‹ Études de littérature et d'histoire;Chapitre 2 sur 15 · ÉTUDES ET FRAGMENTS, PAR GUILLAUME GUIZOT · texte numérisé non relu

ÉTUDES ET FRAGMENTS, PAR GUILLAUME GUIZOT

Guillaume Guizot préparait une édition savante des Essais et voulait écrire un livre sur l'auteur. Il n'a laissé qu'un cahier de notes, mais ce sont des notes achevées, dont quelques-unes sont presque des chapitres. Elles forment, selon un joli mot de M. Gaston Paris, des Essais sur les Essais. Le titre exact du recueil serait : Contre Montaigne; c'est l'impression maîtresse qui s'en dégage. Elle n'a pas laissé de causer quelque surprise. Ce n'est pas que le livre ne soit digne du nom dont il est

(1) Œavre posthume publiée par les soins de M. Auguste Salle, avec une préface de M. Emile Facuet. 1 vol. in-18. Paris, Hachftte,

2 ÉTUDES DE LITTÉRATURE ET D'HfSTOIRE

signé. Il est d'une haute tenue morale et le talent y abonde; le style est de race et beaucoup de morceaux sont de premier choix. M. Faguet, dans son excellente préface, va jusqu'à conclure, et ce n'est pas moi qui le démentirai : « Je vois très bien les Essais encadrés entre le livre de Guillaume Guizot comme introduction et l'is/îtretien de Pascal avec M. de Sacy comme épilogue. Les choses ainsi seraient mises au point ; et du reste, ces trois ouvrages sont dignes les uns des autres. » Oserai-je ajouter que si Jurieu, entrant à son tour en lice, avait, de la plume redoutable dont il combattait Bossuet, admonesté son coreligionnaire Bayle sur l'article du scepticisme, il ne l'aurait point fait d'un autre ton ni d'une autre allure. Voilà une belle compagnie et dont on se peut accommoder.

Mais, dans cette campagne ardente menée contre Montaigne, nous n'avons que l'offensive, les approches, les mines, l'assaut. Nous ne connaissons point le reste : la défense, les retours de l'ennemi, les sorties, les surprises de l'assiégé. Guillaume Guizot n'a point conservé le journal de ce siège mémorable. Soyons sûrs que sa ténacité a été mise à de rudes épreuves. Si quelqu'un était fait pour subir l'enchantement de Montaigne, « le plus insaisissable et le plus saisissant des hommes, » pour se laisser amorcer à la magie de son style, à cet art d'écrire poussé jusqu'au génie, au rythme de sa prose, à la vie qui fourmille dans ses mots, à la poésie intime de son langage, à cette puissance d'évocation verbale et d'invention métaphorique que nul n'a égalée en France, et que Shakespeare seul, peut-être, a possédée au même degré, c'était le merveilleux causeur, l'essayiste inépuisable qu'était lui-même Guillaume Guizot.

La verve et rimagination du ^lidi avec des aperçus et des lointains de Genève, la familiarité de l'Angleterre, toute une littérature, toute une seconde âme acquise et cultivée, par-dessus tout, l'esprit français libre, lumineux, pétillant, chaleureux; la pointe du parisianisme aigu avec un arrière-fonds de sensibilité, il n'y eut jamais d'artiste plus raffiné ni d'ami plus aimable, d'une âme plus ouverte, d'une intelligence plus souple, plus impressionnable, plus communicative. 11 était le causeur et le convive par excellence. Il animait toutes les conversations par le mouvement de sa pensée, au courant ondoyant, sinueux, miroitant, étincelant au possible; par sa qualité la plus exquise : captiver l'interlocuteur, le soulever, l'inspirer, le monter au ton et lui suggérer la réplique. Après vous avoir charmé par son esprit, il vous laissait l'illusion, décevante, mais flatteuse aussi, que vous aviez presque autant d'esprit que lui-même.

Il possédait à la fois les facultés de l'homme d'études, celles du littérateur et de l'orateur. Il en avait tout l'acquis : une mémoire inouïe incroyablement meublée par des lectures incessantes, et qu'il trouvait toujours docile et fraîche, parce qu'il la rajeunissait toujours; une capacité d'attention, d'adaptation, de digression aussi; une curiosité infinie et féconde, l'aptitude à découvrir partout, jusque dans les propos les plus indifférents des gens les plus importuns, le grain de mil et le grain de sel. L'amour de la vie, l'amour de la beauté, l'amour de l'intelligence, l'extrême sensibilité aux harmonies mystérieuses de la pensée et des mots : il semblait né pour comprendre Montaigne et le commenter à ses contemporains.

11 avait formé pour son édition des Essais une

arrilive entière de notes savantes. Il voulait faire entrer dans son commentaire et dans son introduction tout un siècle, tous les antécédents de ce siècle, toutes ses suites dans les autres siècles. A l'inverse de son ami Taine, dont resprit,'avide de définitif, épris de relief, impatient d'édifier, n'opérait que sur des plans arrêtés, élevant sur des fondations fortes ses magnifiques et puissantes architectures, Guillaume Guizot n'avait jamais assez de défrichements et de fouilles. Sa passion de mineur le détournait de la forge.

Nous n'avons donc que des pièces; toutes sont destinées au même jeu de la machine. Guillaume Guizot concevait, sans doute, et non sans quelque malice et quelque ironie, son Essai sur les Essais, comme Montaigne lui-même avait mené sa fameuse apologie pour Raymond Sebond. Le chapitre de l'apologie proprement dite demeurait à écrire; aussi bien Guillaume Guizot le jugeait-il superflu : l'édition même et le texte y suffiraient abondamment. Il sut ainsi rompre le charme, vaincre l'admiration et s'en tenir aux griefs.

Ils sont nombreux et formeraient presque une litanie à la façon de celles que défilait si volontiers le maître Rabelais : Montaigne, destructeur des croyances, empoisonneur des philosophes, nourricier des indifférents, patron des libertins, idole des ecclésiastes de Gascogne; — Montaigne, faux monnayeur du bon sens, observateur superficiel, raisonneur inconséquent, politique à courte

vue, moraliste sans morale, sceptique crédule, avocat de l'É^jlise, irréligieux dans les moelles, complaisant au catholicisme parce qu'il peut le pratiquer sans y croire, ennemi de la Réforme parce qu'elle implique le trouble de la conscience, le sentiment tragique du péché, la volonté de la foi, et qu'elle dérange la quiétude et les habitudes des gens du monde; — Montaigne, inaccessible à l'idée du perfectionnement humain, inaccessible à la notion de science, dédaigneux du savoir, méprisant des savants; — Montaigne, le plus fallacieux des endormeurs, qui détourne des ambitions saines : en politique, où il ne voit que les circonstances; dans les affaires publiques, où il ne voit que du temps à perdre et des soucis à gagner; — Montaigne, prôneur de la vie sans but, apôtre de cet évangile à l'envers, contrepied de notre Credo : l'humanité marchante reculons, l'indifférence érigée en devoir, la patrie indigne de préférence et de sacrifice, la science vaniteuse, pédante, chimérique, inutile, la hberté impossible et stérile; — Montaigne savourant les délices du doute, distillant le mépris de l'humanité!;.. Voilà l'homme qui se présente et qu'on nous représente — le mot est de Sainte-Ceuve — comme " le Français le plus sage qui ait jamais existé » !

Pascal, qui avait connu l'enchantement, avait connu cette révolte et ce haut-le-cœur. Guillaume Guizot les éprouva à son tour. Il existe, s'écrie-t-il, une autre sagesse que celle-là, une autre France, d'autres Français et une autre façon de concevoir la vie ! L'influence de Montaigne a été décidément trop profonde et trop prolongée. Il y a aussi des temps où elle est plus particulièrement pernicieuse. Au temps de Pascal, c'étaient à la fois les libertins et les jésuites qui donnaient l'assaut au christianisme. Au temps de Guillaume Gui/ul, au

ieiideinain d'une révolution, d'une guerre désastreuse, quand il s'agit de tout refaire dans la République, l'ennemi prend un autre masque, mais il est aussi redoutable.

Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce sont de» vérités tt des exemples qui puissent rendre à 1 ame humaine de l'ordre et du ton. Raisons lasses, consciences dénouées, imaginations surexcitées ou abattues, d faut nous détourner de ceux qui cherchent sans désir de trouver et qui trouveraient sans volonté d'obéir; nous avons besoin de philosophes qui croient à la philosophie, de religions qui ne soient pas des précautions, de lois qui ne soient pas des expédients. Ce n'est pas la légalité, c'est le dilettantisme qui nous tue; il a tué l'Italie de la Renaissance, il tuerait la France de la Révolution, et comme en parlant d'elle nous parlons de nous, il nous reste, en présence de Montaigne, à rentrer en nous-mêmes et à nous demander si vraiment il nou» suffirait de nous connaître comme il s'est connu, de nous régler comme il s'est réglé, d'employer notre vie comme il a employé la sienne...

Pourquoi cette invective contre ce mort de trois siècles? C'est que ce prétendu mort est immortel; il se survit, il revient, comme dit le peuple, et toujours, et partout; il parle. La séduction qu'il exerce est la même qu'au temps des guerres de religion, le péril est peutêtre plus grand, déclare Guillaïune Guizot. C'est, pour écrire en toutes lettres le nom qui se devine entre toutes les lignes de son livre, c'est le temps oii Renan, au comble de la gloire, au plus baut degré de prestige, le plus écouté, le plus influent des maîtres, l'orgued et le cbarme de sa génération, entremêle son grand ouvrage des Origines de ces intermèdes infiniment plus goûtés du public que la pièce même : les Dialogues pliilosopliiijuesj C Ecclésiaste, les Souvenirs d'enfance.

C'est le temps où l'auteur de la Vie de Jésus se réveille compatriote de Cyrano, et de Montesquieu, celui des

Lettres persanes, découvre en son âme d'historien et de philologue un fonds de gasconnade et se fait le commensal posthume de Béranger. Guillaume Guizot flaire-ici le poison, le venin de Montaigne. C'est en Montaigne qu'il entreprend de saisir le magicien corps à corps et de l'exorciser.

Derrière Montaigne, c'est la raison, la conscience, le christianisme, la Révolution française, qu'il défend contre le dilettantisme scientifique ; c'est à la fois l'esprit de 1789 et celui de la Réforme, la foi et l'action.

J'avouerai sans précaution mon dessein. J'admire beaucoup Monlaip,ne, mais je suis persuadé qu'à tout prendre on se fait de lui une trop haute et trop belle idée. Montaigne m'amuse, m'entraîne, me charme, me séduit, m'étonne, et je l'admire de toutes mes forces. Mais, Dieu merci! je ne l'aime pas, et je soutiens qu'il est un exemplaire parfait d'une certaine espèce d'hommes qui sont aimables et qui ne sont point dignes d'être aimés. Il n'est, pour le fond des choses, ni aussi original, ni aussi profond, ni aussi serré qu'on veut bien le dire, et à mesure que j'ai vu son influence plus étendue et plus certaine que je croyait d'abord, je l'ai vue moins saine et moins bienfaisante.

Faut-il maintenant s'arrêter à quelques passages et, pour le seul plaisir de converser, montrer comment Guillaume Guizot ne nous découvre qu'un côté de la médaille, en appeler de lui à lui-même et nous figurer par quelles retouches, quels repentirs il aurait, s'il en avait eu le temps, atténué, complété ses jugements?

« J'appellerais volontiers les Essais^ V Introduction à

la vie mondaine . Montaigne est le saint François de Sales des esprits profanes et moyens. » Voilà de ces mots charmants et profonds dont le livre est émaillé. Mais si Montaigne est » par essence un homme du monde et un galant homme, épicurien, fatahste, avec des parties de stoïcisme dans l'imagination m , prenez garde que le procès que vous lui faites est le procès même de l'homme du monde, qui a tâté de tout, qui a poussé ses pointes et ses reconnaissances partout, est revenu de tout et ne se pique d'aucune chose, sinon de n'être dupe de rien. Ce que vous appelez le « préjugé » de Montaigne, c'est le préjugé de la vie de société, du divertissement le plus précieux aux Français, du jeu où ils excellent, la conversation voltigeante, lihre, parfois un peu libertine, presque toujours ironique, mais où perce néanmoins çà et là, en pointes très délicates, l'aiguillon du cœur; où l'œil parfois devient humide, entre deux sourires. C'est l'esprit qui court, pirouette, ricoche; où tout propos s'amende, s'émousse au frottement; où l'on se pique d'honneur à prendre le contrepied, à remonter le courant; où le paradoxe effarouche aussitôt le sophisme qui s'insinue, où la raillerie secoue le pédantisme discourtois, où l'on cherche moins à contredire ou à convertir autrui, qu'à s'approcher, par touches légères, de la nuance qui échappe toujours ; où tout jugement est un mot, tout argument une anecdote. On n'en sort ni meilleur, ni pire, ni plus éclairé sur le fond des choses, ni plus avancé vers la conclusion, mais reposé, ce qui est beaucoup, avec plus d'entrain et de bonne humeur pour se remettre à la besogne, ramené enfin à la mesure des autres et de soi-même, ce qui ne laisse point d'aiguiser la critique, de régler le jugement et de dérouter le censeur et le pédagogue que chacun

porte en soi. Il suffit d'une heure de causerie, au dessert, en fumant, avec de joyeux pessimistes, pour reconnaître qu'au demeurant la vie n'est pas si mauvaise puisqu'on y trouve si aimable compagnie, ni que le monde n'est pas si mal fait puisque le désespoir de vivre s'y tourne en suicide si gaiement ajourné.

Guillaume Guizot, qui en parle à son aise, objecte que la vie n'est pas faite pour causer. Soit! Mais causer aide à vivre. L'âme ne peut demeurer perpétuellement tendue : elle risque de tomber en tristesse, de se fondre en amertume, de se tourner en humeur peccante, humeur de morigéner les autres, en vanité de savoir et surtout d'enseigner, — concupiscentia docendi, — de choir en sottise, de sombrer dans l'abime profond du péché contre l'esprit. Ne nous portons pas aux extrêmes ; ne prenons pour exemple ni tel homme de grande pensée, mais consommé dans le sérieux, Tocqueville, si vous voulez, antipode de Montaigne; ni l'antipode d'un Tocqueville, un fils de Montaigne errant dans la politique, comme Charles de Rémusat. N'oublions pas que les hommes d'action ont été très souvent des hommes de conversation : tels frappaient d'estoc et de taille, de Montluc à Marbot, qui goûtaient une joie inelïable à raconter, amplifier et colorer à la gasconne leurs exploits. Voltaire, le Voltaire de Galas et de La Barre, est inséparable du Voltaire de Candide et des soupers de Potsdam. Diderot, de la même main qui a allumé les torches de la Révolution, a écrit le Neveu de Rameau et le Rêve de d'Alembert. Et Frédéric, ce Méphisto couronné; et Napoléon, le plus prodigieux des essayistes, leur verve fantasque et débridée n'a jamais troublé leur vue dans la négociation, paralysé leur volonté, ralenti leur main dans la bataille.

Je relève dans Guillaume Guizot des pages parfaitement belles sur la- religion, une, entre autres, sur l'œuvre commune de la Renaissance et de la Réforme, sur le seizième siècle, qui, à la fois, par Erasme et par Luther, « a rouvert des jours et des passages entre Athènes et le Calvaire, entre le Capitole et le Sinaï. » Mais s'il est vrai de dire que Montaigne n'est aucunement biblique, n'est-ce pas forcer un peu la nuance, que de déclarer que le seizième siècle l'est « profondément »? Et Ronsard, et Cervantes, et Rabelais, que Guillaume Guizot place avec raison si haut, mais pour porter peut-être un peu trop d'ombre sur Montaigne? La religion de Montaigne ; k croire sans examen, pratiquer sans réflexion, » pour se livrer ensuite, en toute sécurité d'ignorance, « aux appels confus de la nature, aux saillies désordonnées de la fantaisie, » ce scepticisme agenouillé des épicuriens catholiques, n'est-ce pas, à proprement parler, la religion des gens du monde, et presque tous ne sont-ils pas, plus ou moins, de la grande hérésie de Montaigne?

U faudrait donc en venir à la dénoncer, à la condamner; c'est où en arrive notre auteur dans une page éloquente et indignée. Mais avec les mondains, avec les libertins, ne flétrit-il pas, du même coup, les « honnêtes gens », les politiques, qui, s'ils n'ont pas conquis et payé de leur sang la liberté de conscience que les croyants réclamaient pour eux et refusaient aux autres, l'ont au moins voulue pour tout le monde, l'ont fait entrer dans les mœurs et pénétrer dans les lois? Ce n'est pas seulement l'Ecclésiaste que vous excommuniez de la sorte, c'est l'aimable Sévère de Polyeucte, c'est Philinte, c'est Cléante ; ce sont les rédacteurs de l'Édit de Nantes et du Concordat, ces sages, ces modérés.

Henri IV, en religion, était-il si loin de Montaigne, et Louis-Philippe si loin de Henri IV?

Guillaume Guizot, avec la large tolérance qu'il avait héritée de son père, était resté, et s'en faisait honneur, très protestant. Or si Montaigne est antichrétien, il l'est avec une nuance très marquée de complaisance pour Rome et d'antipathie pour Genève. « Je cherche, écrit Guillaume Guizot, un autre homme que je puisse nommer pour bien mesurer la portée exacte de mes griefs contre Montaigne et le degré d'estime où je crois juste de l'arrêter. » Et, comme malgré lui, le nom de Chateaubriand lui vient aux lèvres : le Génie du christianisme a été pour la religion au dix-neuvième siècle ce que les Essais, « ce Génie du paganisme, » ont été pour le seizième siècle finissant^ découragé et dégoûté de ses hautes entreprises. Permettez, le seizième siècle finissant, découragé et dégoûté, c'est une belle image, ce n'est qu'une image. Le seizième siècle finissant, le dix-septième qui commence, c'est la grande époque de la France monarchique, les années les plus prospères de la vieille France; c'est Henri IV, et peu après c'est Richelieu; c'est la période qui prépare Golbert, la splendeur de Louis XIV, le grand roi, celui d'avant la légitimation des bâtards et la révocation de l'Édit. Et le temps où l'on acclame Chateaubriand, où le beau monde se convertit à la « religion des cloches » , c'est la puissante époque de l'organisation, de la conquête, de la magnificence d'État, c'est le Consulat enfin.

Mais voyez comme Guillaume Guizot pressent l'objection et comme il l'aurait devancée, s'il en avait trouvé le loisir! Il voit bien qu'il a été trop loin, il s'arrête, et il écrit : « Non, Montaigne, quoique sceptique, et Calvin, quoique intolérant, et malgré le mal que chacun d'eux

a fait, ont fait tous deux du bien à l'esprit humain. Montaigne lui a redonné du jeu; Calvin en a retrempé les ressorts. » Voilà de ces traits où l'on reconnaît le sang paternel, l'âme du grand historien que fut M. Guizot, et où l'on peut mesurer tout ce qu'aurait pu donner à la littérature et à la pensée française le Montaigne achevé de Guillaume Guizot.

Tel qu'il est, c'est une ébauche de maître. En discuter avec l'auteur, c'est lui rendre l'hommage d'admiration auquel il eût été le plus sensible. Montaigne n'est pas l'homme même, mais qui fut jamais plus homme que lui, et à qui mieux qu'à cet ennemi intime de Pascal peut-on, en le transposant légèrement, appliquer le mot célèbre : u Si on le vante, je l'abaisse; si on l'abaisse, je le vante. »

Montaigne d'ailleurs s'amende lui-même. Sa culture du îïioi n'est pas la culture intensive, la culture de serre chaude et de produits chimiques, qui empoisonne la terre avant d'empoisonner la plante qu'elle tue en sa floraison même : fleurs de luxe, fleurs à joncher les tables et qui vivent à peine l'espace d'un diner! Montaigne est le bon jardinier qui sème en la terre libre, qui bêche, arrose, taille, émonde, écarte les mauvaises herbes et les parasites, mais uniquement pour aider l'opération de la nature, faire la tige plus robuste, le fruit plus savoureux, la graine plus féconde. La première et dernière leçon qu'il donne à son moi, c'est de ne se point piper soi-même. 11 est impitoyable au moi qui se fait centre du monde, qui se croit parvenu, qui croit savoir, qui décide, qui prétend régenter, dominer, humiherle moi d'autrui. C'est le correctif puissant et le contre-poison à l'égoïsme, à la suffisance, à la vanité, que ce perpétuel retour à soi-même insinue inévitablement.

Tant qu^il y aura des sots, des pédants, des fanatiques, des dogmatiques, des songe-creux, des superl)es, des chercheurs de pierre philosophale et des ahstracteurs de quintessence, des faux savants et des penseurs à vide, des joueurs de mots, des infatués de leur esprrFp des ohsédés de leur génie qui se piqueront de soumettre l'univers à leur propre raison, parce qu'ils y admirent la raison universelle, Montaigne sera bienfaisant, Montaigne sera nécessaire. Il est^ et c est son plus beau titre, un penseur libre. « Montaigne, dit Guîïïa^ime ~^ Guizot, était de son temps et du notre en ceJa..;^ pratiquait consciencieusement cette liberté de penser qui devient, pour qui sait Tentendre, un devoir strict çt le premier de tous. » " "

Restons-en sur ce mot qui porte loin. Je vois bien comment finira le procès. Avocat pour et contre appelé : chacun, plaideurs, juges, demandeurs, défendeurs, greffiers, témoins et assemblée, s'en ira, les Essais à la main, y cherchera des arguments pour confondre l'adversaire et ou))liera le litige. Nous devons aux Essais unejjelle méditation de plus sur les choses de l'intelligence. Ce n'est pas\|e premier présent de cegenre que nous fait Montaigne. \|je8 hommes de sa sorte agisseril moins encore par l'influence de leurs idées que par les " contradictions qu'ils provoquent. Ami lecteur, ne vous contristez donc point et savourez votre livre de prédi- ^ lection, le maître des maîtres en Tart de conférer. Q u i que vous soyez, si vous l'avez lu, vous le relirez ; mais si, pour votre disgrâce, vous l'ignorez; si, par comble* de désastre, après l'avoir entr^ouvert, vous l'avez refermé, dormez en quiétude, vous êtes guéri à tout jamais du mal de Montaigne et, par surcroît, de tous les maux de l'esprit.

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