. M. de Gabriac eut le rare mérite de discerner, du premier coup d'œil, une situation que la France devait subir durant des années, et de la définir à notre gouvernement dans des termes d'une précision véritablement historique. Quelques jours après son entrelien avec M. de Bismarck, le 22 août, il écrivit à M. de Rémusat, ministre des affaires étrangères :
L'Allemagne n'a plus rien à attendre d'une guerre nouvelle. Celle qui s'achève... lui a donné les trois choses qui lui manquaient : l'unité nationale, la suprématie militaire, l'argent de nos milliards. Elle désire donc, avec raison, très sincèreuicnt la conservation de la paix, et ses défiances même, à notre égard, sont l'indice de la passion avec laquelle elle en souhaite le maintien... Il n'est donc pas douteux qu'aujourd'hui M. de Bismarck lui-même, voulût-il nous faire la guerre, ne le pourrait pas, si nous ne lui fournissions pas de prétexte. Mais, si nous lui en donnions un qui fût tant soit peu légitime, il le saisirait sans trop de regret, et il n'est pas douteux qu'il ne fût assez fort pour entraîner la nation.
« Sans trop de regret » était un euphémisme diplomatique. M. de Gabiiac ajoutait aussitôt, et avec grande raison ;
M. de Bismarck ne reconnjut au fond qu'une souveraineté réelle, celle du but à atteindre... A^a^t Sadowa, il était plus Français qu'un autre Allemand parce (ju'il avait besoin de nous pour son grand objectif, qui était alors de rejeter l'Anlriclie de l'Allemagne et d'y obtenir la pr('j)ondpran("e pour la Prusse. Aujourd'hui, il est notre ennemi parce qu'il nous a fait trop de mal pour ne pas vouloir nous en faire davaritage... Après la paix qu'il nous a imposée, il n'est que lo{;ique en en voulant la conclusion, c'est-à-dire l'écrasement de la France pour la durée au moins d'une génération.
Il ne faut et il ne fallait surtout l'avoir ni pour auxiliaire secret, comme en 1866, ni pour ennemi, comme en 18/0, car i! brise ses ennemis et il compromet ses auxiliaires. Nous portons aujourd'hui le lourd fardeau de cette double faute...
Nous ne devons donc pas le perdre un moment de vue; nous devons éviter de lui fournir un prétexte de persuader à l'Allemagne que nous voulons recommencer la guerre, car il a de terribles moyens d'agir sur l'opinion... Il peut... mobiliser l'opinion par la presse, comme M. de Moltke peut mobiliser l'armée par un décret du roi. Et si le grief était à peu près plausihie, l'Allemagne, tout en rechignant, mais nous sentant faibles, se remettrait en guerre pour achever notre destruction.
M. de Bismarck, après comme avant 1870, ne pouvait ni déclarer la guerre ni paraître, devant l'Allemag^ne, l'avoir provoquée. C'était, pour un machiavéliste de sa force, une partie de son art, et peut-être la préférée, d'amener ses adversaires à jouer son jeu et à faire les démarches compromettantes dont il avait besoin pour les perdre. Il a excellé en ces manœuvres insidieuses. L'Autriche en 1866, la France en 1870, se sont tour à tour précipitées aveuglément dans les pièges qu'il leur avait tendus et où il les avait attirées. Il avait besoin de prétextes pour persuadera la Prusse, àl'Allemagne surtout, qu'elles étaient attaquées: ces prétextes, il se chargeait lui-môme de les susciter, de les suggérer à ses adversaires. Mais s'il se montra d'une dextérité infatigable à
saisir les occasions, au besoin à les faire naître, son procédé varia peu, et on le voit se répéter, sous diverses formes, depuis l'affaire des duchés jusqu'à la candidature Hohenzollern, depuis cette candidature jusqu'à l'affaire Schnœbelé. Il a toujours eu soin de se réserver une porte de sortie, un moyen de se dégager et de nier l'intention, pour le cas imprévu où l'adversaire lirait dans son jeu et garderait son sang-froid (1).
Cet avantage était peu de chose avec une nation aussi impressionnable, aussi emportée que la nation française, aussi facilement dédaigneuse des formes de procédure quand elle se juge lésée dans son honneur et dans son droit. Ce fut pourtant à cet avantage seul que la France dut, en 1867. grâce au marquis deMoustier, d'échapper à une guerre funeste; qu'elle dut, de 1871 à 1873, grâce à M. Thiers, de pouvoir mener à terme son œuvre de libération; qu'elle dut enfin, de 1873 à 1875, grâce au duc de Broglie et au duc Decazes, d'achever son œuvre de défense nationale et de recouvrer, avec son indépendance, la possibiHté de nouer des alliances.
Les affaires Hohenzollern ne manquèrent pas durant ces années d'alertes cruelles. Tout y fut bon : un stationnaire qui demeurait à l'ancre à Givita-Vecchia et menaçait l'indépendance de l'Italie! des carlistes qui se réfugiaient sur le territoire français et menaçaient l'indépendance de l'Espagne! des évoques qui faisaient des mandements contre le Ktilturkampfet menaçaient l'indépendance de l'Allemagne! enfin et faute de motifs indirects, la reconstitution même de l'armée française. C'est à deviner, à prévenir, à déjouer ce jeu de mines subtiles
(1) Voir, daus mes Essais de critique et H'hiiioire, les études inlilalées : la Poliliijue française eu 18GG, l'affaire du Luiembourg.
que dut s'employer M. de Gontaiit-Hiron, et c'est ce qui fait rintérêt, par instants patliéti(jue, de son ambassade à l$erlin.
Le choix de M. de Gontaut-Biron fut une des plus heureuses inspirations de M. Thiers. En désignant ce parfait gentilhomme et ce royaliste convaincu pour l'ambassade de Berlin, M. Thiers donnait un gage à la droite de l'Assemblée et l'associait directement à la plus noble partie de sa tâche, la libération du territoire. Les opinions de M. de Gontaut l'avaient jusque-là tenu éloigné des affaires; mais il s'y était préparé par la réflexion et par l'étude, étant de ces hommes qui ne se désintéressent jamais de leur patrie. Il avait l'âme haute et droite, profondément française, de la finesse, de l'observation, la possession de soi-même, la dignité de l'attitude, la dignité, plus imposante, de l'esprit et du cœur, une loyauté qui commandait le respect, une prudence qui déconcertait les calculs d'autrui.
De toutes les épreuves qu'il eut à traverser à Berlin il n'en connut point de plus périlleuses que celles que lui apportèrent les derniers mois de 1874 et le printemps de 1875. On ne pouvait plus soupçonner la France de ne vouloir pas payer; on trouvait qu'elle avait payé trop vite et qu'elle se relevait trop promptement. Le nombre des bataillons qui devaient, dans la nouvelle armée, composer nos régiments fournit à la presse allemande un prétexte à dénoncer les intentions hostiles et les pré-
paratifs belliqueux de la France. M. de Gontaut, qui était venu passer quelque temps à Versailles, à l'Asseinblée, discerna en rentrant à Berlin des signes menaçanls, les signes classiques de l'orage qui montait. Ce furent d'aljord ses collègues d'Angleterre, de Russie, d'Autriche, qui l'avertirent d'être sur ses gardes, de prêcher la sagesse à Paris, de ne point s'éloigner de son poste, môme pour quelques jours. Puis vint un conseiller que l'ancienneté de son séjour à Berlin, l'accès qu'il avait su se ménager auprès de M. de Bismarck, le caractère efFacé de sa mission, mettaient à même de se renseigner mieux que personne, M. Nolhomb, ministre de Belgique. 11 rapporta à M. de Gontaut une conversation qu'il avait eue avec M. de Bismarck et M. de Mollke. « La France, avait dit M. de Bismarck, est incapable de supporter plus longtemps le poids dont sa réorganisation militaire charge ses finances; il faut qu'elle réduise ses armements ou qu'elle fasse la guerre; elle est acculée à une folie ou à une inconséquence. » Et M. de Moltke : « On a beau dire, moi, je ne vois que des faits; un bataillon peut être de mille hommes; cent quarante-quatre bataillons de plus, c'est donc cent quarante mille hommes que la France vient d'ajouter à son armée! C'est l'attaque à courte échéance, et nous ne devons pas l'attendre. »
Enfin, ce fut un agent prussien, M. de RadowiLz, (jui passait pour un des confidents de M. de Bismarck. Futil officieux, fut-il indiscret, trop zélé, désireux de se donner un rôle, ou céda-t-il simplement à cette loquacité qui se développe facilement chez les Allemands, et chez d'autres, vers la fin d'un diner, même d'un diner officiel? Toujours est-il qu'étant à table, à l'ambassade d'Angleterre, auprès de M. de Gontaut, il lui dit tout crûment : « Pouvcz-vous assurer que la France, rega-
çnant son ancienne prospérité, ayant iéor{;anisé ses forces militaires, ne trouvera pas alors des alliances qui lui manquent aujourd'hui, et que les ressentiments qu'elle conserve très naturellement pour la prise de deux provinces ne la pousseront pas inévitablement à déclarer la guerre à l'Allemagne? Et si nous avons alors laissé la France ressusciter et grandir, n'avons-nous pas tout à craindre? Et si la revanche est la pensée intime de la France (et elle ne peut être autre), pourquoi attendre pour l'attaquer qu'elle ait contracté des aUiances? Convenez, en effet, que politiquement, philosophiquement, chrétiennement même, ces déductions sont fondées et que de semblables préoccupations sont bien faites pour guider l'Allemagne. » M. de Gontaut ne convint de rien, protesta des intentions de la France et releva, comme il convenait, la doctrine, soi-disant philosophifjue et chrétienne, de la guerre préventive. L'avertissement n'en était pas moins menaçant, et d'autant plus que dans les entretiens qu'il eut avec M. de Bulow, ministre des affaires étrangères, M. de Gontaut trouva ce diplomate « obscur, nuageux, plein de réticences et d'ambages » . C'est que M. de Bulow avait commandé à M. de ilohenlohe, ambassadeur d'Allemagne à Paris, une démarche significative, dont il attendait les effets. Mais les renseignements recueillis par M. de Gontaut avaient précédé, à Paris, les instructions envoyées à M. de Ilolienlohe. Cet ambassadeur trouva le duc Decazes préparé à le recevoir et en mesure de parer les coups.
Le duc Decazes a laissé de grands souvenirs aux affaires étrangères. On peut dire qu'il est de ces politiques auxquels l'histoire profitera et qui, le temps venu, auront à se louer de l'ouverture des archives. Dans le présent, il était condamné à la tâche, très ingrate, du
rendre à son pays des services qui ne pouvaient être efficaces qu'à la condition de demeurer cachés. Très avisé, fertile en ressources, l'esprit prompt, sachant couvrir ses émotions intimes d'un voile d'ironie gasconne et dissimulant, sous la causerie fuyante d'un homme du monde très aimable, un esprit de conduite très suivi et une remarquable rapidité de décision, M. Decazes avait vu le péril et avait discerné, en même temps, le seul moyen qu'il eût de le conjurer. C'était d'une querelle d'armements qu'il s'agissait. Il importait de ne se point laisser surprendre, et si l'affaire éclatait, il était nécessaire que l'Europe, prévenue, pût juger de quel côté se trouverait l'agression et de quel côté la défensive. Ni la crainte n'était exagérée, ni la précaution inutile quand le duc Decazes transmit à nos principaux agents les avis qu'il avait reçus de Berlin. Il les avait mis en garde déjà : il les avait invités à montrer, en toute occasion, qu'en pourvoyant à sa défense, la France usait d'un droit sacré et remplissait le premier de ses devoirs, qu'elle ne menaçait personne, que sa conduite témoignait de la sincérité de ses intentions. Il leur prescrivit de faire ressortir l'injustice des dénonciations de l'Allemagne et le danger dont le système préventif, déclaré par les agents prussiens, menaçait la paix européenne. L'Europe laisserait-elle s'accomplir cet attentat d'une agression, en pleine paix, contre une natioi qui usait simplement et loyalement des droits de la paix? A Londres, à Pétersbourg surtout, des arguments de ce genre pouvaient être compris et écoutée. Ils le furent, et le duc Decazes eut, le 4 mai, l'assurance, donnée par le tsar et par son ministre, qu'ils ne laisseraient pas surprendre la France.
C'est alors qu'il reçut, le 5 mai, la visite du prince de
Hohenlohe. Cet ambassadeur n'apportait que des insinuations : l'état-major allemand ne pouvait se rendre aux déclarations pacifiques du gouvernement français; il jugeait les armements excessifs, excessif aussi l'encaisse métallique de la Banque de France, qui constituait un vrai trésor de guerre... il n'y avait pas à s'y tromper; pour qui connaît la procédure diplomatique, c'était l'ouverture du procès. M. de Hohenlohe ajouta, toutefois, que ces insinuations n'étaient point officielles. Le duc Decazes en profita pour éviter de prendre acte de la démarche, et pour la réduire à une simple conversation. Il sut garder son sang-froid tant que le prince de Hohenlohe fut dans son cabinet, mais, dit le duc de Broglie, il « n'en éprouvait pas moins une émotion que je défierais tout homme de cœur de ne pas ressentir quand il sait que, d'un mot qu'il peut prononcer, dépend le sort de «un pays et peut-être la vie d'un million d'hommes. » C'est sous le coup de cette émotion que le trouva l'ambassadeur de Russie, le prince Orlof. Le duc Decazes l'avait, de longue date, entretenu de ses inquiétudes. Il lui confia les propos du prince de Hohenlohe. « Mais enfin, dit le prince Orlof, queferez-voussi l'attaque vous surprend à l'improviste? — Ce que nous ferons? nous nous retirerons derrière la Loire ; c'est là que nous concentrerons notre armée, et nous attendrons de voir si l'Europe laissera, en se croisant les bras, occuper, envahir, dévaster sans motif une nation sans défense. » On sait la suite : l'éclatante correspondance du Times, la démarche de l'empereur de Russie, celle du gouvernement anglais. Déconcerté par la prévoyance et la prudente dignité du ministère français, M. de Bismarck nia tout; il s'était, comme dans toutes les autres rencontres, ménagé sa ligne de retraite. Il se retira. « Vous avez été
inquiets, rassurez-vous, dit le prince Gortschakof à M. de Gontaut... Bismarck s'est montré animé des intentions les plus pacifiques ; il assure que les rapports avec la France n'ont jamais été meilleurs. )> Le tomnant périlleux était franchi; mais M. de Gontaut sut ce qu'il en coûtait de déjouer les desseins du chancelier. On voit dans les derniers chapitres du duc de Broglie combien furent pénibles pour l'ambassadeur, mais encore utiles pour le pays, les deux dernières années qu'il passa à Berlin. Il en emporta un témoignage rare et significatif, celui du vieux souverain auprès duquel il avait été accrédité et qui, toujours, l'avait traité en gentilhomme : « C'est à vous, lui dit l'empereur Guillaume, que nous devons les bonnes relations avec la France; oui, ajoutat-il en prenant les mains de M. de Gontaut dans les siennes, c'est bien à vous. »