‹ Études de littérature grecque moderneChapitre 8 sur 8 · ANDRÉ LA.SKAIL\TOS · texte numérisé non relu

ANDRÉ LA.SKAIL\TOS

appelle les Logiotali [V] . Il y en avait une grande quantité à Athènes, ayant le type d'élèves frais sortis de l'école. Ils dédaignaient de parler la langue vivante et commune à la nation et prétendaient se distinguer en usant d"un jargon scolastique qui les faisait passer aux yeux du vulgaire pour des gens instruits.

Vingt ans plus tard, la présence dans mon île natale de ces scolaires, maintenant nos gouvernants et nos maîtres, m'a confirmé dans l'idée que je m'en étais faite. Leur science de prédilection est la grammaire. Ils l'étudient éternellement : non pas celle de leur langue, qu'ils dédaignent et négligent, mais celle du grec ancien ! Et, comme ils ne peuvent parler cette langue morte dont ils étudient la grammaire, ni appliquer celle-ci à la langue parlée, ils ont créé certain jargon artificiel, qui n'est ni ancien, ni moderne, mais un mélange peu compris du peuple. Ce jargon ils en jouissent entre eux, et pendant ce temps le corps de la nation reste dans les ténèbres (2j.

(1) AoytwTKTot. « savantissimes », pédants.

(2) iVoJ« de l'auteur : Toutes les fois qu'on présentait une requête aux premiers gouvernants qui nous furent envoyés dAthènes, ils la lisaient attentivement, en faisant le plus grand cas de la langue dont ou s'était servi, sans prêter attention à l'af-

Je ne pus recueillir que peu de poésies vulgaires durant ce voyage. En Crète, à La Ganée, je ne trouvai personne d'instruit, capable de m'aider dans mes recherches et dans l'étude des poèmes Cretois que j'avais apportés avec moi. De La Ganée, seule ville que je visitai en Crète, je ne saurais dire grand chose. Entourée de murs par les Vénitiens, elle avait deux portes donnant sur l'intérieur du pays. L'une, encore en bon état, était gardée par les Turcs, qui y percevaient les droits d'entrée. L'autre, ruinée par le temps, n'était pas gardée du tout, et y passait librement qui voulait. Cet état de choses gouvernemental est caractéristique de la décadence de cette nation, dont l'existence en Europe est maintenant un véritable anachronisme. Les chiens, les chats crevés, et autres charognes semblables jetées sous le palais du Pacha gouverneur et tout alentour, sont un second signe caractéristique de cette nation décrépite et barbare.

faire elle-même, et en se livrant à des observations grammaticales, après lesquelles notre aû'aire était finie ! Et nous, nous nous désespérions, en voyant de tels pédants.

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Mariage de l'auteur. — Innovations. — Un bal à Lixouri. — Les démagogues. — Voyage en Angleterre. — Les Poésies légères. — Voyage à Tunis. — Les Mystères de Céphalonie.

En 1846 je pris femme. La femme avait toujours été pour moi, instinctivement, un sujet non seulement de la plus haute importance, mais encore de la plus absolue nécessité : dès ma jeunesse je l'ai toujours regardée comme le complément de l'homme, et l'homme comme le complément de la femme. Un homme sans épouse, une femme sans mari me sont toujours apparus comme une moitié de page déchirée perpendiculairement, des fi'actions sans aucun sens.

Cependant j'avais pu arriver jusqu'à l'âge de 35 ans sans me marier, et peu s'en fallut que je ne me mariasse jamais, car la haute idée que je me faisais de la femme m'empêchait d'en prendre une quelconque.

Ce n'était pas une riche que je cherchais, pas

une Vénus, pas une savante ; ce n'étaient ni la parenté ni le rang qui m'allaient au cœur. Ce dont je sentais le besoin, c'était une femme qui me comprit, que je pusse comprendre, une compagne avec laquelle je serais en communion d'idées et en sympathie. Avec une richarde, une savante, une princesse, je pouvais être malheureux. Avec une femme dont l'âme ressemblerait à la mienne, j'étais sûr d'être heureux, éternellement heureux.

Par suite de cette manière de voir et de sentir, je refusai divers partis qui non seulement me faisaient honneur, mais encore auraient servi mes intérêts pécuniaires. Je les refusai, parce que je ne connaissais pas les personnes qu'on me proposait pour femmes. Celle-là même que je devais épouser plus tard me fut plusieurs fois proposée, et chaque fois je la refusai, en disant : « Je ne la connais pas. »

Et pourtant je demandai un jour une jeune fille, simplement pour l'avoir vue dans la rue (1) ! Et pourtant, à peine appris-je que le chevalier Corgialegno était venu d'Italie avec sa famille, que je me regardai comme marié, avant même d'avoir vu sa fille, et sans savoir si elle m'accepterait pour

(1) Note de l'auteur: Elle était fiancée.

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mari I Mais le cœur humain est plein de contradictions et de dilemmes, comme de lignes de conduite (sic}. Sans compter que parfois le Destin aussi entre en jeu.

Tout en me considérant comme déjà marié, je demandais six mois pour connaître celle que je regardais déjà comme ma femme et me décider! Quinze jours après qu'on m'eut accordé ce délai, je désirais que le mariage se fit au plus tôt.

Rien du nécessaire n'était prêt et la célébration des noces semblait impossible. Toutefois j'étais bien résolu, et je déclarais qu'un mariage peut toujours se faire, pounu qu'à défaut du reste, il y ait les futurs conjoints, le prêtre et deux témoins.

Je ne saurais dire si. durant ces quinze jours, j'ai vraiment découvert dans ma fiancée les qualités que je cherchais, ou si le hasard et ma bonne fortune me les ont apportées chez moi. Supérieure à tout ce que j'avais jamais pu espérer, elle me comprit en efifet, me jugea, me trouva inférieur à elle et sut ennoblir mon âme et mon caractère intransigeant et dur. Je crois d'autre part que j'eus sur elle quelque bienfaisante influence, en donnant à la sienne plus de force et de résistance.

Longtemps auparavant je m'étais élevé contre

les préjugés et les coutumes rétrogrades de mon pays. Mais j'étais jeune alors et le neveu chéri du comte Della-Decima ; deux qualités en faveur desquelles on me pardonnait tout. A ce moment-là, le comte Della-Decima avait cessé de vivre et je n'étais plus un jeune écervelé, mais un homme fait et un père de famille. Je continuai à prêcher simplement, comme par le passé, et je mis désormais en pratique tout ce que j'avais prôné.

Ma conduite, tant dans mes relations sociales que dans ma vie domestique, parut alors celle d'un innovateur, qualité odieuse à toutes les classes de l'île, à cause de l'esprit religieusement stationnaire de l'époque. Aussi, le pays, désœuvré, commença à s'en émouvoir et mes parents les plus proches me firent d'amères remarques, tant sur des choses essentielles que sur des futilités.

Je fus par exemple le premier à ne pas accepter de visites le lendemain du mariage. Selon la coutume locale, j'aurais dû ce jour-là, à peine sorti du lit, et au plus tard vers les neuf heures du matin, m'asseoir sur un sofa et y rester, en compagnie de ma femme, exposé jusqu'à midi passé, pour y recevoir les congratulations de tous les gens du pays, les voir se régaler de chocolat, entendre leurs conversations, etc.

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Mais désormais il faut que je parle au pluriel. Nous fûmes les premiers à oser, la première fois que nous sortîmes, revenir à la maison par la même rue et y marcher d'un pas ordinaire ; pour obéir aux traditions, nous aurions dû revenir par une rue différente et marcher d'un pas lent, afin de donner aux fenêtres le temps de s'ouvrir à deux battants, et aux passants celui de contempler le nouveau couple. Nous fûmes les premiers à laver nos enfants, aussitôt nés, à ne pas les ficeler dans des langes, à la manière des momies égyptiennes, à peigner leurs petites têtes, pour ne pas s'y laisser former la malpropre croûte habituelle, à couper les cheveux de nos filles, tant qu'elles furent petites, et à leur donner des vêtements courts jusqu'à l'âge de l'adolescence.

Ce fut ma femme qui montra aux autres dames de la ville qu'une dame pouvait aller en personne dans les boutiques pour y acheter des vêtements. Auparavant, le marchand devait tout envoyer à la maison de sa cliente. Plus tard, je fus aussi le premier à prendre mes filles avec moi à la promenade ; nul autre père alors n'aurait daigné le faire. Ces infractions, et d'autres semblables, à des coutumes vénérables par leur immense passé, laissaient prévoir qu'un jour je serais excommunié.

Éludti de liiter. gr. mod., II. 12

J'étais encore nouveau marié, quand un citadin de condition eut l'idée de donner un bal. Nous faisions partie des invités. Une salle avec des daines tout alentour, assises sur des chaises juste assez écartées du mur pour donner asile aux servantes des invitées et aux femmes du voisinage, auxquelles on ne pouvait, semble-t-il, refuser l'entrée dans cette espèce de parterre. Les messieurs, retirés dans les autres pièces et affranchis des égards qu'exige la présence du beau sexe, passaient délicieusement la soirée en fumant et en prenant des glaces et autres rafraîchissements, dont peu ou rien ne restait pour les dames. Voilà l'esquisse de cette soirée. Je ne veux pas entrer dans les détails, et peut-être ne le pourrai s-je pas, car, dégoûté du caractère de cette fête dès le début, je sortis bien vite, sans songer en quel lieu peu attrayant je laissais ma femme ; je m'en allais seulement avec l'idée de revenir la prendre.

Je revins en effet quelque temps après et constatai que tout était resté en l'état : les dames séquestrées dans leur salle, et les hommes dans le reste de la maison, comme auparavant. Je dis les dames séquestrées, parce ([ue le pavé des autres pièces, couvert de bouts de cigares et de crachats, faisait de la maison une vaste marc, non seule-

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ment dégoûtante, mais encore dangereuse pour les dames.

Nous sortîmes de cette fête un instant après ; ma femme jura que ce serait pour elle la première et la dernière à Lixouri, et ce fut le cas.

M. Wliittingham dira peut-être, dans un second ti'aité sur les Hes ioniennes i^l\ que ce sont là des exagérations. Mais je ne veux pas mitiger les choses pour les rendre croyables. M. Whittingham n'a connu les gens, à Céphalonie. que dans son salon et non dans le leur, et l'homme de salon n'est pas l'homme proprement dit. Ce que je décris remonte à une \ingtaiue d'années, et vingt ans apportent des changements, dans un pays qui, à une époque terriblement transitoire, n"a pas à inventer, ni même à imiter tant soit peu, mais seulement à se laisser entraîner par la civilisation universelle. Et Argostoli est peut-être plus avancé que Lixoui'i en fait de civilisation.

Les libertés qui nous furent spontanément accordées par la Nation protectrice, en 1848 si je ne me

(11 L'ouTrage de "Whittiugham viuquel il est fait idlusion est celui qua édité KirkswvUl. sous le titre : Four years in the lonian Itlands, 2 vol.. Londres, l"*fi4, in-S*.

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trompe (1), avaient déjà produit un effet funeste dans nos villes. Les charlatans politiques s'en étaient prévalus aussitôt et les avaient fait servir à leur intérêt particulier en trompant le peuple ; ils lui racontaient que les impôts payés au Gouvernement étaient exorbitants, que la reine d'Angleterre entretenait son luxe avec les richesses qu'elle tirait des Iles ioniennes, et autres niaiseries de ce genre, auxquelles ajoutait foi une plèbe imbécile ; ils promettaient l'union atec nos frères de Grèce, auprès desquels nous ne paierions plus d'impôts et qui nous donneraient liberté, fraternité, égalité, et bonheur dans un pays de Cocagne. Tout cela, si ces démagogues restaient continuellement les députés du peuple.

En effet ils menaient grand vacarme au Parlement, pour s'en faire un mérite et assurer leur réélection, espérant toujours que la Grande-Bretagne ne daignerait pas faire cas de leurs croassements. Malheureusement pour eux, un jour allait venir, où la politique anglaise croirait devoir se

(1) Ce fut en eft'et au mois de juin de celte annèe-là, et comme conséquence des diverses réformes opérées en Europe, que l'Angleterre accorda aux Iles la liberté de la presse. Elles n'obtinrent le suffrage universel, avec quelques restrictions, qu'à la fin de 1849.

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servir de leurs démagogies et abandonner ces îles, qui étaient un poids pour elle (1) ! Ce jour-là, nos charlatans, stupéfaits du résultat de leur conduite, furent désolés : quelques-uns s'enfermèrent et moururent de crève-cœur ou de marasme. Un seul d'entre eux prospéra et gagna au change : le grand charlatan de Zante, Constantin Lamhardos (2). Tous les autres perdirent leur métier, quand le Protectorat leur fit défaut.

En février 1850, il fallait préparer le nouveau Gouvernement, pour le neuvième Parlement. L'idée me ^dnt de poser ma candidature comme représentant à l'Assemblée législative. Je trouvai la lice remplie de démagogues, qui promettaient au peuple

(1) La réunion des Iles ioniennes à la Grèce eut lieu en 1863.

(2) Constantin Lombardes avec lequel Laskaratos eut plus d'une fois maille à partir, comme on le verra plus loin, naquit à Zante en 1820. Il ne tarda pas h abandonner la médecine qu'il exerçait dans cette île, pour s'adonner à la politique. Représentant de Zante à la Chambre, dès 1852, il fut toujours un des zélés partisans de l'annexion des Iles à la Grèce et dirigea successivement les journaux HaÀiyyevsirix {Renaissance, 1857), et 'H *wv/i ToO 'lovt'ow [La voix de l'Ionie, 1858-1864). Député au Parlement grec, après l'annexion, il s'attacha à Koumoundouros, sous les présidences duquel il fut plusieurs fois ministre, puis se rangea sous la bannière de Trikoupis, dont il fut presque continuellement le collaborateur. Il mourut à Athènes le 25 août 1888. 11 fut toujours très populaire à Zante. A sa mort, une Société y fut fondée sous son nom, qui publia un journal, intitulé lui aussi 'O Ao^^ûp^oç.

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ignorant de chasser les Anglais et de l'unir à la Grèce, de le mener prendre Gonstantinople, de faire flotter sur les murs de Sainte-Sophie le drapeau hellénique, etc., etc.

Je fis ma profession de foi ; mais toute différente de la leur. Je mettais le peuple en garde conti'e les menées des démagogues et promettais de me comporter à l'Assemblée comme un citoyen sérieux et honnête. Un programme de ce genre devait être blackboulé ; il le fut en effet penitus penitus et les démagogues portés en triomphe (1).

Dans cette circonstance j'ai publié contre la démagogie quatre ou cinq petits articles.

En 1851, dégoûté de la société de Géphalonie, j'essayai de trouver à vivre dans un pays plus civilisé et plus chrétien. Je partis poui'Londi'es, où je cherchai à donner des leçons de grec moderne et d'italien : je commençais à y avoir quelque profit,

(1) Laskaratos, qui n'abandonnait pas facilement une idée, lorsqu'il la croyait bonne, fit une nouvelle tentative électorale en 1862, afin de voir, disait-il dans sa profession de foi, dans quelle mesure les Cèphaloniens avaient ouvert les yeux. « En me présentant, déclarait-il encore, je ne vous promets nullement de me comporter de la façon qui vous plaira le mieux, car je préfère me comporter de la façon qui plaira le mieux à ma conscience. » Le résultat fut semblable à celui de 1850 : Laskaratos arriva bon dernier, avec 292 voix sur 4.932 votants.

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bien que petit. Je songeai alors à me rendre à Cambridge, dans l'espoir d'y trouver plus d'occupation et j'obtins des recommandations honorables auprès des professeurs de l'Université. Mais l'air, l'eau, ou je ne sais quoi, ne m'y convenait pas. Je perdis presque subitement toute ma voix, de sorte qu'au bout d'un mois de séjour, je retournai à Londres, où une heure après, la voix me revint entièrement (1) 1

Cependant la vie loin de ma famille m'était devenue insupportable, et la nostalgie atteignant son comble m'obligea à regagner précipitamment mon île.

En 1854, je me transportai avec ma famille à Argostoli. Argostoli est le centre politique de Céphalonie et attire dans son sein des habitants de toutes les parties de l'île.

Ma femme, comme je l'ai dit, avait fait de moi un autre homme. Un des effets de sa bienfaisante influence fut que je m'aperçus de l'inconvenance de mes poésies. Je ne pouvais plus les goûter et j'avais honte de les avoir faites telles. J'aurais voulu qu'elles se perdissent, mais je n'avais pas le courage de les détruire de ma main. Mes créations

(1) Laskaratos avait une affection des organes vocaux ; voir page 208.

étaient dignes de mort, et le cœur me manquait pour la leur donner moi-même. Je les condamnais, sans pouvoir m'en faire l'exécuteur. Déjà j'avais procédé à une première expurgation et j 'avais brûlé les plus indécentes, quoique ce fussent peut-être les plus spirituelles. Je cachai les autres, avec l'idée de les ensevelir dans l'oubli, et oubliées de la sorte, je les conservai jusqu'en 1854.

Ce fut alors, je crois, que mon ami Jules Pretendèri me demanda quelques-unes de mes poésies pour une anthologie qu'il se proposait de publier. Je me décidai à me défaire aussi de celles-là. Il m'en demandait quelques-unes, je lui remis tout ce que j'avais écrit, et je lui en fis don, don d'une façon absolue, en lui imposant seulement la condition, acceptée par lui, de n'en jamais publier une, sans l'avoir purifiée au préalable de tout ce qu'elle pourrait avoir d'inconvenant.

L'anthologie ne fut jamais éditée, et à son tour Pretendéri fit présent de mes poésies à notre ami commun M. Aristote Yalaoritis, qui les possède toujours. Il me les a prêtées en 1870; j'ai fait un choix, une épuration, et j'en ai publié un recueil (1).

(1) Voir page 250.

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Au mois d'octobre de l'année 1854, M. S..., secrétaire du Consul général d'Angleterre à Tunis, venu à Céphalonie pour quelques jours, m'offrit et me pressa d'aller en cette ville, comme avocat du consulat britannique, me promettant toutes les affaires de ce consulat, dont je pouvais, disait-il, avoir un gain de cinq à six thaï ers par jour (1).

Je refusai tout d'abord, car j'avais oublié le peu que je possédais de cette science, puisque j'avais cessé d'exercer depuis de longues années. Mais il insista, en disant que des professeurs ne venaient pas faire les avocats à Tunis dans les consulats. Il me fit même le plaisir de venir un soir prendre le thé avec nous : ma femme, lui et moi parlâmes de sa proposition et, sur ses assertions, je me déterminai à faire le voyage de Tunis.

Vers la fin du mois donc, je dis adieu à ma famille et m'embarquai pour l'Afrique, sur un vapeur jusqu'à Malte, puis sur un petit bâtiment à voiles, de Malte à Tunis.

Je ne dirai rien de mes souffrances sur mer; elles sont chaque fois un peu moins que la mort.

A peine fus-je arrivé à Tunis, que M. S... vint me trouver à l'auberge où l'on m'avait conduit,

(1) Le ihaler valait alors environ 5 fr. 50.

la seule décente de la ville, pour me prier de ne pas dire au Consul, M. Baynes, que c'était xui, son secrétaire, qui m'avait fait venir à Tunis, « attendu que le consulat d'Angleterre n'avait paa à ce moment-là assez d'affaires pour un avocat ».

— Vous n'avez pas beaucoup d'affaires en ce moment, répliquai-je, mais vous en aurez bien quelques-unes, et je prendrai patience jusqu'à ce que le consulat en ait davantage.

M. S..., pour toute réponse me réitéra sa prière de ne rien dire au Consul. Je dus consentir et m'y engager, sans cependant me plaindre ; je laissai mes regrets se consumer dans mon cœur.

Il était néanmoins nécessaire que je me présentasse à M. Baynes. D m'embrassa, comme on fait avec une vieille connaissance, me prodigua les amabilités, durant les quinze jours que je restai à Tunis, mais ne put s'empêcher de rire, en apprenant de moi que j'étais venu là avec l'espoir d'y faire l'avocat. C'était ainsi que je présentais la chose, pour ne pas mettre en avant son secrétaire.

— Mon cher, rïie dit-il, en fait de sujets anglais, il n'y a ici que quelques misérables ouvriers maltais. De temps à autre il s'élève entre eux un différend pour une affaire d'un demi thaler : ils viennent vers moi et, pour m'en débarrasser, je

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les fais se partager la valeur de la chose contestée. C'est tout. Pourquoi ne vous êtes-vous pas mieux informé, avant d'entreprendre le voyage de Tunis ?

Je voulus tenir parole à M. S... et ne dis pas à M. Baynes que c'était son secrétaire qui m'avait induit en erreur. Je quittai donc Tunis et je revins à Géphalonie, à demi-mort de fatigue, après avoir dépensé plus de cent colonati, qu'il m'avait fallu emprunter à cette occasion.

Une fois à Géphalonie je découvris que M. S... avait écrit chez lui : « Ces j ours derniers est arrivé ici M. Lascarato, dans le but d'exercer la profession d'avocat; mais les talents de M. Lascarato ne s'y prêtent pas. »

Et maintenant, quel était le motif, quel était le but, pour lequel M. S... causait ainsi de la peine et du préjudice à une famille amie et honnête, malheureusement peu fortunée ?, Cela reste pour moi un mystère.

Ce fut à cette époque que je commençai à travailler à mes Mystères de Géphalonie. Le petit nombre de mes enfants me permettait alors d'avoir avec ma femme de longues conversations, qui portaient toutes sur le manque de civilisation du pays. Nous réfléchissions sur nos coutumes semi-barbares,

sur une religion d'apparat, sans âme, sans souffle divin, etc., etc.

Beaucoup de ces réflexions m'étaient inspirées par ma femme. Après ces entretiens, je me retirais dans mon cabinet et je prenais des notes sur des feuilles volantes que je conservais. Je pus ainsi, en 1856, mettre en ordre et donner à l'impression ce recueil, que j'intitulai : Mystères de Cêphalonie (1).

(1) Les Mystères de Cêphalonie se composent de trois chapitres, portant respectivement sur la famille, la religion et la politique. L'auteur se propose, dit-il, de montrer, à Cêphalonie, dans la famille, une laideur barbare, dans l'église un ensemble de coutumes bachiques et idolàtriques, et de faire voir que la politique sortie de ces deux foyers n'est fondée que sur l'égoïsme. Il part de faits observés par lui et souvent présentés avec esprit, pour en tirer des conclusions générales, la plupart du temps justes.

Le chapitre sur la famille, malgré quelque prolixité, est le mieux venu des trois ; une partie des remarques de Laskaratos garde encore toute sa valeur.

Le second est, sous forme d'observations respectueuses à. l'évêque, une critique mordante des abus de la religion, de la façon dont sont recrutés les popes, des carêmes et des jeûnes, des superstitions qui s'attachent au culte. « Les chrétiens d'aujourd'hui, dit l'auteur, ont trois religions : une dont ils parlent et qu'ils ne pratiquent pas, celle du Christ ; une qu'ils pratiquent et dont ils ne parlent pas, celle du diable ; une dont ils parlent et qu'ils pratiquent, celle du ventre. La première est toute d'apparence, elle n'existe pas au fond des cœurs. La seconde se pratique à la maison, par les haines, les injustices, les vengeances. La troisième consiste en jeûnes plus ou moins rigoureux, en gras et maigre, en listes d'aliments ; c'est le calendrier du ventre élevé au rang de religion. » Pour lui, tout

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Excommunication. — Fuite à Zante. — Deuxième voyage en Angleterre. — Retour à Zante. — Le Lumignon. — Procès avec Constantin Lambardos. — Emprisonnement. — Mes souffrances et mes observations dans les prisons de Céphalonie. — Fin du Lumignon.

Jusque-là, ma vie n'avait été qu'une sorte de préliminaire au rôle qui, semble-t-il, m'était réservé dans le monde.

Fruit de l'indignation que m'inspirait le vil état de la société, ce livre ne pouvait que soulever

le problême religieux' se ramène à ceci : revenir à la religion du Christ.

Dans son troisième chapitre, il fait la guerre à la fois aux « radicaux » et aux « partisans du statu quo ». « Les Anglais, dèclare-t-il, occupent nos îles uniquement à cause de leur situation géographique. Nous leur sommes indifférents et ils ne se soucient ni de nous faire du bien, ni de nous faire du mal. Notre bonheur et notre malheur ne dépendent donc que de nousmêmes. Réagissons contre la démagogie sous toutes ses formes. »

Dans une note finale, dont voici l'essentiel. Laskaratos s'exprime ainsi sur l'accueil qu'on fera à son livre :

Beaucoup de gens penseront que les faits décrits par moi sont justes, mais ne constituent cependant que des abus et des exceptions, chez un peuple généralement honnête. A ceux-là je con

contre moi toutes les classes sociales. Mais j'avais prévu la bourrasque, et c'était délibérément que j'allais au-devant d'elle. Rien de radicalement bon ne peut se faire sans quelque sacrifice.

Les parents, âprement blam.es pour leur conseille un examen plus attentif, et ils verront que ce qui aujourd'hui constitue l'exception dans notre société, c'est l'honnêteté.

Beaucoup d'autres trouveront que je dis vrai, mais que mes expressions ont une certaine amertume, qui aggrave encore mes accusations contre la société. Tel est en effet mon ton, mais cette amertume, c'est la société même qui l'a mise dans mon cœur et c'est à moi que cela fait tort : on me suspecte, alors que les faits cités par moi ne sont pas complets, ni peut-être les plus terribles.

D'autres encore me reprocheront de parler de tout, et principalement de la religion, avec peu de respect. Mais, si ce que je rapporte est vrai, ma liberté de parole, et mon sarcasme parfois, n'attaquent que l'erreur et l'abus, au profit de la vraie religion du Christ.

Une foule de gens à chapeaux, de moines et de prêtres, se hérisseront à la lecture et m'appelleront « athée ». A ceux-là pas de réponse. Ce sont, en partie des imposteurs, et en partie des bètes. Tout effort pour les persuader serait vain, et mes paroles se perdraient au vent.

Mais il y aura unanimité sur un point. — Qu'avais-je besoin, pensera-t-on de divulguer ces faits ? Bien d'autres les aperçoivent, qui cependant se taisent. — Cette critique sera dans presque toutes les bouches, parce que, dans presque aucune âme n'existe l'amour du bon.

Enfin, il y a aussi ceux dont l'attention ne se portera que sur le côté plaisant de mon livre. Ils verront dans mes réflexions autant de satires et y chercheront la plaisanterie, pour en rire. En regard de ceux-là j'ai perdu mon temps : « ils lèchent la sauce et laissent là le mets ».

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duite inhumaine envers leurs filles, se turent, mais non sans se plaindre ni murmurer à part eux (1). Les démagogues, démasqués en public, sentirent l'affront et poussèrent les hauts cris. Quant aux prêtres, qui furent alarmés par le cri « Ne faites pas de la maison du Seigneur une maison de commerce », voyant leur boutique en péril, ils se tournèrent furieux contre moi en disant que je blasphémais ! « BÀa7r>;p.a£t ro XjOtaro Jtat xr]v Ilocvor/loc ! » (2) disaient-ils au peuple crédule.

Je cherchai à les calmer. Je leur demandai de me

(1) Note de l'auteur : « Maintenant (1896) les parents ont changé. Ils préfèrent toujours les garçons, mais ils aiment et élèvent bien, même leurs filles. »

Le passage suivant surtout avait dû irriter plus d'un lecteur : « L'habitant de Céphalonie attend l'enfant que lui donnera sa femme, comme il attend l'issue de toute autre affaire. Si c'est un garton, l'affaire a réussi, il a gagné ; cette année-là, il se considère comme plus riche. Si c'est une fille, l'affaire a mal tourné, il a perdu ; cette année-là, il est en déficit. Ce n'est pas un enfant qui lui est venu, mais une dette : dette détestée, car il n'a pas encaissé la somme qu'il devra débourser, dette qui durant vingt années consécutives pèsera sur son budget ; jusqu'au jour où il recevra de son gendre quittance de la dot, et aura enfin la satisfaction de s'être débarrassé de sa dette. Ainsi, il n'a vu dans sa fille qu'un billet à ordre. » Il en résulte, ajoutait Laskaratos, que les filles sont méprisées, malmenées, rabaissées au rang de la bête. Devenues femmes, elles élèvent des fils à leur image, jusqu'au temps où un séjour en Italie polit un peu ceux-ci et en fait des bétes ennoblies.

(2) « Il blasphème le Christ et la Sainte Vierge. »

montrer où se trouvaient mes blasphèmes, offrant de les désavouer, quand ils me les auraient fait voir, mais ce fut inutile. Ces offres, par lettres adressées à l'évêque, restèrent sans réponse, et quelques jours après, on m'excommunia solennellement, à grand bruit de cloches, car toutes celles de la ville sonnèrent à mort, de six heures à midi ! On me proposait seulement, dans cette excommunication qui fut immédiatemeni imprimée, « de brûler foM5 les exemplaires de mon livre, pour obtenir le pardon. »

La rétractation des prétendus blasphèmes leur importait fort peu ; ils ne se souciaient pas non plus d'un repentir chrétien, au cas où des blasphèmes pouvaient exister ! Il apparaissait donc clairement qu'ils visaient seulement à arrêter la divulgation de leurs turpitudes.

Ma femme, révoltée du troc qu'on me proposait, courut à moi indignée : « Si tu étais assez vil, me dit-elle, pour prêter l'oreille à la subornation de ces misérables, je te regarderais comme vraiment excommunié et ne serais plus ta femme. Tiens-toi ferme dans notre infortune (1), et je m'efforcerai de te rendre le calice moins amer. »

(1) Par infortune elle entendait, non pas la prétendue damnation de l'âme, consécutive à l'excommunication, mais les méchants effets inévitables de ces menées diaboliques contre nous.

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En pareilles circonstances, la femme, quand elle a une âme élevée et ferme, est une force, une puissance, un monde. La mienne, noblement altière, et indignée contre nos persécuteurs corrompus, parvint à m'inspirer du courage.

C'était la première fois que je voyais en ma femme une force d'âme égale à la mienne, mais il y avait longtemps que je savais ses sentiments identiques aux miens. Nous a\ions préparé ensemble les Mystères de Céphalonie. Plus prudente que moi, elle avait toujours été opposée à leur publication, car elle voulait éviter des conséquences qu'elle prévoyait; mais ces conséquences une fois survenues, elle se fit la protectrice du livre, déclarant qu'elle le défendrait, même contre moi, si besoin était.

Afin de ne pas allonger outre mesure ce récit, je ne rapporterai pas les excès que commirent les prêtres, ainsi que leurs serviteurs et satellites, durant les quelques jours qui précédèrent mon départ de l'île. Qui voudrait en avoir une idée pourra voir ma Réponse à une excommunication, imprimée à Argostoli en 1868.

Calomnié alors par les prêtres qu'avait exaspérés la divulgation de leurs friponneries, et persécuté

Éludet de littér. gr. mod., II. 13

par le peuple imbécile à qui j'avais eu l'intention d'être utile, je me réfugiai à Zante, le 16 mars 1856. J'y fus accueilli sur le port avec les plus grossiers outrages et, en allant m'enfermer dans une maison, j'entendis au passage qu'on m'excommuniait dans les églises.

Les affronts que j'ai subis à la publication de mes Mystères étaient certes des plus stupides, des plus vils, des plus déchirants. Mais quand les premiers de la société, unis au Gouvernement et au clergé, excitent la plèbe contre un homme auquel ils ne peuvent légalement toucher, n'est-ce pas reconnaître en lui la vérité, la raison, et par conséquent aussi une supériorité morale sur eux ?

Durant quinze jours je restai à Zante, sans cesse enfermé dans la maison de mon cousin, M. D. Gaeta, évité de tous, même de mes autres parents, menacé par la populace et complimenté seulement par quelques dames. A Zante, les dames et les femmes, en général, sont supérieures aux hommes par l'esprit et le cœur.

Le 20 mars (ceci est un extrait de mon journal d'alors), je parlais avec l'archidiacre épiscopal. Je lui exprimai mon étonncment de la conduite de son évêque à mon égard, attendu que mon livre, lui dis-je, ne visait que les abus du clergé de

ANDRÉ LASKARATOS 195

Céphalonie. Il me répondit que j'y insultais la religion orthodoxe en général. Je le priai de me faire voir en quelle partie de mon livre j 'insultais cette religion. Mais il évitait de répondre à cette demande. Je lui répétai tous les chefs d'accusation qu'on avait produits contre moi dans l'excommunication de Céphalonie. Je les lui analysai un à un, et toujours il était de mon opinion, mais quand il s'aperçut qu'en continuant à être d'accord avec moi il faisait une bévue : « Vous accusez les prêtres, me dit-il, de vendre l'huile des lampes et de lui attribuer la vertu de guérir. »

Je crus qu'il entendait nier la véracité de mon affirmation relativement à l'imposture des prêtres, et je lui répondis immédiatement que cet abus existait réellement à Céphalonie.

— Non, dit-il, ce n'est pas un abus, mais une antique tradition, quoique non écrite. En effet le peuple croit que cette huile guérit de certaines maladies, et si nous enlevons ceci, cela et cela encore, que reste-t-il alors de la religion du Christ ?

— Alors, répliquai -je, il reste la religion du Christ. »

Devant jce résultat l'archidiacre se tut un instant, puis ajouta :

— Ah 1 la religion du Christ, comme l'entendent les protestants î (1)

— Je ne connais pas, dis-je, la religion des protestants, je connais la religion du Christ, et je sais bien que cette religion n'a que faire de l'huile des lampes.

— Je comprends ; vous voulez détruire la religion existante et en établir une à vous. Alors l'évêque de Zante n'y peut rien. Convoquez, si vous le voulez, un synode, et soumettez-lui la religion que vous entendez proposer.

Cet homme, pensai-je, est un homme de mauvaise foi et il est inutile de parler avec lui.

Désespérant alors de pouvoir demeurer plus longtemps dans les Iles, je partis pour Londres.

A peine arrivé, je déballai mon excommunication et je la considérai. « Chère excommunication ! m'écriai-je, en la revoyant. Nous voici loin de cette République ionienne, esclave et tyrannique, où l'on tient de la Nation protectrice le droit de la parole

(1) L'observation était juste ; les adversaires de Laskaratos lui firent souvent crime de ce protestantisme, qui en revanche lui conquit des sympathies en Angleterre et en Danemark. Laskaratos a reproduit dans sa brochure sur Le journalisme européen, des extraits d'articles élogieux qui lui furent consacrés par la Ivresse de ces deux pays.

ANDRÉ LASKARATOS 197

et de la presse, et où cependant les gens, serfs de leur ignorance, de leurs préjugés et de leurs basses passions, s'insurgent contre ceux qui usent de ce droit pour éclairer le vulgaire, leur imposent silence, les excommunient, les persécutent, s'enlèvent à eux-mêmes la liberté de conscience et se dégradent volontairement. Maintenant nous nous trouvons en un pays libre et digne de la liberté dont il jouit. Je vais pouvoir apprendre aux fripons qui t'ont rédigée, qu'aux gens qui se savent coupables il sied d'éviter le bruit, plutôt que de le provoquer. »

Quarante jours après mon arrivée, ma Réponse était écrite.

J'avais scrupuleusement examiné l'excommunication, phrase par phrase, ligne par ligne et j'avais répondu à tout en détail, bien que plus tard j'y aie encore beaucoup travaillé.

Plusieurs raisons m'ont empêché d'imprimer immédiatement cette réponse. J'en citerai une, qui paraîtra curieuse. Les imprimeurs auxquels je m'adressai ne comprenaient pas les caractères grecs tels que nous les formons, mais les voulaient d'une manière qui n'est plus en usage chez nous (1) :

(1) On sait que l'écriture grecque moderne est une cursive, cornparabl» k la nôtre. Celle dont nous nous servons dans nos

toutes les lettres devaient être indépendantes les unes des autres, grosses et rondes. Si bien qu'ils ne décliiffraient pas mon écriture et que, avant de leur donner ma copie, il m'eût fallu apprendre le dessin. Cette difficulté seule aurait suffi à m'arrêter, même s'il n'y avait pas eu encore l'énormité de la déiDense.

Une feuille, qui me coûtait à Géphalonie trente shillings, en coûtait cent à Londres. A vrai dire les livres se vendent ensuite très cher, mais le produit de la vente n'est pas pour l'auteur, il va presque tout à l'éditeur, et le pauvre auteur n'a que le mérite, et par conséquent la gloire, d'avoir fait gagner une bonne somme aux imprimeurs et éditeurs.

Il est vrai encore qu'en publiant cette Réponse, mon but n'était pas le profit ; mais il était indispensable que je pusse payer les frais de la vente, et les Grecs de Londres étaient tous contre moi.

Cette difficulté et d'autres encore préser\'èrent alors les auteurs de l'excommunication d'une seconde douche et de frissons plus grands encore que ceux des Mystères de Céphalonie.

J'oubliais de dire qu'à Londres la renommée de

écoles, pour le grec ancien, n'est que le calque des caractères d'impression. C'est exactement comme si nous écrivions le latin en séparant toutes les lettres et en imitant les caractères de nos livres.

AXDRÉ LASKARATOS 109

cet ouvrage et de son excommunication m'avait accompagné, mais parallèlement, de sorte que nous ne nous sommes pas rencontrés : un an après mon retour dans les Iles, j'appris que, lorsque je vivais à Londres, exilé et inconnu, on y imprimait dans la Westminstei' Review une longue critique de mes Mystères et de leur excommunication.

Cette excommunication m'a valu des déboires et des ruines ; mais dans la suite de mon existence elle m'a été très bienfaisante. Et maintenant, 1896, je puis dire en vérité que l'excommunication des prêtres fut pour moi une bénédiction du ciel. Elle me fit connaître à diverses personnes en Europe, qui me témoignèrent leur estime dans des journaux, des revues et dans leurs livres. C'est grâce à elle qu'à l'occasion de nos tremblements de terre de 1867, on fit, spécialement pour moi, en Angleterre et en Danemark, sans que je l'eusse demandé, des collectes destinées à me marquer de la sympathie. Mais le plus grand avantage que me valut cette excommunication fut de sauver mon fils aîné de la corruption morale du pays. Pendant plusieurs années, personne ne nous approcha : nous vivions séparés de la société et les garçons de dehors pourchassaient à coups de pierres mon fils, qui, grâce à cet isolement, resta pur et honnête.

J'en reviens à Londres. L'année où je vécus dans cette immense capitale, je la passai toute à la Bibliothèque du British Muséum, lisant incessamment, et presque sans choisir, tout ce qui me tombait sous la main, afin d'oublier l'amertume de l'exil. J'étais inconnu de chacun, sauf de quelques amis anglais, parmi lesquels M. Throp, qui devint plus tard évoque ; ce fut lui qui me présenta à cette Bibliothèque.

Cette fois, ma vie à Londres fut monotone et pénible. Rien ne me faisait plaisir. Tous les divertissements, du plus grandiose au plus infime, passèrent pour moi inaperçus. Un unique sentiment emplissait et aiguillonnait mon cœur et mon esprit : celui de l'injustice qu'on m'avait faite dans mon pays.

La seule chose qui me procurât quelque soulagement et quelque réconfort était les bains chauds de Londres. Un jour, entré rêveur dans la baignoire, je sentis mes épaules à l'étroit, tandis que mes pieds nageaient, à l'aise, dans une grande abondance d'eau. « Mais ceci, pensai-je, est le contraire de ce qu'il faudrait ; le bain est mal fait. De plus, le cordon de la sonnette pendait au-dessus de mes pieds. « Encore ceci ! La sonnette devrait être à portée de la main, et non là. Que les Anglais

ANDRÉ LASKARATOS 201

sont donc sots I » disais-je en moi-même. Il en était de même du savon et des brosses. Mon indignation atteignait son comble, quand enfin je m'aperçus que je m'étais mis en sens contraire dans le bain ! J'eus honte alors de mon erreur et je songeai : « Voilà comment le monde souvent accuse de malfaçon tout ce qui n'est pas conforme à ses idées malfaites. »

Au bout d'un an d'exil à Londres, je revins dans les Iles, en janvier 1857. Mais ne me considérant pas encore comme en sécurité à Céphalonie, je pris avec moi ma famille et j'allai vivre à Zante, où j'avais quelques biens-fonds.

Je faisais là un impair. Le bas peuple de Zante, dépourvu de religion chrétienne, ou pour mieux dire de toute religion et sentiment moral, est fanatique de ce qu'il appelle sa religion. C'est une populace bestiale et, dans son extrême bestalité elle recourt toujours à l'assassinat, qui reste là à l'ordre du jour. Et c'était dans un tel pays que j'allais me réfugier ! Heureusement pour moi, les Zantiotes, comme je le sus plus tard, ne s'assassinent que pour des choses malpropres.

La classe supérieure à Zante, celle des bourgeois, est également frivole et légère. Zante a pro

duit cependant un Foscolo, un Solomos ; ou encore un Géfalas, un Lombardos, ces derniers très illustres par le succès de leur démagogie ; mais d'ordinaire l'esprit de ses habitants est absorbé par la mollesse.

Les vilenies que j'ai subies à Zante pendant le temps que j'y ai passé sont indicibles. Insulté dans les rues par le vulgaire, qui voyait là un devoir, j'étais soigneusement évité des bourgeois, qui avaient peur de se compromettre dans l'opinion de cette masse d'animaux à forme humaine qu'est le bas peuple de Zante.

Quand j'appelle animaux à forme humaine le bas peuple de cette île, ce n'est pas pour l'injurier, mais pour lui donner la qualification qu'en conscience je crois le plus appropriée à l'état grossier où se trouvent ces êtres dégradés (1).

J'opposais la pitié aux insultes et je vivais passa-

(1) J'espère que le patriotisme de mes amis zantiotes ne s'alarmera pas de me voir reproduire ces jugements sévères de Laskaratos sur le bas peuple de leur île. Je laisse ;\ l'auteur toute la responsabilité de ces lignes et de celles qui suivent, en ajoutant que personnellement je n'ai eu qu'à me louer des gens de Zante durant un séjour parmi eux, et que le peuple m'y a fait bonne impression. Mais je n'étais pas excommunié et c'était en 1913.

ANDRÉ LASKARATOS 203

blement content dans cette île, quand un des habitants, un certain S..., banqueroutier de profession et perdu de ce fait dans l'opinion publique, forma le projet de se réhabiliter, en se donnant pour défenseur de la religion contre celui qu'on regardait comme un athée.

Sur les invitations et les encouragements de quelques dames, j'avais alors commencé mon petit journal Le Lumignon. A l'apparition du premier numéro, ce personnage commença à clamer contre moi dans les cercles, en disant que j'écrivais des choses contraires à la religion et en s'en montrant l'ardent défenseur (1). Cette machination avait pour but, comme je l'ai dit, de le relever dans l'opinion et de rassurer ceux qui étaient à même d'apporter de nouveaux capitaux à sa banque.

Cette infâme calomnie, que j'avais méprisée au début, gagna peu à peu du terrain. Déjà l'évêque de Zante se méfiait de celui qui lui semblait envoyé par l'enfer pour enlever aux évêques honneurs, puissance et richesses. Le résident, M. Wodehouse, m'était plutôt hostile, parce que j'avais donné asile

(1) Ce premier numéro était en réalité bien innocent ; Laskaratos s'était simplement permis d'y comparer le carême au shilling, parce qu'il se compose de 48 jours, comme le shilling de 48 farthings.

chez moi à un homme qu'il persécutait (voir Mes persécutions à cause du Lumignon). Tous deux s'unirent ; ils rapportèrent à son Excellence (1) ce qu'on leur avait fait croire, c'est-à-dire que mon journal était horriblement antireligieux et que Zante était soulevé contre moi. En conséquence, ils demandaient l'autorisation de m'expulser de l'île.

Pour mon bonheur, le Lord Haut-Commissaire -dans les Iles ioniennes était alors M. Henry Storks.

M. Storks n'était pas un simple gentilhomme, envoyé par son Gouvernement à cause de sa naissance, mais un homme d'affaires, un homme d'entendement, et en cette occurence il se montra aussi un homme de cœur. Il n'accepta pas mon expulsion, les yeux fermés, comme l'avait fait son prédécesseur, M. Young, en 1856, mais voulut examiner la question. Je restai donc à Zante et je crois qu'au cours de la protection spéciale qu'il m'accorda spontanément, il fit sentir plus d'une fois à l'évêque qu'il était un bon vieux, mais rien de plus, et au résident qu'il était un parfait gentleman, mais rien de plus.

Je ne ferai pas ici l'histoire de mon Lumignon et des persécutions que j'endurai à cause de ce petit

(1) Henry Storks.

ANDRÉ LASKARATOS 205

journal, car je les ai publiées en un volume séparé sous le titre : Mes persécutions à cause du Lumignon. Je dirai seulement que, forcé de me défendre incessamment conti'e des embûches, des machinations et des calomnies tantôt secrètes et viles, tantôt publiques et impudentes, qui toujours renaissaient et qui venaient de toutes parts, je répondais à chacun avec courage, quelquefois aussi avec violence et avec succès (1). Mais un jour je dus succomber devant les tribunaux.

Le s'eur Constantin Lombardos, alors simple aspiran: à la dignité à laquelle il arriva plus tard, avait bissoin de se faire un escabeau de l'opinion du vulgaire de son pays.

Pour se la rendre favorable, un seul moyen était alors de mode et il était commun à tous les démagogues ; c'était « la guerre à la Nation protectrice ». M. Lombardos eût pu s'en contenter, mais il était par nature plus vaillant que tous ses pareils, parce que moins scrupuleux qu'eux tous sur le choix des moyens. L'occasion que je lui offrais de se prévaloir de la religion ne fut donc pas perdue pour lui. Il s'en servit en effet, et alors le héros de

(Ij Toute calomnie, disait Laskaratos dans le Lumignon, est pour moi une ànesse, dont le dos me sert.

l'Amos et du Diofiri, armé de la double panoplie politico-religieuse, se trouva le plus complet de tous les démagogues et le plus apte à prospérer.

Laskaratos étranger, persécuté de chacun, réfugié à Zante, pauvre, abandonné, insulté ixar la populace, évité des bourgeois, lui offrait une proie facile ; il pouvait le sacrifier à coup sûr et faire de sa chair des votes pour les élections.

n rédigeait alors un journal auquel il donnait le nom de La voix de l'ionie et dans lequel il s'aventura, le 10, je crois, du mois de novembre 1859, à présenter, en un long article, une vraie diatribe dirigée contre moi, où il faisait croire à la populace de Zante, qu'à l'instigation des protestants, je dressais des pièges à la religion du pays ! Cela suffisait, pour que la bande de gens qui emplissait l'Amos et le Diofiri se soulevât et me massacrât avec toute ma famille ! Mais Dieu, semblet-il, ne le permit pas.

Je ne pouvais lui répondre par imprimé, car les imprimeurs étaient menacés. J'eus recoui*s à Son Excellence le Lord Haut-Commissaire, à l'Assemblée de nos représentants, qui était alors en session à Corfou, et à la police de Zante.

Son Excellence s'en lava les mains, en disant que cela ne la regardait pas.

ANDRÉ LASKARATOS 207

A l'Assemblée législative j'envoyai dix numéros du journal incriminé par le démagogue (c'était tout ce que j'avais publié jusque-là), en priant nos représentants de l'examiner, de déclarer s'ils y trouvaient quoi que ce fût contre la religion du pays, et en conséquence de faire savoir s'il y avait ou non calomnie de la part du démagogue.

Ma requête fut lue à l'Assemblée, en mon absence et en présence de mon calomniateur, qui était membre de cette Assemblée. Un de ses pareils parla une heure entière en sa faveur, sans que personne élevât la voix pour moi. Mais le démagogue, ne pouvant soutenir devant l'Assemblée tout ce qu'il faisait croire par ses calomnies à la plèbe de son pays, posa la question, de manière à gagner le vote de ses semblables : il montra à l'Assemblée qu'il s'agissait de soutenir l'honneur d'un de ses membres. On alla au vote, et en effet l'Assemblée souva l'honneur de ce membre par 14 voix contre 13.

J'avais rédigé ma requête à la police de Zante, l'esprit enflammé par les calomnies diaboliques du démagogue, et il s'y trouvait certain terme juste, mais fort.

Ce ou ces termes furent un bon point d'appui pour le démagogue, qui désespérait déjà de pouvoir

se mesurer avec moi dans la presse, et il eut recours aux tribunaux.

J'avais accepté avec plaisir de m'y rencontrer avec lui, mais si la nature avait fait Lombardos malhonnête, la chance le favorisait.

En ce temps-là, par une étrange faiblesse de mes organes vocaux, je ne pouvais presque pas prononcer deux mots de suite. Il me devenait impossible de me défendre moi-même. Je dus écrire à Céphalonie, à mon ami le D' Spiridion Xidian, qui était avocat, et il me répondit aussitôt que, pour me défendre, il irait au bout du monde. Mais au jour fixé, il n'était pas à Zante.

Force me fut donc de demander le renvoi de l'affaire ; et en cette occasion le démagogue me proposa, par l'intermédiaire de mon oncle Chiveto, de consentir à ce qu'il retirât son accusation ; ce que je refusai, car je croyais que l'absence de mon avocat n'était qu'accidentelle. Quand je sus que cet ami refusait de venir à Zante, alors que je ne pouvais absolument me défendre moi-même, je désespérai de tout et me laissai juger par défaut et sans plaidoirie (1).

(1) Note de l'auteur : Je dois croire ce que Ton disait alors à Zanle : le démagogue avait fait savoir à M. Xidian que, s'il y venait, il ne retournerait pas vivant à Céphalonie.

ANDRÉ LASKARATOS 209

La salle, en ce jour propice au démagogue, était bondée d'Assassins, fanatiques pour leur chef, mon adversaire. Le juge, homme de peu, qui ne voyait son salut que dans une sévère condamnation ; et le démagogue, maître absolu de la salle et de l'issue de l'affaire ; tel était l'état des choses, en ce jour qui pouvait décider de l'avenir du démagogue, car il lui offrait la meilleure occasion de se faire chérir et même idolâtrer du peuple (1).

Je fus condamné à trois mois de prison, avec ordre de les faire à Céphalonie. Cet événement amena alors le départ de ma famille, et, au mois d'août 1860, nous retournâmes dans notre île.

Je ne subis cependant qu'une partie de ma peine, car les hal)itants d'Argostoli, révoltés de cet injuste arrêt, adressèrent une supplique au Sénat en ma faveur, et celui-ci ordonna ma libération immédiate.

Dans la prison, je fus l>assement insulté et tyrannisé par le geôlier C..., Zantiote et ami, semble- t-il,

(1) Dan.s le numéro du 24 mai de 1 Ero^'^o/so;, journal paraissant à Corfou, Laskaratos avait porté contre Lombardos des accusations personnelles extraordinairement violentes qu'il a reproduites dans les Persécutions. Le Tribunal n'eut pas à se prononcer sur elles, car Lombardos ne déposa pas de plainte à leur sujet, mais elles montrent a quel point les choses étaient envenimées le 22 juin 1860, jour du procès.

Étudei dt nu. gr. mod., II. H

2i0 CHAPITRE TROISIÈME

de Lombardos. Mais en ce même temps je fus témoin dans cet établissement d'abus que je divulguai ensuite, ce qui amena l'éloignement de ce geôlier brutal et malhonnête (1).

Sorti de prison en octobre 1860, je publiai en effet une brochure intitulée « Mes souffrances et mes observations dans les prisons de Céphalonie ». Qu'on la lise. Elle a de l'intérêt, en tant que fragment d'histoire locale.

J'avais subi une condamnation et un empiîsonnement; cependant je me sentais triomphant, et je gage que mon adversaire au fond de son cœur ne se sentait pas tel.

Quand le juste souffre, il devient plus fort. Plus fort de l'injustice soufferte, j'achevai de museler cette bête diabolique, car je pus continuer mon Lumignon (2), sans plus être molesté de personne.

Ce petit journal pourrait être regardé comme la suite de mes Mystères de Céphalonie : les mêmes sujets, les mêmes principes, traités souvent avec plus de force dans le Lumignon, quelquefois même

(1) Note de l'auteur : Il fut nommé geôlier aux i)risons de Zante, mais on ne tarda pas à le renvoyer définitivement pour de nouvelles infamies qu'il y commit.

(2) Le Lumignon, journal de famille, devint, dès que Laska-

A]ST)RÉ LASKARATOS 211

en révolte ouverte contre le pouvoir ecclésiastique.

Plus tard je cessai de le publier, pour diverses raisons (1) : l'absence de résistance lut peut-être la plus naturelle. Ainsi, ma feuille minuscule, née journal de famille, avait dû, par suite des calomnies, accusations, et persécutions, dont elle avait été l'objet, se transformer en journal de polémique. Elle dura tant qu'elle trouva matière dans l'opposition ; l'opposition disparue, elle-même cessa d'exister.

En 1862 j'envoyai à l'exposition de Gorfou mon excommunication de 1856, comme un produit de l'industrie de Céphalonie ; preuve évidente que, dans la lutte commencée en 1856, contre l'Imposture, je me trouvais alors maître du champ de bataille. A ce dernier défi il n'y eut plus personne pour oser répondre. Le bon sens et la conscience de la population commençaient à la convaincre que ses prêtres n'étaient pas des vases d'élection, ni ses charlatans politiques des héros.

ratos sortit de prison. Les coups de Lumignon (Ot Au;^vi£ç), journal de polémique- Puis les deux titres alternèrent, suivant la nature des numéros.

(1) Au nombre desquelles il faut placer le paiement irrègulier des abonnements.

La mort et les enterrements à Lixouri. — Le ménage de Laskaralos. — De l'éducation des filles. — Mes persécutions à cause du Lumignon. — Laskaratos directeur d'école. — L'enseignement à Lixouri. — Manière de combattre la médisance.

En 1863 mourut un de mes parents, mari de ma troisième sœur, qui elle-même décéda un an après. Je mentionne ces deux morts, pour mettre au jour certains faits grossiers et barbares qui démontrent l'état, tantôt primitif et rude, tantôt immoral et corrompu, de la société de cette époque.

Ces époux infortunés, privés d'enfants, étaient d'accord pour que celui des deux qui mourrait le premier fît de l'autre son héritier. Ils avaient rédigé leurs testaments à cet effet, et on ne l'ignorait pas dans la ville. Si bien que, à la dernière maladie de mon beau-frère, dès qu'on craignit pour sa vie, ses parents les plus proches s'inquiétèrent. Us n'auraient aucun avantage de cette mort 1 Mais à Lixouri, en pareilles circonstances, tout s'arrange par l'intermédiaire des confesseurs. Ils eurent donc

ANDRÉ LASKARATOS 213

recours à son confesseur habituel, le firent entrer dans leurs vues, leurs intérêts, et, quand le saint homme fut appelé à donner les secours de la religion au mourant, il déclara formellement qu'il ne les lui accorderait que s'il changeait son testament.

Mourir sans l'absolution du confesseur, c'est, à Lixouri, comme si l'on partait pour l'étranger, sans passe-port, ou sans le visa des consuls. Mourir sans confession et sans recevoir les sacrements, c'est, pour un Lixouriote, perdre toute sa peine. Il n'est reçu dans aucune partie de l'autre monde et il est renvoyé avec opprobre dans celui-ci, en qualité de vampire, pour faire peur à ses descendants. Et quelle honte sur la femme du défunt!... Dans ces conditions il devenait nécessaire à ma sœur de faire quelque sacrifice, pour procurer à son mari le visa, l'approbation du prêtre, et s'épargner à elle-même l'infamie d'un mari mort sans confession et sans les sacrements.

Les parties ayant donc négocié et étant tombées d'accord pour que les parents du mourant reçussent un bon legs, on fit venir le notaire, un codicille fut rédigé au nom du mourant, et, quand par cet acte de dernière volonté (des parents) le legs fut assuré au collègue du confesseur, alors ce dernier vint apporter le réconfort de la religion.

A la mort de ma sœur, qui suivant peu après, les brutalités furent d'un autre genre.

C'est chez nous un des préjugés du vulgaire que les prêtres catholiques hâtent, dans certains cas, le décès des moribonds en leur mettant une corde au cou. La haute classe de notre société est libérée, à vrai dire, de ce préjugé grotesque. Mais il est étrange qu'on ne s'aperçoive pas que ce sont au contraire nos prêtres orthodoxes qui hâtent le décès de nos moribonds, sinon par une corde au cou, du moins par des peurs et des affres répandues sur le lit du malheureux qui agonise.

A peine le médecin a-t-il donné l'alarme, que les parents mêmes du patient s'occupent de lui inspirer ces peurs. Ils lui parlent aussitôt de confession et de sacrements, et l'infortuné comprend alors qu'on désespère de sa vie et qu'on lui dit de se préparer à mourir. Après cet avis, son état ne manque pas d'empirer. Le confesseur arrive et la maladie s'aggrave. Suit la communion : le prêtre, en grand costume sacerdotal, soutenant des mains les sacrements sur sa tête, accompagné de chantres qui chantent à mort, de torches allumées, de lanternes allumées, et d'une cloche portative qui sonne à mort, elle aussi, s'avance terrible, avec tout cet

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apparat, au-dessus du lit du moribond exténué, et lui porte le coup mortel.

Mais quel crocheteur en pleine santé résisterait, si on lui en faisait autant par plaisanterie ?

Cependant cette épreuve épouvantable n'est pas toujours considérée comme suffisante, et ma pauvre sœur dut subir par surcroît un autre supplice plus inhumain encore, le supplice qu'on inflige souvent à ceux que n'a pas tués la première épreuve et qu'on appelle Yexjyilaiov.

Ueùyélociov est une longue et théâtrale cérémonie mortuaire, célébrée par sept prêtres en étole, tout autour du lit du mourant. On y dit sept évangiles et sept extraits des Actes des Apôtres, quantité de prières pour la rémission des péchés du mourant, qu'on considère à ce moment comme mort, et l'on prie pour son âme. Lui cependant voit et entend tout cela, il assiste à cette cérémonie, qui est en quelque sorte ses propres funérailles. Dans cette cérémonie théâtrale (et diabolique) entre aussi la mimique, et finalement un dialogue avec le mourant, qui interrogé, doit se dire pécheur, déclarer qu'il pardonne à ceux qui lui ont fait du mal, implorer le pardon pour celui qu'il peut avoir fait lui-même, demander aux assistants de prier pour son âme, etc., etc.

Ceux qui résistent à la confession et à la communion subséquente, sont sûrs de céder sous l'influence de cette irrésistible fantasmagorie finale. Sous la mortelle influence de cette pression terrifiante, le patient perd la voix, les sens, la vie. L'ev^sJ^atov alors a atteint son but, il a opéré, il a fait ce qu'il devait faire naturellement, il a tué. Telle est l'atroce coutume à laquelle les Lixouriotes aiment soumettre leur agonie.

Ayant été présent à cet assassinat d'usage de ma pauvre sœur, je jurai en mon cœur que je prendrais toutes les mesures nécessaires pour éviter de mourir à Lixouri.

Quelques jours après sa mort, j'arrivai à savoir, que, dans sa dernière maladie, un prêtre était allé spontanément me recommander à elle, afin qu'elle me laissât quelque chose. Un prêtre, dira-t-on, s'employer spontanément et secrètement en ma faveur ! Oui, mais ce prêtre est Jean Scalzuni, le même qui, des années auparavant, après mon excommunication, courut à ma rencontre, les bras ouverts, me serra contre lui et m'embrassa publiquement, comme pour se dire ouvertement « innocent du sang du juste ».

Celui qui meurt à Lixouri donne un spectacle et un divertissement public à la ville. Le cadavre est

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revêtu de ses habits de gala ; si c'est un homme et un bourgeois, il est en veste, gants blancs, chaînes d'or, pectoral, anneaux enrichis de pierreries, escarpins de bal, etc. Il est ensuite placé à découvert sur la civière et porté en procession, pour faire le tour intérieur de la ville ; toutes cloches sonnantes, \ingt à trente prêtres en habit sacerdotal, une immense croix flanquée d'anges de fer colorié, des lanternes, des torches, quantité d'encensoirs fumants, des chantres miaulants, des parents hurlants... et toutes les fenêtres et terrasses bondées de gens qui veulent voir la solennité. Si c'est une femme et bourgeoise, il en va de même : vêtements de soie, joyaux, modes, etc., pour une procession identique. Quand le mort est de condition sociale inférieure, il n'y a de différence qu'en ce qui regarde le luxe et la pompe en chaque chose, mais la solennité est pareille.

J'ai omis de parler de l'éducation que j'ai donnée à mes filles, — car je n'ai eu de fils qu'en dernier lieu.

Mes filles furent élevées au sein d'une petite république. En effet, contrairement à ce que font les

républicains, j'ai donné une constitution républicaine à ma famille (1).

Aussitôt marié, je déclarai à ma femme que je n'entendais pas me prévaloir du droit de lui être supérieur que me donnait la société, et que la plus parfaite égalité régnerait entre elle et moi. Dans ce but, je la mis au courant de tous mes intérêts, qui dès lors devinrent siens, et nous fûmes toujours deux à diriger et administrer nos affaires. De plus, nous trouvâmes qu'il était de l'intérêt de la famille qu'elle fût la trésorière, et depuis elle tint toujours la bourse. A plusieurs reprises elle voulut s'en dispenser, et je la satisfis, mais chaque fois nous constations que la femme est plus apte à ces fonctions, et nous revenions au premier régime.

Ce régime, qui semblera peut-être étrange à bien des gens, parce qu'il n'est pas dans les habitudes, est plus approprié et plus avantageux à la famille, sous tous les rapports. Dans un ménage de gens sérieux et sensés, ce n'est pas le mari, mais la femme qui devrait toujours tenir la caisse : 1° parce que, à l'intérieur de la maison, il arrive plus souvent à celle-ci d'avoir la bourse k la main, pour les menues dépenses ; 2° parce que, la femme restant

(I) Note de l'auteur . J'aime la liberté politique et la forme du gouvernement m'est indifférente.

ANDRÉ LASKARATOS 219

chez elle plus que le mari, peut être meilleur gardien de l'argent de la famille.

Un des principaux effets de ce régime est, je crois, que la femme ne manque pas de devenir économe, par la raison qu'on s'attache à ce que l'on possède; elle ne pense plus qu'à des choses utiles et renonce à la frivolité ; elle n'a plus besoin du mari, donc plus sujet de se lamenter.

En agissant ainsi, le mari n'est nullement humilié, comme le pourraient croire des partisans des antiques systèmes. Il conservée tout aussi bien son rang dans la famille. Il continue à en être le chef, en compagnie de sa femme, et il a en elle son trésorier. Il dépose entre ses mains les sommes qui lui viennent du dehors, et prend ensuite d'elle ce qui est chaque fois nécessaire pour leurs communs intérêts et dont ils se rendent compte mutuellement. Ce régime contribue beaucoup à la paix domestique, à l'économie, à l'ordre et au bonheur dans la famille.

Pour que ce régime de parfaite égalité y puisse subsister, il faut en outre que les deux époux soient à peu près d'un égal développement moral, avec quelque ressemblance dans le caractère ; et, comme c'est de la conformité des caractères que naissent la concorde et la félicité conjugales, il est

indispensable que les personnes vraiment sagaces portent principalement leur attention sur ce point, dans le choix d'un conjoint.

Tel a été le cas dans mon foyer. Toutes les résolutions à prendre furent toujours discutées au préalable entre moi et ma femme. Quand parfois l'un de nous insistait sur son opinion, l'autre cédait gentiment. Il n'y eut ainsi jamais de cause de déplaisir entre nous. L'amour et le respect mutuel nous ont toujours préservés de ce fléau.

Telle fut la famille dans laquelle grandirent mes filles. Elles assistèrent toujours à nos discussions, tant domestiques que littéraires, et connurent, dès leur enfance, leur situation, ainsi que les efforts que nous fîmes sans relâche, pour subvenir à leurs besoins et en même temps pour améliorer leur esprit.

Cette manière d'élever nos enfants, nous l'adoptâmes comme la plus propre à les développer intellectuellement, sans fatiguer leur entendement. Elles n'assistaient pas seulement à des discussions d'affaires. Ma femme, plus instruite que moi, les entretenait de faits historiques et d'autres connaissances utiles et leur faisait prendre intérêt à ces récits, parce qu'ils n'avaient nullement l'air de

AKDRÉ LASICARATOS 221

leçons. Écoutant ensuite nos discussions sur des questions d'affaires ou des sujets littéraires, elles suivaient nos raisonnements aussi longtemps qu'il leur plaisait. Ainsi, par ces exercices pratiques, continuels dans la famille, leur esprit se nourrissait et se formait, sans qu'elles s'en rendissent compte (1).

Leur première éducation se fit donc par voie d'exemples et fut plutôt négative : évitant pour elles toute communication dangereuse avec le dehors, leur offrant de nourrir leur âme au foyer domestique, nous n'avons jamais mis sous leurs yeux un mauvais exemple; il n'y eut jamais entre moi et ma femme un mot dur, jamais transports de colère, jamais discours ou paroles peu décentes ; nous ignorions les dépenses de pur luxe, de modes, ou d'autres futilités et ostentations. Nous eûmes pour règle de vie le souci du bien-être de notre famille, dans la mesure de nos moyens, sans nous attacher à ces riens pompeux qui recouvrent souvent la misère morale et le vide des personnes.

Jusqu'à une certaine époque, ce fut ma femme qui se chargea presque entièrement de l'enseigne-

(1) Beaucoup de ces observations paraîtront sans doute bien banales, mais il ne faut pas oublier que le régime en question était révolutionnaire pour le milieu dans lequel vécut l'auteur.

ment. Elle apprit à nos filles l'italien, le français et l'anglais, et elle leur fit donner par les meilleurs maîtres de la ville quelques leçons de grec ancien.

Sachant par ma propre expérience, qu'il ne faut pas contrarier dans les études les inclinations naturelles, mais au contraire les favoriser en toutes choses, je me mis de bonne heure à épier les goûts de mes filles et à guetter le développement des dispositions particulières qu'elles pourraient avoir. Enfants, je les conduisais volontiers partout où il y avait de la musique, moins pour les divertir que pour stimuler un talent possible. Je les emmenais à la campagne, en quelque lieu pittoresque ou dans un de ces sites qu'on appelle romantiques ; je cherchais à leur faire comprendre ce que c'est qu'un paysage, et comment on peut le représenter en paroles ou en couleurs. Je les conduisis au théâtre; je leur racontais des anecdotes que je choisissais intéressantes, puis leur demandais de me les développer par écrit. Je leur donnais des peintures en guise de jouets et saisissais les occasions de les mener voir des tableaux ; elles eurent aussi des maîtres de dessin, ainsi que de musique instrumentale et vocale, branches dans lesquelles elles ont toutes plus ou moins réussi.

11 ne m'a pas été donné de voir chez aucune d'elles

ANDRÉ LASKARATOS 223

un talent particulièrement puissant ; aucune n'a été un génie, mais j'ai eu, et j'ai encore, la satisfaction de les voir toutes intelligentes, sérieuses, instruites, bonnes, et capables de subvenir, par un travail digne, à leurs propres besoins et à ceux de leurs vieux parents.

Ce fut pour moi aussi un grand contentement de trouver chez l'une d'elles, la seconde, une intelligence peu commune, une facilité surprenante à comprendre et à apprendre. Elle avait neuf ou dix ans, quand nous étions à Zante. A cette époque, elle ignorait tout du français et sa mère résolut de l'envoyer, avec sa sœur aînée, à une école de jeunes filles tenue par un Français. Ce fut en octobre qu'elle commença son abc, et au mois de juin suivant, elle obtint, aux examens de fin d'année, un des premiers prix ex œquo avec trois autres grandes jeunes filles, qui étudiaient depuis trois ans dans cette école.

Plus tard, quand elle prenait, en compagnie de sa sœur aînée, des leçons d'algèbre et de logarithmes, elle écoutait, comme si le maître lui parlait de choses familières, et souvent, lorsque sa sœur demandait des éclaircissements, elle prenait la parole et donnait l'explication à la place du maître.

Plus tard encore, alors que, le soir, je réunissais trois ou quatre de mes filles plus grandes, pour leur expliquer Homère, après que nous eûmes vu deux ou trois chants, elle se trouva si familiarisée avec ce poète, qu'à l'occasion, elle s'offrait à expliquer la nouvelle leçon, après l'avoir seulement lue et méditée un peu auparavant. Je jouais alors le rôle de simple correcteur. Mais cette intelligence rare n'a pas été utile comme elle aurait pu, parce qu'il m'a manqué les moyens de lui faire poursuivre ses études.

Mes filles ont peu fréquenté les écoles du dehors et presque toute leur instruction s'est faite à la maison, par nous, par quelques gouvernantes anglaises que nous avons eues durant plusieurs années, ou par des maîtres qui venaient chez nous.

C'est après mûre réflexion, et avec l'intime conviction de ses avantages, que nous avons adopté ce système d'enseignement domestique. Nos écoles sont détestables, au double point de vue des maîtres et des élèves. On i)out apprendre des premiers peu de bon, et des seconds beaucoup de mauvais. Mais, quand bien même les maîtres eussent été aptes à leurs fonctions, et les jeunes filles bien élevées, les leçons à la maison nous auraient encore semblé préférables.

ANDRÉ LASKARATOS 225

Il n'y avait pas, dans l'île, d'établissements d'internes ou de pensions. Et y en eût-il eu, nous avions trop mauvaise opinion des établissements en eux-mêmes, pour consentir à y envoyer une de nos filles. La vie qu'on mène dans les institutions de ce genre est si différente de la vie réelle !

C'est une vie de monastère, une vie fausse, parce qu'il y manque les liens et les sentiments de la famille, les affections du cœur les plus naturelles, les plus humaines, les plus saintes. On y peut aiguiser l'entendement, acquérir perspicacité, malice, hypocrisie, etc. ; le cœur reste fermé et rude.

Dans la famille seule, la personne, homme ou femme, s'élève pour la famille, pour la société, pour la vie réelle. C'est là que se donne l'exemple de l'amour maternel et paternel, que s'inspirent l'amour et l'obéissance filiale, qu'on s'initie aux premiers principes des relations sociales. Les pensions sont dépourvues de tout cela ; elles élèvent les enfants dans une société factice, éphémère, et composée d'êtres détachés.

A cette époque, peu de temps après la cessation de mon Lumignon, je publiai Mes Persécutions à cause du Lumignon. C'était une noble satisfaction que je me donnais en face de tous ceux qui m'ataient fait

Étudei de littér. gr. mod.. Il, 15

injustice. Mes persécuteurs, en me poursuivant pour leur avoir dit leurs amères vérités, n'avaient fait qu'exciter davantage mon indignation contre eux, en mettant sous mes yeux leur misère morale.

Dire la vérité n'est pas, à proprement parler, une qualité, mais plutôt l'absence d'un défaut. Mais tel est l'état de notre société que l'absence d'un défaut y est précisément regardée comme une qualité.

Je fis alors la connaissance à Céphalonie du colonel, depuis général Whittingham, qui me pria de lui donner par écrit quelques notes biographiques, et ce fut pour lui que j'écrivis ceci.

J'ai dit qu'en 1863, je me trouvais, heureusement, maître du champ de bataille ; j'avais eu raison des esprits méchants qui m'avaient fait une si longue guerre et finalement m'avaient ruiné dans mes intérêts et mes ressources les plus vitales.

En 1863, ma femme, forcée par notre gêne, dut accepter l'ofifre qu'on lui fit de diriger une école de jeunes filles, confiée jusque là à une demoiselle anglaise. En assumant cette charge, ma femme crut pouvoir compter sur les bonnes dispositions des parents pour perfectionner l'école et la rendre beaucoup pliTs utile à leurs filles. Nous ajoutâmes donc

ANDRÉ LASKARATOS 227

des maîtres et des enseignements à ceux déjà existants, et nous projetions, au cas où l'école prospérerait, de faire venir quelqu'un d'Europe. Mais nous fûmes cruellement déçus dans notre attente. Les gens de Céphalonie aimaient mieux jeter leur argent que le dépenser.

Qu'une troupe de danseurs de corde vienne à Céphalonie, et le Gouvernement se voit bientôt obligé de la chasser de l'île, sinon, ville et villages se ruinent. Qu'un improvisateur, un musicien, un ventriloque vienne pour quelques soirées à Argostoli, peut-être les gens causeront-ils entre eux durant l'exécution, mais l'artiste s'en retournera la bourse garnie. A Argostoli comme à Lixouri, les pères de famille dépensent une bonne partie de leur revenu en rafraîchissements et au jeu dans les casinos ; et généralement les maris jettent l'argent à pleines mains, pour des objets de luxe dont se pareront leurs femmes et même leurs filles.

A ces gens-là nous demandâmes deux thalers (dix francs) par mois pour chaque jeune fille, en échange de quoi nous leur offrions une école supérieure. Ils se révoltèrent à l'idée de payer deux thalers par mois pour l'éducation de leurs filles ; la somme leur parut excessive, et tous, sauf deux, se récusèrent. L'un des plus riches du pays fut celui

qui fit le plus de tapage à ce propos, et en effet il ne paya qu'un thaler et demi, somme laissée à sa discrétion et que, par grande condescendance, versèrent aussi quelques autres personnes, pendant l'année que dura l'école ; le reste ne voulut donner qu'un seul thaler (1).

A la fin de l'année scolaire, nous présentâmes nos comptes aux parents, nous leur fîmes voir que nous y mettions du nôtre, nous leur annonçâmes la cessation inévitable des cours, mais ils restèrent indifférents à nos sollicitations, et l'école dut être fermée.

Durant cette année-là, nous enseignâmes; mais nous apprîmes aussi différentes choses, habitudes et coutumes. En voici quelques-unes :

Ceux qui payaient le mois ne nous envoyaient, pour la plupart, des shillings, que s'ils n'avaient pu trouver des thalers, de valeur moindre. Quand une jeune fille restait à la maison cinq ou six jours de suite, elle ne payait pas ce mois-là. Quand l'une d'elles cessait de venir à l'école, elle le faisait sans avertir et ne payait pas le dernier mois, quelquefois même les deux derniers. Il y en avait d'autres, habituées à ne jamais payer; avec ceux-là du

(1) Noti de l'auteur : Maintenant les parents sont moins chiches.

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moins on pouvait être sans inquiétude. Nous avons compté d'honorables exceptions, mais en très petit nombre.

Lorsque l'école ferma, quelques élèves demandèrent à suivre les leçons que mes plus jeunes filles continuaient à prendre de leurs aînées, et elles furent accueillies.

Pendant tout ce temps, je pus voir que les parents envoyaient leurs filles à l'école, non dans un but d'instruction, mais pour qu'on sût qu'elles y allaient (1) et y apprenaient, car il était de mode alors de faire donner des leçons aux filles, contrairement à ce qui se passait auparavant. Les mères le voyaient avec plaisir, car cela les débarrassait et elles étaient plus libres à la maison. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si, dans le choix d'une école, de tels parents cherchaient surtout : 1° à ce que leurs filles y fussent retenues le plus d'heures possibles; 2" à ce que cette retenue ou ce dépôt se fissent au plus bas prix (2).

(1) Note de l'auteur : Auparavant les connaissances scolaires étaient regardées comme pernicieuses pour les femmes ; mais alors elles commençaient au contraire à être de mode.

(2) Note de l'auteur : Bien souvent, ils ne choisissent pas euxmêmes l'école et envoient leurs filles dans un établissement quelconque, à la prière d'un ami qui s'intéresse à cet établissement.

Beaucoup de parents, non contents que leurs filles restassent auprès de nous toute la matinée et l'après-midi jusqu'au soir, demandaient encore à leur envoyer leur dîner. Devant l'insistance de certains, nous dûmes céder et nous ne protestâmes que sous l'abus, quand nous vîmes notre maison transformée en une espèce d'auberge. Mais à C-éphalonie, on n'a pas encore senti le besoin d'une école décente pour les filles, parce qu'on n'y a pas encore compris le besoin d'une éducation digne d'elles.

Ce total délaissement de tout ce qui concerne l'éducation a chez nous les plus lamentables conséquences. « Tu ne saurais t'imaginer, me disait souvent ma femme, le vide de tête et de cœur des jeunes filles qui viennent chez nous. Un vide effrayant, qui les rend incapables de comprendre ce qu'on leur enseigne, et qui décourage et désespère la maîtresse. » Quand ces filles grandissent, vides comme elles le sont, elles ne peuvent trouver, à la maison, aucune ressource en elles-mêmes et cherchent tout leur réconfort dans le monde extérieur et dans les futilités de la vie.

Et c'est ici l'occasion de nous défendre et de nous disculper d'une critique que les parents nous ont adressée : leurs filles, disaient-ils, ne faisaient pas, entre nos mains, autant de progrès que les nôtres.

ANDRÉ LASKARATOS 231

C'est vrai. Mais ils avaient tort de nous en attribuer la faute. Nous enseignâmes toujours en toute conscience, à leurs filles comme aux nôtres; elles étaient mêlées et recevaient indistinctement les mêmes leçons. Mais, outre que les esprits n'étaient pas également préparés, les unes et les autres faisaient de leur temps, à la maison et après l'école, un emploi bien différent.

Nos élèves, de retour chez elles, se mettaient le plus souvent à travailler aux choses du ménage (1). Parfois elles trouvaient leurs mères se préparant pour le théâtre ou pour quelque soirée, et, dans ces derniers cas, ou bien on les conduisait aux divertissements du jour, ou bien on les laissait à la maison, en compagnie de la servante, le père luimême étant au casino, au théâtre, etc.

Nos filles au contraire, se formaient, quelques heures chaque soir, en deux groupes, l'un autour de leur mère, l'autre autour de moi, dans deux pièces différentes, où elles étudiaient. Puis, les plus jeunes s'en allaient au lit, et les aînées,

(1) Dans les Mystères de Céphalonie, Laskaratos a critiqué le temps que perdait ordinairement la ménagère aux travaux domestiques les plus infimes. « Celle qui se fatigue le plus, ditil, est donnée en exemple. Une pareille femme est plus utile qu'un mulet, mais deux mulets sont plus utiles qu'une pareille femme. »

assises autour de nous, se mettaient à travailler, à lire, ou à écouter nos conversations, qui ne roulaient jamais sur des futilités, car toujours nous parlions de choses susceptibles de leur développer l'intelligence et de leur humaniser le cœur. Cette différence dans l'emploi du temps hors de l'école, ne pouvait que faire sentir son influence à l'école même, et amener une diversité dans l'aptitude des élèves, par conséquent dans leur avancement et leurs progrès intellectuels. Là était la véritable cause du profit moindre de ces jeunes filles.

Ce fut vers cette époque, que m'arriva une aventure dont mes lecteurs pourront faire leur profit, et que je rapporte pour cette raison.

Un de mes amis, je pourrais dire d'enfance, se mit en tête de rompre avec moi, sans que je lui en eusse donné aucun motif. Me trouvant un jour chez lui, il me traita durement et me congédia. Gomme il n'y avait jamais rien eu de pareil entre nous, je fus stupéfait de sa conduite. Je ne pus m'en irriter, tant le fait me semblait paradoxal. Conservant donc mon sang-froid, et devant cependant m'en aller pour subir cette sentence de mon ami, je lui fis cette proposition, qui se présenta comme un éclair à mon esprit : « Mon cher, lui

ANDRÉ LASKARATOS 233

dis-je, à peine connaîtra-t-on au dehors que nous sommes en mésintelligence, que des gens viendront vous déchirer auprès de moi, puis les mêmes personnes, ou d'autres, viendront peut-être chez vous me déchirer à mon tour. Il est donc de notre commun intérêt qu'avant de nous séparer, nous prenions des mesures, pour ne pas devenir la risée de pareilles gens. Je m'engage à vous écrire immédiatement, et le nom de la personne qui viendra me parler contre vous, et ce qu'elle me dira. En ferez-vous autant ? »

Mon ami ne put se refuser à une mesure si sage, et en effet, quelques jours après, je reçus un mot de lui, par lequel il me dénonçait une amie commune qui était tombée dans le piège. Je lui fis voir alors la fausseté de cette médisance et l'excellence d'une mesure que chacun devrait envisager dans des cas pareils.

Je tairai le nom de l'amie qui me desservit. Je tairai aussi celui de l'ami qui me fut discourtois dans sa propre maison. Je les absous tous deux, et je dirai seulement, pour ma satisfaction, que, des années après, ce dernier m'écrivit d'Athènes, en me faisant des excuses pour son injure d'autrefois, en disant qu'il avait été trompé par cette tierce personne, et en m'offrant de renouer notre vieille

amitié. Mais, tout en continuant à ne lui pas vouloir de mal, je ne répondis pas à cette offre, pour la raison que

Amicizia rinnovata,

E minestra riscaldata,

Han fra loro analogia :

Non han più il sapor di pria.

Amitié renouvelée — et soupe réchauffée — ont entre elles analogie : — elles n'ont plus la saveur d'avant.

En 1865 j'ai donné une seconde édition de mon excommunication de 1856. Je l'ai fait parce que j'avais besoin d'un exemplaire et ne le trouvais pas. J'ai tiré à 400 exemplaires, par la vente desquels a été payé l'imprimeur.

ANDRÉ LASKARATOS 235

Traité de versification. — Vie de Saint Jean Chrysostome. — Le baron d'Everton. — Henry Storks. — Le tremblement de terre de Céphalonie. — Réponse à l'excommunication de 1856. — Reprise du Lumignon. — Premières poursuites contre Laskaratos. — Procès en Cour d'assises.

En cette même année je publiai une liTtyovpyiy.in, c'est-à-dire un petit traité de versification qui, revu et augmenté, mais horriblement chargé de fautes d'impression, comme c'est toujours le cas à Athènes, fut reproduit dans la revue '0 Bi^owv {Byron), en 1874.

En 1876, le baron d'Everton me pria de lui traduire de l'anglais la vie de Saint Basile. Je le fis volontiers ; il se montra satisfait de mon travail, en dépit de quelques discussions que nous eiimes à ce propos, et me prêta une seconde fois le livre de M. Wilson, afin que j'en traduisisse, alors pour moi, la vie de Ghrysostome. Je le publiai ensuite, avec une note sur le style non-naturel de l'auteur anglais et une réserve sur des principes théolo-

giques qui n'étaient pas les miens. Ces deux derniers actes de réfractaire achevèrent de me perdre dans l'opinion du Baron.

Le Baron est (1) un homme positif et croit que devant un écrivain anglais le reste des mortels doit devenir muet ; que devant un Père de l'Église les consciences doivent s'effacer et les esprits rester fermés ; que les livres de l'Église, après avoir été si terriblement malmenés par la barbarie du moyen âge, portent dans leurs pages, identique et pure, la parole du Christ, telle qu'elle est sortie de sa bouche. Comme couronnement de toutes ces misères, il croit que la morale évangélique est obligatoire, non par elle-même, mais en tant que réglée par le Christ. Je me trouvai en opposition directe avec lui sur tous ces points ; aussi u 'était-il plus probable qu'après tout cela il pût me conserver plus longtemps sa bonne grâce.

La perte de cette bonne grâce du Baron était pour moi sérieuse, parce que, juste à ce moment, il était question qu'il me procurât une situation à Malte. De fait on n'en parla plus. Nous continuâmes à nous fréquenter; cependant je m'apercevais qu'il me respectait, mais ne m'aimait pas.

(1) Note de l'auteur : Était; maintenant il ne Tit plus.

ANDRÉ LASKARATOS 237

Je crois d'ailleurs que le gouverneur de Malte, M. Storks (1), était peu disposé en ma faveur. M. Storks et moi nous étions séparés, la dernière fois que je l'avais vu à Céphalonie, sur des déclarations mutuelles d'amnistie, de réconciliation, etc., etc.. ; mais ce n'était qu'une façon de terminer nos différends en gentilshommes ; il avait dû emporter dans son cœur le contentement de s'être débarrassé de moi, pendant que j'emportais dans le mien le regret de mon malheureux sort, même sous cet homme qui m'avait connu, apprécié et aurait pu me faire du bien, si le Destin l'eût permis. On peut voir à ce sujet Mes persécutions à cause du Lumignon.

Le grand tremblement de terre et les autres assez graves qui suivirent, en 1867, ruinèrent l'unique maison que je possédais en ce monde, ma maison de campagne. Aucun de mes riches parents ne me prêta cent thalers pour y faire les réparations immédiates qu'exigeait la situation et la sauver d'une perte totale. Cependant, en d'autres circonstances, j'avais toujours payé ponctuellement mes dettes.

Bien plus, nombre de Céphaloniens établis au dehors, ainsi que des étrangers, avaient envoyé

(1) Voir ci-dessus, page 204.

des secours généreux, en nature, et soixante à soixante-dix mille thalers en argent pour être distribués à ceux qui n'étaient pas en état de rebâtir leurs maisons de leurs propres moyens. Je dus recourir à la Commission chargée de la distribution de cette somme, mais on me refusa tout secours, et ma pauvre maison, devenue la proie des brigands d'alentour, fut totalement démolie et ses pierres finalement volées !

On me refusa un petit secours, alors que des subsides plus que généreux étaient donnés à de mauvais sujets, à des gens véreux, à des larrons et assassins de métier, qui moururent ensuite en prison, pour vols nocturnes et meurtres en rase campagne, et alors qu'il restait un solde de mille thalers, en dépôt et inerte à la Banque ionienne.

Quelque temps après, des Anglais de Londres, des Danois de Copenhague et un Grec d'Athènes m'envoyèrent en argent des secours que je n'avais pas demandés. Mais alors je me trouvais dans des circonstances telles que je ne pouvais penser qu'aux besoins pressants de ma famille, et ma pauvre maison, déjà pillée par les larrons des alentours, fut abandonnée à la ruine (1).

(1) Cette maisonnette, appelée Ritsdta, du nom du lieu où elle fut bâtie, avait été faite sur les plans de Laskaratos et il se

ANDRÉ LASKARATOS 239

Dans les premiers jours de février 1868 je publiai ma Réponse à l'excommunication de 1856. Je voulus la faire imprimer pour la sauver de la perte. Cette réponse avait été ma compagne inséparable pendant douze ans, mais elle était encore manuscrite : j'avais travaillé à l'améliorer et je m'étais aussi pris d'affection pour elle. Elle contient des impulsions et des sentiments religieux qui, j'en suis certain, serviront à l'infime fraction du genre humain que forme ma nation. C'est un devoir de laisser quelque chose d'utile sur la terre qui nous a nourris. Il faut récompenser l'hospitalité.

Quand j'annonçai ma résolution d'imprimer cette réponse, mes amis comme mes ennemis furent saisis d'effroi : les premiers craignant pour moi, les seconds pour eux. Amis et parents m'assaillirent d'observations, d'objurgations, de prières ; quant aux ennemis, alarmés à plus juste titre, ils me menaçaient d'excès. Ces derniers essayèrent aussi de l'imprimerie, mais une virulente réponse de

plaisait à y venir avec sa femme, goûter le charme de la campagne, à quelques kilomètres de Lixouri, au bord du golfe et parmi les vignes. Elle fut plus tard partiellement reconstruite et appartient toujours à la famille. Laskaratos, dont elle faisait la joie, lui a consacré deux courts poèmes, l'un en 1867, immédiatement après le tremblement de terre, l'autre, intitulé ^rfieu, la dernière année qu'il s'y rendit.

ma part à leurs bavardages leur ferma la bouche.

Je connaissais, mieux peut-être que tout autre Céphalonien, un état de choses dans lequel ils m'avaient fait pénétrer des années auparavant : si, en 1856, toutes les circonstances m'étaient contraires, elles m'étaient, en 1868, toutes favorables.

1° Alors, j'étais mal connu et j'étais regardé comme un homme extravagant et peu religieux. Mes adversaires au contraire, malheureusement pour moi, étaient mal connus, parce que couverts d'hypocrisie, et ils avaient le prestige de l'habit Bacerdotal. Maintenant on me savait citoyen honnête et bon père de famille, et mes adversaires en revanche étaient tenus pour intrigants et imposteurs. Le caractère de la personne joue un grand rôle dans la cause qu'elle soutient.

2° Alors, les prêtres avaient abusé du peuple, en lui disant que mes Mystères de Céphalonie contenaient des blasphèmes contre Jésus-Christ et la Madone ; mais depuis, le peuple avait lu mes Mystères et était désabusé, ce qui avait été terrible pour les prêtres. Le peuple maintenant s'en souvenait et devait être plus circonspect.

3° Alors, nous étions sous les Anglais, et nos imposteurs, tant religieux que politiques, cherchaient à se concilier le plèbe, en m'accusant de

ANDRÉ LASKARATOS 241

protestantisme et en se donnant comme défenseurs de la religion et de la patrie. Maintenant cette ressource leur avait échappé.

4° Alors, le pope Manzavino, mon ennemi personnel, chancelier de l'évoque et évêque effectif de Géphalonie, était au pouvoir, et cette puissance lui servait aussi dans le monde. Maintenant il était chassé du pouvoir et on n'en voulait, même comme simple officiant, dans presque aucune église.

5° Enfin, depuis 1856, douze ans s'étaient écoulés, durant lesquels le peuple avait fait quelques progrès en clairvoyance et en civilité.

Telles sont les données principales sur lesquelles je m'appuyais pour avoir tout courage, et je ne me trompais pas.

En effet, à l'apparition de ma réponse, le parti rétrograde resta muet. Il chercha bien à exciter la populace secrètement et sourdement, mais la populace ne s'émut pas ; quant au peuple, après avoir lu mon livre, il resta tranquille. « Si Laskaratos a tort, que nos prêtres lui répondent », tel était le dire général.

Il ne faut pas croire d'ailleurs que les rétrogrades avalèrent facilement la pilule. Leur rage était extrême et leurs efforts pour prendre patience durent être surhumains. Un vieux prêtre nommé

Étude$ ae tilt. gr. mod., II. 16

R..., parfait en imposture, m'arrêta un jour dans la rue : la rage, plus que la vieillesse, faisait trembler tous ses membres, et il était pâle de colère :

« Si tu m'avais injurié, me dit-il, si tu avais dit que je suis un ... (et ici un catalogue d'expressions obscènes et infâmes), j'aurais dit que tu parlais bien, que tu avais raison, parce que je suis cela en effet ». (Il feignait de s'humilier par un excès de sainteté.)

— Non, Père, vous êtes un galant homme.

— Non, non, te dis-je, je suis un ... » (répétition des épithètes obscènes.)

— Bien, Père, comme il vous plaira.

— Mais dire des reliques sacrées des Saints qu'elles sont ... » (mots sales).

— Non, Père, je n'ai pas dit cela, j'ai dit que ces reliques sont matière et malpropreté.

— C'est exactement la même chose que si tu avais dit qu'elles sont ... » (répétition de mots malpropres).

— Non, Père, ce n'est pas la même chose, parce que, dans un cas, ce serait réellement une insulte, tandis que, dans l'autre, ce n'est que l'affirmation de choses positives qui tombent sous les sens, et je regrette que vous ne soyez pas de mon avis.

ANDRÉ LASKARATOS 243

— Moi, de ton avis I Moi, de tes idées I Si j'avais ta tête, j'irais me la briser contre le mur.

— Ne vous faites pas de mauvais sang. Père. Si moi j'avais votre tête, j'irais me noyer (1). »

Le prêtre alors décampa sans rien dire, car la rage lui fermait la bouche.

Un autre, non pas prêtre, mais homme du peuple lui aussi, à chaque fois qu'il me rencontrait dehors, faisait le signe de croix et se mettait, comme s'il était dans les transes, à réciter le ©sorôxe IlapBévs, yxïpe Y.ex'xpiTwixév/), etc. (2). Et le pauvre homme ne le faisait pas pour m'insulter, du moins je le crois, mais de bonne foi, s'imaginant peut-être voir le Diable en moi. Je n'eus jamais l'air de m'en apercevoir.

Le 22 avril, on m'apprit confidentiellement que le Procureur du Roi avait reçu l'ordre de me citer

(1) Note de l'auteur : Ce prêtre avait l'habitude, chaque dimanche après la messe, de retenir les bonnes femmes de la paroisse pour leur raconter ses histoires nocturnes avec la Madone. La Madone, disait-il, venait le trouver à chaque instant la nuit, pour converser avec lui et lui révéler différentes choses relatives au voisinage et à l'église. Les bonnes femmes, qui ne mettaient nullement en doute la véracité de ces récits, le considéraient comme un saint et mettaient leur argent à sa disposition.

(2) C'est VAve Maria.

244 CÎIAriTRE TROISIÈME

devant les tribunaux pour la publication de ma Réponse, « s'il y avait en elle matière à le faire ». La requête venait du Synode et l'ordre avait été ainsi formulé par le Ministre.

Ainsi stimulé, je repris aussitôt mon Lumignon et j'y dis à mes adversaires des choses très violentes, les invitant toujours à une discussion publique par la voie de nos journaux, car eux aussi en possédaient un. Mais ils continuèrent à se taire et ne voulurent pas, ni ne voudront plus, discuter avec moi les vérités de ma Réponse, car ils ne se plaisent, semble-t-il, qu'aux persécutions à coup sûr.

Ce fut seulement le 4/16 mai que, mis au pied du mur par mon Lumignon et par d'autres moyens indirects que j'avais employés, ils produisirent dans leur Aiyog quel<iues lignes malheureuses, d'où il résultait nettement qu'ils n'avaient pas le courage d'en venir à une discussion publique.

Sur ces entrefaits, certains journaux d'Athènes et un de province parlèrent de ma Réponse, tous en ma faveur.

Le 3 juillet 1868, le Procureur envoya chez moi un agent de police, accompagné d'un scribe et d'un sergent, qui saisirent le n" 49 de mon petit journal familial Le Lumignon.

Ce numéro prenait à parti et attaquait ceux des

ANDRÉ LASKARATOS 245

flatteurs de notre Roi qui imposaient à la nation, déjà épuisée, des sacrifices pécuniaires correspondant à des dépenses puériles, telles que celles d'un berceau et de fonts baptismaux pour le prince nouveau-né, inepties pour lesquelles on allait dépenser des centaines de mille francs, pris sur la misère publique.

Cet acte de ma part fut considéré par le Procureur comme un outrage à la famille royale. Alors, mais alors seulement, j'appris que j'outrageais ainsi cette dernière.

Il n'y avait pas à s'y méprendre. Le Procureur voulait se faire de ces poursuites un mérite auprès du Roi. Je m'adressai donc directement à Sa Majesté par une lettre privée, qui fut ensuite publiée dans mon Lumignon, et l'affaire fut suspendue.

Le 3 août 1868, je fus appelé par le Juge d'instruction, pour être entendu comme témoin dans une affaire de ma connaissance. Quand je me présentai, on me fit entrer dans une pièce secrète, portes closes, ... il se trouva que c'était moi l'accusé. On refusa en outre de me faire connaître mon accusateur et de me laisser voir l'accusation (1) 1

(1) Note de l'auteur : Cette indigne manière de procéder rappelle le moyen âge et la Sainte Inquisition. La fourberie employée par le Gouvernement marque aussi la faiblesse de ce Gouverne-

Tout ce qu'il me fut permis de connaître me fut dit par la bouche du Juge d'instruction ; ce fut que j'étais accusé :

1° D'avoir exprimé dans ma Réponse des principes contraires à ceux de l'Église orthodoxe orientale d'aujourd'hui ;

2° D'avoir outragé l'Église orthodoxe orientale d'aujourd'hui ;

S** D'avoir dit, dans ma Réponse, des choses contraires aux bonnes mœurs. Et ici on n'ajouta pas la formule « d'aujourd'hui ».

Je demandai à dicter moi-même mes réponses aux accusations portées contre moi, mais ceci encore me fut refusé. Mes réponses données claires et expressives, furent remaniées par le Juge d'instruction en jargon de tribunal et dictées par lui à son scribe à peu près comme je les avais dites, mais cependant défigurées et tronquées.

J'avais dit : 1° Que les principes exprimés par moi dans ma Réponse pouvaient ne pas être conformes aux principes de l'Église orthodoxe orientale « d'aujourd'hui >>, mais étaient certainement conformes à ceux de la religion du Christ dans l'Évan-

ment. Le fait que cette manière est celle de tel ou tel Gouvernement européen ne change rien à la chose. Nos législateurs ne devraient pas copier servilement les codes européens.

ANDRÉ LASKARATOS 247

■gile. — 2° Que de plus, en les exprimant, je n'avais pas outragé l'Église orthodoxe orientale « d'aujourd'hui >) : j'avais invité le clergé orthodoxe oriental « d'aujourd'hui » et les peuples orthodoxes à rentrer dans la religion du Christ, dont je les considérais comme écartés ; mais cela, je l'avais fait sans outrager l'Église (1). — 3° Qu'enfin l'accusation d'avoir écrit des choses contraires aux bonnes mœurs était une accusation imbécile, honteuse, et indigne de toute réponse. Mes mœurs, ajoutai-je, sont exemplaires, et je conseillerais à mes accusateurs de m'imiter dans mes mœurs, au lieu de m'accuser. « Écrivez cela, dis-je. Monsieur le Juge. »

Le juge refusa d'écrire cette dernière réponse, en la qualifiant d'outrageante. Mais je l'ai faite à bon droit, parce que je répondais à un outrage.

Le 8/20 septembre 1868, je fus averti qu'à Gonstantinople, sur les instances du Patriarche, le Gouvernement turc avait saisi trente exemplaires de ma Réponse envoyés par moi à mes abonnés. Je fis alors des démarches près du Gouvernement turc pour ravoir mes numéros, mais en vain : le

(1) Note de l'auteur: Si cette expression « d'aujourd'hui », si soigneusement répétée dans leurs chefs d'accusation n'est pas l'affirmation et l'aveu qu'ils avaient dévié du christianisme primitif, — qu'est-ce donc ?

Patriarche servait plus au Sultan que Laskaratos.

Le 2 octobre, nouveau style, le Conseil du Tribunal correctionnel d'Argostoli retenant l'accusation du Synode, me fit savoir qu'il me citait au criminel. J'appelai de cette décision à la Cour d'appel de Corfou, où ma requête fut rejetée.

L'acte de rejet de la Cour d'appel me renvoyait au criminel, sous les chefs d'accusation suivants :

1° Avoir critiqué le carême.

2° Avoir critiqué les empêchements que les prêtres mettent aux mariages.

3° Avoir critiqué la vie monacale.

4° Avoir critiqué l'anathème que notre Église jette (à presque tout le genre humain), le premier dimanche du carême.

5° Avoir dénié à nos prêtres confesseurs le pouvoir de pardonner ou de retenir les péchés.

6" Avoir prié Dieu de délivrer le monde des prêtres.

7** Avoir parlé contre l'adoration des images.

8° Avoir nié les miracles dos Saints.

9° Avoir parlé contre l'adoration des reliques humaines.

10° Avoir nié l'intercession des Saints auprès de Dieu.

11° Enfin, avoir déclaré l'Évangile gâté par ses

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transcripteurs et copistes du moyen âge, puis rexoi et corrompu par d'autres (1).

Ainsi la Cour d'appel, en vraie fille du Synode, rectifiait et amplifiait l'accusation en la détaillant et en la portant à onze chefs bien définis, au lieu des trois chefs abstraits du Synode I Heureux Synode, qui dans tes juges as trouvé des collaborateurs !

Assurément on ne saurait dire que de pareilles accusations font beaucoup d'honneur à leurs auteurs. Mais ceci importe peu. En fait, traduit définitivement au criminel, il ne me restait plus qu'à songer à ma défense. Elle fut immédiatement rédigée et n'avait nullement pour but de me sauver, mais bien de soutenir mes principes, sans me soucier de la prison dont me menaçaient mes adversaires.

Le 4 novembre 1869, on me notifia officiellement que mon affaire avec le Synode viendrait le 1.3/25. novembre.

Je ne pouvais méconnaître la gravité de la situation, que d'ailleurs le Synode lui-même ignorait

(1) Note de l'éditeur ; Il n'entrait certainement pas dans les intentions de la Cour d'appel de montrer à la postérité la misère desprit de notre époque ; mais certainement tel a été le résultat de cet acte de la Cour.

sans doute totalement. Le Synode ne voyait dans tout cela que Laskaratos réfractaire, et méritant par conséquent une punition. Pour moi, ce côté de la question était le moins important ; ce qui occupait le plus mon esprit c'était la liberté de conscience opposée à l'absolutisme religieux, la tyrannie exercée par la partie la moins intelligente de la société sur la conscience des personnes relativement instruites et clairvoyantes.

Là était le point vers lequel tendaient toutes les forces de mon âme. Refusant donc tout avocat pour défendre ma personne, je me mis aussitôt à préparer, en vue du jour de la discussion, une solennité qu'on n'avait pas encore vue à Céphalonie, un examen public des traditions de l'Église, de ses axiomes supposés et des insolentes prétentions des prêtres à la foi aveugle du monde.

J'avais déjà mis soigneusement par écrit l'examen de toutes ces misères religieuses, il ne restait plus qu'à le lire, devant les jurés et le public, qui ne pouvait manquer d'être nombreux. Il se trouvait que ces jours-là l'état de ma gorge était meilleur.

J'avais envoyé des invitations écrites pour l'audience, à notre évèque, au préfet, au maire, à tous les consuls, et j'avais fait publier dans le journal de la ville une invitation générale à tous ceux qui

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voudraient m'honorer de leur présence, en y appelant particulièrement les pères et les mères de famille. Bien que toute cette publicité se fît sous les yeux du Président du Tribunal, je lui avais écrit pour l'informer de tous mes efforts en vue d'avoir ce jour-là un auditoire choisi, et le prier en conséquence de prendre les mesures nécessaires, afin qu'il y eût de la place pour ces auditeurs, pour les dames, s'il en venait, et pour quelques personnes de marque.

Tels étaient mes plans et tous les préparatifs que je faisais publiquement, alors que mes adversaires agissaient, semble-t-il, sourdement et en sens contraire.

Déjà le Président du Tribunal, M. D... et l'Avocat du Gouvernement, homme du commun, leur étaient acquis. Déjà il était établi que je serais privé du droit que me donnait la loi de me défendre moi-même. Déjà le Président avait confié à un avocat, M. Yalsamakis, le soin de la défense qu'il me faudrait subir. Toutes les mesures étaient prises pour que je fusse sacrifié. Souvent, dans les provinces, les employés subalternes s'érigent ainsi en despotes.

Un escabeau, destiné aux malfaiteurs, avait été mis au milieu de la salle à mon intention, et l'A-

vocat du Gouvernement, de son siège officiel, devait m'accabler d'injures et d'outrages, sur cet espèce de pilori où je fus placé.

Tout cela avait été ourdi et préparé en secret par le Tribunal mon adversaire, sans que j'en eusse le moindre soupçon.

Ainsi donc, la veille de la discussion, M. Valsamakis me fit dire qu'étant désigné d'ofj^ce par le Président pour me défendre, il désirait s'entretenir avec moi, en vue de cette défense. Je lui répondis que je le remerciais, mais que j'entendais me défendre moi-même. Il insista, en me priant de lui donner quelques renseignements, et je lui envoyai, pour qu'il la lût, la défense que je me proposais de présenter aux jurés. Mais je le faisais seulement pour satisfaire sa curiosité.

Le lendemain, jour de l'audience, la salle était bondée de gens de toutes les classes.

Je pris avec plaisir ma place au banc des accusés, et peu après, l'Avocat du Gouvernement lança contre moi une longue catilinaire, très dififérente cependant de celles de Cicéron, parce que la sienne fut basse et méprisable. Les insultes les plus communes, les vilenies les plus grossières, composèrent sa harangue, pendant laquelle il jouait avec un

AXDRÉ LASKARATOS 253

y.oiiTiolôyi (1), dont rexhibition le divertissait en même temps que le public. Et le Tribunal assistait à cette indignité avec une é^•idente complaisance.

Je ne me troublais pas, parce que ma personne m'importait moins que la défense de mes principes, pour laquelle je réservais toutes les forces de mon âme, sans trop m'inquiéter du reste. Je n'étais là que pour lire cette défense.

Enfin mon tour de parler vint. Comme j'avais déclaré au Tribunal dès le délmt que je voulais user du droit que me donnait la loi de présenter moi-même ma défense, le Président voulut paraître agir légalement et ne m'en empêcha pas directement ; mais il s'adressa à moi, menaçant, et, avant que j'eusse ouvert la bouche : « Prends garde, dit-il, à tes expressions ; prends garde de ne pas te sersir de tes phrases insolentes habituelles, etc., etc. », et il continua de m'outrager, d'une façon plus offensante encore que ne Favait fait 1 Avocat du Gouvernement.

Ce fut ainsi que le Président préparait son projet de m'empêcher de me défendre moi-même, quoiqu'en agissant ainsi il se déclarât publiquement mon adversaire.

(1) Sorte de chapelet, qui n'a rien de religieux et sert uniquement de passe-temps.

S'il m'avait été permis de parler librement, j'aurais dit: « Monsieur le Président, ces admonestations eussent mieux convenu à Monsieur l'Avocat du Gouvernement, alors qu'il déversait sur moi toute la boîte de Pandore. Je n'ai pas encore ouvert la bouche, et vous ne connaissez pas ma voix. » J'aurais encore ajouté : « Notre Roi vous a envoyé ici pour nous juger, non pour nous outrager. » Mais avec la prédisposition que je lui voyais, c'eût été suffisant pour me valoir au moins deux ans de prison, outre que cela lui eût offert le prétexte de me priver immédiatement du droit de me défendre moi-même.

Je me tus donc. Je ne soufflai mot. Je ne répondis en aucune façon à ces menaces irraisonnables, à ces insultes gratuites du Président, qui avaient l'air d'un second acte, après celui de l'Avocat du Gouvernement. Je ne pouvais me faire d'illusions : j'étais parmi des ennemis ! ... et j'en augurai mal de mon affaire.

En effet, lorsqu'avant de commencer la lecture de ma défense, je déclarai que je ne me proposais pas de répondre aux insultes de Monsieur l'Avocat du Gouvernement, je me trouvai, par cette seule déclaration, avoir déjà commis un délit. Délit que le Président qualifia manque de respect envers ce

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magistrat, sans même que celui-ci se fût plaint de l'offense supposée. Il menaçait de me condamner pour ce motif à la prison, et de me priver du droit de défense.

Je dus donc, en faveur de cette défense même, sauter l'obstacle que l'on m'opposait, faire des excuses à qui n'en demandait pas et apaiser ainsi la colère simulée du Président. Mais' déjà chacun voyait que je ne me trouvais pas devant un Tribunal impartial.

Je commençai donc à lire ma plaidoirie. Mais, comme je l'ai dit, la permission n'était qu'apparente et illusoire. On avait déjà pris des mesures et je devais, sous un prétexte quelconque, il n'importait lequel, être arrêté dès le début : l'avocat désigné d'office, la veille, prendrait alors la parole et prononcerait la plaidoirie qu'on m'imposait.

A la lecture des premières lignes de mon manuscrit, le Président feignit de ne pas comprendre le sens d'un des termes ; il m'interrompit, demanda des éclaircissements que je donnai volontiers, quoi que j'en fusse surpris, car il n'y avait pas lieu à éclaircissements, le sens étant évident. A la seconde ligne, le Président fit de même ; de même à la troisième : mais ensuite il crut ne pas devoir perdre davantage de temps et m'ordonna de passer une

partie de ma défense et de lire plus loin. « Laissez, disait-il, lisez plus loin. »

Ceci peut sembler impossible, en un écrit dont l'ensemble est formé de raisonnements enchaînés et dépendant les uns des autres. Mais heureusement, la partie que j'avais commencé à lire était une sorte d'introduction, de sorte que je pus satisfaire le Président en passant immédiatement aux chefs d'accusation.

Ce n'était pas encore suffisant. H voulait que je me tusse et subisse la plaidoirie déjà imposée. Il prévoyait dans ma défense personnelle la divulgation de vérités terribles pour le parti rétrograde dans lequel, pour ce jour-là, il s'était enrôlé. Il reprit donc son système préétabli de vexations et de rigueurs. Il recommença ses questions à chacune des paroles que je prononçais, et fit tant, que contraint par des vexations qui devenaient sans cesse plus sufifocantes, je dus finalement déclarer que je ne pouvais continuer ainsi et que je renonçais à me défendre.

Un léger sourire de contentement passa sur les lèvres du Président ; il accueillit avec plaisir cette renonciation et fit signe à M. Valsamakis, qui attendait, se leva, et présenta la défense qu'on m'imposait.

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On me demandera pourquoi j'ai tu ensuite, dans ma publication intitulée Mon procès avec le Synode, toute cette partie relative au Président, et même l'ai appelé un homme de sentiments nobles et généreux. Gela a été l'effet d'un malentendu de ma part. Dans la récapitulation faite par lui aux jurés, il m'avait paru l'avoir entendu dire qu'il s'agissait de la liberté de conscience, de la liberté de parole, de la liberté de la presse, etc., et ceci sufi&t pour me faire oublier toute son indigne conduite envers moi et me le rendre plutôt sympathique ; mais il avait dit au jury que M. Valsamakis, en me défendant, s'était exprimé en ces termes. De cette erreur je ne suis revenu qu'après ma publication.

M. Valsamakis défendit ma personne, tandis que la défense que j'avais préparée était celle de mes principes.

Dieu, qui avait résolu, semble-t-il, la continuation de mon ministère, réduisit à néant leurs espoirs. Tribunaux et Synodes furent déçus dans leurs méchants désirs et je pus infliger une dernière flétrissure aux abus et fausses croyances inculquées au peuple par ftos prêtres soi-disant orthodoxes : les jurés, bien que gens du vulgaire presque tous, m'acquittèrent par huit voix contre quatre.

Études de lilt. gr, mod., II. 17

Je crois que je dois cet acquittement au dégoût que sans doute leur inspira la conduite déshonnête du Président à mon égard. La plaidoirie de M. Valsamakis y fut aussi pour quelque chose. Mais celui qui plus encore, à mon avis, contribua à mon acquittement, fut vraisemblablement le président du jury, M. André Momferrato, homme intelligent et de principes libéraux (1).

Ce fut là certainement pour moi une victoire, mais une victoire dépourvue de l'éclat qu'elle aurait pu avoir et de l'effet salutaire qu'aurait produit dans l'esprit des assistants la défense de mes principes, présentée par moi, de toute la force de mon âme, devant cet auditoire. J'ai d'ailleurs publié aussitôt cette défense en une brochure intitulée Mon procès avec le Synode.

Le silence des prêtres, relativement à tout ce que j'ai publié contre eux depuis 1869, est un silence très éloquent, car on ne saurait dire qu'il leur manquait la volonté de recommencer les persécutions.

J'emporterai avec moi dans la tombe l'honneur d'avoir subi toutes les épreuves et d'en être tou-

(1) Note de l'auteur : C'est à mon grand dèjolaisir que j'ai dû, 24 ans après, entrer en querelle avec lui.

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jours sorti de même. Excommunication, crachats en place publique, lapidations dans les rues, emprisonnements, exils, diffamations, calomnies, bastonnades, coups de pistolets, embûches, injures, outrages publics de toute sorte, appauvrissement enfin à cause de l'abandon de mes intérêts... Mais tout cela, loin de me décourager, m'a toujours rendu plus fort et plus résolu à recommencer. Mon cœur n'a jamais vacillé, mon caractère ne s'est jamais démenti, une force surhumaine me dirigeait : la Vérité.

vn

Pièces de vers. — La Loge maçonnique de Corfou. — Un examen primaire à Lixouri. — Nouvelles persécutions. — Art poétique. — L'Art de composer. — Les Caractères. — Usages, coutumes et croyances. — Un bandit débiteur. — Laskaratos refuse le rapprochement avec l'Église. — Conclusion.

En 1872, j'ai fait imprimer mes poésies, après en avoir supprimé quelques-unes. Je donnais cette édition pour plaire à ma femme, à laquelle nos amis avaient fait croire qu'elles seraient accueillies du public avec enthousiasme, qu'on les achèterait

et que nous en aurions un profit qui n'était pas à dédaigner. Comme je ne pus la persuader du contraire, je dus emprunter à des amis absents les manuscrits que je leur avais donnés des années auparavant, en faire une révision, pour en ôter ce que, dans ma jeunesse, j'avais écrit de peu décent, puis les faire imprimer.

Dans l'impossibilité où j'étais de faire les frais de cette impression, mon neveu et maintenant mon gendre, A. Phokas Giorgakatos, les supporta pour moi, avec l'espoir de les récupérer sur le débit des livres, puis de me laisser le profit, qui s'annonçait considérable, toujours d'après les calculs de ces amis, qui ne connaissaient, ni eux-mêmes, ni le monde, comme je le connaissais moi. J'avais prévu et prédit ce qui est arrivé ensuite.

Mes poésies auraient été accueillies avec plaisir, si l'édition avait été distribuée gratis, mais du moment qu'il s'agissait de la vendre, cette différence changeait les choses, glaçait les enthousiasmes et supprimait les demandes. Bien des années après, et avec de grandes difficultés, mon généreux Mécène parvint à rentrer dans ses frais, mais ce fut tout.

Chacun croira sans doute que du moins les amis, si désireux d'une impression qui devait me donner

ANDRÉ LASKARATOS 261

un profit, une aide dans ma gêne, coururent acheter des exemplaires, de manière à être les premiers à pousser et à faire réussir leur œuvre. Elh bien, on sera surpris d'apprendre que, tout au contraire, ils se plaignirent amèrement que je n'en eusse pas gardé assez d'exemplaires pour leur en faire cadeau. Ce dernier trait, je l'avoue, dépassa mes propres prévisions.

Je ne pouvais en conscience faire don du li\Te à ceux auxquels son « publicateur » désintéressé espérait le vendre pour être remboursé de ses dépenses. Lui non plus n'eût pas été content.

Un petit nombre d'exemplaires furent envoyés à Athènes et s'y vendirent, mais aucun journal athénien, ni même grec, ne fit mention de ma publication. Un de ces journalistes m'écrivit alors pour me demander un exemplaire de mes vers, dont il parlelerait après lecture. Je le lui envoyai gratis, mais il resta muet.

Durant un temps, je crus que le motif de ce silence était la langue nationale dans laquelle j'avais écrit ; la langue qu'ils emploient n'étant pas celle de la nation, mais un composé artificiel fabriqué dans leurs bureaux, espèce de mannequin littéraire, corps sans âme, sans vie, une langue telle qu'en se mettant à l'apprendre, dans les écoles de

grammaire qui pullulent en Grèce, ils désapprennent leur langue vivante et en perdent le goût.

Je supposai donc qu'habitués à l'artificiel et à l'inanimé, ils ne trouvaient plus de goût au naturel et au vivant, qu'accoutumés à faire les antiquaires, à fouiller dans les papyrus pour y découvrir des mots et des usages singuliers, susceptibles d'étonner qui ne les comprend pas, ils trouvaient au-dessous de leur dignité de s'occuper de choses écrites en une langue que chacun peut saisir.

Mais plus tard on m'assura qu'à Athènes l'annonce dans les journaux des livres récents ne regarde pas les journalistes : elle incombe aux auteurs mêmes, qui envoient au journal l'avis tout prêt, dans la forme où le donnerait un rédacteur impartial. On dit aussi qu'à Athènes il y a une Société « d'admiration mutuelle (1) », composée de quelques auteurs qui sont convenus de s'entrelouer dans les journaux; mais je n'en faisais pas partie.

Puis la versification de mes poésies n'est pas la leur. Ils ont des vers, dont ils comptent les syllabes sur les doigts, sans s'occuper de l'oreille. Certains se complaisent encore à faire des trochées, des dactyles, des spondées et des pyiThiques, tout prêts

(1) En français dans le texte.

ANDRÉ LASKARATOS 263

pour le dernier cri, quand nos ancêtres d'il y a deux mille ans, ressuscites, les goûteront et y applaudiront.

Mes vers n'avaient rien de ce caractère fossile si prisé des « savantissimes », et l'harmonie n'en pouvait être sentie par des oreilles doublées de couenne.

Eiifin les sujets de mes poésies étaient pris dans mon pays même, comme le sont presque tous les sujets de poésies burlesques ou satiriques. Cela encore peut avoir contribué au dédain qu'on leur témoigna.

En 1873, je me présentai à la Loge maçonnique de Gorfou. On m'y aurait accueilli avec plaisir, parce qu'on m'avait sollicité, mais je ne pouvais accepter le premier article des devoirs que l'on m'imposait : le secret absolu.

Ennemi des secrets et des mystères, j'acceptais à contre-cœur le secret au regard de quiconque, mais le refusais nettement en ce qui concernait ma femme, pour laquelle je me faisais un devoir de n'avoir rien de caché. En conséquence, je ne fus pas admis.

Le secret, en général, a pour moi quelque chose de répugnant, d'odieux ; mais le secret envers la

femme, compagne de notre vie, notre moitié, dont nos intérêts ne sont pas et ne doivent pas être séparés, dont le sein doit être le nid de notre âme, comme le nôtre le nid de la sienne, ah ! ce secret est immoral, délictueux et horrible.

« Dire délie altre cose ch' io v' ho scorte. » (Je parlerai des autres choses que j'y ai aperçues). A peine eus-je franchi la porte de l'Établissement qu'une personne, placée derrière, me reçut avec un bandeau qu'elle tenait prêt, et sans façon me l'appliqua sur les yeux ! Je ne m'attendais pas à cette surprise, mais l'ami qui m'accompagnait m'assura que telle était la toilette de rigueur. Je me soumis donc.

Mes yeux une fois bandés, on me donna le bras et on me fit faire quelques pas. Mon conducteur alors m'enleva le bandeau et disparut. Je me trouvai enfermé dans un cabinet, peint en noir, si je me souviens bien, éclairé par une veilleuse dont la mèche était parcimonieusement faite, assis moimême sur un escabeau des i^lus grossiers, entre deux cercueils ouverts dans chacun desquels était un squelette, et autres ôpouvantails propres à faire trembler les enfants et à dégoûter des hommes.

L'impression que je ressentis en présence de pareilles puérilités enleva beaucoup du prestige

ANDRÉ LASKARATOS 265

de ce vers quoi j'allais. Je m'étais représenté les maçons comme plus sérieux qu'ils ne m'apparaissaient.

Je ne restai pas longtemps seul. La même personne qui m'avait conduit dans cette espèce de catacombe mortuaire revint bientôt, en m'apportant une feuille contenant, si je me rappelle bien, trois demandes auxquelles je répondis aussitôt. Je regrette d'avoir oublié et les demandes et les réponses. Ensuite on me banda de nouveau les yeux, et mon guide me mena dans une salle supérieure, où je me trouvai, j'imagine, parmi Messieurs les maçons, dont le président seul n'était pas muet. Il me parla et je refusai d'accepter l'obligation du secret en ce qui concernait ma femme. Je fus alors licencié.

Il faut maintenant que je revienne un peu en arriére, afin de raconter d'autres déplaisirs et sujets de plainte.

Ce fut, si je ne me trompe, en décembre 1872 que les embûches de ceux qui avaient intérêt à la fermeture de notre petite école nous obligèrent à demander la permission de la garder ouverte, car

200 CIIAIMTRE TROIKIKMK

nous l'avions jusque là Icuuo sans aiiciiiu'. autorisation.

Il ('tait nécessaire- (jiie runc, il(; nos filles subît, à c(!t oflet, les examcMis d'usat^'o, «[ni lui procureraient le (lipiônuî (rinstitulricc^ iM. C..., maître de l'école communale et memWro do la Commission d'oxaniens, en nous annonçant son arrivée prochaine, oiïrit d(; nous doiuier les matières sur les(iuelles ma (ille serait examinée, disant que c'était l'usage; mais ma fille remercia et refusa l'offre, puis(iu'il ne s'a^'issait (|ue de choses élénuuitaires.

Mais dans un examen public, un (candidat peut se heurter aux questions les plus iiuittendues et les ])lus futiles, palladium de la science d'un examinateur imbécile et i{i[norant.

l^a (Commission d'Instruction pubiicjue était composée du maître susdit, du maire, du docteur-médecin D... et de deux vieillards illeltivs : l'iui d'eux, j)ers()ime basse, ex-donu'sliijue i^ tout l'aire d'une lamille noble du pays, enrichi ensuite on ne savait comment, et promu nuunbre de celte Commission })ar la }^M";\ce d(^ la plèbe souvei'aine et loute-puis- 8ant(\ C'était un certain h..., naliftle Budua, bourgade de la cote de Dalmatie. .le n'ai jamais su le nom de l'autre, son pareil en talents.

Les examens s'étaient achevés à l'honneur de ma

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fille, quand passa par la tête du maire l'idée de lui demander en combien de parties se divise le Credo. A cette question, la candidate répondit franchement qu'elle ignorait que le Credo se divisât. Aussitôt le susdit B... se leva en criant : « J'aurais préféré. Mademoiselle, que vous sachiez cela et que vous ne sachiez rien d'autre ».

Je fis alors observer qu'une personne sachant en combien de parties se divise le Credo et rien d'autre ne pouvait être institutrice. L'ignorant vieillard s'ofi"ensa de ma remarque, il en résulta une légère altercation entre nous, et la Commission se retira. Cet homme, piqué dans son amourpropre (1), se vengea ensuite, non seulement en refusant sa voix à ma fille, mais encore en amenant à lui l'autre vieillard, par le moyen de la religion ; de sorte qu'il n'était plus digne de nous que le résultat du vote, à la pluralité des voix, allât au ministère.

D'autre part, ce résultat fut propagé dans la ville, secrètement et perfidement, par des personnes intéressées à discréditer notre école et la capacité

(1) Note de l'auteur : Cet homme, en passant de la condition de domestique à. celle de maître, eut deux faiblesses : 1" faire croire qu'il était noble (il quitta son nom pour celui de Phokas) ; 2» se donner comme savant.

de ma fille; si bien qu'après que les deux vieux Ignares eurent obstinément refusé de souscrire au rapport de la Commission, je considérai comme un devoir de faire connaître au pays, par la voie des journaux, la vraie situation.

Je le fis avec toute la force que le ressentiment m avait mis dans l'âme; le vieux B... sortit des gonds et commença, avec son digne fils, à adresser^ sur la voie publique les insultes les plus grossières, les plus viles, les plus sales, à ma femme a mes filles, à mes fils, alors tout jeunes, et à moimême. Si l'on veut avoir une idée de ces insultes bestiales, on peut lire ce que j'ai écrit ailleurs à ce sujet.

Sans cesse persécuté et insulté durant quatre ans par ces deux hommes du peuple, père et fils, sur la voie publique, en promenade, partout, tous les jours de l'année, à toutes les heures du jour où ils me rencontraient, soit seul, soit avec ma femme et mes filles; eux, toujours protégés par la police, puis triomphants devant les tribunaux à l'aide de aux témoins; moi, bâtonné un jour par eux, dans la rue, attaqué par eux à coups de pistolet dans ma propre maison, alors que j'étais à ma fenêtre, emprisonné quand eux étaient à chaque fois déclarés mnocents, grâce à des prêtres et à des laïques par-

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jures, ...je n'avais d'autre arme contre eux tous que ma plume.

Partant de ce principe que les insolences et les vilenies dans la rue ne font de tort qu'à leurs auteurs, j'inscrivais à mesure les outrages que je subissais de leur part, et je les présentais à mesure au public par la voie de la presse.

Toutes les fois qu'un rustre fait une vilenie dans la rue, peu lui importe l'indécence; il jouit seulement du grossier plaisir que donne cette vilenie même, à son âme grossière. Mais quand, mise sur le papier, elle est présentée au public, avec le nom de son auteur, et peinte sous les couleurs qu'il faut, alors l'insolent en a honte. Ces deux rustres, père et fils, qui n'avaient qu'un moyen de satisfaire leurs instincts brutaux, perdirent pied, en voyant qu'à chaque fois je reversais sur eux leurs vilenies et leur propre honte.

C'est ainsi que je pus, surmontant insultes, emprisonnements, bastonnades, coups de pistolets et haine invétérée de la ville, ramener au devoir ces deux rustres, mes tyrans, et ouvrir les yeux de mes juges, au point d'en obtenir enfin justice.

« Haine invétérée de la ville », ai-je dit ; parce que, outre les parjures et les faux témoignages offerts à pleines mains à mes adversaires par des

prêtres et des laïques, les avocats de la ville, bien que soi-disant mes amis, lorsqu'ils me virent en proie à tant d'ennemis (1) et crurent que je pouvais être définitivement écrasé, refusèrent de me défendre. Cinq d'entre eux, sollicités l'un après l'autre, me refusèrent cette défense ; un sixième accepta, mais le moment venu, devant les juges, il se récusa et, ne m'étant pas défendu, je fus condamné à la prison. J'étais depuis longtemps habitué à ne compter que sur mes propres forces. J'en redoublai donc au fond de mon cœur, et mes publications déterminèrent chez le vieux B... une corruption du sang qui l'emporta. Son digne fils, au début fou furieux contre moi, s'assagit après un emprisonnement d'un mois pour outrages publics à ma personne (2), et la ville, heureuse d'abord des insolences dont je soufi"rais, s'aperçut enfin que les vilenies restent à la charge de qui les fait, sans atteindre ceux qui en sont les victimes.

Durant les quatre années où mon âme fut oppressée par la tyrannie de ces deux rustres, je ne pus

(1) Note de l'auteur : Le prêtre C..., parjure et faux-tèmoin, me poursuivait alors en correctionnelle pour avoir divulgué ses vols.

(2) Note de l'auteur : Maintenant, 1896, miné de phtisie, il fait pitié.

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m'occuper d'autre chose. Mais, dès que je me trouvai délivré de ce cauchemar, je repris mes habitudes d'antan et me remis à travailler.

Je voulus écrire un Art poétique, pour céder à la prière de quelques amis, et je le rédigeai en effet, mais comme une tâche imposée, sans plaisir ni intérêt. Aussi, je doute d'avoir réussi.

Ce que je fis en revanche avec amour et en y mettant toute mon âme, ce fut mon Art de composer, liiyyri toO ^r}(XYr/opeîv yjx\ (jvr/ypcé.oftiv. Dans ce travail, j'ai mis vraiment tout mon cœur, parce que les Logiotali (pédants d'Athènes) me désespéraient avec leur jargon. Je ne pouvais lire et ne lisais jamais leurs écrits, qui me donnaient de la compassion et des nausées (1). Quand par hasard il se trouvait dans leurs journaux quelque article qui me regardât ou qui pût m'intéresser en quelque manière, je chargeais mes filles de le lire et de m'en dire le sens général. Je rédigeai donc ce travail dans une continuelle irritation et c'est pourquoi il sera, je crois, plein de vie et plein de vérités utiles, pour

(1) En tête du premier numéro du Lumignon, Laskaratos avait inséré cet avis : « Le journal sera rédigé en grec, mais on y admettra des articles en italien et en français. Les articles écrits en « langue savantissime » ou autres dialectes ne seront imprimés qu'après avoir été traduits en grec. »

qui voudrait en profiter. C'est, parmi mes travaux, un de ceux que j'aime et apprécie le plus.

Plus tard, en 1880, peut-être même en 1879, je me mis à écrire mes Caractères. Je rédigeai chacun d'eux très vite et, la plupart du temps, sans avoir de modèle vivant sous les yeux, à cause de notre société trop restreinte. Aussi je n'ai pas grande confiance en ce travail et je ne le crois guère louable.

Après les Caractères, j'entrepris de décrire, dans de petits récits de forme romanesque quelques « usages, coutumes et croyances » de chez nous. J'y ai pris grand plaisir et j'espère que cet opuscule sera agréable à lire et profitable. Certains de ces récits me plaisent beaucoup et je suis content de les avoir écrits (2).

A partir de ce moment je cessai de composer des livres. Des controverses de tout genre et des articles de journaux remplirent alors ma vie littéraire. J'accrus encore la collection de mes vers inédits et je fus d'autre part tyrannisé par un procès dont il faut que je parle encore.

Un certain Ch... me devait huit mille fi*ancs. Sa dette avait été confirmée, des années auparavant,

(2) Ici finissait le manuscrit copié pour Legrand, en mars 1886.

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par jugement du tribunal ; mais arrivé à ce point, j'avais abandonné le procès, car j'étais découragé par les vexations infinies que notre infâme procédure met à la disposition des plaideurs malhonnêtes, afin d'y trouver des sources inépuisables de gain.

Ch... eût dû être enchanté de ce désistement. Mais c'était un coquin. Trop fainéant pour gagner sa vie en travaillant, il avait adopté comme carrière celle des vols nocturnes, dont le dernier lui avait valu une condamnation à dix ans de prison.

Sorti des cachots, il cherchait à vendre sa maison paternelle, mais j'avais une hypothèque sur elle. M'ayant donc un jour rencontré et pris à part, il m'accorda un délai d'un an pour lui remettre le papier qui l'engageait, moyennant une pièce de terre d'une valeur de 360 francs, qu'il m'offrait en échange des 8.000 qu'il me devait. Si je ne m'exécutais pas dans l'espace d'un an, il m'assassinerait !

Déjà on disait dans le pays que ce Ch... était membre, ou même chef, d'une petite bande de malfaiteurs qui cherchaient à vivre de la sorte et auxquels la bassesse des habitants facilitait l'exercice de leur profession. Je vis donc qu'il m'appartenait de refréner ce mal.

Étudet de litttr. gr. mod.. Il, 18

J'eus aussitôt recours aux tribunaux, avec la résolution de braver tous les périls, afin de punir ce malfaiteur et de décourager ou détruire cette troupe à sa naissance. En même temps je publiais dans la presse tout ce qui était relatif à cette affaire et marquais ma ferme volonté de délivrer le pays de ce fléau.

Il fallut voir comme tout le pays se mit du côté des assassins contre moi ! Aucun homme de loi ne voulut me défendre. Personne de mes parents, amis, ou connaissances, ne voulut être mon représentant à Lixouri, pour y recevoir les pièces du procès et me les envoyer à Argostoli. Chacun en revanche s'offrait volontiers à Ch... pour faire en sa faveur un faux serment sur l'Évangile.

Je mentionne cette affaire pour montrer la moralité présente de notre société (1886).

Au mois d'octobre de cette même année, mes Caractères, 126 en tout, étaient prêts; je les donnai à l'impression et les offris au public au prix de cinq francs le volume. Plus d'un mois après, on en avait vendu cinq exemplaires, alors qu'un marchand d'oiseaux venu à la même époque avec cent canaris les avait écoulés en moins d'une matinée, à 15 francs l'un.

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1895. Je passe maintenant sur neuf ou dix années de ma vie, pour citer encore un fait qui a pour moi quelque importance.

C'était, je crois, le premier octobre dernier. Je me trouvai avec l'évêque, qui me proposa de me rapprocher de notre Église. Je refusai immédiatement cette proposition, disant que, depuis que notre Église m'avait éloigné d'elle, j'étais en bonne situation, et devant ma conscience, et dans l'opinion des hommes, que j'étais content ainsi et ne désirais rien de plus. Il insista, mais je refusai nettement mon acquiescement.

Deux jours après, en pensant à sa proposition, je lui adressai par la poste un écrit, où je lui disais que je reviendrais avec plaisir au sein de notre Eglise, quand celle-ci redeviendrait chrétienne. J'indiquais encore quelques points que je désirais qu'on revît et corrigeât; par exemple la suppression des miracles de la Vierge, etc. Je n'eus jamais de réponse à cet écrit, mais dans la liasse de ma correspondance de 1894-1895 se trouve une copie de cette lettre, à la disposition de qui voudrait l'éditer.

Maintenant, pour faire le résumé de ma longue existence, je dirai :

Etant doué de ce qu'on appelle un bon naturel, j'ai été bien vu et aimé de tous ceux qui m'ont connu de près. Assurément j'ai eu des déboires, des désastres et des insultes, dans cette longue existence; mais, grâce toujours à ce bon naturel, je me suis relevé moralement et me suis trouvé relativement content et heureux. Aujourd'hui, dans la quatre-vingt septième année de ma vie, je remercie Dieu de tout ce qu'il m'a accordé dans ce monde, et j'espère en sa paternelle bienveillance pour ce qui sera de moi après la mort.

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