Manuel de Vlnstoire de la littérature française, p
Seulement, ne nous y trompons pas, si notre idéal doit rester le même en substance, les conditions où se produiront les œuvres de la pensée sont peut-être en voie de changer avec l'éducation elle-même, et le moment semble approcher où, dans la plupart des pays civilisés, on n'envisagera plus du même point de vue ni le génie de la nation ni celui de l'humanité.
Sans doute, la France, comme toute grande nation, prendra conscience de nouvelles puissances que recèle son génie et que nous ne pouvons définir encore. Mais assurément, tandis que nos ancêtres se mettaient à l'école du passé et, dans ce passé lointain, dune antiquité qu'ils regardaient comme la gardienne de toutes les belles formes d'art et de toutes les grandes pensées, l'Europe de demain songera surtout à l'humanité du présent et de l'avenir : avant longtemps, « l'humanité » de demain, ce sera peutêtre l'Europe moderne, substituant sa pensée propre à la pensée antique.
Ne sentez-vous pas la révolution qui s'annonce dans cette confession récente et inattendue d'un des esprits que nous étions accoutumés à regarder comme imbus de la plus pure culture antique? « Non, je le sens bien, ce n'est pas aux Grecs ni aux. Romains que je dois la formation de monesprit. Ce n'est pas à Virgile ou à Cicéron; ce n'est pas à Sénèque ou à Tite- Live; et c'est encore moins à Sophocle et à Platon... Mais c'est d'abord à l'Evangile; c'est aux écrivains classiques français, c'est à Montaigne, à Pascal, à La Bruyère; c'est peut-être un peu à Rousseau, et c'est à Chateaubriand, à Lamartine, à JNIichelet, à Sainte-Beuve, à Taine, à Renan. Et cependant, je connais de plus en plus que je ne sais rien. J'ignore
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l'anglais, que parle la moiti(' du monde, el je sais si peu d'allemand que c'est pitié... La beauté allemande et la beauté anglaise, que j'entrevois si riches, si profondes, me sont closes... » Pourquoi n'enseignerait-on, pas à nos enfants les langues vivantes de préférence aux langues mortes? « Et quant à la substance intellectuelle et morale des littératures antiques, ce n'est pas seulement par les classiques de chez nous qu'elle pénétrerait dans l'esprit de nos enfants; c'est encore — et combien enrichie! — par les écrivains anglais, allemands, italiens, espagnols*... »
Oui, il se peut que la culture littéraire de la France, comme aussi de l'Europe, de demain, soit moins antique et plus moderne. Je la voudrais, pour ma part, fondée essentiellement — dans l'éducation publique — sur le latin et sur deux langues modernes, c'est-à-dire à la fois classique et européenne. .J'estime qu'une réforme aussi radicale que celle que réclame M. Jules Lemaître soumettrait notre esprit national à une grave épreuve, et que, des deux -Jangues anciennes que nous ai)prenons actuellement au collège, il y en a une dont l'étude est à la fois nécessaire et suffisante. Mais, quels que soient à cet égard nos désirs personnels, il est clair qu'une telle révolution dans l'éducation des peuples modernes serait grosse de conséquences et cju'il faut s'y préparer dès à présent.
Peut-être moins curieux du passé que du présent et de l'avenir, peut-être moins informés de l'antiquité grecque ou même romaine que des œuvres nationales
1. Article de M. Jules Lemaître dans le Fir/aro, reproduit dans la Revue encyclopëdi'jiie (2G mars 1^98).
OU étrangères, les écrivains français du xx" — mettons du xxi" siècle — auront pour tâche essentielle, en sauvegardant les qualités héréditaires de la race, de maintenir le contact entre la pensée de la France et celle du monde : car ils vivront dans un âge où on ne concevra plus, dans le domaine de la pensée, d'autre régime que celui du libre échange des idées entre les nations. En d'autres termes — et cela nous ramène à l'histoire., esquissée plus haut, de notre hégémonie, — l'idéal européen de demain sera voisin, en littérature comme ailleurs, de l'idéal français du xviii'= siècle, en ce qu'il tendra à une fédération des peuples. De jour en jour, l'Europe aura une conscience plus nette, on n'ose dire encore de la solidarité morale des nations qui la composent — cela sera pour beaucoup plus tard, — mais du moins de. leur solidarité intellectuelle, c'est-à-dire, non pas d'une unité, à jamais chimérique, des doctrines, mais de la nécessité, pour toute nation qui veut se faire écouter des autres, de rester en contact avec la pensée de toutes les grandes nations.
A l'heure où nous sommes, il appartient à la France, en vertu de ses traditions comme de son génie propre, de comprendre la portée d'un mouvement d'idées auquel elle a jadis attaché son nom.