Études de littérature grecque moderne
La première édition de rÉi'otokritos date de 1713 (1). On n'en connaît aujourd'liui qu'un seul
(1) Gidel, Érotocritos, poème en grec moderne, du xvi' siècle {youvelks Études sur la littérature grecque moderne, Paris, 1878, in-S", pag. 477-532). Giannaris, Ilepi "E^wroxpîtou xai toO wof/jToû aÙTOv. Athènes, 1889, vni-133 pag., in-8». G. Sotiriadis, 'EpwTozpiToç, Athènes, 1909, 30 pag., in-12 (et iîevue ll«vaOyîvaca, Athènes, 9' année, 31 janv. 1909, pag. 209-217). N. G. Politis, 'O 'EfiWTÔ/.piroç {Revue Laogmphta, Athènas. tome I, 1909, p. 19- 70). Hatzidakis, Znm Erotokritos (Extrait des Mitteilunçên des Seminars fur Orientalische Sprachen, XIII, II. Berlin, 1910, 8 pag., in-8° ; Annuaire de l'Université d'Athènes, 1910. in-8°, pag. 11-24. Hesseling, Erotokritos en Aretousa \Uit Dyzantium en Hellas, Haarlem, 1911, in-8° pag. 82-116j. 'E^wtox^ito;, ex3oaiç xûiTt/oj. par Et. A. Xanthoudidis, Hèraclée de Crète, impr. Alexiou, 1915, clxxxx-784 pag., in-8''.
Ktudei de lilter, gr, mod.. II. 1
exemplaire, appartenant à M. Gennadius, ambassadeur de Grèce à Londres. En tête de cet ouvrage, Antoine Bortoli, l'imprimeur vénitien, a placé l'avis au lecteur que voici :
Poussé par Tardenle amitié et la grande considération que je nourris depuis mon jeune âge pour l'illustre nation romaïque, non seulement j'ai fait de grands efîorts afin d'éditer dans ma maison les livres habituels, ecclésiastiques et profanes, donnés aussi par d'autres imprimeurs, tant grecs qu'italiens, mais j'ai voulu encore, moi Italien, ignorant tout du grec, publier d'autres ouvrages, moins usuels et plus utiles, dont aucun Grec ne s'était auparavant chargé. J'ai donc entrepris des réimpressions et des impressions originales, telles que celle du dispendieux Grand Étymologique et celle plus récente et plus dispendieuse encore du grand Dictionnaire de Favorinus, qui est le Trésor de toute la langue hellénique, espérant par là rendre service aux jeunes gens et aux personnes studieuses, dans l'acquisition de cette docte langue, dont il est si désirable que nous aussi. Italiens et Latins, puissions goûter les fruits. Ceci pour les personnes doctes et studieuses. En vue de celles qui, par manière de ré. réation et de divertissement, aiment lire quelque livre simple, j'ai jugé bon, sur le conseil d'hommes savants, d'imprimer pour la première fois en ces jours l'Erotokritos, poème ancien, tant loué et prisé dans
les îles de l'Adriatique, dans le Péloponnèse et surtout dans l'illustre cité de Zante, où se trouvent encore, ainsi qu'ailleurs, les descendants des malheureux Cretois. Ils ont trouvé là un affectueux refug^e, après la prise de leur patrie, et c'est par eux qu'a été rendu public ce poème, qui est composé dans leur idiome Cretois ; il s'est ainsi répandu dans l'île et en d'autres lieux, où il fait le charme et les délices de tous les lecteurs. Je ne sais si l'attention et le soin donnés (par nous) à des manuscrits de l'Érotokritos nombreux et divers, où l'ignorance de certains copistes avait introduit une multitude de fautes, de changements, de variantes, de corruptions presque incompréhensibles, auront i^endu le présent volume suffisamment correct. Ce qui n'a pas été possible dans cette première édition sera fait dans la seconde, que j'espère donner, avec l'aide de Dieu, meilleure et plus convenable. Aussi je prie vos Seigneuries, notables Grecs, qui vous trouvez posséder des manuscrits de ce même poème et jugerez qu'il manque quelque chose à mon édition, ou que quelque grosse erreur ou divergence a pénétré dans le sens, de vouloir bien me l'indiquer, soit en me transcrivant ce qui demande correction, soit en me faisant la grâce de m'adresser le manuscrit. Je promets de le retourner avec empressement à l'envoyeur, lequel peut avoir la parfaite assurance qu'il contribuera, en m'honorant, à l'intérêt commun et fera aussi de moi son éternel obligé. Soyez en santé et bonheur.
Cette préface, qiii nous montre comment se faisaient les fameuses éditions grecques de Venise — à l'époque en question, elles ne constituaient guère, quoi qu'écrive Bortoli, que de simples entreprises mercantiles — nous fournit aussi d'autres renseignements sur l'Érotokritos. C'est, y est-il dit. un vieux poème. Les Cretois, qui ont fui le joug ottoman en 1669, l'ont apporté avec eux, dans les Iles ioniennes notamment, où ils se sont réfugiés en grand nombre ; il était fort répandu à Zante et l'on en possédait alors d'assez nombreux manuscrits, plus ou moins bien transcrits.
De tous ces manuscrits un seul, grossièrement illustré, est arrivé jusqu'à nous. Il fait partie de la collection harléienne du Musée britannique, où il est catalogué sous le n° 5644, plut. LXVI, L. Il a été copié en 1710, trois ans par conséquent avant que parût la première édition de Bortoli.
La seconde, qui fut donnée par le même, en 1737, n'est qu'une réimpression pure et simple. Elle fut suivie de sept autres dans le cours du XVIII' siècle. Au xix*, le nombre s'en multiplia ; aujourd'hui l'Érotokritos se vend couramment à Athènes en éditions populaires. On sait qu'en
1818, Denys Photinos, de Patras, a eu la malencontreuse idée de paraphraser le texte crétois, dont il a épuré la langue, et modifié le rythme en maints endroits. Cette publication, à laquelle il a donné le nom de Nouvel Erolokritos, est un exemple frappant des extravagances auxquelles peut conduire un purisme exagéré et appliqué hors de propos.
Toutes les éditions que nous possédions jusqu'ici n'étaient que des reproductions empirèes de celle de Bortoli. Bien des néo-hellénistes avaient eu le désir de combler cette grave lacune, en utilisant à la fois l'édition princeps et le manuscrit de Londres. Pour des raisons diverses aucun d'eux n'avait pu le réaliser. Cette tâche difficile vient d'être menée à bien par M. Xanthoudidis, qui a enfin doté la littérature grecque moderne de la publication scientifique si longtemps attendue.
Ce qui peut-être constitue le principal intérêt de l'Érotokritos, c'est que pendant longtemps il a été le livre de prédilection du peuple grec. En Crète, nombreux sont les paysans capables d'en réciter par cœur de très longs passages, et l'on a
pu dire, sans trop d'exagération, semble-t-il, que si, à l'heure actuelle, tous les exemplaires imprimés ou manuscrits en venaient à disparaître, il serait possible de reconstituer le poème dans son intégrité, en s'adressant à la seule mémoire des villageois. Dans les Iles ioniennes et ailleurs en Grèce, beaucoup de gens savent également par cœur des fragments de ce poème ; on en trouve des traces dans des chansons ou des distiques populaires, dans des expressions proverbiales ; on signale, dans différentes régions, la représentation, au moment du carnaval, de scènes tirées de l'Érotokritos ; dans mainte île de l'Archipel, on montre les ruines du palais d'Arétousa, l'héroïne ; à Athènes, les excavations creusées dans la colline du Mouseion et généralement connues sous le nom de Prison de Socrate, sont désignées aussi sous celui de Caverne ou Prison d'Arétousa ; dans de grandes villes comme dans de petits villages, Érotokritos, nom du principal personnage du roman, est devenu un prénom, et il n'est pas rare de voir en tatouage sur le bras de gens du peuple, ou grossièrement dessinés aux murs des cabarets, l'image d'Érotokritos et d'Arétousa.
Étudier l'Érotokritos, c'est donc faire œuvre
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psychologique dans une certaine mesure, car si cet ouvrage a subsisté à travers les siècles en tant qu'ouvrage populaire, c'est qu'évidemment il était, par des points qui du reste apparaissent pour la plupart à la simple analyse, en conformité avec l'âme du peuple.
Transportons -nous en pensée dans quelque village grec, en hiver, car le temps propice aux travaux des champs ne l'est guère aux lectures. Les hommes sont assis dans un coin de la chambre, fumant le narghilé ou la cigarette, les femmes tournent leur fuseau, chacun enfin s'occupe à sa façon, et, sur la table, près de la lampe à pétrole ou même du lumignon fumeux, est posé le livre, que lit à haute voix un jeune garçon, ce livre qui, il n'y a pas bien longtemps encore, formait, avec l'Evangile, les Mille et une Nuits, la Clé des songes et quelques opuscules d'instruction très primaire, toute la bibliothèque de la maison.
Le titre porte : « Érotokritos, poème d'amour, composé par le très noble Vincent Kornaros, de la ville de Sitia, dans l'île de Crète ». Érotokritos est formé de "Epco? et de xpt'vw. Le verbe x/3tvco, s'emploie à Athènes et dans le grec courant avec le sens de juger; ailleurs, en Épire notamment, sous la forme x/sivw, il signifie « parler » ; en
Crète et dans des textes médiévaux et modernes dont un certain nombre peuvent être attribués avec certitude à l'Archipel, il a aussi le sens de « tourmenter ». Érotokritos, c'est donc « Le tourmenté d'amour ».
L'œuvre se divise en cinq parties. Elle n'est pas sans offrir quelques analogies avec une tragédie : le dialogue y joue un rôle prépondérant et les noms des divers personnages sont indiqués en capitales dans le texte, à mesure que ceux-ci prennent la parole. En tête des parties de récit est placé le mot -noirtTYiç « le poète » ; c'est ce dernier qui est alors censé parler. Nous sommes donc en présence d'une sorte de piècefable, mélange de dialogues et de récitatif, qu'on pourrait aisément mettre à la scène, mais dont serait bannie, cela va de soi, toute idée d'unité de lieu, et où l'imagination de l'auditoire devrait faire les frais du décor. Il serait téméraire d'en conclure que l'Érotokritos a été composé en vue de la représentation, mais il reste en tout cas ce fait que, grâce à l'emploi de ce procédé, l'Érotokritos est un poème d'allure dramatique et très en action, bien que fort long.
Analyse de l'ouvrage. — Premiei' chant. — Amours d'Erotokritos et d'Arétousa.
« Les constantes vicissitudes des temps, dit le poète, dans un prologue qui se prête assez mal à une traduction littérale, l'ordre changeant des choses, qui tournent tantôt au bien et tantôt au mal, suivant la roue de fortune, le tumulte des armes, les haines et les peines, le pouvoir de l'amour, la grâce de l'amitié — je voudrais narrer les effets de tout cela chez une jeune fille et un jeune homme, qui se sont mutuellement engagés dans un amour sans mélange ni laideur. Que tous ceux qui ont connu en un temps quelconque semblable servitude, viennent entendre ce qui est ici écrit ; qu'y prenant exemple et conseil, ils bâtissent profondément, en un amour pur d'artifice, car quiconque poursuit son désir sans traîtrise, arrive à une bonne fin, malgré les tourments du début ».
« Dans les temps passés, où commandaient les Hellènes et où leur foi n'avait ni fondement ni racine, alors un amour fidèle apparut dans le
monde ». Ces temps lointains, qui ont vu la passion d'Érotokritos et d'Arétousa, paraissent être ceux où la foi hellénique n'avait pas encore les solides assises du christianisme, et c'est là l'unique donnée chronologique que fournisse explicitement l'auteur, dans tout le cours de son poème. Cet amour, ajoute-t-il, a fleuri « dans Athènes, qui était l'aliment du savoir, le trône de la vertu et le fleuve de sapience. Un roi puissant, devenu fameux par ses exploits, gouvernait cette digne ville et nombre d'autres. On le nommait Hèraklès ; il surpassait tous ses semblables, même les plus sages et les plus grands ; c'était un roi accompli ; sa parole était l'école et la loi des hommes ».
Ce roi avait pour femme Artémis, que personne n'égalait en sagesse ; ils allaient de pair et leurs mérites se balançaient. Leur seul regret était de n'avoir pas d'enfants. Souvent ils imploraient le Soleil et le Ciel (1). Enfin, après une longue attente, il leur vint une fille. A sa naissance, les maisons, les ruelles de la ville furent toutes riantes, tous les quartiers se réjoui-
(1) Implorer ou prier le Ciel est, en grec, une expression purement païenne, dans le sens chrétien on ne peut dire que prier Dieu-
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rent, le royaume tressaillit d'aise. Et le vert rameau commença à croître, à grandir en beauté, en raison et en grâce.
On lui avait donné le nom d'Arétousa, « Vertueuse », dérivé d'Aréti « Vertu », et c'est sous cette double appellation qu'elle apparaît dans le poème.
Parmi les conseillers du roi, un surtout était en faveur, Pézostratos, dont le fils, Érotokritos (1), âgé de dix-huit ans, « était une source de vertu, la veine de la noblesse », et qui, lui aussi, possédait toutes les grâces et toutes les qualités qu'aient engendi'ées le soleil et les astres. Son sort voulut qu'en fréquentant le palais, il devint amoureux d'Arétousa. Ce fut en vain qu'il chercha à bannir de son cœur cette passion naissante en se livrant à la chasse. Si, dans ses courses, il apercevait un arbre paré de fleurs, c'était pour lui le corps joliment fait d'Arétousa ; s'il voyait des fleurs écartâtes, il songeait : « telles sont les lèvres de ma dame » ; s'il entendait le rossignol pleurer dans son chant, il lui semblait qu'il le
(1) A vrai dire, on ne trouve dans tout l'ouvrage que les formes vulgaires Rotokritos et Rokritos, mais nous ne croyons pas devoir changer une appellation devenue maintenant courante.
plaignait et disait un mirologue ; bref, il était exactement — tant, en un même pays, les sentiments d'amour s'exprimant à travers les âges de façon identique — dans l'état d'âme que nous dépeint une petite chanson grecque peu connue, de Jean Moréas.
Où que je m'arrête, où que je me tourne, — dans le monde ou dans le désert, — partout et toujours je rencontrerai ton imagée.
Je vois tes cheveux noirs — dans l'obscurité profonde, — je vois ton ardent regard — dans l'éclat du soleil,
ta poitrine neigeuse — dans l'amandier fleuri, — dans les roses entr'ouvertes — tes lèvres fraîches ;
je trouve ta pure haleine dans le thym de la montagne, — j'entends ta voix — dans le chant du rossignol.
Ah ! même dans la terre de son tombeau, — mon âme peinée — rêvera encore — de ton tendre visage,
Érotokritos avait un ami, du nom de Polydoros. Ils vivaient dans un seul souille, naviguaient dans une même amitié, et Érotokritos s'ouvrit à lui de sa passion. « J'ai aimé, lui dit-il, en lieu bien haut, c'est fort loin que je vise. Celle dont je suis épris, c'est la fille du roi notre maître, que le vent n'a jamais touchée, que le soleil n'a point vue ».
L'auteur marque ainsi les soins dont la jeune fille est entourée. C'est là une image fréquente dans les chansons populaires, et c'est encore une autre réminiscence populaire qui fait dire au jeune homme que ce qu'il construit dans la journée se trouve détruit le soir, en d'autres termes, qu'il ne réalise pas ses espérances.
Polydoros lui représente longuement le danger auquel il s'expose, la honte qui rejaillira sur lui et sur les siens d'un échec inévitable, et il le détourne momentanément de ses projets.
Et il commença à moins fréquenter le palais ; il observait le conseil et la volonté de son ami (1). Mais il se trompa dans ses idées et ses calculs ; son corps dépérissait, tremblait comme un roseau et, ne supportant pas d'être éloigné de la jeune fille, il entreprit de tempérer sa peine comme il pouvait. Lorsque la nuit fraîche apporte aux hommes le repos et que chaque animal cherche un lieu pour dormir, il prenait son luth, marchait à pas furtifs et en jouait doucement, doucement, en face du palais. Sa main était du
(1) Les traductions que nous donnons en petits caractères ne reproduisent pas toujours le texte in-extenso. On observe dans ce dernier de fréquentes redondances, souvent amenées par les besoins de la rime, mais en même temps palliées par elle. C'eût été faire tort à l'original que de les reproduire servilement en une traduction en prose.
sucre, il avait une voix de rossignol, tous les cœurs en l'entendant soupiraient et pleuraient. Il disait et narrait les souffrances de l'amour... Et il assurait son ami, il s'efforçait de lui faire croire, qu'ainsi passerait le temps, sans qu'il cherchât autre chose, il lui dit : Érotokhitos. Ami, je me suis mis à la chanson et au luth, afin que vite ils me guérissent, dans le souci où je suis. Quand je chante et que je dis la peine qui me tourmente, il me semble que c'est une eau et qu'elle éteint le feu qui me brûle.
Le roi et la reine eux-mêmes se plaisaient à ouïr ce chanteur inconnu, et Arétousa plus que tout autre se délectait à sa voix. C'est ainsi que de loin Éros commençait à lui lancer des flèches, l'environnait de ses filets, suscitait en elle un désir. La douleur d'amour l'assaillit furtivement. Arétousa laissa la flamme grandir dans le foyer, et d'une étincelle toute petite il sortit un grand feu.
Cependant le roi veut savoir quel est celui qui chante ainsi les peines de l'amour, si doucement et si gentiment qu'il n'a pas son pareil. Il donne une fête dans son palais, il invite des chanteurs, mais, contre son attente et contre celle d'Arétousa, l'artiste mystérieux ne se fait pas entendre ; Érotokritos, qui assiste à la fête, n'a garde
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de se faire connaître. Piqué au jeu, le roi envoie contre lui dix soldats, avec ordre de le saisir à tout prix, au moment où il chantera ; Érotokritos et son ami, qui l'accompagne dans ces expéditions nocturnes avec l'espoir qu'elles cesseront bientôt, en tuent deux et mettent les autres en fuite. Ceux-ci racontent au roi leur insuccès. « Ce chanteur, lui disent-ils, a autant de force que de grâce. Sa chanson est du sucre, mais son épée c'est Gharon ». Quant à Arétousa : « Cet inconnu, ditelle à sa nourrice, qui lui sert de confidente tout le long du poème, a dû être élevé dans un nid seigneurial; l'arbre qui a produit une fleur si parfumée n'a pu être planté qu'en un endroit choisi ».
Phrosyne, la nourrice, fait son possible pour la détourner du chemin où elle la voit s'engager : « Tu n'es plus Arétousa, lui dit-elle. Qu'as-tu fait de ta sagesse, que chacun admirait ? Tu étais une fontaine de noblesse, le jardin de l'honneur, et voilà que, parce qu'un inconnu a tiré son épée et a bleseé quelqu'un, parce qu'aussi il chante gentiment, tu le tiens pour grand personnage? Songe que tu es fille de roi, que tous les habitants de la ville et des environs sont les esclaves de ton père et tes serviteurs à toi. Les
gens qui rôdent la nuit en chantant ne me disent rien de bon, et folles sont celles qui les écoutent. D'ailleurs, cet inconnu, pour lequel tu t'enflammes, sait-on s'il a tous ses membres et s'il est beau ou laid ? »
Mais les plus sages exhortations n'arrêtent pas la passion naissante d'Arétousa, et cette passion augmente d'autant plus, qu'Érotokritos, voulant échapper au roi, cesse de venir de nuit la charmer par ses chants. Sans trêve pourtant il sûtt^ à la princesse, il dépérit, et son ami Polydoros lui dit un jour :
Polydoros. Frère, aussi longtemps que tu te trouveras à proximité de la ville, tes pensées, ton chagrin ne le quitteront pas; tu en seras tourmenté, été comme hiver, tant que lu ne seras pas parti d'ici. Va-t'en, parcours l'Orient et l'Occident, lu verras de beaux pays, qui le feront diversion ; tu verras de quelle façon les gens de là-bas se comportent, de quelle façon ils parlent, comment changent les vêlements, comment change l'esprit..., de quelle manière ces gens vivent dans leur jeunesse, ce qu'ils font quand ils sont vieux..., tu verras des jeunes fdles plus belles qu'Arélousa, ton cœur se rafraîchira ; je l'assure qu'en peu de temps lu oublieras celle qui inopinément l'a mis en pareille peine et, comme un clou qu'on fait sortir d'un trou avec un autre clou, à la
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place de son amour tu mettras un autre amour. Pareil changement, frère, est d'ailleurs naturel ; car Éros en nous n'a choisi qu'une seule demeure, notre coeur.
Cédant aux conseils de Polydoros, Érotokritos décide de s'éloigner momentanément et il part pour l'île d'Eubée, après avoir laissé à sa mère la clé d'une petite maisonnette qu'il occupait d'ordinaire et lui avoir recommandé de ne la donner à âme qui vive.
Pendant son absence, son père Pézostratos tombe malade. La reine vient le voir, avec Arétousa, et la mère d'Érotokritos promène celle-ci dans le jardin. Troublée par cette visite ro j'aie et oublieuse des recommandations de son fils, elle conduit la princesse jusqu'à la maisonnette, qu'elle veut lui faire admirer. Arétousa y aperçoit une porte cachée, dont la clé est suspendue non loin de là ; c'est la porte du cabinet d'Érotokritos ; elle y pénètre et découvre dans une armoire le manuscrit des chansons qu'elle entendait le soir et que du reste elle savait déjà par cœur. Feignant une indisposition subite et le besoin d'un peu de repos, elle reste seule dans la maisonnette avec sa nourrice, poursuit ses recherches et découvre son propre portrait peint par Érotokritos. Le poète alors la compare à un
Êtudf de lilttr. gr. mod., Il, 2
aveugle, qui jamais ne trouA'e un bon chemin ; il se butte, s'embarrasse et tombe, maudit l'existence, appelle la mort, aspire à sortir des ténèbres. Et tout à coup, alors qu'il est empêtré dans un chemin plus mauvais encore, le jour revient à ses yeuy, il peut aller libre et joyeux, il rend grâces au soleil. De même Arétousa marchait à l'aveuglette, cherchant à connaître celui qu'elle aimait et subitement rù p.xrix t'jt, liQ^iixai, ses yeux s'ouvrirent à la lumière.
Quand Érotokritos, ra2)pelé par la maladie de son père, revient k la maison, il constate la disparition de son trésor, il apprend par sa mère que seule Arétousa a pénétré dans sa chambre et il sait ainsi quel est le ravisseur. Son angoisse est d'abord extrême, il redoute que son secret ne soit connu au palais, il envoie Polydoros aux informations, et celui-ci revient annonçant qu'il a vu le roi, qui manifestement ne se doute de rien, mais qu' Arétousa a l'air fort courroucé, et il conseille à Érotokritos de ne plus reparaître à la cour.
Érotokritos en tombe malade, et Arétousa, l'ayant appris, lui envoie un jour quatre pommes double-fruit (1) qui le remettent immédiatement
(1) Le mot que nous traduisons ainsi est l'adjectif St'yOjBOf , qui désigne un fruit, soit de primeur, soit tardif, donné par un
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sur pied. Polydoros, à la vue de cette subite résurrection, en devine le motif : « Les peines que je me suis données, dit- il, sont restées chose morte ; je viens de trouver rassasié celui qui avait si faim ». Érotokritos, en effet, s'enhardit : il se rend au palais, il y fréquente, et l'auteur le compare à un voyageur qui arrive devant un fleuve à l'eau trouble : il a peur de le traverser ; mais le temps presse, et il avance, tenant un bâton dans sa main ; il fait un pas. puis un autre, en tâtant la profondeur et, quand il s'est assuré que les eaux sont suffisamment basses, il traverse, passe et repasse, sans la moindre crainte. Arétousa et Érotokritos ont compris leurs secrètes pensées, ils cachent leurs sentiments et, guidés par un instinct que nous possédons tous, au dire du poète, ils savent, dans une telle guerre, ce que demande un tel combat.
Deuxième chant. — Le tournoi. \"ictoire d'Érotokritos.
Le deuxième livre est tout entier consacré à la description d'un grand tournoi, destiné à diver-
arbre qui produit deux fois l'an. Ces fruits sont par conséquent rares, et, dit M. Xanthoudidis, on les donne aux malades et convalescents comme Ça^s^rrixi, « pour les remettre «.
tir Arétousa et dont le roi a arrêté la date antérieurement, au moment où sa fille ne pouvait se consoler de ne plus entendre le chanteur nocturne. C'est le plus long des cinq livres de l'Érotokritos ; il comprend à lui seul 2.464 vers sur un total de 10.052 ; on pourrait le retrancher du poème nous ne dirons pas sans que celui-ci y perdît, mais sans que l'action principale s'en trouvât modifiée, et nous le qualifierions de simple digression, s'il n'avait une raison d'être que nous indiquerons plus loin.
Par ordre du roi, on construit sur la place publique une haute et magnifique estrade et, au jour fixé, dès l'aube, des hérauts annoncent par la ville que les impotents et les petits enfants doivent se garder ; si l'un d'eux vient sur la place publique et s'y fait tuer, ceci ne sera pas considéré comme meurtre. On enlève tous les obstacles, on ferme les magasins, la foule envahit les terrasses, les cours et les fenêtres, et bientôt une autre sonnerie de trompettes appelle les chevaliers. Beaucoup de princes étaient déjà arrivés, mais ils se dérobaient aux regards, pour ne pas se faire connaître d'avance et pour surprendre les spectateurs par la richesse de leur armure.
Le roi, la reine, Arétousa et sa fidèle nourrice prennent place sur l'estrade et les chevaliers commencent à défiler devant eux.
Le premier qui à celte heure se présenta superbement fut le prince de Mytilène, sur un cheval gria, habile cavalier, beau, majestueux, respirant l'amou; et la distinction. Les étoffes qui recouvraient son armure étaient bleues, son équipement était orné d'étoiles d'or et sur son casque était peinte une montagne, au sommet de laquelle était un chamois, percé d'une flèche, qui paraissait se tourner, regarder la flèche et faire de vains efforts pour l'ôter. Sous le chamois étaient écrits ces mots : « ^'oyez ma peine et prenez-moi en pitié ; j'ai sué et souffert pour arriver si haut et, une fois arrivé, j'ai été blessé, je suis près de rendre l'âme ». Il avance, salue, s'approche du roi et alors seulement décline son nom, qu'on inscrit. Il s'appelait Dimophanis; c'était un jouvenceau imbei'be, fort redouté pour sa vaillance; chacun fut sous le charme de sa beauté. Il se mit à l'écart, pour faire place aux autres.
Arrivent ainsi successivement, armés de pied en cap et portant tous sur leur casque un emblème et une devise amoureuse, le prince de Nauplie (i), le sire de Mo-
(1) Andromachos, prince de Nauplie. Il a pour emblème un soleil trouble et sans éclat, devant lequel se lient une jeune
don (1), celui d'Eubée (2), dont la devise est :
Je suis là à contempler la fontaine ; elle ne veut pas me rafraîchir — et m'a laissé me dessécher ; ce n'est pas là un juste sort.
C'est, à peu de chose près, ce que disent les distiques populaires :
N'est-il pas dommage que j'aie soif et que devant moi soit une fontaine, — sans que je puisse boire de son eau? \'it-on jamais pareil tourment?
OU encore :
De tes deux yeux coule l'eau de Jouvence, — et je t'en ai demandé un petit peu, et tu ne m'as pas donné à boire.
fille rayonnante. Sa devise est : « Celle qui m'a blessé et beaucoup me tourmente, éclipse par sa beauté et sa splendeur les rayons du soleil ». Son nom, comme celui des autres champions et, on peut dire de tous les personnages du poème, est purement symbolique.
(1) Philarètos, sire de Modon. Il a pour emblème l'Amour armé, bandant son arc, un feu ardent, un cœur, une enclume, et pour devise ; « Vous voyez ce cœur ; un feu ardent le consume, il est battu sur l'enclume, et l'amour lui décoche ses flèches ».
(2) Héraklès, sire d'Eubée. Son emblème est une fontaine courante devant laquelle on voit un arbre qui se flétrit.
Après eux se présente le sire de Macédoine, qui est décrit de la façon suivante :
En hâte et grande rapidité apparut, tel un lion, le sire de Macédoine, le joli pallikare. C'était un beau garçon de vingt et un ans, de très grande force, de très grande grâce, chanteur, joyeux compagnon et noctambule, très tourmenté dans les chemins d'amour. De son doux nom il s'appelait Nikostratis. Son vêtement était doré et parsemé de cœurs et il avait, lui aussi, sur la tête l'emblème d'amour : toutes sortes d'oiseaux morts, gisant ensemble, et un épervier vivant, embarrassé dans des rets, avec ces mots, signe de son esclavage : « J'ai chassé beaucoup d'oiseaux et on me nomme épervier ; mais à mon tour je me suis laissé prendre et me voilà dans le filet ».
Viennent encore le sire de Coron (1) qui s'était fait, la veille, de planches et de poutres une sorte de caverne, en se servant de trois couleurs : du noir, pour indiquer le fond, du vert pour figurer les forêts, et du bleu pour les rochers, cela avec tant d'art qu'on crut, en le voyant paraître, qu'il sortait d'une vraie caverne ; puis le sire de Slavo-
(1) Drakomachos, neveu du sire de Coron. Emblème : le phénix. Devise : « Plus je m'approche du feu et plus il me cuit et me pique, plus il me rajeunit, me guérit et me profite ».
nie (1), celui de Naxos (2), le Karamanitis, le fils du roi de Byzance, le sire de Patras (3), le prince de Chypre (4), Érotokritos et enfin le prince de Crète (5).
Parmi ces derniers, ceux sur lesquels le poète s'arrête plus spécialement sont le Caramanite, dans lequel on voit d'ordinaire la représentation du Turc, le prince de Byzance, Érotokritos et le prince de Crète.
(1) Sire de Slavonie. Il a, en grandissant, quitté le nom qu'on lui avait donné et qui ne nous est pas indiqué, pour prendre celui de Tripolemos. Emblème : une île battue des vents et des flots. Devise : « Peurs, terreurs, furies, vagues, ont beau s'enfler, elles ne sauraient déraciner un fidèle amour ».
(2) Glykostratos, sire de Naxos. Emblème : une lune brillante et dans son plein ; au-dessous, un arbre desséché, et en face un pommier fleuri et chargé de fruits, à l'ombre duquel dort l'Amour. Devise : « A la pleine lune, aucun arbre ne prend, sauf l'arbre d'amour qui pousse toujours des racines ».
(3) Drakokardos, sire de Patras. Il a aimé une jeune fille qui l'a toujours repoussé à cause de sa laideur. Emblème : une mer en fureur, sur le bord de laquelle un pêcheur est dans l'attente, avec son épervier. Devise : « Si j'ai patience et que je ne paresse pas, quand les vents s'apaiseront, j'espère pouvoir pêcher ».
(4) Kypridimos, prince de ChjTjre. Emblème : l'Amour enchaîné, traîné derrière nn char. Devise : « Le vainqueur, le gagnant en haut et en bas, enchaîné je le traîne derrière mon char ».
(5) En tout treize concurrents, mais l'un d'eux est tué avant que commence le tournoi.
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 25
Fit son apparition, comme une bête fauve, un Caramanite, qui avait grande inimitié avec l'île de Crète. C'était un seigneur puissant, riche et grand, qui n'avait pas son pareil dans ces pays. Il ne révérait ni Ciel, ni Étoile, ni Lune ; il semblait menacer le monde par son seul aspect, ne croyait qu'en son sabre, ne respectait que lui et provoquait sans trêve guerres, inimitiés et discordes. C'était un homme difficile, des moins accommodants, dont les disputes faisaient la joie et qui détestait la concorde. On l'appelait Spidoliontas(l) et, quand il arriva vers le roi, il salua en grognant et parla à peine. Jamais il n'avait ri, toujours il réfléchissait, et sa voix basse était comme celle des autres, lorsqu'ils crient ; son organe était menaçant, nocive sa vue, une tresse de cheveux pendait au lobe d'une de ses oreilles. Il chevauchait une bête des plus sauvages, qui épouvanta tous ceux qui le virent sur la place publique. Elle avait une queue de panthère, des pieds de bufle, des yeux de chat sauvage, une grande langue ; son poil était gris, avec de nombreuses taches rouges, noires, brunes ; elle était mince, vive, la flèche la plus fortement lancée n'eût pu la devancer; fréquemment elle poussait des cris et elle ne hennissait pas, mais rugissait sauvagement.
Lorsqu'on l'eut inscrit près du roi et qu'il eut
(1) Le mot est formé de <r»ti5a et de XtovT«ç, qui est pour Jlfovraç, Xs'wv, littéralement « vipère-lion u.
dit son nom, il chercha un large emplacement où se tenir. Les endroits plats ne lui plaisaient pas, il n'y avait nulle part assez de place pour lui et il ne faisait qu'aller et venir avec sa bête. Sur ses ai'mes était posée la peau d'un lion, qu'il avait tué dans ses courses à travers bois et dont les pattes pendaient sur sa poitrine. Il fallait un cœur viril pour ne pas avoir peur de lui. Souvent les pattes du lion remuaient de telle sorte, qu'elles semblaient vouloir saisir quelqu'un. Et, sans se tourner vers les autres, ni les saluer, sans daigner parler à quiconque, il grommelait contre le ciel, il grommelait en l'air ; sa seule vue révélait ce dont ses mains étaient capables. Son vêtement, son aspect, sa monture indiquaient le démon sorti de l'Hadès. Sur la tête il portait Gharon tout noir, armé d'une faux, avec la devise suivante, écrite en lettres de sang : « Quiconque me voit, qu'il tremble et frissonne ; car le glaive que je tiens n'épargne personne ».
Pistoforos, fils choyé du roi de Byzance, est accompagné d'un imposant cortège. Vingt fantassins, aux armures d'or et l'épée nue, le précèdent, et derrière lui viennent vingt cavaliers joliment parés. En avant marchent huit ècuyers, de même âge, de même taille, vêtus de façon identique, frisés, blonds, sveltes, grands et bien faits, menant huit chevaux magnifiques, et devant
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 27
eux encore sont trois trompettes, qui tirent de leurs instruments des sons aussi doux que le chant des oiseaux. Sous la main experte du prince, sa monture tantôt quitte le sol, hennit et rue, et tantôt devient douce comme l'agneau. Devant lui seulement le roi se soulève de son trône et s'incline. Il porte un vêtement étincelant. Amoureux d'une jeune fille qu'il désire épouser, il a pour emblème un cep feuillu, avec du raisin vert, et sa devise, qui rappelle un proverbe courant (1), est : « Avec le temps j'espère pouvoir manger doux le fruit vert auquel maintenant je ne goûte pas --.
Érotokritos apparaît tout blanc, sur un cheval noir, dont un pied seul est blanc, et la peinture de son casque représente un papillon qui se consume dans le feu, avec cette devise : « J'ai désiré et contemplé l'éclat du feu ; je m'en suis approché et j'ai été brûlé, je ne pouvais m'éloigner ». Il tremble, est-il dit, et Arétousa avec lui ; mais tous deux cachaient les charbons sous la cendre. Pareille au matelot qui, dans la bourrasque et la tempête, en gouvernant la nuit, plein de peur et d'angoisse, regarde une étoile pour se guider,
(1) Ce proverbe dit : « Petit à petit le raisin vert devient miel ».
28 CHAPITRE PREinER
ainsi celle-ci, dans la grande brume où elle se trouve, tourne uniquement son regard vers Érotokritos.
Enfin, alors qu'on croyait tous les jouteurs réunis, arrive de loin, dans un nuage de poussière et avec une nombreuse escorte, le prince de Crète. Son cheval est noir, noires sont ses armes et sa lance, noirs aussi ses vêtements, et la cause de ce deuil nous est rapportée tout au long : il a épousé une jeune fille par amour, mais celleci, jalouse d'une bergère et voulant s'assurer de la fidélité de son mari, s'étant un jour cachée dans un fourré, il l'a par erreur percée d'une flèche, la prenant pour quelque bête(l). Depuis, sa seule consolation est de participer à des tournois comme celui-ci et d'apporter sur le tombeau de sa femme les récompenses qu'on lui décerne. Son nom est Charidimos, son emblème une bougie éteinte par un vent violent, sa devise : « Le feu qui m'éclairait ne me donne plus de lumière, le vent me l'a éteinte, et maintenant je suis dans les ténèbres ».
A sa vue, le Garamanife entre dans une grande fureur. Le père du Cretois, dit-il, a volé une épée au sien par traîtrise ; ce dernier est mort sans
(1) Gidel a déjà rapproché cet épisode de la légende de Procris et de Cèphale.
avoir trouvé moyen de se venger, et cette épée, le prince de Crète la porte en ce moment. Celui-ci proteste : c'est en combat singulier et loyal que l'épée a été prise. La discussion s'envenime et, avec l'assentiment du roi, on décide de trancher ce litige par les armes, dans un duel véritable entre les deux adversaires. Le duel a lieu. Tous les assistants prennent parti pour le Cretois, à l'exception du sire de Patras, que l'auteur a dépeint sous de sombres couleurs et qui encourage le Caramanite. Après une lutte épique, le Caramanite est tué. Cette mort inattendue trouble les réjouissances ; d'ailleurs, il se fait tard et le roi décide de renvover le tournoi au lendemain.
Le lendemain, à l'heure où, toute joyeuse, apparaît l'étoile du matin, où l'obscurité disparaît de la face de la terre, où les oiseaux rasent le sol et tressaillent d'aise ; où sur leurs ailes la fine rosée dépose son humidité, où ils vont, qui sur un vert rameau, qui sur un arbre, qui sur un rocher, chantant chacun son air et invitant d'une voix douce le soleil à paraître, Aréti se leva, ouvrit sa fenêtre et aperçut avec joie l'aube resplendissante.
Érotokritos se lève aussi, plein d'espoir, et
se rend au champ clos, où arrivent bientôt les concurrents et le roi. La nourrice vante à Aréti, non sans malice, les charmes du prince de Byzance; à quoi celle-ci réplique que le plus beau de tous est celui qui est vêtu de blanc, celui qu'elles connaissent si bien, le lion de bravoure, l'aigle aux ailes d'or, celui dont la bouche de sucre réduit les cœurs en esclavage ; les cordes de son luth sont des oiseaux qui chantent, et les malades guérissent en entendant ses chansons.
Trois arbitres prennent la direction du tournoi et répartissent les concurrents en trois groupes. Érotokritos fait partie du premier; il se mesure victorieusement avec les sires de Modon, d'Eubée et avec Drakokardos de Patras, qui est pour lui un rude adversaire. Dans le second groupe, le prince de Chypre l'emporte sur les sires de Mytilène et de Nauplie ; le sire de Naxos sort de la lutte, à la suite d'une chute de son cheval, qui lui casse le bras, et l'issue reste indécise entre Chypre et Byzance. Dans le troisième, le prince de Crète met à mal les sires de Coron, de Macédoine et de Slavonie. Quatre champions restent donc en présence : Érotokritos, les princes de Chypre, de Byzance et de Crète.
A ce moment, le poète se trouve dans une
situation assez embarrassante ; mais il va en sortir avec habileté. Au prince de Byzance la reine donne un rameau fleuri, fait avec beaucoup d'art et destiné à celui qui aura montré le plus de richesse, de grâce, de capacité, et de dextérité à placer la lance sous l'aisselle. C'est une sorte de mise hors concours, accordée au plus distingué. Les noms des trois autres sont ensuite tirés au sort. Les deux premiers appelés devront lutter ensemble et le troisième se retirera, sans plus, pour la raison que le vainqueur, fatigué par une première joute, ne pourrait plus lutter à égalité contre lui. Celui qui se trouve écarté de la sorte est le Cretois, dont l'auteur tient à éviter la défaite, tout comme pour le prince de Byzance. La lutte est donc circonscrite entre Érotokritos et le prince de Chypre, et c'est le premier qui l'emporte. La couronne d'or qui constitue le prix lui est mise sur la tête par Arétousa elle-même. Ainsi finit le deuxième livre.
Troisième chant. — Les entretiens nocturnes. — Départ d'Érotokrilos.
Il va de soi que la victoire d'Éi'otokritos ne fait qu'accroître la passion d'Aréti. File ressem-
blait, dit le poète, à un malade que tient la fièvre et qui demande de l'eau. Tant qu'il l'a sur les lèvres, elle le rafraîchit; mais, aussitôt après, la fièvre reprend, plus violente. Ainsi Arétousa se réjouissait à la vue d'Érotokritos, mais, dès qu'il était loin d'elle, elle cherchait en vain le repos. Elle passait des jours sombres, des nuits noires comme suie, des soirs pleins d'attente, des aurores attristées.
Ses parents, en la voyant dépérir, se demandaient : « Qu'a donc notre Arétousa ? » et sa vieille nourrice, qui connaissait la cause de son mal, ne perdait pas l'espoir de l'en guérir un jour. Fidèle à sa tactique, elle tentait de déprécier Érotokritos et de prouver à Arétousa qu'il n'était pas si extraordinaire qu'elle se l'imaginait. « Eh ! quoi, lui disait-elle, faut-il tant t'émouvoir, pour l'avoir vu à cheval, se balancer, se dandiner et courir la joute? Quel grand prodige y a-t-il eu dans la ville, s'il a rompu des lances et gagné un prix? C'est affaire de chance, il n'y faut pas grand courage, et nous avons vu les autres en faire autant que lui. Rappelle-toi le moment où, à la suite d'un choc reçu, il a embrassé le cou de son cheval. Si à cet instant le lion de Crète eût lutté contre lui, Érotokritos n'eût pas été victorieux. Je veux
bien qu'il soit beau et vaillant. Est-il digne pour autant d'épouser une princesse comme toi? Ne laisse pas semblable jardinier manger la pomme ; sa main n'est pas digne de toucher à tel arbre. » Et, changeant de ton, elle lui rappelle qu'elle l'a allaitée pendant trois ans — exactement le temps qu'indique aussi, en pareille circonstance, le mystère Cretois du sacrifice d'Abraham — , elle lui dit les soins dont elle l'a entourée, maudit l'heure où elle est entrée, pour son tourment, au service des grands. « Nourrice, lui répond Arétousa, pleins de sagesse sont tes conseils ; mais c'est en vain que tu m'admonestes, je ne suis plus maîtresse de moi-même. »
Érotokritos, de son côté, n'était pas dans de moindres soucis. En regardant la couronne qu'il avait gagnée au tournoi, il songeait à celle qui l'avait brodée, et il se consolait en allant au palais, où il apercevait Arétousa.
La chambre qu'occupait celle-ci avec sa nourrice était surélevée et, à l'étage inférieur, s'en trouvait une autre, dont la fenêtre, solidement grillée, avait sous elle le toit de la grange royale. Cette grange était spacieuse et basse ; le toit en
Ètudet de litttr, gr, mod., Il, 3
était donc facilement accessible de la rue, et les barreaux de la fenêtre avaient pour objet d'empêcher les voleurs de pénétrer par là dans le palais. L'idée vint à Arétousa de donner à Érotokritos un rendez-vous nocturne, et elle le fit avec la connivence de Phrosyne, à laquelle elle avait essayé de persuader que le seul moyen de diminuer son amour pour Érotokritos était de permettre un entretien de ce genre.
Vinrent pour eux le temps et l'heure de se dire leurs souffrances, d'apprendre leurs mutuels secrets. Aréti se tenait à la fenêtre, dans l'attente. Elle ne craignait pas cette obscurité-là, le sommeil ne l'accablait pas ; elle était sans lumière, redoutant qu'un passant n'en vît le reflet et ne songeât à mal. La nourrice, ne voulant pas rester à ce moment avec elle, l'avait quittée. Érotokritos arriva près de la grange ; il connaissait l'endroit où il fallait monter et, malgré la difficulté, il entreprit l'escalade, ce qu'il fit très adroitement, sans qu'un caillou tombât. C'est là chose naturelle aux amants ; en pareilles occurrences, ils ont des ailes d'oiseaux.
Erotokritos s'approche, étend la main vers la fenêtre et lentement, à voix basse, il annonce qui il est. Timidement et toute troublée, Aréti lui répond, d'une voix si émue qu'il l'entend à peine. Ayant ainsi manifesté qu'ils sont là tous deux, ils
restent sans un mot, chacun tremblant de son côté et attendant que l'autre prenne la parole. Une heure ils restent sans rien dire, et tout ce qu'enferme leur cœur semble s'être perdu, dès l'instant où ils se sont rapprochés. Voulant parler, ils n'osent pas ; ils ne savent par où commencer le récit de leurs peines. Telle une cruche, très large au fond et très étroite du col, qu'on aurait remplie d'eau ; si, voulant la vider, on la retourne brusquement vers le sol, elle retient l'eau et celle-ci ne peut s'échapper, et plus on la renverse, plus on y perd sa peine ; tels ils sont là tous deux, pleins de passion ; leur audace à parler s'est enfuie par leur rapprochement ; voulant dire le tout, ils ne peuvent trouver le détail ; leurs bouches se taisent, ils se parlent du cœur.
C'est Aréli qui la première rompt le silence, elle cherche la façon convenable et la plus jolie et tout d'abord commence à lui demander :
Arétousa. Pourqui as-tu peint ma vilaine personne et la tenais-tu enfermée dans la petite armoire, avec les chansons que tu disais et qui m'ont beaucoup plu? Quel mobile t'a poussé, du jour où tu t'es mis aux chansons et au luth, quel est le chemin que tu suis, que cherches-tu et pourquoi me tourmentes-tu?
Le Poète. Elle ne dit que cela pour cette fois et s'arrête. Avec plus de hardiesse alors Érotokritos conte sa passion ; il lui fait venir les larmes aux yeux, en secret elle le plaint. Ce qu'il disait, ce qu'il nar-
rait, quiconque lit, quiconque a entendu, quiconque a fait, peut se l'imaginer. Je ne vais pas perdre mon temps et me faire appeler déraisonnable en disant ce que tous vous voyez avec votre cœur.
Érotokritos parle ainsi jusqu'au matin, en embrassant la fenêtre, et sans qu'Aréti lui réponde autrement que par des soupirs. Quand vient l'aurore, c'est elle qui le lui fait observer et elle l'invite à revenir le lendemain, à la même heure.
Des nuits se passent de la sorte. Tantôt ils se taisent, tantôt ils parlent, tantôt encore ils pleurent en silence. Poiu' eux la nuit est étincelante et le jour obscur; seule la fenêtre leur donne consolation. Cependant Érotokritos s'enhardit, il veut prendre la main d'Arétousa ; mais celle-ci lui dit : « Ne répète jamais pareille demande, n'essaie pas de me prendre la main. Tu ne toucheras ni ma main, ni ma joue, tant que ne viendra pas le doux temps, où mon sort se fixera par la décision de mon père. Qu'il te suffise de savoir que tu seras mon mari, n'aie de cela nul souci ; le monde fût-il recréé, je n'en prendrais pas d'autre. » Et elle ajoute : « Que ton père aille trouver le mien, qui l'a en grande estime ainsi que toi-même, et (]u'il lui fasse sa demande. »
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 37
Plein d'espoir, Érotokritos, qui, comme Arétousa, confond le blanc et le noir et n'aperçoit pas la distance qui sépare l'esclave du maître, révèle à son père l'amour qu'il éprouve et lui demande de se rendre chez le roi. Pézostratos y va, à son corps défendant. Il commence par des généralités, parle du temps où la vertu tenait lieu de naissance, des vicissitudes de la fortune, cite des exemples anciens, et enfin, l'amour pour son fils le poussant, il dévoile ce qu'il a dans l'esprit. Le roi s'emporte et fait donner ordre à Érotokritos de quitter le royaume dans le délai de quatre jours.
Laissons, pour parler comme le poète, Érotokritos et son père s'entretenir de leur peine et revenons à Aréti, qui va vers le roi, afin de savoir ce qui s'est passé. Elle le trouve soucieux, ce qui ne la surprend pas, et lui en demande la raison. « C'est, lui dit-il, que je songe à te marier, et non pas naturellement au fils de ce fou de Pézostratos, qui a eu l'audace de venir me demander ta main, mais au prince de Byzance, dont j'ai reçu hier des propositions dans ce sens. »
Arétousa joue la pudeur que doit éveiller chez toute jeune fille une demande en mariage et regagne sans mot dire sa chambre, où elle s'assure
tout d'abord, pour la suite, le concours définitif de sa nourrice.
Érolokritos lui dit : « Connais-tu les nouvelles ? Ton père m'a envoyé sur la route de l'exil ».
C'est par ces phrases qu'Érotokritos commence son entretien nocturne avec Arétousa. La première, modifiée de la façon suivante : « Connais-tu mon Arétousa, les tristes nouvelles ? » est même devenue une expression proverbiale et s'emploie d'ordinaire plaisamment, pour prévenir quelqu'un qu'il va rencontrer un obstacle inattendu. Érotokritos annonce à Aréti son départ, sa mort probable à l'étranger. Elle-même ne pourra certainement pas résister à son père qui veut lui faire épouser un prince.
Je te demande une g^râce, ô ma maîtresse ; c'est la seule que je veuille, avec elle je finirai joyeux mon existence : à l'heure où tu te fianceras, soupire lourdement et, quand en jeune mariée tu te pareras, en épousée tu changeras de vêtements, verse une larme et dis : « Pauvre Érotokritos, ce que je t'ai promis je l'ai oublié, ce que tu désirais n'est plus »... Mettons, infortuné, que je ne t'ai jamais vue, mais que je tenais une bougie allumée et qu'elle vient de s'éteindre (1). . .
(1) Ces deux derniers vers se retrouvent, presque identiques, dans la chanson populaire de Saint-Georges (Jeannaraki, Chan-
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 39
Arétousa. Tes paroles, Érolokritos, sont pleines de poison et je ne m'attendais pas à ce que je viens d'entendre de toi. Comment peux-tu parler ainsi ? Et comment peut le supporter mon cœur, qui joyeusement a planté ta beauté en son milieu ? Chaque jour tu y grandis, tu t'enracines profondément, tu es arrosé de son sang, tu fleuris et tu crois, et depuis que tu t'y trouves il est fermé, il ne s'ouvrira plus ; il a brisé sa clé, pour ne te montrer à nul autre. J'ai ton image peinte dans tout mon esprit et je n'en saurais voir d'autre. Si mille peintres avec leur art et leur pinceau peignaient d'autres yeux, d'autres lèvres, quand ils apercevraient cette image, ils y perdraient leur science ; car mon art à moi est meilleur que le leur. Pour te peindre, j'ai sorti du sang de mon cœur, et c'est de lui que j'ai fait ton portrait. Celle qui du sang de son cœur achève un portrait le fait de toute beauté et ineffaçable... Je souffrirai mille morts plutôt que d'épouser un autre que toi et, afin que cesse celte pensée qui te tourmente et qu'une éternelle espérance nous reste à tous deux, à ce moment même tu vas voir quelque chose qui te donnera grande consolation.
Le poète. Elle appelle Phrosyne, qui lui apporte la
JOfiî Cretoises, Leipzig, 1876, in-8°, p. 2, v. 29-30 ) et dans le Sacrifice d'Abraham (Legrand, Bibliothèque grecque vulgaire, Paris, 1880, in-8°, p. 240 ), v. 401-402.
lumière ; elle met sa nourrice, comme sa mère, à sa droite. Elle lui dit :
Arétolsa. Nourrice, écoute, pour que tu portes témoignage, et, où que tu te trouves, ne cache pas ce que tu auras vu. Érotokrilos est mon mari, quel que soit le temps qui s'écoule, soit maintenant dans la fleur de la jeunesse, soit plus tard dans la vieillesse, et je lui jure, par le Ciel, le Soleil et la Lune, que personne d'autre jamais ne m'aura comme femme.
Le poète. Et elle, qui jamais ne lui avait permis de toucher sa main, à cet instant, affectueusement, pour compléter sa promesse de mariage et lui laisser un éternel espoir, elle la tend avec noblesse à travers les barreaux de fer et dit :
Arétolsa. Qu'Érotokritos prenne la main qu'il désirait, et nous irons ainsi enlacés dans une même tombe.
Le poète. Et elle ôte de son doigt un bel anneau, qu'en pleurant et gémissant elle donne à Érotokritos.
C'est à ce moment-là seulement que l'auteur nous fait savoir d'une façon précise l'âge d'Arétousa. On apprendra peut-être avec quelque surprise qu'elle vient d'entrer dans sa quatorzième année, et, si le poète en fait mention, c'est simplement afin de nous dire qu'il ne faut pas blâmer Arétousa de s'être ainsi laissé prendre dans les filets de l'amour, alors qu'on en voit de plus
âgées qu'elle, et même de tout à fait vieilles, courir pareilles aventures.
Le chant troisième finit sur le départ d'Érotokritos, qui se dirige à cheval vers l'Eubée, les pieds hors des étriers, la bride pendante, priant le ciel de foudroyer le roi qui l'exile, puis sur une brève description de la douleur du vieux Pézostratos et de sa femme.
Quatrième chant. — Emprisonnement d'Aréiousa. — Guerre entre Héraklès et Vlantistratos. — Premiers exploits d'Erotokritos.
Cependant, dès le début du quatrième livre, le roi réfléchit à ce qui s'est passé. Il songe à la demande d'Erotokritos, à la pâleur d'Arétousa, à la façon dont elle a accueilli l'idée d'épouser le prince de Byzance, et se dit que cela ne présage rien de bon. Érotokritos est beau et brave ; les jeunes filles ne raisonnent pas, on les prend, comme le poisson, avec un peu d'appât ; peutêtre le chanteur inconnu n'était-il autre qu'Érotokritos et, si la douceur de son chant l'a lui-
même charmé ainsi que la reine, quel effet n'at-elle pas produit sur la jeunesse de leur fille? Le mieux est donc de profiter de l'absence d'Érotokritos, sans s'irriter contre Arétousa, et de marier cette dernière au plus vite. Précisément les envoyés de l'empereur de Byzance viennent d'arriver dans la ville. Le roi mande donc Aréti et, en présence de la reine qui, durant tout le poème, joue le rôle de personnage muet, il lui explique que, s'il a pris peu de part à sa naissance, il en a eu beaucoup en revanche dans son éducation. Aujourd'hui sa mère et lui sont dans la joie, puisqu'elle est demandée en mariage pour celui-là même qui s'est tant distingué au tournoi.
Arétousa, tremblante comme un roseau, fait cependant bonne contenance. Elle dit à ses parents combien elle les aime. Sa résolution de ne les point quitter est inébranlable. Seule la mort pouiTa la séparer d'eux. Qu'ils fassent connaître à l'empereur de Byzance son désir de rester en son pays et de ne pas se marier avant longtemps. Les unions qui se font de mauvais gré, les gens sages les tiennent pour sourde lutte, grand chagrin et haine. Son père a sur elle pouvoir de vie et de mort ; la seule chose qu'il n'ob-
tiendra pas est un mariage contre sa volonté.
Le roi alors s'emporte, traîne sa fille à terre, la frappe violemment, sans aniver à modifier sa résolution.
Cette scène est choquante et cadre mal avec les parties précédentes du poème. Ce père, si tendre et si prévenant jusqu'ici, sera désormais cruel et sauvage, sans que l'auteur, qui pourtant n'est pas embarrassé lorsqu'il s'agit d'analyser un sentiment — il suffit de voir avec quelle finesse Aréti elle-même reproche à son père sa conduite — ait suffisamment justifié pour nous ce brusque revirement. Nous en découvrirons plus loin la véritable raison.
Toujours est-il qu'à la suite du refus d'Arétousa, le roi écrit à l'empereur de Byzance qu'il ne peut rien décider pour l'instant. Arétousa, dit-il, est très malade, les médecins parlent de phtisie ; vivante encore, on la pleure. Il s'excuse auprès de lui et, à peine les ambassadeurs sontils partis, qu'il se rend dans la chambre d'Aréti, lui coupe ses nattes et la jette ensuite dans une prison obscure, avec son inséparable nourrice, agissant en cela, non comme un père, mais comme un fauve, déclare lui-même l'au teur.
L'adversité ne fait qu'accroître l'énergie d'Arétousa. Elle continue à ne soutHer mot d'Érotokritos. Chaque mois son père lui fait demander si elle a changé d'avis, et chaque mois elle répond qu'elle n'en changera pas, car elle préfère la prison à l'exil loin de ses parents.
Pendant ce temps, que devient Érotokritos? Il est dans l'île d'Eubée, songeant sans cesse à sa bien-aimée. Son fidèle domestique, Pistentis, va et vient entre l'Eubée et Athènes, soi-disant pour aller chercher des nouvelles de Pézostratos et lui en donner de son fils, mais en réalité pour porter dans la couture de sa botte la correspondance d'Érotokritos et de son ami Polydoros. Érotokritos apprend ainsi les tourments d'Aréti, qui l'affligent grandement, mais lui sont aussi une consolation, puisqu'il y voit une preuve de fidélité ; et d'autre part Arétousa, grâce à sa nourrice qui interroge adi'oitement les gardiens, reste au courant des faits et gestes d'Érotokritos.
Plus de trois ans se passent ainsi. Érotokritos dépérit à l'étranger, il a laissé pousser sa barbe et ses cheveux ; son visage a changé ; il a noirci, enlaidi : personne ne le reconnaîtrait.
Or, il advient que le roi d'Athènes et Vlanti-
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 45
stratos(l), roi de Valachie (2), entrent en guerre pour la possession d'une ville. Celui-ci établit son camp devant Athènes. Les adversaires sont égaux en force et en valeur, et la lutte reste indécise. Nombreux sont ceux qui viennent s'enrôler, et Érotokritos, songeant qu'Héraklès est père d'Aréti; laisse là tout ressentiment pour se porter à son secours. Cependant il décide de ne se mêler à l'armée que de jour, au moment du combat, sans jamais demander ni solde ni paiement, et il espère que peut-être le roi s'apaisera, quand plus tard il apprendra le nom de son valeureux champion.
Tel fut le projet qu'il forma, mais auparavant il voulut se noircir le visage, afin que personne ne le reconnût. Il y avait en Euripe une vieille femme, ancienne nourrice, magicienne, qui descendait le ciel avec les étoiles. Au moyen de plantes qu'elle malaxait, elle savait rendre noir ce qui était blanc et changer les
(1) Le mot est composé de p.a.vri « tissu de pourpre » et arparôç « armée ».
(2) Par Valachie on désignait au moyen âge la Thessalie et une partie de la Macédoine. Ellle a été soumise aux Turcs en 139L L'auteur reste dans le vague relativement à cette contrée. Aristos, neveu du roi de Valachie, qui apparaîtra plus loin, arrive, dit-il, 6^ tv/v ^^ccyxiocv, <■ du pays franc », c'est-àdire d'Europe.
visages. Érotokritos l'alla trouver, avec de l'argent et des présents. A sa demande, elle fit une eau dont il se lava le visage ; il noircit et devint d'un brun foncé. Et il enlaidit de telle façon, il noircit de telle manière, que sa propre mère en le voyant n'eût su qui il était. Il devint noir comme encre, lui qui était extrêmement blond. Dans une petite gourde elle lui donna une autre eau à garder et lui recommanda, lorsqu'il jugerait utile de changer d'aspect, de revenir à sa première blancheur, à sa beauté première, d'en mettre sur son visage. Et avant de partir il essaya ces eaux, et tantôt il faisait resplendir son visage et tantôt il l'assombrissait.
Érotokritos, ainsi muni, part à cheval et arrive, au bout de quelques jours, dans la plaine d'Athènes. Son émotion est extrême à la vue des deux armées et surtout à la vue de la ville où est enfermée celle qu'il aime.
Il découvre un endroit caché sous un arbre ; c'est là qu'il se tenait, là qu'il s'armait, là qu'il dormait la nuit. Tous les matins il se levait et, dès qu'il entendait résonner la trompette et sonner le cor, il montait à cheval, rapide comme l'aigle, et arrivait à l'heure où se rencontraient les armées. Il causait un tourbillon et un grand tumulte ; toujours il aidait un parti et malmenait l'autre. Comme un dragon il
menaçait, comme un lion il combattait, les Valaques tremblaient en le voyant de loin, il frappait, les taillait en pièces et se montrait pour eux un ennemi acharné. Personne ne le connaissait, ni parents, ni amis, et le lieu où il se cachait était éloigné d'un mille. Dès qu'il voyait le soleil se coucher, il parlait à l'instant en toute hâte, et le lendemain il se levait et arrivait à point nommé.
Grand est le secours qu'il apporte ainsi aux défenseurs de la ville. Sa présence excite la curiosité des deux armées. Le roi d'Athènes ne songe pas un instant à Érotokritos, Polydoros non plus, d'autant que le nouveau venu ressemble à un Sarrasin. Quant à Vlantistratos, effrayé par les ravages que fait cet inconnu dans les rangs de ses soldats, il décide de tenter avant le jour, avec toutes ses forces, une surprise contre le camp ennemi. Elle a lieu. Les Athéniens, attaqués durant leur sommeil, se défendent mal. Le roi prévenu s'arme en toute hâte et accourt. Érotokritos, tenu en éveil par la pensée d'Arétousa, entend également le fracas des armes, il monte à cheval et va de l'avant, pareil à un loup affamé qui fond sur des agneaux. Les corps des blessés et des mourants s'amoncellent, la terre est rouge de sang, et cependant aucune des armées ne peut avoir le
dessus ; c'est tantôt l'une, tantôt l'autre qui recule, comme les vagues à l'heure de la tempête, qui tantôt se précipitent écumantes vers la terre et tantôt se retirent au loin dans la mer.
En cette mêlée le roi Héraklès, assisté de Polydoros, est grièvement blessé ; sa vie est en danger. Érotoki'itos s'en rend compte et vole à son secours, tel réper\'ier qui, sur le lac où ils se sont posés, aperçoit une multitude d'oiseaux : il vole sur eux et ceux-ci, pour lui échapper, cherchent les profondeurs de l'eau, ou gagnent le haut des airs. Ainsi l'armée ennemie se retire sur un signal de Vlantistratos, qui craint pour sa propre existence. Polydoros est allé soigner ses blessures, et Éi'otokritos reste en présence du roi qui, sans le reconnaître, lui offre de partager son royaume, ce que le héros refuse, en déclarant qu'il ne combat que pour la défense du droit.
Cependant une trêve de douze jours est conclue, pour donner du repos aux armées, soigner les blessés et ensevelir les morts. Durant ce temps arrive au camp de Vlantistratos son neveu Aristos, jeune homme imberbe, mais d'une vaillance incomparable, et Vlantistratos propose, afin d'éviter une plus longue effusion de sang, de faire régler le différend en un combat singulier, où le
meilleur guerrier de l'armée adverse se mesurera avec son neveu.
Chez les Athéniens on connaît la valeur d'Aristos et c'est une désolation générale. Le roi tient conseil, et l'un de ses intimes, voyant sa perplexité, lui dit :
Pardonne-moi, mon roi, mais sais-tu à qui tu ressembles ? A celui qui se perd dans son bonheur, qui nageant dans un bassin se plaint de ne pas avoir d'eau. Où trouver plus de force, plus de courage et de grâce que chez ce jeune étranger, ce lion, qui combat pour ta cause, veut faire triompher ton droit et ne s'éloigne jamais sans férir de grands coups, cet adversaire acharné et infatigable du Valaque ? Tu l'as avec toi, il s'est mis à tes ordres, et voilà que tu cherches, sans arriver à te décider I
A quoi le roi répond :
Ce que tu crois avoir et posséder est bien loin de loi. Serre la main, reliens-le ; quand tu l'ouvriras, tu verras qu'elle n'est pleine que de vent. N'est-ce pas assez que ce jeune homme ait agi de la sorte, sans avoir de moi nulle récompense, n'est-ce pas assez qu'il m'ait sauvé, quand j'allais perdre la vie ? N'estce pas assez, Phronistos, de ces services inappréciables, sans l'envoyer encore quérir et lui demander
Étudet de littér. gr. mod , il. 4
de s'exposer à pareil danger, afin de nous sauver, moi, toi et les autres?... Plutôt la mort, pour moi et tous mes gens, que d'entrer, en ma vieillesse, dans le chemin d'ingratitude.
Pendant qu'Héraklès monte à cheval, pour rejoindre son armée et voir ce qu'il convient de faire, l'auteur nous transporte un instant dans la prison d'Arétousa, qui est au courant des difficultés au milieu desquelles se débat son père. C'est elle qui va exprimer une pensée qu'ont sans doute eue les autres, mais qu'ils se sont gardés de faire connaître :
Maintenant mon père sait, il voit, il comprend ce que vaudrait Érotokritos, s'il l'avait dans la ville. Où sont des gens de valeur, pleins de courage et de bon sens, qu'on ne les exile pas, car on s'en repentira. Si Érotokritos était maintenant ici, combien il vaudrait plus que seigneuries et richesses !
Sur ces entrefaites, Érotokritos se rend au camp, afin de savoir si l'on se bat le lendemain, Il y trouve le roi et, quand il connaît la cause de son chagrin, il oublie les tourments de l'exil, il soufi"re de le voir en souci, surtout il l'invite à ne pas se décourager. Héraklès compte dans son
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 51
armée des gens si valeureux, celui par exemple qui a été blessé à ses côtés et dont la blessure est sans doute peu grave. C'est une façon détournée d'avoir des nouvelles de son ami Polydoros, qui malheureusement est en grand danger. Bref, Érotokritos se propose comme champion, et il le fait de manière à ne blesser l'amour-propre d'aucun des assistants ; car, dit-il, « j'ai eu tort de me mettre en avant parmi tant de pallikares, tant de vaillants soldats, au cœur de lion, qui peuvent plus que moi en force et en sagesse ; mais mon désir de te sei*vir est si grand, qu'il me fait élever la voix, tout en sachant que je ne devrais pas le faire ».
Le duel entre Aristos et Érotokritos est ardent. La description n'en manque ni de vigueur ni d'émotion. Aristos est tué par son adversaire ; il gît, pareil à la fleur qu'a déracinée le soc de la charrue. On lui fait de magnifiques funérailles et le quatrième chant se termine par un mirologue du roi Vlantistratos sur le corps de son neveu.
Cinquième chant. — Blessures d'I-'rotokritos. — Reconnaissance et mariage clés amants.
Érotokritos lui-même est sorti fort mal en point de cette lutte acharnée. Il a reçu sept blessures, dont six sont déclarées sans danger par les plus grands médecins, mais dont la septième est très grave ; elle lui a fait perdre connaissance, et les médecins sont d'avis qu'il n'a qu'une chance sur cinquante d'en réchapper.
Ce que la science des docteurs ne prévoyait pas, c'est qu'on allait transporter le blessé dans la chambre et sur le lit même d'Arétousa et que sa guérison en deviendrait singulièrement plus
rapide.
Pauvre Arétousa, dit l'auteur, si tu savais que dans ta chambre est ton amour, ta vie, ta joie, et que là où tu couchais, sur le lit où tu dormais, on guérit celu^ dont la pensée ne te quitte jamais ! Mais laissons marcher le temps, les événements approchent, les jours se lèvent éclatants et sans vent, l'obscurité s'éclaire, le brouillard disparaît, les vents se calment, un doux été fermente, la colère et le ressentiment de
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 53
ton père s'apaisent, et le bien qui commence va s'achever en joies.
Pourtant Érotokritos ne se fait pas immédiatement reconnaître. Il cache son identité, même à son ami Polydoros, qui est guéri de sa blessure. Au roi qui l'interroge il dit qu'il se nomme Kritidis, ce qui est une déformation de son vrai nom. Il a, ajoute-t-il, quitté jeune sa patrie, à la suite de la mort de celle qu'il aimait ; chevalier errant, il passe ses jours à tuer les bêtes féroces et à se battre. Quant à savoir pourquoi il est venu dans ce pays, ce n'en est pas encore le moment, il s'expliquera là-dessus plus tard.
Le roi lui offre sa couronne et tout ce qu'il peut désirer, mais Érotokritos refuse ; la seule chose qu'il lui demande est la main de sa fille, qu'il retient en prison.
Ce désir, dit le roi, me plonge en un cruel embarras ; car je crains de ne pouvoir le satisfaire. La prisonnière fait des difficultés pour tout mariage et, si je me suis fâché à ce point, sans jamais m'adoucir, c'est qu'elle refusait d'obéir à ma volonté et qu'elle rejetait par avance toute demande. Elle continue à rester dans les mêmes idées et me fait savoir qu'elle vieillira en prison. Puisse-t-elle venir à résipiscence
et t'épouser. Je prie le Ciel qu'il en soit ainsi, que les ressentiments s'apaisent et que les peines s'allègent ; car elle est ma seule héritière. Si elle accède à ton désir, mes villes, mes richesses seront à elle ; autrement, à toi mon bien, à elle le cachot. Mais on m'assure qu'elle est en piteux état, défigurée, méconnaissable, sale et repoussante, et j'aimerais que tu allasses devant la prison pour la voir, car j'ai entendu dire que les mouches elles-mêmes la fuyaient. Si le mariage était convenu et qu'ensuite, la voyant, elle te déplût, ta retraite m'irait au cœur.
Érotokritos réplique qu'il n'ira pas à la prison ; la renommée d'Arétousa est parvenue jusqu'à lui, il veut la princesse telle qu'elle est ; fût-elle aveugle, boiteuse et manchote, les autres sont pour lui sombres, tandis qu'elle est le jour. En outre il fait appel aux sentiments paternels du roi, et celui-ci n'a plus qu'une idée ; délivrer Aréti, envers laquelle, lui-même le reconnaît, il s'est montré bien cruel pour un motif en somme futile, et la marier à ce guerrier étranger. On parle de ce projet à Aréti ; elle l'écarté avec obstination, ce qui fait la joie d' Érotokritos, et enfin luimême se rend à la prison.
Craignant d'être reconnu de la jeune fille, malgré la teinture brune qui lui couvre toujours
le visage, il parle comme s'il avait la bouche pleine et en bégayant.
On a envoyé à Arétousa des vêtements magnifiques ; mais elle les a foulés aux pieds, voulant rester dans son état minable. Érotokritos lui expose que c'est pour elle qu'il a risqué sa vie.
Abétousa, Seigneur, arrête ces paroles, cesse cette conversation ; c'est en vain que tu te fatigues et tu y perds ta peine. On verra le soleil sans l'éclat qui le pare, les forêts sans branchages, la plaine sans herbe, la mer sans eau et le rivage sans sable, avant que je dise oui et que je me marie. Va, ne te donne pa8 tant de peine, et rapporte à mon père que je pense toujours ce que je lui ai fait savoir. S'il t'a entraîné en pareille guerre, qu'il te donne riche récompense et grand paiement, sans m'envoyer tourmenter, ici où je suis, de mariages et de noces ; car je préfère mille morts au fardeau d'un époux. Mon mariage c'est la prison, hiver comme été ; l'obscurité est mon mari, j'ai, pour compagnon le sol repoussant ; la fenêtre de mon cachot est ma ville et mon royaume, la malpropreté ma consolation, les araignées ma société.
Cette épreuve ne satisfait pas encore Erotokritos, qui vraiment se montre bien difticile. En partant, il appelle la nourrice et lui remet l'anneau qu'il tient d'Arétousa. « Que ta maîtresse,
lui dit-il, réfléchisse tout le jour. Si elle me veut, qu'elle garde cet anneau. Autrement, qu'elle me le retourne. J'enverrai demain quelqu'un pour le prendre à la fenêtre. »
On se figure l'inquiétude d'Arétousa à la vue de cet anneau qu'Érotokritos, elle le sait, n'a pu abandonner volontairement. Elle réclame aussitôt l'inconnu et, dès qu'il arrive, laissant là toute fausse honte et usant de stratagème, elle lui conte — avant, dit-elle, de reparler mariage — qu'étant un jour dans un jardin avec d'autres jeunes filles, elles ont perdu en dansant et en jouant, quatre anneaux, dont celui-ci qui est le sien, et elle aimerait savoir comment il est venu en sa possession.
Érotokritos renvoie sa réponse au lendemain et le poète lui-même lui en fait un reproche ;
Il est injuste, Érotokritos, d'agir ainsi. Prends garde de la faire mourir de la sorte. Tu vois en quel état elle est et tu n'es pas encore convaincu ? Quels plus grands témoignages veux-tu d'elle ? Elle a quitté pour toi richesses et puissance, sans cesse se» lèvres sont amères, ses yeux rougis de pleurs, elle vit dans l'infortune, elle se nourrit de peines et il y a cinq ans qu'elle est dans cette prison répugnante ; elle a repoussé les demandes des rois, leurs trésors, et
encouru de ce fait le courroux de son père, et tu veux encore l'éprouver, tu ne la connais pas ? Si tu la tourmentes davantage, grand sera ton péché...
Enfin arrivèrent le jour et l'heure où Érotokritos devait dévoiler le visage qu'il cachait. L'aube apparut joyeuse, jetant une fraîche rosée, et la journée commença sous d'heureux présages. Des herbes poussèrent sur le sol, les arbres fleurirent, et du sein du ciel un frais zéphir soufflait. Les rivages étincelaient, la mer dormait, on entendait un doux murmure dans les arbres et sur les eaux, l'Orient souriait et l'Occident se réjouissait, le soleil plus que jamais préparait ses rayons et embellissait de sa lumière les monts et les plaines...
La scène entre Érotokritos et Arétousa rappelle un peu la jolie chanson populaire qu'on intitule La reconnaissance. Un mari retrouve sa femme après une longue absence et, pour éprouver sa fidélité, il lui déclare que son époux est mort et que lui-même l'a enterré. De même l'inconnu conte à Arétousa que cet anneau lui a été remis par un jeune homme qu'il a trouvé mourant près d'une fontaine et, en termes tout semblables à ceux de la chanson, « ces mains que tu vois, dit-il, lui ont aussitôt creusé une tombe, ce sont elles qui l'ont soulevé, elles qui l'ont enterré ».
Aréti alors ne garde plus de mesure. Elle appelle Érotokritos. La victoire finale, sur laquelle elle comptait, elle la voit lui échapper, elle crie à la Moire : « Moire, je ne te crains plus, fais ce que tu voudras et, si tu me cherches, je te dis : Me voici ! » Elle manifeste le regret de n'avoir pas été au chevet de son amant, pour l'accompagner dans le dernier voyage, et ce que les corps n'ont pas fait, leurs âmes l'auraient fait dans l'Hadès.
« Aréti, s'écrie Érotokritos, qui la voit s'évanouir, ce que tu m'as promis est-il oublié ? Est-ce parce que je reviens d'exil que tu as tout ce chagrin ? Malheur à celui qui se laisse aller à espérer en une femme ! Où donc sont tous les serments que tu m'as faits à la petite fenêtre grillée? >»
A ces mots, il lave la teinture qui couvre son visage, il reprend son premier aspect, ses cheveux redeviennent d'un blond doré, ses mains blanches comme marbre, rose sa figure, de sucre ses attraits, et Arétousa le reconnaît. Elle est comme la fleur qu'a momentanément flétrie l'ouragan et qui reprend son parfum et ses vives couleurs, dès que le soleil brille de nouveau. La coquetterie même lui revient ; elle a h^te de remettre ses vêtements d'autrefois.
Et voilà que de nouveau, sur le désir d'Arétousa, Érotokritos se teint. On se rassemble au palais. Polydoros, au bruit du mariage de la princesse, accourt, n'en croyant pas ses oreilles. Arétousa, s'adressant à ses parents, leur demande pardon de leur avoir fait de la peine : c'est l'amour qu'elle a pour eux qui l'a décidée à ne pas s'éloigner ; en secret elle espérait que dans la ville même se trouverait quelqu'un dont, avec leur permission et non autrement, elle pourrait faire son mari, ce qui est le cas présentement.
Érotokritos de son côté a fait mander son père et sa mère, de la part du roi. A leur vue il pense qu'il est temps de se faire connaître, il abandonne son étrange façon de parler, reprend sa couleur primitive et le roi lui accorde sa grâce de la façon suivante : « Laissons là le passé. Est-ce moi qui ai eu tort ? Est-ce toi qui as eu tort ? Que cela soit pardonné ».
On appelle Arétousa, qui n'a pas assisté à cette dernière scène, le roi lui apprend, ou plutôt croit lui apprendre que celui qu'elle a choisi n'est autre qu'Érotokritos, et il ajoute : « Puisqu'il t'a plu noir, à ce qu'on me dit, sans doute maintenant qu'il est blanc et blond, te plaira-t-il encore davantage ». Aréti joue l'étonnement,
elle lève les sourcils avec habileté, regarde au ciel, en se mordant les lèvres ; ce dont il convient de la louer, d'après l'auteur ; elle a soin de ne guère parler, afin de ne pas se couper. Le mariage a lieu. Et ce qui s'est ensuite passé, dit le poète, ne me le demandez pas ; eux seuls le savent.
vn
L'attribution du poème à Vincent Kornaros ne paraît pas justifiée.
L'Érotokritos pourrait finir sur ce vers, qui est le 1502" du cinquième chant. En fait, l'auteur en consacre quatorze autres à nous montrer le héros montant sur le trône, s'imposant à tous par ses grandes qualités, et le couple vivant heureux avec une nombreuse descendance.
A partir du vers 1516, jusqu'au vers 1550 et dernier, le texte nous satisfait beaucoup moins. En voici la traduction :
C'est pourquoi quiconque est sage ne doit pas se perdre dans l'infortune ; la rose, qui est une jolie fleur, naît parmi les épines. Cet amour fidèle a fini dans la joie, et une grande récompense leur a été
LE ROMAN C31.ÉT0IS d'ÉROTOKRITOS 61
donnée dans leurs tourments. Que tous ceux qui nous ont lu y songent, qu'ils ne se perdent pas dans les périls, mais gardent toujours l'espérance.
Souhaitez du bonheur à celui qui a fait ce travail, et que ceux qui savent, lui pardonnent ses fautes. Mon navire vient d'approcher, il cherche à aborder, il est venu dans des eaux peu profondes et ne court plus de danger. Je vois le ciel qui sourit, la terre qui resplendit, et le gouvernail m'a mené dans le calme du port. Je voguais en haute mer, mais me voilà au port, je ne crains plus tourmentes, tempêtes, hiver. Je vois que beaucoup de gens se sont réjouis et secrètement enorgueillis et tous ceux qui me suivaient de loin se sont ici approchés. De la terre viennent des cris, l'air retentit et un tonnerre au ciel menace mes ennemis, ces médisants qui critiquent tout ce qu'ils voient et ne savent en fin de compte ni a ni b. Je vois beaucoup de gens qui désirent, et cela m'a été dit, apprendre qui a travaillé à ce qui est ci-dessus écrit ; aussi je ne me cacherai pas d'eux, mais je veux me dévoiler, afin que tous me connaissent. Vincent est le poète, et de sa famille Kornaros — puisse-t-il se trouver sans péché, quand Charon le prendra. A Sitia il est né, à Sitia il a été élevé, c'est \h qu'il a fait le travail qu'il vous transcrit ici. A Candie il s'est marié, comme le veut la nature ; sa fin viendra, là où Dieu en décidera Les vers demandent correction et redressement autant que possible, afin d'être bien compris de ceux qui les liront.
On constate dans tout ce passage une gêne, des impropriétés, des maladresses qui ne sont pas habituelles au poème. Les vers où Kornaros se représente lui-même, assez gauchement encore, comme monté sur un bateau qui touche au port après bien des tempêtes, à la joie de ses amis et au dépit de ses ennemis, sont un cliché qu'on retrouve dans d'autres poèmes. Bref, on peut se demander si cette fin a bien été écrite par le véritable auteur et n'a pas été ajoutée ultérieurement.
Nous n'ignorons pas combien les arguments de ce genre sont subjectifs ; aussi marquerons-nous immédiatement que ces défauts ont déjà frappé avant nous M. Politis. Ce qui nous sépare ici de lui est une question de détail. Il ne suspecte que les douze derniers vers et loue même ceux qui précèdent, tandis que nous en jetterions volontiers par-dessus bord une vingtaine d'autres avec eux.
C'est, semble-t-il à première vue, une idée paradoxale que de dénier la paternité d'un poème à quelqu'un qui se l'attribue en termes si précis ; mais, quand on passe en revue les textes médiévaux, rédigés comme celui-ci en grec vulgaire, on constate que c'est là façon de parler habituelle
aux remanieurs. Pétritsis, qui a retouché le roman de Digénis Akritas et l'a mis au goût des gens de Chio, nous dit : « C'est moi qui l'ai rédigé et composé ; je l'ai fait en vers politiques rimes ». Achélis, un Cretois, auteur d'une relation du siège de Malte par les Turcs, qui n'est autre que la mise en vers, souvent littérale, d'un original italien, déclare dans son prologue que c'est lui qui a « fait » cette histoire. On a vu, au tome I (p. 275), queDrimytinos, un autre Cretois, auteur prétendu de la Belle bergère, n'est, lui aussi, qu'un arrangeur, et cela ressort, entre autres choses, de la gaucherie des vers finaux où il se nomme lui-même. On pourrait multiplier les exemples de ce genre, qui confirment tout simplement ce qu'on sait par ailleurs : l'idée de propriété littéraire n'était pas encore alors entrée dans les esprits et le démarcage des œuvres manuscrites et imprimées était un fait courant.
Le cas de Kornaros n'a donc rien de surprenant, et l'on peut chercher un argument de plus, en faveur de la thèse qu'a soutenue M. PoUtis, dans les vers 1539 et suivants :
Je vois beaucoup de gens qui désirent, et cela m'a été dit, apprendre qui a Iravaillé à ce qui est ci-dessus écrit; mais je ne me cacherai pas d'eux, etc.
64 CHAPITRE PREAUER
Si l'on admet que Kornaros soit vraiment l'auteur de l'Érotokritos, ces vers supposent : 1° qu'ayant composé un poème de cette importance, son identité a échappé à une grande partie de ses compatriotes et contemporains ; 2° qu'il a, alors que son œuvre circulait déjà en manuscrit, ajouté cet épilogue à un exemplaire et que, fort heureusement, c'est de cet exemplaire que procèdent les textes que nous avons; 3° enfin, qu'il a écrit l'Érotokritos à Sitia avant son mariage, donc probablement dans sa jeunesse ; probablement même dans son adolescence, si l'on songe combien c'est là une œuvre de longue haleine. Je veux bien que ces obstacles, qui n'existent plus dans l'hypothèse de Kornaros copiste ou arrangeur, ne soient pas insurmontables, mais il n'en est pas moins vrai que ce faisceau d'objections jette sur l'attribution de l'Érotokritos à Vincent Kornaros un doute sérieux, que n'a pas fait disparaître, à mon sens, la subtile argumentation de M. Xanthoudidis.
Nous n'examinerons donc ici en détail, ni la théorie de Jannaris qui, ayant relevé dans deux généalogies l'existence de cinq Kornaros, échelonnés entre l'année 1486, ou plus exactement 1476, et la fin du xvr siècle, attribue l'Érotokritos au
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 65
plus ancien de tous, ni l'hypothèse de M. Xanthoudidis, d'après laquelle ce Vincent Kornaros serait celui dont on a retrouvé le nom inscrit, avec la date de 1677, sur le mur d'une chapelle vénitienne de la province de Sitia, et nous reviendrons au poème lui-même, abstraction faite de cette dernière partie, pour essayer d'élucider la triple question de ses sources, de sa date et de sa provenance.
Sources de l'Érotokritos. — Le conte du Teigneux. — Rapprochement avec l'Érotokritos. — Part de l'influence occidentale.
On a pu constater que l'Érotokritos présentait dans son ensemble l'aspect d'un conte populaire, et il existe, en effet, dans le folklore néohellénique, certains contes qui offrent de frapjoantes analogies avec notre poème. L'un d'eux, provenant d'Astypalée, a été publié par Pio (1). Il est intitulé Le Teigneux. Gomme il forme vingt
(1) Contes populaires grecs, publiés d'après les manuscrits du D' J. G. de Hahn et annotés par Jean Pio, Copenhague, 1879, in-8», pag. 159-179.
Études de lictér. gr. mod., II, 5
pages de texte, nous nous bornerons à en donner l'analyse.
n était une fois un roi et une reine qui avaient trois fils et une fiUe. Un soir, le roi dit à ses fils : « Allez dormir, mes enfants, et demain vous me raconterez quels songes vous avez faits ». Le lendemain, l'aîné dit à son père : « J'ai rêvé que j'avais eu mains des villes, des villages, des esclaves ». « Bien », dit le père, et il lui donne aussitôt sa part d'héritage. Il agit de même avec le second, qui a fait le même rêve. Quant au plus jeune, il a vu en songe son père, une ser\'iette sur l'épaule, lui versant de l'eau d'une cruche, afin qu'il se lavât. Il en conclut qu'il sera un jour plus puissant que son père et préfère dire qu'il n'a fait aucun rêve. Le roi voit là un mauvais présage, craint pour lui-même et donne l'ordre au bourreau d'emmener son fils dans un endroit désert et de l'y tuer, en lui rapportant comme preuve la chemise et le petit doigt de la victime. Pris de pitié, le bourreau prend la chemise et coupe le petit doigt du jeune garçon, mais laisse aller celui-ci.
L'infortuné erre pendant six mois dans les bois et arrive un jour devant un château. Il y
pénètre et voit arriver un dragon aveugle, avec mille brebis. Par un subterfuge qu'on pourra lire en se reportant au texte grec, le prince fait croire au dragon qu'il est le produit de ses entrailles, et son prétendu père lui laisse la disposition du palais, pendant que lui-même mène paître ses brebis, comme d'habitude.
Si le dragon est aveugle, c'est que deux néréides lui ont dérobé les yeux. Le jeune homme parvient à les reprendre et à les lui rendre, au moyen d'une flûte enchantée et à la suite de divers épisodes qui sont pour nous sans intérêt. En récompense, le dragon lui confie les clés de trente-neuf chambres, pleines de toutes sortes de trésors, en gardant par devers lui une quarantième clé que, sur les instances du prince, il finit par lui donner également. Elle ouvre la porte d'une chambre dans laquelle se trouve une jument magnifique, rapide comme l'éclair, dont le dragon lui recommande de se défier, car elle parle, c'est une enjôleuse, et il craint qu'elle ne le décide à quitter le château.
Le jeune homme voit la jument, l'admire, la soigne et trouve en même temps dans la chambre un sabre, sur le fourreau duquel sont écrits ces mots : « Ce sabre, celui qui le saisit en tue mille
et celui qui le dégaine en tue dix mille ». Il le met à sa ceinture,
Un jour, la jument se met à parler et lui dit : « Prince, sais-tu que ton père se trouve en grand danger? Viens, allons à son secours ». Le prince s'étonne : « Ah ! ma jument, dit-il, c'est toi qui parles ? — Oui, et je te dis que ton père est en danger, parce qu'il a voulu marier ta sœur et qu'il l'a mise comme enjeu d'un pari. — Et quel est ce pari ? — Il a fait un étang et il a dit : « Celui qui franchira cet étang aura la princesse pour femme ». Des fils de roi, des fils d'empereur y vont et tous y laissent la vie. Les rois qui perdent ainsi leurs enfants déclareront la guerre à ton père, et il est en danger de mort ». Le prince se décide à partir au secours du roi, malgré l'injustice dont il a été victime.
Au bruit des fers de la jument, le dragon se met à la poursuite des fugitifs ; mais, après une course pleine de péripéties, ceux-ci parviennent à lui échapper.
En route ils trouvent une fontaine avec deux tuyaux ; de l'un coule de l'or, et de l'autre de l'argent. La jument recommande à son cavalier de plonger les poils de sa crinière, les uns dans l'or, les autres dans l'argent, puis sa queue, puis
tout son corps, et d'y mettre également son propre petit doigt, qui devient ainsi tout argent. Elle même est rendue si resplendissante que l'œil ne peut supporter son éclat.
Plus loin ils rencontrent un paysan. Le prince change avec lui de vêtements et lui achète un vieux cheval boiteux qu'il saigne et dont il enlève la peau avec le plus grand soin, pour en recouvrir sa jument. Us ont ainsi, lui l'aspect d'un villageois, elle l'apparence d'une haridelle. Afin de compléter son déguisement, il se dirige, en arrivant à la ville, vers les boucheries, y achète une panse de bête et la jette sur sa tête, ce qui lui donne l'air d'un teigneux. D'où le titre du conte.
Ainsi accoutré, le prince se présente pour courir l'enjeu. Il est d'abord la risée de tout le monde. Monté sur sa jument il s'élance et franchit l'étang.
« Le roi crevait de dépit de devoir prendre pour gendre pareil teigneux, et il dit : « Quiconque l'appellera mon gendre aura la tête coupée ». Et il court au palais et s'en prend à la princesse, lui disant qu'elle a le mauvais œil, puisque tant de fils de roi et d'empereur n'ont pu gagner le pari et qu'un chien de teigneux y est parvenu. Il la jette en bas de l'escalier et la met dans récurie,
en disant au cuisinier de lui porter à manger, juste de quoi la faire vivre. La pauvre reine, voyant cela, buvait de la bile et du poison ; elle fait mine de lui parler : « Mais en quoi est-ce la faute de notre fille ? » Il lève son sabre pour l'en frapper. »
Le soir, le teigneux se rend à l'écurie, la princesse ne le regarde même pas. Il met son épée à côté de lui et ils s'endorment comme frère et sœur.
Cinq ou six jours après, la guerre est déclarée au roi leur père par un de ceux dont le fils a perdu la vie au pari. Par l'intermédiaire de la reine, qui vient voir sa fille dans l'écurie, le teigneux demande à son père l'autorisation de prendre part à la guerre, et celui-ci lui accorde cette grâce, espérant bien qu'il s'y fera tuer. Le jour du départ des armées, il va de l'avant, trouve un endroit bourbeux, s'y laisse tomber avec son cheval boiteux et, au passage du roi et des courtisans, fait mine de ne pouvoir se relever. Quand toute l'armée a défilé, il remonte à cheval, gagne une éminence, enlève la peau de la jument, se lave luimême au savon, met une selle qui représente le ciel et les astres, revêt un vêtement assorti, descend dans la plaine et s'arrête sous un arbre. Le roi le fait prier de venir sous sa tente ; comme il le refuse, il lui renouvelle en personne cette
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invitation ; mais le prince déclare qu'il est là pour se promener et qu'il n'est pas un homme de guerre.
Le combat s'engage, le prince voit que l'armée de son père recule, que celui-ci court risque d'être fait prisonnier. Il s'élance, tire son épée, tue une multitude d'ennemis, fait prisonnier leur roi et le mène à son père. Celui-ci, plein de reconnaissance, l'embrasse : « Ah ! lui dit-il, mon sauveur, libérateur de mes États, allons au palais, c'est toi qui seras roi, et je serai ton esclave ». Mais à ce moment même la jument prend son élan et disparaît avec son cavalier, ce qui fait dire au roi que sans doute ce n'était pas un homme, mais un ange envoyé par Dieu, en échange de quelque bonne action que lui-même a dû faire.
Cependant le prince a regagné son éminence, s'est de nouveau déguisé en teigneux et, quand l'armée retourne vers la ville, elle retrouve le teigneux toujours par terre et n'ayant pu encore se dégager de sa bourbe. « Ah ! dit le roi à la reine, en lui contant les prouesses de l'inconnu, que ne l'ai-je pour gendre, au lieu de ce teigneux I » A la nouvelle de la victoire, la princesse fait broder pour celui dont on lui narre les prouesses un mouchoir de tête en or, qu'on lui donnera, quand il reviendra à la guerre.
Une deuxième guerre survient en effet, au cours de laquelle les mêmes choses se passent, puis une troisième. Le mouchoir alors est prêt et on le confie au roi. Mais cette fois le prince ne prend part à la lutte que le troisième jour, quand son père est aux abois. Lui et sa jument font un grand carnage des ennemis. Il est blessé au bras, et le roi, qui se trouve près de lui, lui fait un bandage avec le mouchoir brodé. Il disparaît comme précédemment ; seulement cette fois il ne regagne pas sa bourbe, et l'armée en conclut que le teigneux a enfin été tué à la guerre.
Vers le soir, le prince, magnifiquement vêtu, armé de son sabre, monté sur sa jument, se rend à l'écurie où est la princesse. Elle comprend que c'est là celui qui a sauvé la vie à son père, l'accueille avec empressement et badine avec lui. Le roi entend ses rires, s'imagine qu'elle plaisante avec le teigneux et veut aller la tuer ; mais, sur les instances de la reine, on envoie une servante pour lui dire de se taire. A la vue de ce guerrier et de sa jument, la servante reste bouche bée et ne revient pas. La reine se rend à l'écurie et ne songe pas non plus à revenir. Le roi, furieux, prend son sabre et se prépare à les tuer tous les quatre, le teigneux y compris. Il descend à l'écurie, y trouve
son sauveur, lui saute au cou et lui demande en grâce de monter à l'étage supérieur ; mais le prince s'y refuse, il veut passer la nuit avec la princesse, et toute la nuit ce ne sont dans l'écurie que plaisanteries et rires.
Au matin, le roi vient chercher le prince et fait savoir à tous qu'il va marier sa fille. On prépare un banquet. Le prince veut se laver et, dans sa joie d'avoir un pareil gendre, le roi met la serviette sur son épaule et lui verse de l'eau. A la fin du repas, le prince dit : « Messieurs, je désire vous faire un récit, mais je défends que personne m'interrompe ». Tous répondent unanimement : « C'est entendu, prince ».
« Et alors il commence à raconter le conte que nous avons dit. Quand il entend : « Il y avait une fois un roi qui avait trois fils ; il les envoya se coucher en leur demandant de lui raconter ce qu'ils verraient en rêve », le roi s'écrie : « C'est moi qui ai fait cela !» — « Je t'en prie, lui dit le prince, ne m'interromps pas dans mon récit. Donc, poursuit-il, deux des enfants firent un rêve et aussitôt leur père feur donna leur part d'héritage. Le plus jeune dit qu'il n'en avait fait aucun... » De nouveau le roi n'y tient plus et s'écrie : « Mais frère, c'est à moi que c'est arrivé I »
74 CHAPITRE PRELMIER
Alors les douze membres de son conseil lui disent : « Mais, roi, ta mère t'a tenu pendant neuf mois, et toi tu ne peux pas te tenir un instant, que cet homme fasse son récit ! » Alors le roi se tait, et le prince raconte que le plus jeune, qui disait n'avoir fait aucun rêve en avait fait un, mais qu'il craignait de l'avouer, car il avait rêvé que son père lui versait de l'eau pour se laver. « Et que signifiait ceci, seigneurs ? » Ceux-ci disent : « Qu'il serait supérieur à son père ». C'est justement pour cette raison qu'ayant peur d'être tué, il déclarait n'avoir fait aucun rêve. Et alors le père le considéra comme ayant le mauvais œil et le remit au bourreau pour qu'il allât le tuer, en exigeant comme preuve son petit doigt. « Et si vous ne le croyez pas, voyez. C'est moi qui suis ce prince ». Et il montre son petit doigt et il dit encore : « C'est moi qui suis le teigneux, dont vous vous moquiez ». Et aussitôt il se jette dans les bras du bourreau, qui était également à table, en l'appelant son père, parce qu'il l'avait sauvé. Et il lui donne un cadeau et en fait un grand visir. Et alors il y eut de grandes réjouissances, parce qu'on avait retrouvé le disparu. Et ensuite la princesse se maria, le prince aussi se maria, et ils vécurent bien, très bien, et nous ici encore mieux ».
Il existe, entre la seconde partie de ce conte, celle où le héros devient teigneux, et l'Érotokritos, une parenté indiscutable, qui ne peut s'expliquer par l'influence du poème sur le conte. De part et d'autre, il est question du mariage d'une princesse. Il est vrai que, dans notre conte, le héros n'épouse pas la princesse, puisqu'il est son frère ; mais, dans d'autres versions grecques, il n'y a pas entre eux de parenté, et le mariage a lieu. Dans le conte, la main de la princesse est l'enjeu d'un pari, un concours est établi entre tous les prétendants ; dans le poème, le tournoi peut être considéré comme l'écho de cette tradition. De part et d'autre, le père de la princesse court un grand danger dans la guerre, et il est sauvé par le héros lui-même.- Dans le conte, comme dans le poème, ce héros offre quelque chose de très particulier. H se tient ordinairement en dehors du champ de bataille, disparaît brusquement à certains moments, et surtout il se transforme à volonté. Érotokritos, de blond et blanc, se rend noir et laid, grâce à une eau merveilleuse. Le teigneux, en lavant sa jument à une fontaine également merveilleuse, la rend dorée et argentée, et il argenté même son petit doigt ; l'un et l'autre prennent un aspect repoussant, ou au contraire
une apparence éclatante, la jument au moyen de sa peau factice, le jeune homme avec la panse qui couvre sa tête et ses vêtements magnifiques. Enfin, dans le conte comme dans le poème, le roi enferme sa fille en un lieu obscur, écurie ou prison.
On peut se demander, sans être pour autant partisan des hypothèses hasardeuses, si l'on n'est pas ici en présence d'un mythe solaire et si, le teigneux épousant la princesse, Érotokritos délivrant Arétousa, ne sont pas des traditions intimement liées à la légende de Saint-Georges qui tue le dragon, de Persée qui sauve Andromède, légende où l'on voit le plus couramment une personnification du soleil délivrant à un moment donné la lune de sa prison souterraine. Si cette hypothèse est juste, et peut être y a-t-il lieu de lui accorder quelque attention, quand on voit avec quelle persistance, dans des variantes de ce conte très distantes l'une de l'autre, le héros est représenté comme un être brillant — dans certaines versions il a des cheveux d'or — , Érotokritos serait donc une personnification du soleil et Arétousa une personnification de la lune.
Quoi qu'il en soit de ce dernier point, on comprend maintenant d'où proviennent les invraisemblances que nous avons relevées au cours
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de notre analyse du poème : Érotokritos s'éloignant à un mille seulement du camp et demeurant là, invisible à l'armée qui a tant d'intérêt à savoir qui il est ; puis, ce qui est plus surprenant encore, le père, tendre au début, se conduisant ensuite de si cruelle façon avec sa fille. Il est inadmissible qu'une invention aussi grossière soit le fait de l'auteur d'Érotokritos, dont la psychologie est de nature beaucoup plus fine. Il s'est trouvé en présence d'une tradition populaire, dont certainement il n'a pas aperçu les lointaines origines, et il s'en est arrangé comme il a pu, en y mêlant des éléments littéraires et historiques, dont le tournoi.
Réduit à ceci, le problème qui nous occupe serait simple. Mais le conte dont nous venons de parler n'est pas purement hellénique. Il en existe des variantes en flamand, en italien, en Slovène, etc. (1). De plus, la tradition qu'il représente se retrouve dans le domaine littéraire occidental. Gidel, qui ne connaissait pas l'existence de ce conte — ses Nouvelles Études sont de 1878 et le recueil de Pio de 1879 — a déjà rapproché les transformations d'Érotokritos de divers passages d'œuvres françaises médiévales, où l'on cons-
(1) Politis, Auo'/pKfia, tome I, page 60.
tate des métamorphoses analogues. Il a signalé d'autres analogies entre notre poème et le chantefable d'Aucassin et Nicolette, de même qu'avec les Reali di Francia. Et ainsi se pose, à propos des sources de l' Érotokritos , une deuxième question, celle des influences occidentales.
Le genre littéraire dont relève l' Érotokritos ayant été courant en Europe et, au contraire, d'un usage relativement beaucoup plus restreint en Grèce, une influence occidentale d'ordre général n'est pas ici contestable. L'Érotokritos est bien, dans ses grandes lignes, un poème chevaleresque. Cependant toutes les recherches entreprises jusqu'à ce jour pour découvrir un original italien, français ou autre, dont il procéderait dans son ensemble, sont demeurées vaines, et, de plus, on ne saurait nier que ce poème soit en parfaite conformité avec l'esprit hellénique. Une preuve en est la faveur particulière dont il a été si longtemps l'objet. Si, à la rigueur, les aventures d' Érotokritos et d'Arétousa peuvent se rapporter à tous les pays, le talent poétique et musical, la vaillance de l'un, la constance et l'habileté de l'autre, leur pudeur et leur chasteté^
communes sont bien les qualités que prise à un très haut degré le peuple grec ; Érotokritos est le type du pallikare, Arétousa celui de la femme romaïque.
Mais, a-t-on dit, le tournoi du deuxième livre nous transporte en plein moyen âge occidental. Ce sont là mœurs franques. Et, partant de ce point de vue, on en est venu à parler de la coloration fortement occidentale de l'Érotokritos. Il s'agit de s'entendre.
Ce genre de divertissement, comme l'a fait obser\'er M. Politis, a été importé dans le monde byzantin dès l'époque des Croisades. En 1156, Manuel Comnène, à son arrivée à Antioche, voulant rabaisser l'orgueil des chevaliers francs qui se vantaient d'être les premiers dans ce « sport », organisa un tournoi auquel lui-même prit part et où, en effet, les Francs furent battus par les Grecs. Des luttes analogues ont été en usage à Venise, sous le nom de giostre, durant tout le moyen âge, et aussi par conséquent dans les colonies de la République. On en trouve des traces en Crète au xvi' siècle. A Corfou, elles paraissent avoir été introduites en l'année 1559 par Romanello da Viterbo, gouverneur de la Citadelle neuve, qui adressa aux Corfiotes un
cartel plein de jactance. Son défi fut immédiatement relevé. Vaincu une première fois par Nicolas Lucani, Romanello reçut, le lendemain, du second champion, Nicolas Scliri, un coup si rude qu'il en mourut peu de jours après. Ce funeste événement ralentit pour un temps l'ardeur qu'avait inspirée un tel spectacle. Plus tard on le reprit sous une autre forme : la giostra devint une course de bagues à cheval. Il y avait la giostra publica, où les nobles seuls pouvaient disputer les prix, et la giostra degl' arlioti, réservée aux artisans. Une des dernières fut celle qui eut lieu le 15 août 1811, à l'occasion de la fête de Napoléon ; des officiers français y prirent part et le prix, qui était un diamant, fut décerné par la générale Minot au jeune Nicolas Théotoki.
Le tournoi de l'Érotokritos est donc bien, malgré son appellation purement grecque (i), d'origine occidentale et probablement vénitienne (2) ; mais il ne s'ensuit, ni que l'auteur ait
(1) L'auteur se sert uniquement du mot xovTaûo;^TÛ7r>3|xa « joute de lances ».
(2) C'est le 25 avril qu'a lieu ce tournoi, et celte date est, suivant une judicieuse remarque de M. Constantin Théotoki, celle de la fôte de Saint Marc.
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directement imité ici un texte occidental, ni qu'il nous dépeigne des mœurs exclusivement franques. Rien ne s'oppose à ce qu'il se soit inspiré de ce qu'il avait sous les yeux ou de ce dont il avait entendu parler en pays hellénique. On a vu du reste, par l'analyse que nous avons donnée, combien les personnages du tournoi sont peu occidentaux. Le fussent-ils, il y aurait encore exagération à parler de la forte coloration occidentale de l'Érotokritos, puisque cette observation ne serait valable que pour le deuxième livre. Si, de ces généralités, on passe à des points de détail, bien peu nombreux sont ceux où l'on arrive à quelque chose de précis. Les quelques rapprochements faits par Gidel restent intéressants, mais n'impliquent nullement une étroite parenté entre l'Érotokritos et les textes cités. Dans l'édition récente de M. Xanthoudidis nous ne trouvons guère à relever, parmi beaucoup d'autres rapprochements, sujets à caution, que l'analogie de certains passages d'Érotokritos avec d'autres du Roland furieux d'Arioste : l'image de la cruche qui, renversée, laisse difTicileraent échapper l'eau qu'elle contient (1), celle
(1) Ci-dessus, p. .35, Érotokritos, IH, 591-507 ; Roland furieux, XXIII, 112, 113.
Éiudei dt litt. gr. mod , //. 6
de la fleur déracinée par le soc de la charrue (1). Cela est en somme minime et bien flottant encore. Tant que nous ne disposerons que de ces données, il sera, semble-t-il, prudent de nous en tenir au point de vue suivant :
Ce que, dans la question des sources de rÉrotokritos, nous apercevons uniquement, c'est, en premier lieu, une tradition populaire, qui n'est pas exclusivement grecque, mais que l'absence de toute preuve contraire nous autorise à considérer avec vraisemblance comme ayant été connue du poète sous sa forme grecque. Il en a sensiblement modifié et amplifié une partie, par la transformation en un tournoi très mouvementé de ce qui, dans la version que nous avons analysée, n'est que le simple saut d'un étang par divers concurrents. Et c'est, en deuxième lieu, chez l'auteur, un beau talent littéraire, une maîtrise qui suppose la connaissance des œuvres grecques et tout au moins italiennes de son époque, mais qui, nulle part, ne porte la marque d'une imitation servile, ni même d'une dépendance immédiate.
(1) Ci-dessus, p. 51, Érotokritos, IV, 1880 ; Roland furieux. XVUI, 153.
Date et provenance de l'Érotokritos. — Conclusion.
Pour déterminer la date du poème, tel que nous le voyons aujourd'hui constitué, nous disposons de deux sortes de données, les unes historiques, les autres littéraires. Nous allons les passer en revue, en laissant de côté les arguments qui nous paraissent trop secondaires ou dont le non-fondé a été suffisamment démontré dans les diverses études consacrées jusqu'ici à l'Érotokritos, pour insister seulement sur les points essentiels.
Dans cette question de date et aussi d'origine, l'une et l'autre étant assez étroitement liées, nous nous trouvons actuellement en présence de deux thèses. La première est celle de M. Politis. Suivant lui, le poème primitif a été probablement écrit au xiv® siècle. Il aurait été rédigé, peut-être hors de Crète, en pays grec non soumis aux Latins, et remanié par un Cretois, qui n'était pas le Vincent Kornaros dont nous avons parlé. Ce Vincent, dont le nom est mentionné aux derniers vers, serait vraisemblablenient un simple copiste,
84 CHAPITRE PRKMIER
n'ayant introduit dans le texte que des changements insignifiants. La seconde est celle de M. Xanthoudidis. D'après lui, l'Érotokritos a été composé en Crète, un peu avant 1669 et par Vincent Kornaros lui-même.
Un des principaux arguments de M. Politis est le suivant. Nulle part dans l'Érotokritos il n'est question des Turcs. Est-il admissible qu'un poème héroïque grec, rédigé après 1453, les ait passés complètement sous silence ? Le fait est si invraisemblable, dit M. Politis, qu'on a voulu à toute force découvrir dans l'Érotokritos des Turcs qui n'y existent pas, en prenant comme type du Turc le prince de Caramanie. Et, s'il n'y est pas question des Turcs, c'est donc bien que le poème a été composé avant la prise de Gonstantinople. Ce Caramanite nous reporte à l'époque où florissait en Asie-Mineure la dynastie des Caramans, soit aux xin* et xiv® siècles, et l'existence dans le poème d'un prince de Byzance, vient confirmer cette opinion. Les Vénitiens eux aussi, et les Francs en général, sont absents du poème, et c'est ce qui amène M. Politis à placer son archétype en pays grec et libre.
Le savant folkloriste est trop avisé pour n'avoir pas prévu l'objection qu'on allait lui faire. « Dans
les temps passés, où commandaient les Hellènes », est-il dit au début. Si c'est à ces temps passés que se reporte l'auteur, il est tout naturel qu'il ne mette en scène, ni Turcs, ni Vénitiens. A cela M. Politis réplique qu'au moyen âge les auteurs n'étaient pas de force à séparer si nettetement leur propre temps de celui qu'ils étaient censés dépeindre, et que toujours ils finissaient par confondre l'un et l'autre. Pourquoi dés lors l'Érotokritos serait-il une exception ?
Ce raisonnement ne nous convainc pas. Dans tout le poème il n'est question de Dieu qu'une fois, à la fin, lorsque Kornaros parle de lui-même et de la mort qui l'attend ; or, M. Politis et moi sommes d'accord pour récuser ce passage. Partout ailleurs, les personnages invoquent le Soleil, la Lune, les Étoiles. Si l'auteur a ainsi fait abstraction de Dieu et des Saints, pourquoi n'aurait-il pas agi de même envers les Turcs et les Vénitiens ?
Mais, même en écartant cet argument de M. Politis, même en supposant que le Caramanite soit la personnification du Turc, il n'en reste pas moins qu'il est appelé Garamanite, et ceci implique un souvenir assez vivace du règne des Caramans. M. Xanthoudidis a essayé de montrer
que, dans certains textes, le mot Caramanos est synonyme de Turc, sans toutefois arriver ici à quelque cliose de probant. L'existence dans le poème d'un prince de Byzance, le soin que prend l'auteur de lui attribuer une sorte de premier prix, dont Érotokritos lui-même se montre jaloux, nous paraissent également devoir être retenus.
Dans le même ordre d'idées, le deuxième livre renferme, croyons-nous, des renseignements intéressants. Quelques-unes des divisions politiques mentionnées par le poète nous laissent, il est vrai dans le vague. Tel le royaume d'Athènes, sur lequel rien de précis ne nous est donné ; telle la seigneurie de Macédoine, qui semble un simple souvenir de la grandeur passée de cette contrée ; telle encore la seigneurie d'Eubée, ou plus exactement de Nègrepont. Relativement à la Crète, il nous est dit que Charidimos descend du sang des rois (1), et qu'il gouverne la belle et renommée Gortyne, ce qui encore paraît une lointaine souvenance. Mais il est d'autres faits qui nous transportent, semble-t-il bien, en pleine période d'occupation vénitienne.
C'est d'abord l'apparition de Glykostratos, sire
(1) Etoûto; èxaréêatvcv àito prtyi^av eu^a.
LE ROMAN CRETOIS d'ÉROTOKRITOS 87
de Naxos. Ce personnage est des plus sympathiques au poète. Il vient, à ce point de vue, immédiatement après Érotokritos, le prince de Byzance et celui de Crète. Il est paré d'une foule de qualités. Sa lutte avec le prince de Chypre est remarquablement courtoise. Il ne saurait battre ce dernier, qui doit rester jusqu'à la fin, pour tomber sous les coups d'Érotokritos. L'auteur ne veut pas non plus qu'il soit vaincu ; il usera donc pour lui d'un stratagème, comme pour le prince de Crète : un accident de cheval, sur les suites duquel le lecteur est d'ailleurs aussitôt rassuré, obligera Glykostratos à sortir de la lice. Or, de 1207 à 1556, Naxos avec ses dépendances a formé, sous le gouvernement des maisons vénitiennes de Sanudo et de Crispo, un duché qui n'a pas cessé d'être en d'étroites relations avec la métropole. La mention, en tant que seigneuries, de Modon et de Coron, les deux forteresses vénitiennes du sud de la Morée, est un argument de plus en faveur de cette manière de voir, et peut-être pourrait-on y ajouter encore la présence, parmi les champions, de Tripolemos, l'Esclavon belliqueux et fraste, que met à mal le prince de Crète et avec les compatriotes duquel Venise a eu si longtemps maille à partir. Rappelons également ici que la
date du tournoi est le 25 avril, jour de la fête de Saint-Marc.
Les autres principautés et seigneuries, sont loin de constituer des preuves aussi caractéristiques que les précédentes, mais elles n'apportent rien de contradictoire. Nauplie, Napoli di Romania, a appartenu aux Vénitiens de 1398 à 1540. L'île de Mytilène a été possession génoise de 1355 à 1462, date à laquelle elle a été prise par les Turcs. Enfin, Chypre, dont le prince se montre si vaillant, a passé des Lusignans aux Vénitiens en 1489, et ceux-ci ne l'ont cédée aux Turcs qu'en 1570.
Un dernier fait enfin nous parait digne d'attention. C'est l'amitié du sire de Patras pour le Caramanite. 11 est, après celui-ci, le personnage le plus antipathique à l'auteur, d'où l'on peut conjecturer qu'il n'était ni Grec, ni Vénitien. Faut-il supposer que ceci nous reporte aux années où Patras formait sous l'autorité d'un archevêque latin un domaine séparé (1232-1430), et ne seraitil pas plus indiqué d'en conclure que Patras alors était déjà devenu turc (1460)?
De toute façon, il nous semble difficile de concilier ces données, comme tente de le faire M. Xanthoudidis, avec l'hypothèse d'un auteur
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écrivant quelques années avant 1699. Sans remonter jusqu'au xiv* siècle, comme le voudrait M. Politis, leur ensemble cadrerait mieux, croyonsnous, avec la fin du xv^ ou même, en tenant compte des autres arguments que nous allons citer, avec le commencement du xvi* siècle.
Ceux-ci sont au nombre de trois. Le premier nous est fourni par la rime. Les vers de l'Érotokritos sont rimes. Or, c'est au xv* siècle, peutêtre même assez tard dans le cours de ce siècle, que la rime a été importée d'Italie en Grèce.
D'autre part, M. Hesseling a fait observer que le Garamanite porte sur son casque l'image de Gharon armé d'une faux et que cette conception, également d'origine italienne, n'a pas pénétré en pays hellénique avant le xvi' siècle.
Enfin, on se rappelle que l'Érotokritos parait renfermer des imitations du Roland furieux d'Arioste, postérieures par conséquent à l'année 1516.
C'est à dessein que nous ne faisons pas intervenir ici l'examen de la langue. Les évaluations à cet égard ont varié entre la fin du xvi® siècle et les années qui ont précédé la prise de Candie par les Turcs, cette dernière estimation étant toujours celle de M. Xanthoudidis. Mais pareil argument est des moins décisifs en ce qui concerne la date
de composition du poème. Pour qu'il ait de la valeur, il faut supposer que la langue de ce poème n'a pas été rajeunie, du fait de Vincent Kornaros par exemple, ce dont nous ne sommes rien moins que sûrs.
Ainsi, quand nous envisageons l'Érotokritos sous sa forme actuelle, ce que nous atteignons présentement, c'est un poème dont la rédaction se place avec vraisemblance, selon nous, au commencement du xvi' siècle au plus tard. Et nous apercevons en même temps quel est son lieu d'origine. L'auteur est grec : le premier prix, accordé au prince de Byzance, le montre suffisamment. Il est sujet vénitien : les constatations que nous venons de faire tendent à le prouver. Pour préciser davantage et affirmer encore qu'il est crétois, il suffira de rappeler la prédilection qu'il marque pour le prince de Crète et le subterfuge dont il use, afin que celui-ci aille jusqu'à l'extrême limite du tournoi et en sorte tout à son honneur.
Un poème basé sur une vieille tradition populaire, rédigé au plus tard au début du xvi* siècle par un Crétois qui connaissait la littérature italienne, telle est donc, dans ses grandes lignes, la conclusion à laquelle nous arrivons.
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Y a-t-il eu, entre cette rédaction et la tradition populaire en question un autre texte grec ? Nous ne saurions le nier expressément. Pareille hypothèse n'est infirmée ni par les données littéraires sur lesquelles nous venons de nous appuyer, ni par les arguments historiques dont nous avons fait état et qui proviennent exclusivement du tournoi. Nous resterons dans l'indécision à ce sujet, tant que de nouveaux renseignements ne viendront pas élucider le problème.
Cette hypothèse dût-elle un jour se vérifier, on peut cependant affirmer dès maintenant que le mérite littéraire de notre Cretois anonyme n'en sera pas sensiblement amoindri. De toute façon il a fait œuvre remarquablement personnelle.
Il a manié son dialecte crétois avec une admirable dextérité. Celui-ci, il est vrai, est aujourd'hui un obstacle pour bien des gens ; l'Érotokritos, après avoir été pendant longtemps le principal livre de lecture, est devenu peu accessible à ceux-là surtout qui lisent le plus. Mais, quand on en a pénétré le tour un peu particulier et les expressions locales, quelle originalité et quelle saveur on leur trouve !
Dans la partie héroïque, le poète a exalté le patriotisme de ses compatriotes, leur attachement à l'hellénisme, leur haine du Barbare ; il évoque en notre esprit Candie, Sfakia, toute l'épopée Cretoise, Dans la partie lyrique, où les idées, les descriptions ne font qu'un avec la langue, il a, en fraîcheur et en limpidité, rivalisé avec les plus belles chansons populaires.
Sans doute le texte renferme des longueurs. Mais il n'a pas été écrit pour notre époque agitée et trépidante. On l'a lu dans les veillées, en goûtant chaque expression et chaque vers ; l'heure venue, on fermait le livre, sachant bien qu'il y aurait, le lendemain, un soir tout pareil, et que, le poème achevé, on le reprendrait de nouveau.
C'est sans hâte, peu à peu, dans la nouvelle et si complète édition de M. Xanthoudidis, qu'il faut lire aujourd'hui l'Érotokritos. On arrive alors à la conviction qu'à l'exception peut-être du Sacrifice d'Abraham, aucune œuvre Cretoise ne saurait lui être comparée. Dans une période littéraire qui est loin d'avoir été obscure, VÉrotokritos brille d'un éclat tout particulier. Ce poème, à notre goût, est une des meilleures productions de la littérature grecque moderne à ses débuts.