‹ Études de littérature préromantiqueChapitre 2 sur 7 · AVANT -PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT -PROPOS

Aucun fait, si menu soil-il, de Vhistoire littéraire n'est pleinement intelligible, si on ne le replace dans la série des faits du même ordre qui Vont déterminé, tout au moins annoncé ou préparé. S'il s'agit d'un de ces grands mouvements partis des profondeurs, qui entraînent tout sur leur passage et qui renouvellent pour un temps tel ou tel aspect du monde intellectuel, à plus forte raison est-il indispensable d'aller chercher assez loin en arrière son point de départ et les premiers indices par lesquels, avant d'affleurer à la surface, il se faisait déjà pressentir. Il y a eu une renaissance avant la Renaissance, si même il n'y en a eu plusieurs. Pareillement, il y a eu un romantisme avant le Romantisme, ou, pour dire la chose d'un mot, un préromantisme. L'existence de cette période d'orientation et d'acheminement vers ce que, dans l'histoire de la littérature française au xix^ siècle, on appelle proprement la période romantique ne fait aucun doute. On peut hésiter seulement sur les limites qu'il convient de lui assigner.

On bornait autrefois la préparation du romantisme audà années qui ont précédé immédiatement la formation de l'école romantique : en chiffres ronds, aux vingt premières années du siècle. C'était admettre trop facilement que deux décades avaient suffi pour amener dans la littérature française le changement le plus profond qu'elle eût subi depuis trois cents ans. Cette manière de voir pouvait, il est vrai, s'autoriser du propre témoignage des premiers représentants de l'école. C'est eux qui avaient tenu à dater leurs origines de la Révolution. Il leur plaisait, — en romantiques qu'ils étaient, — d'établir, entre le grand fait politique qui avait illustré la génération précédente et le grand fait littéraire qui devait — et ils ne se trompaient pas — illustrer la leur, une connexion qui leur paraissait logique et une symétrie qui flattait leur vanité.

« // faut en convenir, — écrivait le jeune Hugo en tête de

II ÉTUDES DE LITTÉRATUEE PRÉROMANTIQUE

ses Nouvelles Odes, — un mouvement vaste et profond travaille intérieurement la littérature de ce siècle. Quelques hommes distingués s en étonnent, et il n'y a précisément dans tout cela d'étonnant que leur surprise. En effet, si après une révolution politique qui a frappé la société dans toutes ses sommités et dans toutes ses racines, qui a touché à toutes les gloires et à toutes les infamies, qui a tout désuni et tout mêlé, au point d'avoir dressé léchafaud à Vabri de la tente et mis la hache sous la garde du glaive ; après une commotion effrayante qui na rien laissé dans le cœur des hommes quelle nait remué, rien dans lordre des choses quelle n'ait déplacé ; si, disons-nous, après un si prodigieux événement, nul changement n apparaissait dans lesprit et dans le caractère d'un peuple, n'est-ce pas alors qu'il faudrait s'étonner, et d'un étonnement sans bornes ?...

« Les plus grands poètes du monde sont venus après de grandes calamités publiques. Sans parler des chantres sacrés, toujours inspirés par des malheurs présents ou futurs, nous voyons Homère apparaître après la chute de Troie et les catastrophes de VArgolide ; Virgile, après le triumvirat. Jeté au milieu des discordes des Guelfes et des Gibelins, Dante avait été proscrit avant d'être poète. Milton rêvait Satan chez Cromwell. Le meurtre de Henri IV précéda Corneille. Racine, Molière^ Boileau avaient assisté aux orages de la Fronde. Après la Révolution française. Chateaubriand s'élève, et la proportion est gardée. »

Une vue de ce genre était plus grandiose que iuste et plus oratoire qu'historique. Elle pouvait faire impression en 1824. Elle n'est plus acceptable aujourd'hui. Chacun sait que pour expliquer les origines de notre romantisme, il faut reculer jusqu'aux premières années, du xvra^ siècle (1), voire jusqu'aux dernières années du xvif, à supposer qu'il ne faille pas remonter encore plus haut. On pourrait même se demander si par « classiques » et par « romantiques » on doit entendre uniquement les tenants d'une querelle littéraire qui appartient au passé, ou si ces noms ne désignent pas plutôt les représentants passagers de deux tendances permanentes de l'esprit humain, nées avec

(1) Sur ces origines lointaines du romantisme, on trouvera les renseignements les plus abondants et les plus précis dans l'intéressante étude de M. Daniel Momet, Le Romantisme en France au xviiie siècle, Paris, Hachette, 1912.

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