‹ Études de littérature grecque moderneChapitre 7 sur 8 · SUR MON PORTRAIT · texte numérisé non relu

SUR MON PORTRAIT

Maintenant que me voilà peint moi aussi — et que, long-temps après ma mort, — je resterai pendu dans ma maison de campagne, — j'aimerais savoir quelle impression je ferai

A un chacun, qui avec ses préventions — verra mon image là-haut. — L'un dira : « Fi, l'excommunié ! — maintenant on a dû en faire le doyen

Des diables en Enfer. » Un autre — dira : « La

Ètuiet de liltér, gr. mod , //. 10

croix qu'a portée sur terre — ce malheureux, a été lourde.

Parce qu'il disait la triste vérité. » — Grand merci à chacun ! Je me contente — de la considération que j'ai moi-même pour moi.

Autobiographie : Premières études. — Sa vie à Corfou.

— Séjour en France et en Italie. — Retour à Céphalonie. — Li-xouri en 1836. — Voyage autour de ma ville. — Laskaratos juge de paix. — Hallucination.

— Voyage en Crète. Les Logiotati.

Je suis né le 1/13 mai 1811 à Lixoiiri (Céphalonie) et mes premières années ont été celles d'un enfant gâté, car j'étais alors le seul de la famille. De mon père, homme sérieux et honnête, je n'ai jamais reçu que des préceptes et des exemples de la morale la plus saine et la plus austère.

Tant que je suis resté à Lixouri j'ai eu des maîtres, mais le profit que j'en ai tiré a été nul ou à peu près.

Vers l'âge de onze ou douze ans, mon oncle, le comte D. Dalla-Decima (1) me prit chez lui, à

(l^i L'auteur écrit, soit DallaDecima, soit DellaDecima, Dèmètrius Dalla-Decima dont il est ici question, naquit à Argostoli

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Argostoli, pour faire mon éducation. Mes maîtres alors furent meilleurs ; j'eus par exemple Jean- Baptiste Bartolocci pour la langue italienne, et plus tard Néophyte Yamvas, célèbre professeur de langue et de littérature grecques anciennes.

Quand mon père et mon oncle parlèrent de me retirer de l'école italienne pour me mettre à l'école grecque, il se trouva que j'eus, moi aussi, une volonté, et une volonté contraire à la leur. Mes parents ne cédant pas à ce qu'ils appelaient un enfantillage, je déclarai que je n'apprendrais rien à cette école, et malheureusement je tins parole.

De Yamvas je ne faisais avec plaisir que mes exercices de calligraphie, parce que je m'y amusais à embarrasser le maître. Vamvas ne me faisait pas tenir de cahiers, mais il déchirait à chaque fois un morceau de papier sur lequel il écrivait trois ou quatre lignes qu'il me donnait à copier. Or, j'avais une si grande facilité à imiter l'écriture des autres que, coupant un morceau de papier pareil à celui du maître et y traçant le facsimilé du sien, je me divertissais à voir Vamvas ne plus reconnaître le

en 1782. Il exerça diverses fonctions dans la magistrature, puis fut sénateur et président du Sénat. 11 mourut à Corfou le 18 mai 1844. Voir sur lui Tsitsélis K.e^aÀ/>3«taxi lùau.txrx (Athènes, 1904, in-S"), t. I, pp. 105-109.

modèle. « Bien, me disait-il, mais quel est le mien? » Et il gardait comme sien celui que je lui donnais pour tel.

Ce don naturel, précieux aux mains d'un fripon, ne m'a servi plus tard qu'à alarmer mes amis et connaissances, chaque fois que, dans mes écrits, je présentais l'écriture tantôt de l'un, tantôt de l'autre.

Mais revenons à mes onze ou douze ans. C'est alors que, dans la maison de mon oncle, j'eus la chance de voir Lord Byron, qui y fréquentait, et plus 'd'une fois l'honneur de m'asseoir à table avec lui (1). Mon oncle, un jour qu'il n'était pas prêt pour le recevoir, me chargea de le prier d'entrer au salon et de lui tenir compagnie jusqu'à ce qu'il vînt lui-même. Mais Byron ne voulut pas y pénétrer immédiatement, sous prétexte que ses bottes étaient mouillées et saliraient le tapis (2). « Promenons-nous ici, dit-il, jusqu'à ce que votre oncle soit prêt. » Et en effet nous nous promenâmes un peu

(1) Byron arrivé à Céphalonic vers le mois d'août 1823, en re])artit le 28 décembre suivant, après avoir fait dans Tintervalle un court séjour à Ithacjue ; Tsitsélis, ouvrage cité. t. I, p. 106, note.

(2; Note de l'auteur . Byron venait toujours à cheval, mais l'escalier de la maison était découvert, et les marches pleinesd'eau, quand il pleuvait.

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dans l'entrée. Il ne cessa de me parler durant ce temps, mais je ne me rendais pas compte de l'importance du personnage avec lequel je conversais.

D'Argostoli mon père me conduisit au collège fondé par Lord Guilford (1) au Château Saint- Georges, afin de m'y mettre en pension. Nous eûmes la chance d'y trouver le Lord en personne. Yamvas, qui était alors un des professeurs et qui me connaissait d'Argostoli, me présenta à lui comme un étourdi, un impertinent, etc. Le Lord me serra dans ses bras en disant : « Ce sont les garçons comme cela qui me plaisent. »

J'ai peu profité dans ce collège et j'y ai fait en revanche bien des diableries. Yamvas avait raison.

Il y avait quinze jeunes pensionnaires dans la même maison, et l'éphore de l'établissement y habitait avec nous. Mais nous étions si remuants, que cet éphore, un excellent Anglais, M. Tliistlethwayte, dut peu après chercher un logement au dehors, dans le bourg ; étant alors plus libres, nous fîmes si bien que l'enduit des cloisons de la salle où nous nous réunissions tous, ne tarda pas à être par terre.

(1) Guilford (176G-1827), célèbre philhellène et fondateur de la seconde Académie ionienne, qui fut en réalité une Université. Inaugurée le 17 mai 1824, cette institution alla en périclitant dès la mort de son Mécène et prit lin en 18&1.

Un soir, nous tirâmes les draps de nos lits, nous les mîmes en guise de cabans et nous allâmes nous promener ainsi dans la rue principale du bourg. On peut se figurer la surprise des habitants. L"épliore nous pourchassa aussitôt et nous reconduisit en criant : arô a-hi, arh a-trt, « à la maison, à la maison ! »

Je pourrais rapporter ici une foule de ces tours d'écervelés. Mais je dirai seulement que ces folies faillirent me coûter la vie. Une fois, tombé de haut et sur le dos, je restai longtemps sans connaissance. En fin de compte j'eus une sorte de pleurésie ; mon père vint et me ramena à Lixouri. Maintenant nos jeunes gens sont plus sages.

A Lixouri je trouvai alors un bon maître de grec ancien. Je commençais à sentir mon ignorance dans cette langue et j'en éprouvais de la honte. Je me mis donc à l'étude avec obstination. Tout ce que je sais de grec ancien, c'est alors que je l'ai appris, dans l'espace d'un peu plus d'un an. Mes dernières leçons ont porté sur les tragédies d'Euripide (1).

(1) De ces études rudimentaires de grec ancien il est resté à Laskaralos un grand dédain de l'orthographe. A la fin de ses Caractères il a inséré, en guise d'errata, l'avis suivant :

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En 1828, le comte Della-Decima, mon oncle, me prit avec lui à Gorfou, où il était juge, et me donna comme maîtres MM. Andi'é Kalvos, ancien collaborateur de Foscolo, et Vincent Nannucci. Ces deux messieurs restèrent depuis mes amis, Kalvos, d'une nature sérieuse, réfléchie, toujours prompt à s'offenser, me donna quelques leçons de ce qu'il appelait « l'art de composer » et qui consistait en exercices à rédiger dans divers styles ; il me les corrigeait, m'en montrait les défauts et me donnait des règles pour les éviter. Nous étions trois dans la classe, mais mes deux condisciples durent renoncer à ces exercices, pour lesquels ils ne se sentaient ni forces ni goût(l).

M. Nannucci qui depuis, par ses travaux littéraires (2), devint membre de l'Académie délia Grusca, était au contraire d'un caractère gai et

Trois sortes de fautes d'impression :

1° Les terribles. Celles qui changent le sens et font dire tout autre chose à l'écrivain.

2° Les relativement supportables. Celles qui seulement obscurcissent la pensée de l'écrivain.

3° Les presque indifférentes ; fautes d'orthographe.

Je crois que dans cette édition il n'y a comme erreurs tJ7)ographiques que les fautes d'orthographe. Je ne m'inquiète donc pas de les noter.

(1) "Voir page 99.

(2) Voir la Bibliographie ionienne, n" 889, 1184, 1329.

jovial. Il écrivait des vers et de petites poésies satiriques très spirituelles. Il me donna, sur la satire, des préceptes que je m'amusais à mettre aussitôt en pratique, en m'essayant à faire de petites poésies à l'imitation des siennes. Il me les corrigeait. J'ai suivi de lui un cours de rhétorique.

Plus tard je dus fréquenter durant tout un hiver l'Université ionienne, pour y écouter les leçons de droit du professeur P. Garuso et celles de mathématiques de Carandinô (1) : avec un égal insuccès, car elles étaient contraires à mes goûts.

En 1833, le comte Dalla-Decima, d'accord avec mon père, me reprit à Gorfou. Il était alors sénateur et m'employa comme assistant au Secrétariat du Sénat, aux honoraires de trente colonati (2) par mois.

Ma vie au Sénat, durant je ne sais plus combien de mois, fut une vie délicieuse : peu de travail et beaucoup d'amusements. Théâtres, déguisements, fêtes, dîners, etc., etc., tel est le résumé de cette heureuse

(1) Bibl. ion., n»' i077, 1078, 1102, 1125, 1146, 1147, 1158.

(2) Monnaie d'argent espagnole, connue aussi à Venise, et qui valait 11 lires vénitiennes. La lire vénitienne valant elle-même G fr. 50, les honoraires mensuels de Laskaratos se montaient donc à environ 165 fr., somme relativement considérable, vu le coût modique de la vie îi Corfou.

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période. Je me rappellerai toujours un coquin d'aubergiste, qui nous servit une l(x-/a-vôv:rixra.{\) , plat unique, pour soixante shillings (soixante-quinze francs), que nous lui avions avancés afin qu'il nous donnât un dîner. Nous étions six amis, tous du Secrétariat du Sénat. Nous ne nous en plaignîmes pas, mais cependant nous ne le dérangeâmes plus.

C'est alors que j'ai connu à Coribu le poète comte Solomos. J'allais souvent chez lui et lui soumettais mes petites compositions dont il avait la bonté d'écouter la lecture et sur lesquelles il me faisait toujours d'utiles observations. D'autres aussi y venaient, qui tous lui lisaient quelque chose.

Un jour je trouvai un jeune homme lisant une œuvre de peu de sens, sur laquelle le comte ne faisait aucune remarque. Quand il eut fini, il l'encouragea à continuer, et le jeune homme s'en alla. Mon tour venu, comme le comte m'accablait d'observations, je perdis patience et m'en plaignis : « Patience, me dit-il, je retranche à votre composition, parce que j'y trouve encore quelque chose à laisser. Dans la sienne je ne trouvais rien à laisser, et c'est pourquoi je ne retranchais rien ».

J'en reviens au Sénat. On y jouissait donc d'une

(1) Tourte aux cboux.

heureuse existence ; jusqu'au jour où il \int à l'esprit de son Excellence Lord Nugent, alors Haut Commissaire, de troubler notre félicité en dissolvant le Parlement. Il le faisait, pour retrancher du Sénat le comte Della-Decima, qui exigeait que son Excellence y fût aussi libérale qu'elle l'était dans la rue. Cette exigence du comte Della-Decima fut fatale à notre bonheur. Ne voulant plus servir là, d'où mon oncle s'en était allé, je demandai et j'obtins d'être envoyé à Céphalonie comme préposé à l'enregistrement de la Justice de paix, avec les mêmes appointements qu'au Sénat.

Mais, si au Sénat c'était le pays de Cocagne, au Tribunal je souffrais matériellement et moralement : j'y respirais un air méphitique qu'exhalaient des paysans puants. Si bien qu'api es une année environ de service à contre-cœur je partis pour Paris, afin de m'y préparer à la profession d'avocat.

Une anecdote de ce voyage est caractéristique et mérite par conséquent d'être racontée.

Arrivés à Ancôiie sur le vapeur ionier.. commandé par un certain Gavazzo (1), celui-ci mit à la

(1) Dans la biographie grecque de Laskaratos il est dit que ce capitaine était italien et n'aimait pas les Ioniens ; cette dernière particularité explique Imcident.

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mer la chaloupe du bateau, pour des officiers anglais et une dame également anglaise, laissant inci vilement M. Bouas, noble Corfiote et juge, accompagné de sa dame, afin qu'ils fussent transportés à terre sur un chaland malpropre qui venait charger des futailles et des marchandises.

Cette impolitesse du capitaine me fâcha au point que je courus vers M. Bouas, en essayant de le persuader de ne pas se rendre à terre, à moins que l'on ne nous prît dans la même barque qu'on avait donnée aux Anglais. Mais M. Bouas s'en accommoda et partit avec sa dame dans le chaland. Alors je résolus de venger moi-même l'affront infligé à Madame Bouas.

Les efforts de l'équipage et ses menaces pour me faire débarquer furent vains. Je déclarai que je n'irais à terre qu'avec la même barque que les Anglais. Les gens du bateau juraient qu'ils me ramèneraient à Gorfou et j'étais décidé à y retourner plutôt que de céder.

Heureusement pour moi, l'officier de santé trouvant qu'il manquait un des passagers, ne voulut pas accorder la libre pratique, avant qu'il se présentât, et le capitaine dut finalement donner sa chaloupe pour me conduire.

Mon père et mon oncle, qui désiraient me voir embrasser la carrière politique, étaient mécontents de ma démission et ne m'envoyaient que malgré eux en Europe. Ils ne m'avaient permis qu'une absence de trois ans ; c'était le temps nécessaire pour faire de moi un avocat, ce qui devait me permettre de mieux réussir dans la carrière projetée.

L'affaire aurait marché, si la nature ne m'avait mis dans l'âme l'aversion la plus déclarée, pour ces études. J'avais plus de penchant, ou du moins je le croyais, pour la médecine. Mais celle-ci n'était pas du goût de mes parents. Je priai, je protestai ; ce fut en vain. Ils voulaient faire de moi un avocat, en dépit de la nature, qui ne se laisse pas changer. J'avais alors 25 ans.

Quand je sollicitai mon immatriculation comme étudiant en droit, à Paris, on me présenta un gros volume in-16, en tout petits caractères (1), plein de notions encyclopédiques qu'il me fallait posséder et sur lesquelles je devais être préalablement examiné. « Si j'avais toutes ces connaissances, songeai-je, je ferais un professeur plutôt qu'un étudiant de première année. » La vue seule de ce gros

(1) C'était vraisemblablement quelque Manuel du baccalauréat, dont l'étude devait permettre h Laskaratos d'être interrogé sur les matières de l'enseignement secondaire.

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volume me découragea totalement ; on me permettait de sui\Te les cours de la Faculté en qualité de simple auditeur, je résolus donc de me faire inscrire comme tel.

Pendant que je m'arrangeais de la sorte, un jeune Corfiote avec lequel j'avais fait le voyage, qui n'avait pas la moindre idée de ce livre encyclopédique et auquel la langue même n'était pas très familière, nous affirmait qu'après avoir lu le livre, il se présenterait aux examens et passerait. En effet, quelques jours après, revenu vers nous, il nous invitait à ouvrir le livre au hasard, à lui lire seulement la première ligne de chaque chapitre et il nous récitait le reste tel quel 1 Mais revenons à ma personne.

Quand j'eus le code entre les mains..., quand il me fallut étudier l'immense Duranton 1... mes yeux se gonflèrent de larmes, mon esprit s'éteignit, s'insurgea, mon âme se révolta, et je me sentis le désespoir au cœur.

Je répétai l'assaut à la tendresse et au hon sens de mon père, en lui demandant de réfléchir, en priant, en protestant, mais celui-ci resta inexorable, et je dus absorber l'étude des lois, comme ou absorbe l'huile de ricin !

Bref, après un an de pareilles études à Paris et

deux ans en Toscane (1), j'obtins à mon tour le diplôme d'avocat (avec un seul penitus) (2) à l'Uniniversité de Pise, et je revins aux Iles ioniennes, pour y exercer une profession dont je n'avais pas les éléments.

A peine arrivé, mon oncle m'offrit la place de juge, que je refusai en déclarant que je ne voulais pas de places. Ainsi, le résultat de tant de peines, de tant de dépenses, de tant de temps perdu, fut qu'en fin de compte, après avoir refusé les emplois, je renonçai solennellement à exercer la profession d'avocat, par une déclaration devant le Conseil suprême de Justice. Les châteaux mal bâtis par mes parents apparaissaient vains et je restais sans avenir.

Je voudrais que mon cas put servir d'exemple aux pères, et leur ôter le désir de trop insister en obligeant leurs fils à des études pour lesquelles ils ne sentent que de l'antipathie ; preuve évidente que la nature ne les a pas faits pour elles et qu'ils n'y réussiront pas, s'ils s'y adonnent.

Ce fut alors que je suivis une inclination plus prononcée, celle de composer des vers. J'écrivis à

(1) Note de l'auteur : Dans la grande épidémie de grippe, j'eus moi aussi la maladie et dus me sauver de Paris.

(2) Equivalent de la « boule noire ».

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cette époque mon LixouH en 4836 (1) et diverses autres bagatelles, dont j'ai fait presque en totalité un holocauste, quand j'ai pris femme.

Mais il faut que je fasse un pas en arrière.

J'étais revenu de mon voyage d'études en 1839. Fils d'un homme relativement riche, ayant un oncle puissant, mes perspectives étaient brillantes et tous les gens de la ville vinrent me complimenter. Je me crus donc obligé de rendre ces aimables visites, quelques jours après, et je fis alors, pour la première et dernière fois, le tour des maisons de mon pays.

Presque partout je fus reru dans la chambre à coucher de la maîtresse de maison. liCs salons n'étaient pas encore connus à Lixouri et la chambre du couple servait d'ordinaire à cet usage. J'ai dit presque, parce que, en quelques rares maisons, on me reçut dans des pièces qui, de nuit seulement, devenaient dortoirs : de jour, les lits ou sofas, couverts d'une toile de couleur, offraient aux visiteurs un excellent siège moelleux, avec ou sans dossier. Ces pièces ainsi disposées avaient la prétention

(1) Ce poème en 1 chants a été réimprimé dans les Pièces

d'être ce que nous appelons maintenant des salons.

Je me rappelle que, assis sur ces lits durant la visite, je me sentais nerveux à l'idée que mes talons pourraient frapper ou renverser quelque objet placé dessous. Dans ma maison paternelle, on recevait alors dans une de ces pièces à double usage ; mais je me souviens que, des années auparavant, on recevait dans la chambre à coucher de ma mère. Maintenant, il y a un petit salon réser\-é aux visites.

Dans ce voyage autour de ma ville (1), j'ai vu plus de choses qu'Ulysse au cours de ses dix ans de

(1) En français dans le texte.

de vers (1872 et 1905). Lixouri, qui était alors plus peuplé qu'Argostoli, avait obtenu l'autorisation de construire un môle, mais les deux quartiers de la ville, Potami et Debonérata, entrèrent en dispute à ce sujet ; chacun voulant bénéficier de la construction projetée, qui devait donner de la plus-value aux propriétés les plus voisines. La question fut tranchée par les jeunes Potamiotes, au nombre desquels était Laskaratos : ils prirent des pierres partout où ils en trouvèrent et les jetèrent dans la mer, à l'endroit choisi par eux ; ceci fit prévaloir les arguments de leur quartier. « Tel est, dit l'auteur, le côté historique du poème ; le reste n'est qu'imagination. » Mais dans ce reste, tout conmie Tassoni, dont la Secchia rapita, qui lui a d'ailleurs donné l'idée d'écrire cette œuvre satirique, il n'a pas épargné les traits mordants, au grand dépit de ses compatriotes, qui ne le lui ont pas encore pardonné.

Laskaratos a porté sur son Lixouri {Lumignon du 23 février 1861) un jugement plus sévère que tous ceux qui en ont parlé

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pérégrinations, après le siège de Troie. Mais je n'abuserai pas de la patience du lecteur.

(Suit la description réaliste d'une scène qu'il est plus séant de passer, bien qu'elle soit contée avec une certaine verve.)

Pour expliquer, dans une certaine mesure, ces faits qui pourraient paraître incroyables à des gens civilisés, je dirai que l'architecture de nos devanciers ignorait cette partie de la maison qu'on a coutume d'appeler « les lieux ». Je dus déclarer à mon père que, si l'on ne faisait pas chez nous une annexe de ce genre, je me sauverais de l'île.

Maintenant les salons à Lixouri, de même que les commodités, ne sont plus du tout rares, et j'espère que l'inconvénient qui m'est arrivé en 1839,

Per lungo andar di secoli Non accadrà più mai,

Pendant un long cours de siècles — ne se pi-ésentera plus.

Je ne sais au juste si c'est à cette époque que

après lui, ce qui, d'ailleurs, ne l'a pas empêché de le rééditer. De la même époque datent deux autres poèmes que l'auteur ne mentionne pas ici : La Barque-canonnière ou Le libéralisme cèphalonien et le IIvtpjTvjç. Les vers dont Laskaratos a fait un holocauste sont des poésies légères, sur lesquelles il revient plus loin.

Étudeê de litler, gr, mort., II. 11

j'eus besoin d'un encrier. J'allai le chercher dans une boutique, où l'on vendait, entre autres choses, du papier et des plumes. Le boutiquier fut tout surpris de ma demande.

— Bah ! dit-il, est-ce que i^ar hasard les encriers se vendent dans les boutiques ?

— Mais où donc? répliquai-je.

Le boutiquier sourit :

— Eh ! vous n'avez pas de verres cassés, chez vous ?

— Peut-être.

— Alors, prenez -en un, mettez -y un bout d'épongé, puis de l'encre, et vous aurez un encrier bel et bon.

— Ah ! je ne savais pas, dis-je, que c'est ainsi que se font les encriers.

Parmi tous mes devoirs, il me restait à faire visite à mon ancienne maîtresse d'école. La maîtresse de mon enfance. I^a pauvre ! Elle m'embrassa et me fit aussitôt une proposition de mariage ! Elle voulait me donner pour femme une jeune fille de son voisinage, dont elle célébrait les louanges avec transport. Cette jeune fille avait beaucoup de qualités, beaucoup de talents. Je les tairai tous, à l'exception d'un seul, le plus remarquable et le plus propre à captiver l'estime et l'amour d'un mari :

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elle se serait levée la nuit, tous les samedis, aurait pétri le pain et, le matin de bonne heure, me l'aurait apporté, cuit et chaud, dans mon lit... Je répondis que j'y penserais (1).

Ce fut aussi vers cette époque qu'une dame du voisinage envoya emprunter chez moi un peigne propre. Il n'y avait à la maison qu'un peigne propre, le mien. Je me décidai donc à le prêter. Quand il me fut rendu, mon pauvre peigne était en un tel état que je me refusai à le prendre en main. Je le fis poser là, mais ensuite je dus me faire \iolence, le saisir et le nettoyer. Il était noir, non de cosmétique, qu'on ne connaissait pas alors dans le pays, mais d'une crasse qui l'emplissait jusqu'aux pointes ! Cette première journée de labeur ne suffit pas à le nettoyer en entier et les traces de cette matière persistante restèrent des jours encore. Le trouble de mon estomac durant ce travail d'Hercule m'avait fait jurer que, si cette dame faisait

(1) Note de l'auteur. En ce temps-là, c'était encore l'usage de confectionner le pain à la maison. Une grande partie de la semaine se passait en préparatifs, à nettoyer le blé, à le laver, à le faire sécher au soleil et à le moudre dans des moulins à main qui existaient dans chaque famille ; le vendredi, on tamisait la farine ; le samedi, on pétrissait et on procédait à la cuisson dans son propre four.

redemander un peigne propre, je lui enverrais une pioche (1).

Un autre déplaisir de même nature, mais plus grand encore, m'advint par l'assassinat de mon pauvre atlas. Un bel atlas géographique, neuf et bien relié, que j'avais rapporté de Paris ! J'eus le tort de le prêter également, à un jeune homme qui étudiait la géographie. Ah ! si j'avais pu m'en douter ! Lorsqu'il me revint, je dus le prendre du bout des doigts et le jeter par la fenêtre. Il était lacéré et sali de telle façon que je ne pouvais m'en approcher sans nausée.

Ce fut alors, comme je l'ai dit, que je composai quelques petits vers. S'ils n'avaient été presque tous tachés d'expressions et de choses impudiques, je les aurais conservés et ils auraient, dans notre maigre littérature, le mérite qu'a toujours le peu, au commencement de toute chose.

(1) Note de l'auteur : Les lecteurs, qui s'intéressent au progrès de la civilisation et des arts utiles sauront du gré à l'humble topographe qui raconte ces faits. Et peut-être souhaiteraient-ils que des histoires de plus haute prétention eussent parfois épargné quelques pages d'évolutions militaires et d'intrigues politiques, pour nous faire connaître comment étaient faits les salons et les chambres à coucher de nos ancêtres. (Macaulay, History of Bath.)

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A cette époque, j'avais de 29 à 30 ans. Age viril, pensera-t-on. Mais j'ai eu de la nature ce qu'on appelle une longue enfance. Néanmoins, mes parents, qui étaient dans les affaires et voulaient absolument me pousser vers les emplois publics, me pressaient de prendre le siège de juge de paix à Lixouri. J'y consentis pour leur plaire ; mais c'était là une occupation trop sérieuse et trop ennuyeuse pour mon âme ; si bien que, chaque fois que je rentrais à la maison, je m'adonnais à ce qui était pour moi le divertissement par excellence : tendre des traquenards aux chats du logis. Je les chassais vers une armoire sur laquelle j'avais posé des cribles mal assujettis et qu'ils devaient sauter ; chats et cribles culbutaient alors avec fracas.

Avant de me taxer de cruauté envers les chats, il faut savoir que ceux-ci n'en souffraient aucunement. Ceux qui seuls soujffraient étaient les cribles, qui se rompaient en tombant, à la grande fureur de ma mère.

Je me divertissais encore d'une autre façon. J'avais un beau chien de chasse, que je m'amusais à envelopper comme un bébé, à la façon du pays ; puis je le prenais dans mes bras et, ayant préparé de la panade, je lui donnais à manger avec une

petite cuillère. La grâce avec laquelle le chien acceptait ce traitement me remplissait de joie.

Je pourrais rapporter d'autres anecdotes semblables, en contradiction avec mon âge, mais il est pénible d'allonger le récit de ses propres faiblesses et je n'ai pas tout le courage de Jean- Jacques Rousseau.

On sera peut-être tenté de blâmer mes parents, pour avoir mis ou fait mettre comme juge au Tribunal un « mauvais gamin ». En réalité, on ne s'est jamais plaint d'aucun de mes arrêts. Il faut de l'art et un esprit gâté pour rendre un arrêt injuste ; un arrêt juste est la chose la plus aisée du monde.

Je saute maintenant ailleurs. En 1843 je me trouvais à Gorfou. C'était une nuit d'hiver. J'étais au théâtre, seul, dans la loge de mon oncle. Cette année-là je souffrais beaucoup des nerfs, et le soir en question, justement dans la loge, je me sentis en grande surexcitation. Ces sortes d'attaques nerveuses consistaient en une sorte de sensation interne indéfinissable et en une crainte iiTaisonnée de tout ce qui m'entourait.

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J'habitais alors dans la rue du Saint (1), en face la porte centrale de l'église. Sorti du théâtre avec les nerfs en mauvais état, j'avais peur de l'obscurité de la nuit, et il me semblait que ces ombres voulaient m'engloutir. Ma terreur arriva à son comble, quand, entré dans l'étroite rue du Saint, je me trouvai seul au milieu des ténèbres.

Le clocher de l'église me dominait comme un immense vampire. Les nuages qui flottaient audessus de lui me semblaient se mouvoir de mon côté, pour faire de moi un horrible massacre. En pareilles circonstances, ma logique a toujours corrigé l'effet de la peur et m'a aidé à ne pas me rendre ridicule aux yeux des autres et à me donner du courage à moi-même; je savais donc que tout cela était purement une affaire de nerfs. Par conséquent j'avançais, mais lorsque je me trouvai sous le clocher, j'eus conscience d'une terrible exaltation de mon imagination.

Je voyais à mon côté une porte du clocher, que je fixai' en me disant mentalement : « Si maintenant cette porte s'ouvrait et qu'en sortît un homme de telle façon (et je me le figurais alors à cet instant), je regarderais ce fait comme un miracle, et

(1) Saint Spiridion,

je croirais que Saint Spiridion est vraiment un saint. » J'avais à peine conçu cette idée que la porte s'ouvrit et que sortit en efifet un homme tel que je me l'étais figuré; de plus une dame, avec une petite lumière en main, éclairait sa sortie.

Je pus à ce moment apercevoir l'intérieur du clocher, illuminé par la lumière que tenait la femme. Sur le mur opposé était fixé un clou, auquel pendait quelque chose, et cela semblait un lieu habité par la femme. A ce quasi miracle je réagis fortement et cette réaction me fut bienfaisante. Je continuai mon chemin sans frayeur, je rentrai chez moi, je réfléchis sur ce que je regardai comme un accident curieux et remarquable, puis je dormis tranquillement toute la nuit. Le lendemain matin, je constatai, à ma grande stupeur, que le clocher n'avait pas de porte, là où j'en avais vu une !

Et pourtant, si j'étais peintre, je pourrais aujourd'hui encore peindre cette porte, avec autant de clarté et de précision que je la vis alors. Elle était élevée au-dessus de la rue, d'environ un pied et demi. On y montait par une marche de pierre très haute et brute. La porte était plutôt étroite, et le battant était fait de deux planches assez disjointes par le temps.

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Celui qni sortait était un homme corpulent, de peut-être soixante ans, couvert d'un grand calian qui lui tombait jusqu'aux pieds. On ne lui voyait pas les mains et il descendait tout d'une pièce.

La femme qui l'éclaîrait était d'âge moyen. Elle tenait une petite lumière de cuisine, et paraissait montée avec une jambe sur un escabeau ; ainsi elle était plus haut que le sol de ce réduit.

J'avais vu tout cela avec la plus grande précision, là où il ne i)ouvait rien exister de semblable, puisqu'il n'y avait pas de porte. Par conséquent U me faUut attribuer cette vision à mon imagination, exaltée à l'extrême par mon accès nerveux.

Voilà donc, me dis-je, expliquées désormais pour moi, l'échelle de Jacob et r.\pocalypse de Saint Jean.

QueLpies-uns de mes amis se sont plus à croire que le Saint avait vraiment voulu faire un miracle pour me convertir. Je remercie ces amis de l'importance qu'à leur avis le Saint accorderait à ma personne, mais je ne puis en conscience accepter Ihonneur qu'ils me font. Mes convictions à l'égard de la Divinité m'interdisent absolument de couiher le front devant d'autres que Dieu. Devant Dieu je

m'efface et m'anéantis ; mais tout ce qui a existé dans ce monde étant créature, doit adorer et non pas être adoré.

Plus tard, en 1844, la mort de mon père me força à me charger de la direction de la famille et de l'administration de ses biens. J'avais alors 34 ans et j'ignorais tout des affaires. Mon père m'avait toujours tenu à l'écart de ces questions. Grave erreur, dont j'ai ensuite profité pour élever les miens, mais qui alors a été pour moi une cause de désastres et d'embarras ; car, directeur et administrateur impro\isé, j'ai, dans le court espace de mon administration, fait avec les étrangers des transactions qui toutes peut-être ont été préjudiciables à la famille.

En 1845, j'ai fait un voyage à Candie. Mon seul but était d'y trouver des personnes instruites, pour lire et examiner avec elles les poésies Cretoises, apprendre le dialecte, y recueillir toutes les poésies possibles écrites dans la langue parlée, les étudier sur place, en faire ensuite une collection et une belle édition.

Au cours de ce voyage j'ai \âsité Patras, Missolonghi, Gorinthe, le Piréc, Athènes et Syra, avant de passer eu Crète. J'ai vu sur place ceux qu'on

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