‹ Etudes de littérature européenneChapitre 18 sur 19 · Mémoires de l'académie de Prusse, année, 1787, p · texte numérisé non relu

Mémoires de l'académie de Prusse, année, 1787, p

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qu'on appelait alors « la langue humaine »? Moins harmonieuse que les lanj^ues du Midi, moins énergique que l'anglais, moins poétique que l'allemand, la prose française du xyiii*" siècle — très difl'é rente, malgré les apparences, de notre langue actuelle, qu'on a soumise à des épreuves si inattendues — est un instrument unique pour la diffusion des idées nettes. C'est pourquoi l'Europe nous l'empruntait si volontiers. En un temps où l'on écrivait généralement pour répandre des vérités, où la littérature conservait encore toute sa dignité ancienne et prétendait à exprimer la pensée plutôt encore que les sensations, la prose française était, d'un bout à l'autre de l'univers, le truchement agile et docile des nations. Le mot de George Sand à Flaubert : « 11 faut écrire pour tout le monde, pour tout ce qui a besoin d'être initié », — ce mot qui a dû choquer profondément l'aristocratique auteur de Salammbô, — ce mot est digne du xviii" siècle, et il pourrait servir d'épigraphe à tous les livres de ce temps.

Sur tous ces points, le xviii'' siècle continue lexvii". Mais il le contredit par ailleurs, et, notons-le, c'est de ces contradictions que justement l'univers pensant lui a su le plus de gré, et ce sont ces contradictions ([ui opposent à la vieille France une France nouvelle. On ne s'en aperçoit pas tout d'abord, et peut-être que l'auteur même du Siècle de Louis XIV se fait illusion. Mais l'Europe ne s'y trompe pas et, si elle voit dans le Français « l'homme de toutes les nations », c'est bien parce que l'art français porte la pensée française et que cette pensée devient la pensée même du siècle. Même, voici que, de plus en plus, l'Europe nous abandonne notre art classique et nous emprunte notre

philosophie. Elle dédaigne nos procédés lilléraires : l'Angleterre lui fournit Shakespeare, et ses romanciers, et ses poètes

Tristes comme leur ciel toujours ceint de nuages, Enflés comme la mer i|ui Mancliil leurs rivages,

et leur charme douloureux la séduit.

Mais, de plus en plus, l'Europe lit nos philosophes, nos économistes, .nos politiques, ('eux-là plaident pour l'avenir contre le passé. Ils sont les vrais fds de ce Descaries qui a sui)erbement rejeté, à la face du monde, le joug de la tradition antique. Ils lui apportent la science, le progrès, l'émancipation d(^ l'individu; ils lui ouvrent des horizons infinis; ils lui insufflent de généreuses ardeurs et de chimériques espérances. En attendant la grande révolte que chacun prévoit et sent venir, ils plaident pour les opprimés, ils réhabilitent les victimes de la justice, ils dénoncent les torts d'une société qui ne vit plus que d'une tradition à laquelle elle a cessé de croire. Une fièvre d'apostolat passe sur le vieux monde. \'oltaire plaide pour La Barre, il a gain de cause dans l'opinion, et il ajoute fièrement : « L'Europe entière s'est soulevée contre cette sentence; (7 faut onpéclu'i' (jui' l'Europe ni' roiiblic. » De fait, l'Europe et la Erance, ce n'est plus qu'un. Rousseau déclare la guerre au siècle, et, au fond de l'Allemagne, le jeune Ilerder, âgé de moins de vingt ans, écrit une apostrophe enflammée à ce Rousseau, « mentor de notre siècle, sauveur de la vertu », qui chasse les fausses gloires, comme jadis Dagon chassail les idoles, de leurs sanctuaires.

Non, vraiment, jamais écrivains français n'eurent

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un puljlic plus attentil", ])lus curieux de vérité, plus épris de justice et de progrès. Jamais la France n'a plus efficacement et plus réellement mené le monde qu'entre 1750 et 1789. Une singulière vertu s'attache alors à tout ce qui tombe de la plume d'un écrivain de notre race. Une fièvre de générosité fait, au son de notre langue, frissonner le monde. D'oii vient cela? de la vertu même des idées du siècle, de leur noblesse et de l(^ur beauté intrinsèques — je le crois, pour ma part, fermement; — mais ceux-là même qui ne le croient pas, comment n'admireraient-ils pas le o'énie de cette France du siècle dernier, de cette France infiniment attrayante, persuasive et passionnée, dont on pourrait dire ce qu'écrivait d'elle-même la jeune Manon Phlipon à son amie ^I"° Cannet : « L'humanité, le sentiment m'unissent à tout ce qui respire... Alexandre souhaitait d'autres mondes pour les conquérir; j'en souhaiterais d'autres pour les aimer? »

L'hégémonie littéraire de la France au xviîf siècle a donc eu deux sortes de causes : les unes passagères et contingentes, les autres permanentes. Nous ne pouvons faire renaître les unes ; mais les autres subsisteront tant que subsistera une France consciente de sa personnalité.

En cette fin du xix'= siècle, nous avons contre nous, dans l'ordre intellectuel, toutes les circonstances qui vont contre nous dans l'ordre politique et économique : nos défaites, hélas 1 qui ont pesé d'un poids

si lourd sur nos destinées morales, la diminution do notre race, la diminution, qui s'ensuit, de la diffusion de notre langue, la rivalité, de jour en jour plus dangereuse, des nations germaniques et slaves. Quel besoin d'énumérer une fois de plus ces sujets de tristesse? INIieux vaut envisager les raisons d'espérer, qui sont ici plus solides qu'ailleurs, puisqu'il s'agit de littérature et d'art, et qu'en art le nombre des hommes ne compte- pas, mais seulement rexcellence des œuvres. Ces oeuvres, il est bien vrai qu'il n'est au pouvoir de personne d'en provoquer la création, mais il est au pouvoir d'une nation d'avoir la conscience claire de son rôle et par là de préparer le terrain où elles pourront germer.

Ce n'est pas en vain que les races se sont croisées, qu'elles ont formé ces composés étrangement vivaces qu'on nomme des nations : il subsiste entre les hommes, antérieurement à toute réflexion et à toute volonté, des liens presque indissolubles qui imposent aux collectivités des manières communes de sentir, d'imaginer et de penser, et, s'il est parfois malaisé de définir avec précision cet apport de l'élément ethnique ou national, il est plus difficile encore de le nier. La conscience collective d'une* nation se compose donc de deux ordres d'éléments : ceux qu'elle subit et ceux qu'elle crée. La France n'a préseiitement lé droit de dédaigner ni les uns ni les autres.

Or, s'il est une vérité éclatante, c'est que le génie de la France, aujourd'hui comme hier, tend à la sociabilité et à l'universalité. Le xix'^ siècle continue en cela le xviii".

Le livre de M. Fouillée sur la Psi/cholof/ie du peii/jle français vient justement d'apporter de nouvelles

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prouves à Tappiii de cette idée. La nation française y apparaît avec une sensibilité dont les deux caractères sont la vitalité et l'expansion : vitalité, c'est-à-dire tendance à la joie, à l'enthousiasme, à l'excitation qui caractérise le tempérament sanguin-nerveux; expansion, c'est-à-dire tendance à faire partager aux autres nos sentiments et nos sensations. Elle y apparaît avec une volonté spontanée, expansive et — c'est notre point faible — facilement variable; avec une intelligence claire et simple, prompte et aisément superficielle; avec une imagination surtout intellectuelle et jdus logique que pittoresque; avec un goût des idées générales qui va facilement au dogmatisme et à lintolérance ; avec une foi en la raison qui lui fait admettre spontanément que la science est adéquate au monde; avec un sens commun robuste et qui répugne aux aventures de la pensée. Tous ces caractères se reflètent dans une langue essentiellement raisonnable; dans une religion moins intérieure que sociale, moins personnelle que dominatrice; dans un rationalisme philosophique qui, au fond, ne diffère de la religion que par les doctrines, non par l'esprit; dans une politique toute logique, peu capable de se plier aux données de la réalité, passionnément éprise de l'égalité, aux dépens même de la nature; dans une littérature essentiellement didactique et sociale. . En définitive, ce dernier caractère domine tous les autres, et, comme M. Brunetière. M. Fouillée le met au premier plan : « Est-il un peuple sur lequel la vie collective ait eu et ait encore plus d'influence que sur les Français, qui ont toujours besoin de se sentir en harmonie avec les autres? La solitude nous pèse; si l'union pour nous fait la force, elle fait aussi pour

nous le bonheur. Nous ne pouvons consentir à penser seuls, à sentir seuls, à jouir seuls; nous ne pouvons séparer la satisfaction d'aulrui de notre salislaction propre. Aussi avons-nous souvent la naïveté de croire que qui nous rend heureux rendra heureux les autres, que toule l'humanité doit penser et sentir comme la France. » Cette « naïveté « — Tltalien Oioberti disait ironiquement : cet oubli de lamour de la patrie au profit de « Tamour des antipodes » — est en même temps l'honneur et le périlde notre pays. Elle en est le péril, parce qu'elle nous expose à une confiance aveugle en nous-mêmes, à une ignorance irréfléchie de tout ce qui n'est pas nous. Mais cette « naïveté » est aussi l'honneur de ce peuple, toujours prêt — sauf de tristes, mais passagères défaillances — à accueillir et à faire siennes toutes les idées nobles, d'où qu'elles viennent, toujours prêt à les tourner à la gloire du nom français et de l'idéal de la France.

Or il me semble que c'est par là surtout que nous pouvons agir aujourd'hui, chacun dans notre sphère, sur les destinées intellectuelles de la patrie.

On ne se donne ni la sensibilité, ni limagination qu'on veut : ce sont des facultés qui se transforment en nous malgré nous, sous lempire des faits et sous la pression de la réalité. L'imagination et la sensibilité de la nation française se sont profondément modifiées depuis un siècle et demi, mais elles se sont modifiées tantôt sous l'influence des événements historiques, tantôt sous celle des nations voisines. 11 n'en va pas de même de notre idéal intellectuel : là, nous avons mené l'Europe bien plus que nous n'avons été menés par elle, là, i\ nous appartient de rester à l'avant-garde et au poste d'honneur. Le pro-

blèrae capital, dans la littérature comme dans la politique du xx" siècle, sera la conciliation de la patrie et de l'humanité. Cette conciliation est possible, elle est nécessaire. Craindrait-on de voir la patrie s'absorber et se fondre dans l'humanité? Cette crainte est chimérique : ceux qui doutent de l'avenir du principe d'humanité désespèrent de l'humanité elle-même, mais ceux qui craignent pour la patrie n'ont pas la moindre idée de la puissance des liens qui rattachent l'homme à la terre; ils oublient ce que le poète a dit si justement de la puissance bienfaisante de cette patrie :

Elle est la terre en nous malgré nous incarnée

Par l'immémorial et sévère hyménée

D'une race et d'un champ qui se sont faits tous deux.

De pareils liens, s'ils se brisent jamais, ne se briseront que dans des siècles. Encore ne conçoit-on pas un art sans attaches locales, une peinture sans horizons définis, une littérature sans berceau. Oui dit science, dit humanité, mais qui dit art, dit patrie.

Ainsi la littérature du prochain siècle — on ne s'aventure guère à le prédire — sera à la fois nationale et humaine, et le premier rang sera au peuple qui saura, dans une littérature profondément nationale, mettre le plus d'humanité. Ainsi l'idéal de l'avenir sera en substance celui même de notre âge classique, s'il est vrai, suivant le mot de INI. lîrunetière, que ce que l'on trouve de plus original dans nos œuvres classiques, « c'est l'impossibilité même d'y séparer ce qui est proprement et purement français de ce qu'elles contiennent d'universel ' ».

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