ÉTUDES
DE
Il se produit depuis quelques années, tant en France qu'à l'étranger, dans Thistoire comme dans la critique littéraire, un mouvement marqué vers Tétude comparative des littératures. Relations des diverses littératures entre elles, actions et réactions simultanées ou successives, influences sociales, esthéti({ues ou morales qui dérivent du croisement des races et du libre échange des idées, tout cela constitue un sujet d'études presque inépuisable et dont il n'est pas téméraire de prédire qu'il préoccupera de plus en plus les historiens. Cela est plus particulièrement vrai encore des historiens des littératures modernes : car ici l'histoire ne fait que s'assouplir au contact de la réalité, et, si les problèmes d'in-
fluences internationales sont posés plus souvent, c'est qu'en effet il n'y a plus, à la fin du xix" siècle, une seule nation dont la vie intellectuelle ne suppose un commerce plus ou moins suivi avec les nations étrangères. Comment donc l'historien des littératures modernes se désintéresserait -il d'un mouvement d'idées dont nous pouvons déjà entrevoir la portée, et dont les conséquences seront certainement considérables?
Mais, en vérité, y a-t-il là le germe d'une méthode nouvelle en histoire littéraire? Un écrivain anglais, M. Hutcheson Macaulay Posnett, le pensait déjà en 188G, et il pubhait à cette date un traité systématique, trop peu remarqué en France, de Littéralure comparée '. J'avoue que la tentative me paraît prématurée; elle n'est pas pour cela sans intérêt, et, pourvu qu'on ne s'en dissimule pas les difficultés, l'histoire comparée des littératures pourrait b en avoir devant elle un bel avenir.
L'étude comparée des œuvres littéraires n'est rien moins qu'une nouveauté : M. Posnett l'avoue avec sincérité. Elle est même un des legs authentiques de la critique ancienne. Comparer Homère à Virgile, Démosthènc à Cicéron, Ménandre à Térence; rechercher ce que tel auteur latin doit à tel auteur grec; se demander à quelle source, généralement étrangère,
1. Comparative Litera/ure, par Hutcheson Macaulay Posnclt. Londres, 1880, in-8 {International scientific séries)^
l'uistoire comparée des littératures 3
Plaute a puisé le sujet de ses comédies, Horace les règles de son Art poétique, Sénèque les intrigues de ses tragédies : ces lieux communs de Thiston-e littéraire étaient familiers à la critique ancienne Or toutes ces questions relèvent, au premier chet, de la littérature comparée. Cependant la comparaison, quoique pratiquée à l'occasion par les anciens, ne s'est jamais élevée parmi eux à la hauteur dune méthode tant soit peu rigoureuse, et cela par deux ou trois raisons qui sautent aux yeux : le petit nombre des littératures connues des anciens - à vrai dire, les Grecs de l'époque classique semblent n'avoir connu que la leur; - l'absence du point de vue critique et historique dans l'étude de ces littératures; l'étroite dépendance de la littérature romaine à l égard ce la o-recque, dont la primauté demeura toujours bien établie et la haute originalité incontestable. Si d ailleurs l'idée du cosmopolitisme s'est introduite dans les esprits au déclin des civilisations antiques, elle leur eU restée étrangère à l'époque du plus grand éclat de ces civilisations. La supériorité, mdeniable aux yeux d'un Grec, de la culture hellénique sur toute civilisation a barbare », éteignait toute curiosité a l'égard des mœurs, de l'arl et des littératures exo-
tiques. . , . ,
Au surplus, et c'est une remarque ingénieuse de M Posnett, l'idée même que les anciens se faisaient de la production littéraire offrait peu de prise a ce que nous pouvons entendre par littérature comparée. Pour qu'il V ait lieu à des études du genre de celles dont nous Varions, il faut en effet qu'une litterature soit conçue comme l'expression d'un état social déterminé, tribu, clan ou nation, dont elle représente
les traditions, le génie et les espérances. Il faut qu'elle ait un caractère nettement local, familial ou national, et que la totalité des œuvres qui la constituent présente un certain nombre de traits communs, qui leur assurent une sorte d'unité morale ou esthétique. Il faut, en un mot, qu'elle constitue un genre bien déterminé dans la grande espèce de la littérature de l'humanité. Alors seulement il peut y avoir lieu à rapprochements, comparaisons, étude des affinités et différences. Or les anciens n'ont jamais conçu cette relativité de toute littérature. Elle fut avant tout, à leurs yeux, l'expression des idées les plus générales, les moins variables, et, si je puis dire, les plus constamment semblables à elles-mêmes. Comme de science, il n'y avait pour eux de littérature que du général, le relatif, le \ocb\ ou le passager ne servant jamais que d'ombres au tableau , ou constituant une sorte de repoussoir destiné à faire paraître plus vive la grande lumière des vérités qui ne passent pas. Ainsi l'idée d'une littérature évoluant d'après les modifications lentes d'une société, se modelant sur elle et réagissant sur son époque, mais sans pouvoir s'en détacher jamais, celte idée leur a toujours été étrangère. Il s'ensuit que l'œuvre littéraire était considérée moins comme l'expression du génie d'un peuple que comme une pierre apportée à la construction d'un monument plus durable, aussi durable en fait (pie Ihiunanilé elle-même, ;ere perenitiits. Dès lors il n'y avait pas lieu d'établir de comparaison entre les diverses littératures connues, si ce n'est pour montrer qu'elles se rejoignaient dans leur dédain du transitoire et dans leur culte de l'impérissable; et s'il est vrai, comme le déiuonlre M. Posnett avec force, que l'idée
qu'un peuple se fait de la littérature constitue un facteur important de son développement littéraire, on voit assez quelle influence Tidéal antique a pu avoir sur Tart et par suite sur la critique des anciens.
En fait, l'histoire comparée des littératures ne date que de l'âge moderne. « Ce fut la Renaissance latine, suivie peu après de la Renaissance grecque, qui posa les fondations de la méthode comparative dans l'esprit de l'Europe. » Car c'est entre la première et la seconde renaissance des lettres que les nationalités se constituent en Europe à l'état de groupes distincts, séparés par leurs institutions et par leurs origines. Cette transformation de l'état politique de l'Europe au xV siècle est de première importance pour la conception de l'histoire littéraire, qui, d'universelle qu'elle était, ou qu'elle aurait dû être, au moyen âge, devenait, ou allait devenir, avant tout nationale. L'unité relative de la pensée qu'avaient imposée au moyen âge la communauté de religion, l'usage universel de la langue latine, l'idée toujours renaissante du Saint Empire, cette unité se brise alors pour faire place à l'éparpillement des races, des gouvernements et des idiomes. Vagues jusque-là et comme flottantes, les frontières intellectuelles, suivant en cela la fortune des frontières politiques, se précisent et se resserrent. Parfois même elles se dressent comme des barrières. De là une division toute nouvelle de la « matière » littéraire. Tandis que dans tout le cours du moyen âge, cette matière, qu'elle fût d'ailleurs épique, philosophique ou dramatique, était de domaine commun et indivise entre les nations, voici qu'une sorte de partage se fait. Chacune des nations prétend se tailler sa part dans
le butin, prélever son lot et, sur cette matière conquise, imprimer sa marque en la faisant sienne. Autant de groupes ethniques, autant de littératures distinctes, autant de langues aussi. Suivant l'expression de M. Posnett, quand Dante écrivait son De vulgari eloquentia\ il marquait déjà «le point de départ de notre science comparative des langues, en posant, le problème de la nature du langage ». Il écrivait, en fait, la première monographie consacrée à une langue moderne. D'autres suivront. Ainsi est née en Europe la philologie comparée. Avec la Renaissance, elle s'applique aux textes profanes. Avec la Réforme, aux textes sacrés. Comme elle est, dans l'ordre logique, à la base de la littérature comparée, elle se trouve aussi, dans l'ordre chronologique, à son berceau.
La grande révolution politique du xV siècle a eu pour etïèt de différencier les littératures, de les nationaliser, si l'on peut dire, de leur constituer une personnalité esthétique et morale. Elle a donné à chacune la conscience de son unité, le sentiment de la tradition, l'idée nette d'une chaîne ininterrompue d'œuvres dans le passé et dans l'avenir, entre lesquelles pouvait s'établir le lien d'une inspiration commune. Et, en donnant naissance aux littératures nationales, elle a, du même coup, rendu possible leur étude parallèle et comparative.
Mais une pareille étude ne peut devancer les œuvres
1. Les litres seuls de certains cha]Hlres sont instructifs : — Chap. VIII : Suhdivisio idiomalis per orhem, et pra-cipue in Europa; — cliap. X : De varie tate idiomatis in Iltilia a dexlris et a sinis- Iris montis apennini, etc. — Le titre lialiilucl de fouvrage (De vulf/riri eloquio) répond mieux à son ct)nleiiu, mais il ne semble pas avoir été employé par Dante (Scartazzini, Dcmle-Handbuc/i, IS02, \>. 312).
elles-mêmes, sinon comme aspiration et comme indication. Elle n'a pas encore, au xvi'' siècle, de quoi s'appliquer avec largeur à une longue suite d'œuvres et d'écrivains. Cependant, dès cette époque, nous voyons s'éveiller en France une vive curiosité des choses étrangères, du moins italiennes, puis espagnoles. La question de l'italianisme préoccupe fort un Joachim Du Bellay ou un Henri Estienne. La part de la littérature italienne est considérable dans l'œuvre critique de la Pléiade. L'antiquité même n'a été étudiée par nos poètes ou nos critiques qu'à travers l'Italie. L'influence de l'Espagne n'est guère moindre dans la première moitié du siècle suivant *. Si cette curiosité des littératures méridionales et surtout de la littérature espagnole a persisté en France pendant le xvii" siècle, si la connaissance même des deux langues du Midi est restée très répandue, il n'en est pas moins vrai de dire qu'un des traits de notre xvii" siècle à l'époque de son plus grand éclat — entre 1660 et 1700 — • est son indifférence en ce qui regarde les langues et littératures étrangères. Dans la seconde moitié tout au moins, il se suffît à lui-même. L'influence de l'antiquité, qui unit toutes les admirations en les faisant converger sur les deux littératures les plus universelles qu'on ait vues, émousse presque toute curiosité des œuvres étrangères modernes, et la critique s'en ressent. Ils sont rares alors les écrivains qui comprennent avec
1. Plusieurs livres ont ramené l'attention, dans ces dernières années, sur l'influence italienne et espagnole au xvii" siècle. Il faut citer, en premier lieu, les Études sur rEspaç/ne de M. Morel Fatio (1888) et les livres de MM. Morillot, G. Reynier, E. Roy sur Scarron, Thomas Corneille et Charles Sorel.
s ÉTUDES DE LITTÉRATURE EUROPÉENNE
Fontenelle que <> les différentes idées sont comme des plantes et des fleurs qui ne viennent pas également bien en toute sorte de climats », et que « peut-être notre terroir de France n'est-il pas propre pour les l'aisonnements que font les Égyptiens non plus que pour les palmiers ' ». Fontenelle entrevoit ici le principe de la critique historique, c'est-à-dire comparative, qui s'attache avant tout aux conditions du développement de l'art et à ses attaches avec le sol, le climat et les mœurs ambiantes, en tout lieu et à toute époque. « La prévention du pays, écrivait La Bruyère dans son chapitre Des jugements, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats, et que l'on pense juste partout où il y a des hommes. Nous n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que nous appelons barbares; et, s'il y a en nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d'autres peuples raisonner comme nous. » Pourtant, rien de plus commun alors que cette sorte d'épouvante puérile devant l'inconnu, ou cet étonnement naïf devant les productions étrangères. « Les Anglais — disait Le Clerc dans ses Mélanges critiques — ont beaucoup de bons ouvrages. C'est dommage que les auteurs de ce pays-là n écrivent guère que dans leur langue. » Car enfin est-ce une langue à savoir que l'anglais? et peut-on être Anglais — ou Persan?
Aussi bien, l'hégéraonie intellectuelle que la France exerçait dans le monde nous dispensait d'étudier de près les œuvres étrangères, et en 1786 encore, — à la fin du siècle qui a vu naître en France et se déve-