‹ Études de littérature et d'histoire;Chapitre 3 sur 15 · PAR EMILE BOUTROUX · texte numérisé non relu

PAR EMILE BOUTROUX

u Ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore, fout un tableau au lieu d'un portrait (2). » M. Boutroux a fait un portrait. Ce n'est pas qu'il n'eût été capable de conFérer sur Pascal avec autant de subtilité qu'homme (le Trance et d'en méditer avec profondeur. Il a préféré parler de Pascal. Il y a une critique qui, toute fine et iii-;énieuse qu'elle est, voile les originaux. Il faut pourtant y revenir, à ces originaux, au moins de temps à autre, ne fût-ce que pour mieux goûter l'ingéniosité de la critique. A lire tant d'essais sur les écrivains, le public n'a plus le temps ni peut-être le goût de les lire eux-mêmes. Il en est d'ailleurs qui ne se laissent point aborder de plain-pied. Il faut une introduction et une

(1) Pascal, par Emile Boutroux, de l'Iastitat. Paris, Hachette, 1900.

(2) Pensées. Voir rëdition si intelligemment et savamment encadrée. de M. Léon Bî^unschwicg, Hachette, 1897, — qui ne fait pas oublier, bien euteudu, celle de M. Ernest H^^tbt.

préparation. C'est ce qu'a voulu nous apporter M. Boutroux, et il y a merveilleusement réussi.

Il est entré en commerce direct avec Pascal, il a pénétré dans son intimité, il l'a interrogé, il l'a écouté, il a recueilli les témoignages de ses proches, de ses amis; mais sans curiosité vaine de commérages, d'anecdotes, de colifichets de la vie. La figure de Pascal est tout, son mobilier n'est rien. Parlant d'une des dernières éditions des Pensées^ très méritoire, très précieuse, mais qui n'est qu'une sorte de fac-similé du manuscrit, avec son incohérence, ses surcharges, ses ratures, ses ébauches, ses fragments brisés et dispersés, M. Boutroux dit excellemment :

CeUe prise de possession des manuscrits est nne sonrce de fine jouissance pour les habiles qui, désabusés de la foi aux choses, mettent tout leur plaisir à étudier la personne et, dédaignant les idées d'un Pascal, trouvent très curieux et amusant de démonter son intelligence et son âme... L'admiration que nous nous flattons de vouer à ceux qu'on appelle les grands hommes ne nous fait-elle pas un devoir de chercVier d'abord dans leurs écrits l'expression de la vérité éternelle qu'ils se sont proposé d'y fixer et de nous transmettre?

C'est un Pascal mieux connu, plus intelligible à la raison, plus « sensible au cœur »> , qu'a voulu nous donner M. Boutroux :

Pascal, avant d'écrire, se mettait à genoux et priait l'Etre infini de se soumettre tout ce qui était en lui... Il semble que celui qui veut connaître un si haut et rare génie dans son essence véritable doive suivre une méthode analogue et, tout en usant, selon se» forces, de l'érudition, de l'analyse et de la critique, qui sont nos instruments naturels, cbercher dans un docile abandon à l'influence de Pascal lui-même la grâce inspiratrice qui seule peut donner à nos efforts la direction et l'efficace.

PASCAL n

î* Avec piété, avec amour, mais sans extase, sans que son œil s'éblouisse ni que sa main tremble, il a considéré son modèle, et, en traits déliés et fermes, sobres et

. fidèles comme ceux des artistes admirables qui peignaient les verrières au seizième siècle, il a fixé les traits expressifs, nuancé le visage et le vêtement d'une teinte légère de couleur, et détaché toute l'image en transparence sur le ciel : image d'un penseur pour la netteté des lignes, d'un saint pour l'envolée vers Dieu.

Mais cet homme, prodigieux et singulier entre tous les autres, a été un homme cependant. C'est parce que son œuvre est si bien imprégnée d'humanité qu'elle a poussé si loin dans les générations et est devenue à toutes une immortelle contemporaine. Il n'a pas seulement pensé, il a vécu, et pour le bien connaître, il le faut connaître vivant. « On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes et, comme les autres, riant avec leurs amis. »> La pensée de Pascal est étrangement mêlée au cours de sa vie ; elle a suivi ce cours, elle se continue ; elle a eu ses flux et ses reflux, ses progrès, ses retours, ses périodes; qui ne le voit point ne sait pas bien lire Pascal et ne le pénétrera jamais. Il y a eu en lui, qui se sont développés successivement, puis confondus en harmonie, un mathématicien, un homme du monde, un « honnête homme » , un chrétien; ce n'est pas trop pour atteindre le dernier de se laisser conduire par les autres et de les accompagner en leurs passages.

Il me paraît bien que c'est le grand mérite du livre de M. Boutroux. Dans cet ouvrage, écrit par un pliilosophe excellent, la partie d'histoire occupe plus de la moitié des pages; on se figure encore lire un récit, suivre une vie qui croît et s'écoule, lorsque, insensi-

blement, en cette vie, les pensées maitresses s'insinuent, pointent, se développent, à leur heure, dans leurs conditions et circonstances, et s'enchaînent les unes aux autres, si extraordinaires en soi et pourtant si naturelles en leur évolution. L'œuvre capitale, vers laquelle marche tout le reste, les Pensées, semble à la fois dériver de toute la vie et la consommer, si bien que, tentant après beaucuup d'autres de découvrir le dessein, d'interpréter le mystère de ce livre, M. Boutroux en approche peut-être plus que personne parce qu'il en a su démêler la genèse. Il y montre Pascal lui-même. L'apologie que Pascal entreprend du christianisme, c'est l'histoire de sa propre conversion ; les avenues qu'il ouvre aux âmes troublées et douloureuses, ce sont les avenues par où il a passé; l'appel qu'il adresse à ces âmes, c'est l'exhortation, la préparation à la grâce qu'il a reçue, qui l'a illuminé, ravi, et qu'il implore pour elles. Son existence se déroule et se dénoue comme la tragédie de Corneille,

Il conmiença par la géométrie, la physique, les phénomènes de la nature, les langues apprises par l'usage avant d'en étudier la grammaire. Son père, magistrat de haute culture et fort curieux des sciences, ne le voulait mettre au latin qu'à douze ans, aux mathématiques qu'à seize. Pascal, sur ce chapitre, renversa le plan d'études, et l'on sait comment, faute de livres pour les apprendre, il découvrit les propositions d'Euclide.

M. Pascal, le père, s'attachait à éveiller en son fils le besoin de comprendre et l'aptitude à démontrer : l'observation, l'expérience, l'analyse, le raisonnement sur des faits bien établis. C'était, à sa façon, une sorte de positiviste chrétien. Il était ami de Mersenne. Il avait élevé tout bonnement, entre son laboratoire et son oratoire, cette « cloison étanche » que Taine trouvait à la fois si difficile à édifier et si fragile, et qui fut pourtant, en ce temps-là, qui est encore dans le nôtre, un moyen de réunir en la même demeure la science et la foi, une sorte de mur mitoyen entre la certitude et l'espérance.

A cette instruction, toute positive, la religion n'était en rien mêlée. Non qu'Etienne Pascal fût libre penseur. Il se montrait, en matière de religion, sincèrement respectueux et obéissant. Il professait que ce qui est objet de foi ne le saurait être de la raison, encore moins lui être soumis. En revanche, il ne pensait pas que la foi fût de mise dans la recherche des choses naturelles; et, dans la conduite de la vie, il croyait possible et légitime d'allier l'esprit du monde et l'esprit de piété, les vues de fortune et les pratiques de l'Evangile.

Biaise Pascal vécut d'abord dans la société des savants, qui était la société préférée de son père. Il portait en lui un appétit singulier d'excellence, qui plus tard ne se satisfit qu'en la sainteté, qui d'abord se porta sur l'explication des choses, la netteté de la pensée, la sûreté de la preuve. « Il acquit le sens des démonstrations rigoureuses et de la convenance de la méthode avec la chose à démontrer. Il comprit comment on prouve, soit en mathématiques, soit en physique, et que la certitude ne peut venir que de l'accord de nos idées, non avec notre esprit, mais avec les choses. »

Mais, à mesure que son esprit s'étendait, il cherchait

cette certitude dans les choses de l'âme, déjà les principales pour lui, et ne la trouvait pas. Il avait vingttrois ans lorsqu'un accident grave, arrivé à son père, le mit en rapport avec deux gentilshommes qui faisaient profession de soigner les blessés. Ils lui donnèrent à lire Jansenius, Arnauld et Saint-Gyran. On peut dire que, dans ces jours-là, et en une première intuition, Pascal sentit Dieu se révéler à son cœur et connut que ce cœur ne pouvait avoir d'autre objet que Dieu, en quoi il pût se reposer et se satisfaire. Il vit en Dieu seul la vérité à laquelle il aspirait, stable et pleine, et il forma le propos de ne plus vivre que pour Dieu. Dès cet abord, il médita de communiquer à ses proches, puis aux autres hommes, cette révélation qui se faisait à lui. Une première vue de V Apologie s'esquissa dans sa pensée. « Causant un jour avec M. Rebours, confesseur de Port-Royal, il lui dit, avec sa franchise et sa simplicité ordinaires, qu'il estimait possible de démontrer, par les principes mêmes du sens commun, beaucoup de choses dont se scandalisaient les esprit forts, et il exprima l'avis que le raisonnement bien conduit portait à admettre les enseignements de la religion, encore que le devoir du chrétien fût de les croire sans l'aide du raisonnement. »

Toutefois, cette première conversion ne fut qu'une étape. Pascal s'échappa de nouveau vers les sciences : il écrivit la préface d'un Traité du vide, fit l'expérience fameuse de la tour Saint-Jacques, se fortifia dans sa méthode de démonstration, sa manière de penser « par opposition >» (1) : « Les deux raisons contraires, il faut

(1) M. Brunschwic(j a fiaement élucidé cet article ea soa introduction aux Pensées.

commencer par là... Leur faute n'est pas de suivre une fausseté, mais de ne pas suivre une autre vérité... Il y a des ressorts dans notre tête qui sont tellement disposés que qui touche l'un touche aussi le contraire. »

Cependant, il se répandit dans le monde, non plus seulement la compagnie des savants, mais celle des « honnêtes gens n , parmi lesquels se rencontraient nombre de libertins, esprits forts et beaux esprits, Miton, Méré. Il les rechercha jusque dans leurs ancêtres. Il lut et relut Montaigne; il étudia les philosophes que jusque-là il avait peu fréquentés. Il écrivit le Discours sur les passions de Tamowr et adressa à Christine de Suède cette lettre qu'un Renan aurait pu écrire, s'il eût trouvé quelque empereur ou quelque reine pour la recevoir sans humeur. Il osait déclarer, avec sa précision magnifique, la supériorité du savant, souverain des intelligences, sur les rois, souverains seulement des corps.

Il vécut ainsi dans l'entre-deux de la religion et du siècle; mais il demeurait en son âme plein d'inquiétude; appelé, rappelé par la foi, sentant le vide de l'amour mondain, l'insuffisance de la philosophie, l'inanité de la science à remplir le cœur, l'infirmité de la raison à donner la certitude sur les choses éternelles, à combler l'abîme entre la misère de la vie et la grandeur de la pensée humaine; éprouvant cette misère de l'homme sans Dieu, cherchant vainement autour de lui Celui qui était déjà en lui , qui le gouvernait , à son insu , qu'il n'aurait pas cherché s'il ne l'eût déjà trouvé, mais qu'il ne reconnaissait pas encore, contre qui il se défendait encore. Il résistait, il luttait, combattant en lui-même « les impulsions de la nature rebelle, particulièrement la confiance en soi, le désir d'être dans l'estime et la mémoire des hommes, en un

mot l'orgueil, cette coDcupiscence, la plus trompeuse, la plus redoutable de toutes, parce qu'elle se nourrit des victoires que nous remportons sur toutes les autres et qu'elle vit encore au moment où nous triomphons de l'avoir surmontée » •

Enfin, la foi l'emporta. Ce fut le coup définitif de la grâce, et autant qu'il est possible de préparer ce dénouement, M. Boutroux l'a fait avec une constance, une sollicitude, une force d'insinuation vraiment dignes du sujet. Il ne peut toutefois pousser plus loin et il nous arrête au seuil, devant le voile et le mystère. Le mondain est mort dans Pascal, le savant est soumis, 1' « honnête homme » s'est évanoui devant le chrétien. Mais du mondain et du savant, il reste un homme qui a merveilleusement connu les hommes, l'art de les attirer, de les mener à ses fins, en les intéressant, de les prendre aux entrailles, de les émouvoir, de les persuader. Qu'il mette cet art au service de sa foi qu'il juge compromise, de la vérité qu'il croit faussée, il deviendra de prime abord et sans l'avoir cherché un polémiste in comparable; nous aurons les Provinciales.

M. Boutroux connaît admirablement et l'histoire et la teneur des « petites lettres » . Il en pourrait écrire un livre, et je souhaite qu'il l'écrive. Ici, il les remet en leur place dans la vie de Pascal et en leur honneur dans la littérature française, mais surtout il en restitue le caractère, l'inspiration supérieure, c'est-à-dire la doc-

trine de la grâce, la pureté de la conscience chrétienne. Ce ne sont ni disputes de théologiens en humeur de subtilité, ni assauts de gens de lettres en jeu d'escrime sur les mots et en tournoi de citations. « Ce sont des actes, n Pascal y joue sa liberté, encourt la Bastille et combat contre un ordre qu'il juge, en toute passion, si on le veut, mais en toute sincérité, « destructeur de l'Église de Dieu. » « Je les ferais encore plus fortes, » disait-il un an avant sa mort.

V Apologie, dont les Pensées ne sont que les fragments, était dirigée aussi bien contre la casuistique relâchée que contre l'impiété. « Elle devait être la condamnation des fausses doctrines des jésuites, en même temps que la réfutation des mauvais raisonnements des libertins. » Mais, après avoir trouvé ses prises sur les uns et sur les autres, Pascal les emporte bien au-dessus du monde qu'ils remplissent du bruit de leurs querelles ou de l'éclat de leurs divertissements. M. Boutroux nous ayant conduits à cette apologie, comme pas à pas, n'a plus de peine à nous y montrer Pascal s'y donnant tout entier, Pascal définitif et accompli. Cette fuite haletante de l'homme devant soi, ce besoin de se chercher et de s'éviter tour à tour, de tout ramener à soi et de s'évader de soi-même, cette course à l'infini, cette conviction intime qu'il y a une vérité invincible au pyrrhonisme, une raison de croire au-dessus même de la raison, cette soif d'une vérité complète que nulle science ne peut satisfaire, cette aspiration à une vie qui soit autre chose que l'illusion perpétuelle de la vie humaine, c'est la vie même de Pascal, et elle ne trouve sa raison d'être et sa fin qu'en Celui qui a su rendre Dieu sensible au cœur et a pu dire : a Je suis la vérité et la vie. »

Oui, Pascal est par-dessus tout un chrétien; M. Boutroux le montre, le déclare, et il dit vrai. Mais ce chrétien a été un grand savant, un grand écrivain; ce crovant a été un dialecticien merveilleux, ce disciple de Port-Roval a été le plus « honnête homme » du monde, et c'est le dénaturer que de prétendre séparer en lui ce que la vie y avait uni.

De tout temps, cependant, les plus ingénieux esprits s'y sont essayés et se sont piqués de le tirer à eux, souvent avec indiscrétion. Gomme si cette œuvre, l'une des plus riches dépensée humaine, semblait insuffisante, chacun a prétendu y apporter son écot et, la traitant en ballon vide, la gonfler de son souffle. Que de Pascals défigurés en cette galerie étrange où défilent tant de gens du monde où Coti c^is^er/e, travestis en Pascals, affublés de la perruque, cravatés du rabat, le pourpoint noir, mais sans cilice, bien entendu, grimés d'après le modèle et grimaçants sous le fard ! Cette « entrée » de Pascals chantants et dansants, chacun sur le bel air de son temps et de son monde, forme comme le « divertissement » obligé dans le livre de M. Boutroux. Il est là pour rappeler que Pascal et Molière ont été contemporains. C'est dans ce livre édifiant et austère la pointe, très délicate, de l'ironie. M. Boutroux en use d'une main exquise; si, en le traduisant, je le trahis, que le lecteur ne s'en prenne qu'au commentaire et mette à ce compte l'irrévérence qu'il y pourra relever.

Leibniz ouvre la marche; ses ju{;eiiients témoignent d'un grand bon sens, un bon sens à réjouir et Ghrysale et Gléante, le « frère d'Orgon » : il rend hommage au géomètre, mais il blâme le chrétien d'être si fort du parti de Rome, surtout du parti de Port-Royal; les austérités ont dérangé ce beau génie, et sous le cilice ridicule qui l'enveloppe, Leibniz ne reconnaît pas l'au-^ teur de la machine arithmétique. On prétend que Voltaire, quand il se figurait le philosophe de l'harmonie préétablie, voyait le docteur Pangloss; il découvre dans les Pensées le dessein d'un Candide tourné au noir et à l'amer : Pascal est un « misanthrope sublime m , un inhumain ascétique et atrabilaire. « Il s'achavne à nous peintre méchants et malheureux. Il écrit contre la nature humaine à peu piès comme il écrivait contre les jésuites. »

Avec Jean-Jacques, Pascal devient « sensible » et passe de Port-Royal des Champs au jardin du Vicaire savoyard. Condorcet lui fait son 89 et sa nuit du 4 août; il le dépouille du christianisme et l'affranchit de la superstition. Par contraste, voici un docteur, aliéniste de sa profession, qui l'envoie à Bicêtre : l'Amulette de Pascal, pour servir à l'histoire des hallucinations. Paris, 1846! Mais quand ce livre parut, Pascal était vengé, à tout jamais, et des médecins, et des jésuites, et de Voltaire, et de Pangloss. Cousin l'avait découvert.

Jusque vers 1842, encore que l'on eût fort disputé sur le fond des Pensées, personne n'avait eu l'idée d'en scruter et collationner le manuscrit. Cousin s'en avisa, et ce fut, en sa carrière éclectique, un de ses nombreux chemins de Damas. Il courut au cabinet des manuscrits, feuilleta et revint illuminé. Tout le monde s'était trompé iur Pascal, l'histoire plus que personne ! Il n'était pas

né SOUS Louis XIII, il était né au lendemain de la chute de Napoléon; il n'avait pas assisté à la Fronde, il avait été témoin, acteur même de la révolution de 1830! Émule de Gœthe, de Byron, de Chateaubriand, son œuvre consommait la comédie humaine, avec son dernier acte toujours sanglant, la pelletée de terre, « et en voilà pour jamais ! » Le mystère des Pensées s'évanouit, l'énigme est résolue. C'est la Confession d'un enfant du siècle^ c'est un Antony transcendant qui tue la raison : — Elle me résistait, je l'ai assassinée! — et s'abime aux pieds de la Croix.

« Dans votre étemel silence, ô tombeaux, n'entendon qu'un rire moqueur et éternel? Ce rire est-il le Dieu, la seule réalité dérisoire qui survivra à l'imposture de cet univers? Fermons les yeux ; remplissons l'abîme désespéré de la vie par ces grandes et mystérieuses paroles du martyr : Je suis chrétien ! » Vous avez reconnu la voix de René, mais que nous voilà loin de Pascal et du Mystère de Jésus ! Pascal était aussi peu romantique et byronien, en sa foi, que don Juan en son athéisme.

Sainte-Beuve demeura jusqu'à la fin un peu entêté de ce byronisme; il croyait découvrir dans l'auteur du Discours sur les passions de l'amour on ne sait quel pressentiment de Volupté. Mais, ce préjugé écarté, quelle révolution dans l'étude de Pascal que les chapitres de PorN/îo va/ qui lui sont consacrés! Si ce n'est l'homme tout entier, ce sont tous ses alentours, toutes ses avenues, l'air qu'il a respiré, l'intimité de sa vie. Commentez, complétez cet admirable livre par celui de M. Boutroux, et vous serez aussi proche de Pascal qu'il est permis d'y arriver. C'est que vous êtes désormais soustrait à la fantaisie, affranchi des Pascals imaginaires, Sosies de la

critique. Ce grand sujet est rentré dans les réalités de la vie, et ce n'est pas lui ôter, loin de là, la dignité de la pensée. Sully Prudhomme Ta montré lorsque dans son poème du Bonheur il évoque Pascal, comme Dante évoquait Virgile, et le fait apparaître, ombre céleste et bienheureuse, maître suprême en la divine science d'aimer. Une voix parle à l'homme :

« Tu fais de ta pensée un téméraire usage.

Va! le combat entre elle et Dieu n'est pas égal. •

— Et, dans le mol éclat du jour zodiacal

Qui baignait de blancheur son buste et son visage.

Je reconnus debout, à mon côté, Pascal.

Et il reste ainsi, auprès de nous, qui, péniblement, tâchons de gravir la montagne et côtoyons l'abîme. Il restera ainsi tant qu'il y aura des âmes en proie à l'inquiétude delà vie, aux tentations de la pensée; tant qu'il y aura des yeux pour lire la langue française, des esprits pour la comprendre. Et, cette langue même éteinte, peut-être Pascal survivra-t-il encore, avec quelques maximes isolées des autres, conservées par prodige, détachées de leur corps, astres vivant désormais de leur vie propre et gravitant à part dans le ciel.

Si c'est véritablement trahir Pascal que de le défigurer et de l'habiller à la moderne, sous prétexte de le rendre plus familier et de le rajeunir, ce n'est certes point profaner les reliques de sa pensée que d'y chercher sans cesse des motifs de méditations, d'exhortations nouvelles. L'homme est toujours neuf et inconnu à soi-même, et nulle part il ne s'est trouvé tant d'ouvertures sur l'homme qu'en ce livre-là. Il se forme ainsi autour du Pascal de l'histoire et de la réalité, de ce Pascal d'une vie si personnelle et d'une originalité si puissante, une sorteTlè Pascal disperse, idéal et impersonnel, où chacun de

nous se cherche, croit se reconnaître et tâche de trouver, à son tour et dans sa voie propre , la vérité et^a vie . 5ous entraînons ainsi Pascal, et par d'étranges détours, loin de ce Port-Royal où il avait voulu reposer. Mais n'est-ce pas la destinée et l'efficace des livres souverains que tout homme, errant en ce monde, les emporte avec soi et dans le mystère des retraites et dans le lunâulce des affaires? N'est-ce pas la destinée du plus aùguslê^e tous? Qp ne diminue donc point Pascal ni ne l'ottense en traitant ses pensées comme les chrétiens traitent les versets de l'Ecriture. Ceux qui ont le plus soigneusement fermé sur leur laboratoire la » cloison étanche » nele sont point interdit pour cela de regarderie ciel. C*est leur Pascal à la main qu'ils tâchent d'y élever leur âme, et~ c'est ainsi que telle de ses pensées, sollicitée, j'y consens, etmeme detorquée quelque peu de son sens : << Le"cœïu^ a ses raisons que la raison ne connaît pas, » est devenue pour tant d'entre nous le viatique de rame (1) : parole^ ïa plus pénétrante, la plus lumineuse et la plus profonÏÏe qu'un homme ait adressée aux hommes, à côté de l'Evangile. ~~ ~ ^^ >

(1) Le poème de la Justice est radmirahle commentaire de cette pensée.

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