Voir son Essai sur le drame fanlastique
lion de Berlioz, VAlbej'tus de Théophile Gautier, le curieux et incomplet Ahasvcrus de Quinet, où tant de scènes et de caractères sont directement inspirés de Gœthe. Par Télément surnaturel qui y tient tant de place, il a donné l'essor — la remanjue est de George Sand — au drame ou au roman fantastique, drame en vers ou roman poétique : de Faust procèdent, dans une large mesure, et la Peau de chagrin et Seraplnlus. Enfin, en tant que poème philosophique, il a préparé la voie, quoique de loin, à Lamartine ou à Vigny. Et je ne voudrais pas affirmer, certes, que nos romantiques ont pleinement saisi, et du premier coup, toute la philosophie du poème; — George Sand ne s'obstine-t-elle pas à voir en Faust « le frère aîné du splénétique et dédaigneux Werther »? — mais n'est-ce rien que d'avoir deviné, môme sans y pénétrer assez avant, la portée de l'œuvre et d'en avoir entrevu le merveilleux symbolisme?
Tous ceux qui, depuis lors, ont écrit en France des vers philosophiques, doivent — qu'ils le sachent ou non — quelque chose à l'auteur de Faust.
Mais avouons-le. Ce n'est pas la portée philosophique du livre que nous en avons saisie d'abord, et peut-être avons-nous été plus frappés, à la première lecture, par certains côtés extérieurs que par la substance môme de l'œuvre. Hugo, dédaigneux de la philosopiiie de Gœthe, proclamait qu'on loue à tort celui-ci « pour son impassibilité, qui est infériorité ». Mais il le citait volontiers comme un exemple à l'appui de sa propre théorie du grotesque dans l'art. Tranchons le mot : l'un des mérites du Faust, c'a été, aux yeux de beaucoup de romantiques, son affinité avec le génie d'un Jean-Paul ou d'un Hoffmann.
ÉTUr)ES DE LITT. EUROPÉENNE. 20
« Dans la pensée des modernes, lisaiL-on dans la préface de Cromwell, le grotesque a un rôle immense... C'est lui qui fait tourner dans l'ombre la ronde effrayante du sabbat, lui encore qui donne à Satan les cornes, les pieds de bouc, les ailes de chauvesouris... » Si au sabbat, aux cornes de Satan, à ses pieds et à ses ailes nous ajoutons les vampires, les ogres, les psylles, les goules et les aspioles, peut-être serons-nous tentés d'admettre avec Victor Hugo que le grotesque se joue avec prédilection « dans les rêves des nations tudesques ». Certainement, il ne leur appartient pas en propre; mais qui niera que la vieille Allemagne ne soit comme un lieu d'élection pour cet élément essentiel de l'art moderne? Et qui contestera que le Faust de Cœthe, avec le Brocken, les sorcières et le sabbat, ou les Contes fantastiques d'Hoffmann, avec le diable, les hantises et les vampires, ne soient d'excellents modèles de littérature fantastique? Non, vraiment, il n'y a pas de domaine de l'art où le « grotesque )) cher à Hugo s'épanouisse plus librement que le genre fantastique et humoristique, où ont excellé quelques écrivains allemands.
L'un des maîtres de l'humour, ce Jean-Paul dont M'"" de Staël avait traduit, /e S'on^e, ne réussit jamais à se naturaliser tout à fait parmi nous. Cependant, il eut ses dévots. Charles de Yillers affirmait, dans une étude du Conservateur, que Jean-Paul unit en lui Platon, Dante et Sterne. Edgar Ouinet,à Heidelberg, s'éprenait de ce génie si original et le comparait successivement à Voltaire, Byron, Ossian et Bernardin de Saint-Pierre, sans réussir à embrasser dans une formule son esprit singulier. Des comparaisons ne prouvent rien. Loève-Veimars donna quelques frag-
ments du maître. Philarète Chasles traduisit Tilan, le marquis de Lagrangc publia un recueil de Pensées de Jean-Paril; Nodier l'ut Fun des fervents de Fauteur de Levana, et Alfred de ^lusset, rendant compte du recueil de Lagrange, écrivait en termes significatifs : « Qui est plus grotesque, trivial, cynique qu'Hoffmann et Jean-Paul? Mais qui porte plus queux dans le fond de leur âme Vexquis sentiment du beau, du noble, de ridéan? »
Mieux que Jean- Paul — qui n'exerça qu'une influence discrète sur un cercle d'initiés, — Fauteur des Contes fantastiques réalisa cet idéal pour le public français.
El d'abord, ce qu'on savait de sa personne, par ses biographes, piquait la curiosité. Cet homme étrange, dont la vie s'était écoulée entre l'alcool et le rêve, semblait le digne fils de cette Allemagne qu'un critique a appelée la patrie des hallucinations. Mieux que tout autre, son inquiet génie répondait à l'idée que se faisaient les Nerval, les Miirger, les Musset même, de l'inspiration poétique. Comme Musset, et avant lui, Hoffmann avait trouvé Fart dangereux de « verser, comme il le dit, quelques spiritueux sur la roue intérieure de l'imagination «. Comme Baudelaire, et avant lui — mais aussi avant Gautier et Sainte- Beuve, — il avait cherché à noter en poésie les sensations rares et disparates, et le parfum de l'œillet rouge lui faisait entendre, disait-il, le son du cor. Personne enfin n'avait mieux réalisé l'idéal du poète purement sensitif, de celui qui passe sa vie dans une
1. Sur les Pensées de Jean Paul (1831) dans les Mélanges de litt. et de ont. [Œuvres, éd. Charpentier, t. IX, p. 109).
perpétuelle oscillation de l'ironie au mysticisme, do sarcasme au baquet de Mesmer. Personne n'avait espéré plus fermement — si ce n'est peut-être l'Anglais Coleridge — arriver, en se grisant de rêves, à ce qu'il appelait ambitieusement « la connaissance profonde, complète de l'être ».
C'est à la recherche de cet Hoffmann étrange et charmant que partait, en 1833, Xavier Marmier, en un voyage cjui ressemblait à un pèlerinage. <> Oui nous rendra, écrivait-il ', celte joie subite, cette impression singulière que nous éprouvâmes, lorsque pour la première fois Hoffmann nous apparut, avec ses étranges rêveries, sa pipe et son idéal, ses élans de poésie et son chat Murr? »... A Leipzig, Marmier se fait montrer la maison où Hoffmann a vécu pauvre et soucieux. A Dresde, il retrouve son souvenir au théâtre où Hoffmann a été régisseur et chef d'orchestre. A Berlin, il rend visite à son ami Hitzig, qui lui montre deux jeunes fdles, deux « sœurs aux yeux noirs », qui ont servi de types à quelques-unes des créations du maître, — et il pleure sur la tombe du conteur, et il va voir la cave où il a évoqué tant de figures tristes et bouffonnes, la cave où se vident encore nombre de bouteilles de Rudesheim en souvenir du poète...
Peu de livres ont eu plus de succès chez nous que les Contes d'Hoffmann. La traduction de Loève-Veimars, illustrée par Tony Johannot, fut, quand elle parut en livraisons, de 1829 à 1833, une des plus brillantes publications de Renduel, — et trois autres traducteurs, Toussenel, H. Egmont et Marmier, n'ont