Revue des Deux Mondes
pas épuisé la veine. « Ces contes, écrivait George Sand, ont ravi notre jeunesse, et nous ne les relisons jamais sans être transportés dans une région d enivrante poésie. » Sainte-Beuve loue Hoflmann d'avoir dégagé « le magnétisme en poésie » et discerné u tout un revers imprévu des perspectives naturelles et des destinées humaines ». Théophile Gautier enfin ne peut assez admirer la « puissance de peinture » et l'observation profonde de l'auteur du Majorât et du Violon de Crémone. Hoffmann, pour lui, est (I un réaliste violent ».
Ces trois jugements résument assez bien l'influence que Holfmann a exercée chez nous. On y a goûté simultanément la poésie, le don d'observation, le fantastique. Et peut-être est-ce ce dernier élément qui a le plus frappé une génération sur qui l'étrange et le surnaturel exerçaient une invincible fascination. A voir le sérieux avec lequel un Hugo loue « l'imagination moderne » de « faire roder hideusement dans nos cimetières » les « goules » et les « brucolaques », on comprend l'enthousiasme que durent éprouver les lecteurs du Vampire et de Don Juan. Xul ouvrage, au témoignage du Globe, n'a mieux réalisé le mélange du bizarre et du vrai, du monstrueux et du burlesque ; aucun ne saisit et ne « trouble » davantage : aucun surtout n'apporte une plus précieuse démonstration à l'un des principaux articles de foi du credo romantique. « Génie extravagant et fumeux », Hoffmann a exercé la plus profonde influence sur tous ceux qui ont cru — et ils sont légion entre 1820 et 1840 — que le singulier et l'exceptionnel doivent tenir une grande place dans l'art nouveau. Non seulement il a aidé les Paillasse et les Quasimodo à étonner le parterre et à
faire ^a nique au bourgeois. à\on seulement il a mis
— et pour longtemps — le diable à la mode en France, et inspiré Smarra ou les démons de la nuit h Nodier, la Larme du diable à Théophile Gautier, ou les Mémoires du diable à Frédéric Soulié. Mais les meilleures parties de son génie — qui sont vraiment d'une essence rare et supérieure — sont peut-être pour quelque chose dans la genèse de Noire-Dame de Paris ou de la Peau de chagrin. Mais encore — et pour ne rien dire de Nerval ou de Janin — George Sand a proclamé hautement sa dette, dans le Secrétaire intime envers l'auteur de Mademoiselle Scudéry, dans la Nuit de Noël envers celui de Meister Floh.
Ce Théodore, Hofrinann, HofTinann le fantastique
— ainsi l'appelle Théophile Gautier, — s'il n'est un écrivain français, reste, du moins, un écrivain francisé.
« Mon ami — dit un jour Dupuis à Cotonet, après (ju'ils eurent longtemps discuté delà véritable définition du romantisme, — je crois que voilà notre affaire : le romantisme, c'est la poésie allemande. « Et Cotonet d'accumuler les objections : les Allemands aiment les ballades : ne les aimons-nous pas? — ils ont la manie du fantastique : elle sévit également chez nous; — ils écrivent des romans larmoyants avec des phrases longues d'une aune ; nous en écrivons, hélas! « Quand nous aurons tout imité, copié, plagié, traduit et compilé^ qu'y a-t-il là de romantique? » Et le critique de
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la Ferté-sous-Jouarrc conclut sentencieusement : « La France n'est ni anglaise ni allemande, pas plus qu'elle n'est grecque ni romaine. »
Cotonet est un sage. Le romantisme en France est français. Même quand il emprunte, il transforme ses emprunts. Jusque dans les plus grandes audaces de Fécole, on retrouve — c'est l'un des adaptateurs français de Schiller qui le notait justement — « un goût d'ordre, de règles et de limites », marque indélébile de l'esprit national. Peu de générations, au surplus, ont plus profondément aimé la France que la génération des Thierry et des Michelet, et c'est une création romantique que l'histoire vivante de notre pays. Aucune n'a exprimé plus complètement la plus noble de nos qualités nationales et n'a fait par là plus d'honneur à la France, « cette nation douce et bienveillante, comme disait J.-J. Rousseau, que tous haïssent et qui n'en hait aucune ». Des grands hommes qu'elle a produits, chacun représente une des qualités ' souveraines de l'esprit français : Hugo, la netteté et l'intensité de l'imagination, la composition savante de l'œuvre d'art, le goût passionné des idées générales; Lamartine, la parfaite sincérité, l'harmonie morale, le besoin du grand et du sublime; Vigny, la profondeur, la tendresse, la force dans la douceur; Musset, le charme, la vie, le pétillement de l'esprit; Michelet ou George Sand, la tlamme, l'éloquence, la spiritualité intense et inassouvie. Combien d'autres, parmi ceux qu'on est convenu de placer au second plan — parmi ceux qui ont plus imaginé que pensé et pour qui la pensée a été, suivant le joli mot de Gautier, « le pis aller d'un poète aux abois » ; — combien de ceux-là ont été du moins des artistes consciencieux
et des fervents de la forme, c'est-à-dire de véritables écrivains français I « J'appelle, disait Goethe, le classique le sain, et le romantique le malade. » En Allemagne, il se peut. En France, la maladie romantique n'a pas entamé, même aux heures de crise, l'inébranlable santé de la race.
Cela dit, n'avons-nous rien dû, dans cette profonde transformation de notre littérature, aux œuvres étrangères, et particulièrement allemandes? Dans cette fournaise d'où est sorti le bronze romantique, n'a-t-on jamais jeté de métal venu d'au delà du Rhin? Un examen impartial ne permet pas de le croire.
Assurément, il ne faut pas exagérer l'influence de l'Allemagne sur le romantisme français. Nos romantiques eux-mêmes se reconnaissent peut-être trop volontiers redevables envers l'étranger. Ils ont l'hospitalité généreuse, mais parfois imprudente. Ils prennent de toutes mains et proclament qu'ils ont accepté plus encore qu'ils n'ont reçu. C'est un défaut très français d'avouer des dettes qu'on n'a pas. Et c'en est un autre que de prendre feu pour des hommes ou des œuvres qu'on ne connaît pas ou qu'on connaît mal. « Une démence française, disait Heine aux imitateurs de Hotîmann, est loin d'être aussi folle qu'une démence allemande, car dans celle-ci, comme eût dit Polpnius, il y a de la méthode. » Mais, s'il y a moins de méthode dans ime « démence » française, peut-être y a-t-il aussi plus de légèreté, plus d'imprévoyance, plus de naïf et imprudent abandon aux fantasmagories de l'imagination.
Mais, à côté des excès de la germanomanie romantique, il y a l'inllucnce réelle que la littérature aile-
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mande a exercée sur nous, influence cju'il ne faut pas nier, mais simplement préciser et restreindre.
Si Ton dislingue, dans le développement du romantisme français, une période de croissance, antérieure à 1830, et une période de maturité, postérieure à cette date, on peut admettre que l'influence allemande s'est surtout exercée au théâtre dans la première, sur le roman et la poésie dans la seconde. A vrai dire, nos grands lyriques n'ont presque rien dû aux lyriques allemands. Mais nos dramaturges sont les créanciers d'un Schiller, nos romanciers, dun Hoffmann, nos poètes, d'un Gœthe. Et je n'ai rien dit de la dette contractée par un Michelel envers un Niebuhr ou par un Ouinet envers un Ilerder. D'une façon générale, entre 1815 etlSiO, notre littérature s'est volontiers appuyée sur les modèles fournis par nos voisins et s'est autorisée de leur exemple. Quoi qu'on ait pu dire des erreurs ou des exagérations de M"^'' de Staël, le livre De r Allemagne nous a puissamment aidés, pendant plus de trente années, à pénétrer dans un monde en grande partie nouveau pour nous, dans lequel nous avons plus d'une fois, sans cesser d'être nous-mêmes, reconnu l'image d'une France qui se cherchait encore. Et l'on peut bien accorder à Sainte-Beuve, il est vrai, que notre affection a été parfois aveugle et notre admiration indiscrète. Mais c'est à la condition d'accorder à Gœthe que l'Allemagne avait, dès l'an 1800, réalisé une bonne part de ce que la France réclamait en l'an 1820, et que, dans notre moderne Europe, qui dit antériorité, dit influence.
Ernest Renan comparait jadis la culture intellectuelle du monde à un arbre où chac{ue branche participe à la vie des autres et où les seuls rameaux infé-
conds sont ceux qui s'isolent et se privent de la communion avec le tout. Notre école romantique lient une assez grande place dans l'histoire de ce siècle qui va finir pour qu'on reconnaisse loyalement, sans exagération ni parti pris, qu'elle n'a pas échappé à cette loi de solidarité qui est, pour les œuvres de la pensée comme pour les autres, la loi même de la vie.
Voilà plus dune quarantaine d'années que ce beau poème d'Auro?'a Leujh a paru. En voilà à peu près autant qu'Emile Montégut lui consacrait une pénétrante, éloquente et presque définitive étude ^ Si nous y revenons aujourd'hui — à l'occasion d'une traduction française malheureusement assez médiocre, mais qui n'en a pas moins trouvé des lecteurs -, — c'est d'abord que l'œuvre, si admirable soit-elle, est encore bien peu connue en France; c'est ensuite qu'elle est de celles dont il est toujours permis de reparler, et c[ui sont si riches en aperçus, en vues ingénieuses et fortes, en beautés de tout genre, qu'on peut, sans présomption, espérer y glaner encore et presque sans fin. Mais c'est surtout que, parmi les poètes étrangers, il n'y en a pas qui soit plus près de nous et de
1. Elisabeth Barrett Browning, Aurora Leigh, traduit de l'an, glais (Paris, Albert Savine).