Di//ression sur les anciens et les modernes
lopper la curiosité de rélranger, — le Napolitain Malaspina écrivait : « Le Français, qui se croit l'être pensant par excellence, voit d'un œil de compassion tout le reste du genre humain, et il s'enfonce de plus en plus dans sa prévention par les hommages qu'il voit les étrangers rendre à ses modes, à ses agréments, à sa force et à l'opulence de sa patrie, et aussi, disons-le, à sa littérature, universellement admirée '. »
C'est pourquoi, malgré quelques tentatives curieuses, mais isolées, la critique comparative n'est pas née en France. Elle a pris pleinement conscience d'elle-même en Allemagne, et elle est sortie, avouonsle, d'une révolte contre le despotisme du joug français. Lessing, Herder, Schiller, Tieck, les deux Schlegel, tels sont ses véritables fondateurs. La lutte contre l'influence française, et la substitution, aux modèles français, des modèles anglais, tels en ont été les deux ressorts. Il fallait bien, pour combattre l'étranger envahissant, l'étudier de près, et, pour lui opposer une littérature nouvelle et moins connue, se familiariser avec elle. — Ainsi la critique comparative faisait ses preuves à la fois comme méthode de recherche et d'analyse, d'une part, et comme force vivante et créatrice, de l'autre : on en voyait sortir à la fois la critique moderne, et l'une des grandes littératures de l'Europe. Ce n'était plus, cette comparaison des œuvres nationales avec les œuvres étrangères, un simple passe-temps d'érudits ou de curieux. C'était le creuset même oi^i se fondait la pensée nationale. Jamais la critique n'avait été plus vraiment digne de son rôle.
I. Voir l'article de M. Gaston Paris sur Malaspina, clans le Join-nal des Débats du 2 septembre J891.
Depuis la Renaissance, elle ne s'était pas trouvée à pareille fête. Herder, qui pourrait bien être le véritable fondateur de la littérature comparée, écrivait ces lignes, qui semblent aujourd'hui banales,, mais qui firent époque en leur temps : « Tout brave homme qui n"a appris à connaître le monde que sur la place du marché, au café ou tout au plus dans le Correspondant de Hambourg, s'étonne, autant qu'on peut le faire à Paris à l'arrivée d'un prince indien, quand il ouvre une histoire et trouve que le climat, la région, la nationalité, changent la manière de penser et le goût.
11 taxe de folie toutes les nations, et pourquoi? Parce qu'elles ont une autre manière de penser que celle de sa respectable mère, de sa digne nourrice ou de ses vénérables camarades *. »
Frappé de la nécessilé de suivre les idées et les oeuvres littéraires chez tous les peuples, sans s'étonner des formes bizarres ou inattendues qu'elles avaient pu revêtir, Herder projetait ou écrivait une « Histoire de la chanson à travers les âges », une « Histoire générale de la poésie », un.« Parallèle fie la poésie anglaise avec la poésie allemande ». Il posait en un mot, et, du même coup, il éclairait de toute la puissance de la philosophie, les principes de la littérature comparée. Il la constituait à l'état d'étude distincte, ambitieuse peut-être, difficile assurément, mais combien supérieure à la critique étroite et presque purementdogmaliqued'iin Vollaireou mêmod'un Diderot! On sentira la dillV'renre si l'on vent bien rapprocher, par exemple, les idées de \'oltair(^ sur la poésie lyrique de celles de Herder sur le même sujet. Voltaire éta-
i. De la diversité du f/ot'it et de la. mnnii're de penser parmi les Jiommes, cité par Ch. Jorel, Herder, p. 331.
blissait dans son Dictionnaire philosophique que c Tenthousiasme est admis dans tous les genres de poésie où il entre du sentiment » et que « Fenthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes ». Herder écrit en philosophe et en historien : « Qu'est-ce que l'ode? L'ode des Grecs, des Romains, des Orientaux, des Skaldes, des modernes n'est pas absolument la même. Quelle est la meilleure? quelle est celle qui n'est qu'une forme dégénérée? Je pourrais facilement prouver que la plupart des critiques ont décidé cette question d'après leurs idées favorites; chacun, ayant tiré l'idée qu'il en donne et les règles qu'il lui attribue d'une seule et même espèce prise chez un seul et même peuple, a regardé les autres comme des formes bâtardes. Le critique impartial, au contraire, regarde toutes les espèces comme également dignes de ses remarques, et cherche d'abord à en faire en gros une histoire générale, pour juger ensuite du détail du tout '. » Entre ces deux sortes de critiques, il y a toute la distance du point de vue purement dogmatique à la méthode largement historique, philosophique, et, en un mot, comparative.
Nous ne pouvons suivre, ici l'histoire de cette méthode en Allemagne. M. Max Koch, dans une revue destinée spécialement aux études de littérature comparée-, en a fait l'historique, mais sans insister sur ce fait capital pour nous que, si la méthode a eu ses initiateurs en Allemagne, elle n'a vraiment porté ses fruits qu'en France : faut-il rappeler ici les noms de M"'"' de Staël, de Villemain ou de Taine, pour ne citer que les plus illustres?
1. Essai d'une histoire de lapoe'sie, cité par Joret, Ihid., p. 350.
2. Zeitschrift filr vergleicfiende Literaturgeschichte, 18S7.
Ce qu'il est essentiel de remarquer, c'est que cette critique nouvelle, vulgarisée et consacrée en France d'abord par M""" de Staël, a produit, successivement et parfois même conjointement, deux résultats exactement opposés. Elle a suscité d'une part — nous venons d'en voir un exemple en Allemagne — un mouvement de chaque peuple vers ses origines, un réveil de la conscience collective, une concentration de ses forces éparses ou égarées pour la création d'œuvres véritablement autochtones. Elle a provoqué, d'autre part, par un contraste attendu, un abaissement des frontières, une communication plus libre entre les peuples voisins, une intelligence plus complète des œuvres étrangères. Elle a été, en un sens, un agent de concentration et, en un autre, un agent d^ expansion. En môme temps qu'elle constituait des littératures nationales, elle préparait, par-dessus ces groupes étroits et fermés, la venue d'une littérature internationale, ou tout au moins européenne. L'un de ceux qui Ont voulu émanciper la littérature allemande des influences étrangères, A. AV. Schlegel, écrivait orgueilleusement en 1804 : « Le cosmopolitisme est le véritable trait national de la race allemande. » Ainsi l'on a pu voir les fondateurs de la patrie littéraire allemande se réclamer en même temps de la patrie universelle. Si en effet le nationalhme est né de la critique comparative, le cosmopolitisme ou Vinlernalionalisme en est sorti également. D'abord, à la suite du rêve d'hégémonie qui se glisse infailliblement à la suite de toute grande jouissance nationale, dans le domaine de l'art comme dans celui de la politique. Ensuite, parce (piii était dans la logique des choses qu'après avoir tant comparé, tant raj)-
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proche et, disons-le, tant brouillé d'oeuvres d'origine diverse, le public européen, de jour en jour plus nombreux, finît par se former une sorte d'idéal commun, l'idéal d'une littérature dont nous pouvons espérer
— ou craindre — l'avènement, et qui ne sera plus spécialement anglaise, ni allemande, ni française, ni italienne, mais simplement européenne.
Le jour où sera constituée cette littérature nouvelle
— dont la civilisation moderne, les journaux, les revues, les chemins de fer, le télégraphe et la rapidité des communications sem])lent présager la naissance, mais à laquelle la diversité des langues présente un formidable obstacle, — toute critique littéraire sera nécessairement universelle. Ce jour-là, en effet, par-dessus les frontières politiques — s'il en est encore, — se seront tendus et enchevêtrés les liens invisibles qui uniront les peuples aux peuples et qui feront, comme jadis au moyen âge, une àme collective à l'Europe.
En attendant la formation, au point de vue littéraire, des États-Unis d'Europe — formation possible, mais à l'heure actuelle, encore bien incertaine et éloignée, — il n'est pas permis à l'historien de perdre de vue le point de vue synthétique, fîit-ce en parlant d'une seule des littératures modernes.
Deux raisons, comme on vient de l'entrevoir, lui commandent ce point de vue : — la constitution progressive, par assimilation et absorption, d'un idéal littéraire international, — les influences qu'exercent
les unes sur les autres, depuis trois cents ans, les diverses littératures européennes. Si ces deux considérations n'ont pas, depuis trois siècles et plus, pénétré plus profondément la critique littéraire en France, cela tient en premier lieu, comme on Va vu, à l'influence longtemps tyrannique de l'idéal antique et à la pénétration de' notre esprit classique par l'antiquité; ensuite, à notre médiocre connaissance des langues étrangères, toujours trop peu répandues, et qui provient peut-être (au moins pour les langues germaniques) de quelque inaptitude organique; enfin, à une certaine incuriosité d'enfants longtemps gâtés par le succès qui fait, suivant le joli mot de Sainte- Beuve, que « les Français aiment à apprendre ce qu'ils savent ».
Mais aucune de ces raisons ne doit prévaloir contre la nécessité absolue, pour étudier Tune quelconque des littératures modernes, de la replacer dans son milieu européen. « Depuis tantôt huit ou dix siècles, nous dit M. Brunetière, qu'il se fait, en quelque manière, d'un bout de l'Europe à l'autre, un commerce ou un échange d'idées, il serait temps enfin de s'en apercevoir, et, s'en apercevant, il serait bon de subordonner l'histoire des littératures particulières à l'histoire générale de la littérature de l'Europe... Si l'on se plaçait à ce point de vue pour étudier l'histoire delà littérature française, elle n'en paraîtrait ni moins originale, ni surtout moins classique; et j'ose bien ajouter qu'on la renouvellerait en partie. »
C'est qu'en effet, pas plus qu'un organisme animal, une littérature ou une nation ne grandissent isolées des nations et des littératures voisines. L'étuch' d'un être vivant est, en grande partie, l'éludp des relations
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qui Tunissent aux êtres voisins et des influences de tous genres qui nous enveloppent comme dun réseau invisible. Il n'y a pas une littérature, et peut-être n'y a-t-il pas un écrivain dont on puisse dire que l'histoire se renferme dans les limites de son pays d'origine. L'histoire de la littérature moderne n'est-elle pas un prolongement, et en quelque sorte un chapitre de la littérature grecque? La moitié de la grandeur, ou au moins de la gloire dAristote, ne provient-elle pas de sa fortune posthume, si curieuse, si inattendue, parfois si paradoxale'? Il serait facile sans doute de prouver que Sénèque le tragique nous intéresse moins, tout compte fait, par ses œuvres mêmes que par linfluence considérable qu'elles ont exercée à travers les âges et notamment sur le développement de notre tragédie française : semblable en cela à beaucoup d'écrivains du second ordre, il est curieux surtout parles erreurs et les malentendus, parfois féconds, auxquels il a donné lieu. On sait quelle a été, au moyen âge, la fortune de nos épopées françaises en Europe et que les Niùelunge^i n'existeraient pas sans elles. Et, pour en venir aux littératures modernes, et citer quelques exemples entre cent, il n'est pas contestable que l'histoire du péti^arquisme intéresse autant la littérature française, ou l'anglaise, que l'italienne : le dernier chapitre, et non le moins important, à écrire sur Pétrarque, est un chapitre très curieux de littérature européenne ^ On en dirait autant du
1. Voir, par exemple, La légende d'Aristote an moyen âge. dans les Nouvelles Études sur la littérature grecque moderne, de M. Ch. Gidel (1878).
2. M. M. Pieri en donnait récemment un fragment dans son livre sur Pétrarque et Boiisard ou de P influence de Pétrarque sur la Pléiade française (Marseille, 1895, in-8).
Tasse ', et peut-être de Dante. Oui niera que l'histoire du Décaméron n'intéresse au plus haut degré la littérature française par La Fontaine et par tous nos conteurs, l'anglaise par Shakespeare, l'allemande par Hans Sachs? Les plus grands écrivains, les plus européens de tous, dans chaque littérature — et c'est une des causes de leur popularité, — sont imbus d'influences étrangères. Chaucer est plein de France et d'Italie, Corneille d'Espagne, Shakespeare et Molière d'Italie, Diderot d'Angleterre. A travers toute l'histoire des littératures modernes, ce ne sont qu'échanges et prêts successifs, qui obligent chacune d'elles envers ses voisines. Voltaire, qui n'a pas toujours pratiqué la méthode comparative en critique, en posait le principe (juand il écrivait : « Presque tout est imitation... Il en est des livres comme du feu de nos foyers; on va prendre ce feu chez son voisin, on l'allume chez soi, on le communique à d'autres, et il appartient à tous. »
Comment comprendre l'évolution de la littérature allemande, sans donner les raisons de l'acceptation, volontairement subie par les. écrivains allemands, de rinlluence française, puis celles de son rejet, au profit de l'Angleterre? L'histoire de l'influence de Shakespeare en Europe serait, à elle seule, l'un (les chapitres essentiels à écrire sur la littérature moderne. Le romantisme est, au premier chef, un événement international, et qui ne s'explique, comme l'a brillamment montré Georg Brandes -, que par le rapproche-
1. Voir Piiglisl l'ico, Il Tasso iielia criliva francesa (Acireale, IS'JG, in-8).
2. Les f/rands cowanis de In lillérulure europécrine au xix'' siècle (la tradiiftion allemarulc de rcdilidii dite du Jubilé est en ooiirs de imhlicaliun depuis 1897).
ment des littératures entre elles. Pas plus que le romantisme français ne se comprend sans l'intervention d'éléments étrangers , pas plus d'ailleurs le romantisme allemand n"eût existé sans Rousseau , dont l'influence est une des plus générales et des plus profondes qui se soient vues. Si Voltaire doit beaucoup à l'Angleterre, Diderot lui doit plus encore et, plus généralement, le développement de notre littérature au siècle dernier ne s'explique entièrement que si on la rapproche de la littérature anglaise. Il semble, en définitive, que les littératures de l'époque moderne — et peut-être bien de toute époque — ne se développent et ne progressent pas sans emprunts ni sans imitation : imitation de l'antique, comme en France au xvii« siècle, — emprunts aux littératures voisines, comme en Allemagne au xviif. Il faut, pour faire germer des œuvres originales, leur préparer une sorte cVhumus composé de débi'is de toute provenance. Gomme les espèces en histoire naturelle, les nations et les races n'ont pas de limites précises, mais se pénètrent mutuellement en vertu de lois mystérieuses ou du moins encore mal définies. Il existe comme une matière fluide qui se coule successivement dans ces moules divers qui sont les nations, et qui, en passant de l'une à l'autre, emporte chaque fois avec elle un principe de renouvellement et de vie.
Si les littératures peuvent se comparer, dans une certaine mesure, aux espèces animales par la nature de leur évolution, il faut donc les étudier par une méthode appropriée, assez délicate et assez pénétrante pour expliquer la complexité des faits auxquels on l'applique. Et cette méthode ne peut être, comme toute méthode vraiment scientifique, que la méthode
comparative, celle-là même qui constitue le lien commun entre des sciences aussi éloignées que Tanatomie et la grammaire, la zoologie et la linguistique, la paléontologie et la science des religions.
On objecte que la multiplicité des langues et l'énormité du nombre des connaissances nécessaires en rendent l'application bien difficile aux littératures, du moins modernes. Passe encore, dit-on, pour les origines littéraires des peuples ou pour leur littérature populaire, où la simplicité des faits étudiés se prête mieux à des rapprochements de ce genre et où rimitation, Tinfluence ou l'échange se touchent, pour ainsi dire, du doigt : on sait de reste que les recherches des folkloristes portent habituellement sur la littérature comparée, et que l'étude des sources d'une œuvre constitue, pour la littérature du moyen Age au moins, un des chapitres essentiels de son histoire. Mais les littératures modernes, avec leur complexité infinie, se prêtent-elles à des recherches de cette nature? Ne risquons-nous pas de nous perdre dans la multiplicité des noms et des œuvres, dans l'infini du détail, dans le vague des influences indéfinissables et toujours douteuses? Il n'y a rien à répondre à cela, sinon que la difficulté d'une œuvre n'en détruit pas la nécessité ; que les recherches de littérature comparée, indispensables à la pleine intelligence des faits littéraires, ont donné déjà, en France et à l'étranger, d'assez beaux résultats; et enfin qu'ici, comme partout ailleurs, la division du travail suppléera à l'insuffisance des hommes.
Le tout est de savoir si la méthode comparative n'a pas fait ses preuves ailleurs (ju'en histoire littéraire. Or, sans parler des sciences naturelles, n'est-il
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pas vrai qu'elle a renouvelé au xix'^ siècle et la philologie et riiistoire politique et la critique d'art? N'estil pas vrai, pour nous en tenir à ce dernier exemple, qu'en étudiant les oeuvres d'art, c'est une nécessité presque absolue de ne pas se confiner dans une seule école, mais que les unes s'enchaînent aux autres, la peinture flamande à l'italienne, ou la sculpture grecque à l'art oriental? Un historien de la peinture ou de l'architecture qui bornerait son horizon à un groupe étroitement fermé d'œuvres et d'hommes se condamnerait par là même à l'impuissance. L'originalité dun critique comme Eugène Fromentin n'est-elle pas précisément dans ce sentiment délicat des analogies et des différences ethniques qui lui fournit tant d'aperçus ingénieux en même temps que précis et nouveaux'. Or ce qui est vrai des monuments figurés l'est aussi des œuvres littéraires. En fait, le sort de la critique comparative est lié à celui de la critique historique. On n'étudie pas le rôle d'un homme sans le replacer dans son milieu et dans son temps. On n'écrit pas l'histoire de l'esprit d'un grand écrivain sans faire l'histoire de son éducation et celle de ses lectures. De même, cet ensemble d'œuvres qui constitue une littérature ne se comprend et ne s'explique que si on le replace dans cet ensemble plus général de l'histoire de la pensée humaine et, s'il ne vient à l'idée de personne d'étudier la démocratie ou la monarchie représentative en France en faisant abstraction de l'histoire d'Angleterre, comment admettre que l'histoire de la tragédie, du roman ou du lyrisme ne s'éclaire pas.
1. Voir, par exemple, dans les Maîtres d'autrefois, les pages sur l'influence italienne dans Rubens.
elle aussi, par une comparaison avec les peuples étrangers?
Allons plus avant : le moment n"approche-t-il pas où Ihistoire des littératures s'écrira par périodes aussi légitimement que par nationalités? je veux dire où il importera essentiellement, pour parler de la Renaissance française, de connaître la Renaissance italienne? où il semblera paradoxal de juger l'œuvre de Montesquieu, de Voltaire ou de Rousseau sans en étudier le retentissement dans le monde? où nul ne fera Thistoire du mouvement romantique, fût-ce en France, sans en avoir d'abord scruté les origines, qui sont, en même temps qu'en France, en Angleterre et en Allemagne? Il ne s'agit pas, qu'on veuille bien le noter, d'expliquer tout le développement d'une littérature par les relations plus ou moins étroites qu'elle entretient avec l'étranger : l'étude de ces relations, pour importante qu'elle soit, ne justifie pas à elle seule l'emploi de la méthode comparative, et d'ailleurs les influences étrangères ne sont qu'un des facteurs, entre beaucoup, du développement des littératures. Mais il n'y a pas un genre littéraire, dans l'Europe moderne, fût-ce la farce, le sonnet ou le madrigal, dont il soit possible de se faire une idée adéquate, si l'on n'examine les œuvres auxquelles il a donné naissance dans dilîerentes langues; et, à plus forte raison, n'y a-t-il pas une grande théorie littéraire — classicisme, romantisme ou réalisme — dont on puisse faire le tour en ne lisant que les livres d'une nation. Nul ne songerait à borner à la France l'histoire du cartésianisme, à l'Angleterre celle du baconisme, à l'Allemagne celle de l'hégélianisme. Que de critiques littéraires, victimes des idola tribus, incarnent encore
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chaque jour, sans se l'avouer, le romantisme en Victor Hugo, le réalisme en Balzac ou le naturalisme en M.Zola!
Voici bien des années qu'Eugène Gandar disait, en ouvrant un cours sur Goethe : « Il n'est plus possible de songer à écrire l'histoire du génie de notre nation, sans tenir compte des liens qui nous rattachent à nos voisins tout aussi bien qu'aux anciens. L'étude des littératures étrangères et de" l'influence qu'elles ont exercée sur la nôtre nous donne le secret de nos plus grandes erreurs; quelquefois aussi, elle nous explique la rapidité de nos progrès. En même temps, l'influence de notre littérature sur les littératures étrangères , tour à tour féconde , stérile, funeste, pourrait nous rendre, tantôt le sentiment de notre force, en nous montrant avec quelle facilité nos idées sont acceptées et se répandent dans le monde, tantôt la conscience de nos défauts, exagérés par une imitation maladroite '. » D'autre part, s'il est vrai, suivant le mot de Joseph de Maistre, que u chaque nation est pour l'autre une postérité contemporaine », le meilleur procédé pour estimer une œuvre, soit contemporaine, soit même déjà ancienne, à sa juste valeur, sera de rechercher ce qu'elle devient, en passant par cette sorte de filtre qui est le jugement des étrangers. Il y a incontestablement un intérêt de premier ordre à ne pas s'en rapporter, sur nos auteurs, à notre seule appréciation, mais à consulter aussi le témoignage de l'Europe. Matthew Arnold démontrait jadis la nécessité, pour toute critique approfondie, de ne pas s'en tenir, comme élément de comparaison, aux