‹ Études de littérature préromantiqueChapitre 3 sur 7 · AVANT-PROPOS IH · texte numérisé non relu

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lui, et qui ne disparaîtront quavec lui. De même qu'il y a eu de tout temps en art et quil ij aura toujours des idéalistes et des réalistes, de même il ij a eu de tout temps et il y aura toujours des écrivains qui soumettront leurs facultés inventrices au contrôle de leur raison, qui préféreront à toutes les autres qualités les qualités que la raison approuve et favorise, mesure, sobriété, harmonie, clarté souveraine, et il y en aura d'autres qui ne connaîtront d'autre loi que de s'abandonner sans contrainte à toutes les inspirations de leur fantaisie. Il y a là non pas seulement deux conceptions de l'art, mais deux natures d'hommes, entre laquelle existe, dans l'ordre de Vimagination, une différence aussi profonde et irréductible, aussi riche en applications et en conséquences, que la célèbre distinction établie par Pascal, dans l'ordre du raisonnement, enti-e l'esprit de géométrie et l'esprit de finesse, entre les intuitifs et les discursifs. Ainsi compris, « classicisme » et « romantisme » deviennent des termes d'une généralité indéfinie, dont le contenu historique s'évapore à mesure que leur sens philosophique s'approfondit. T

Pour en revenir à la chronologie du romantisme, il faut placer bien avant la Révolution française le commencement de la période directement préparaioire dont il a été précédé. Le moment de partir duquel on peut dire que décidément il y a quelque chose de changé dans l'orientation générale de notre littérature coïncide avec les années qui ont vu paraître les grandes œuvres de Jean-Jacques Rousseau, et, si l'on veut être particulièrement précis, avec l'année 1761. Non pas que Rousseau soit, à proprement parler, « le père du romantisme », ni que le romantisme soit sorti tout armé de son cerveau. Mais, le premier, l'auteur de la Nouvelle Héloïse a donné un corps à quelques-unes au moins des aspirations obscures qui, depuis un demi-siècle environ, travaillaient sourdement les âmes. Il leur a conquis, par le succès inouï de son roman, droit de cité dans la haute littérature. Son éclatant triomphe a consacré la décadence de la pure tradition classique ; il a mis un terme à r empire exclusif qu'elle exerçait sur les esprits. On peut dire que dès lors, si le romantisme n'est pas fait, il est en voie de se faire. Ce n'était pas trop d'un autre demi-siècle pour délier le présent des chaînes du passé, approfondir des sentimenU

inconnus, développer des idées en germe, trouver aux uns et aux autres une expression adéquate, rafraichir le style, refondre la langue, renouveler Vart. Tout cela ne s'improvise pas. Quant à la Révolution, elle na été qu'un accident qui a précipité une évolution dont on peut affirmer que sans lui elle se serait toul aussi bien produite, mais quelle se serait produite sans doute plus lentement.

C'est ce laps de soixante années, — entre la publication de la Nouvelle Héloïse et la date de 1824, où le défi de Vacadémicien Auger ayant été relevé par les rédacteurs de la Muse Française, il y a désormais une école romantique, — qui mesure la durée de ce quon peut appeler le préromantisme. Cette période empiète légèrement d'une part sur les dernières années du règne de Louis XV, de Vautre sur les premières années de la Restauration. Le centre, qui en est constitué par le règne de Louis XVI, la Révolution et l'Empire, présente, au point de vue littéraire, une physionomie originale, et, en dé-v pit de la coupure apparente produite par les événements de 1789 et de 1793, une parfaite cohésion. Cette époque est une époque de fermentation politique et sociale, de troubles civils et d'agitations guerrières. La littérature y passe forcément au second plan. Elle est effacée, et elle est pauvre : pauvre du du moins en œuvres qui comptent. On ne rencontre guère, au cours de ces soixante années, que quatre ou cinq grands écrivains. Mais les littérateurs y abondent. Il n'y en a point qui aient du génie. Il y en a beaucoup plus qu'on ne le croit qui ont du talent. Que leur manque-t-il ? Il leur manque ce qui ne s'acquiert pas d'un lour à Vautre, ce qui ne se crée qu'à force d'essais, de tâtonnements, d'avortements et d'échecs. Il leur manque un idéal littéraire. Il leur manque les moyens de réaliser cet idéal. Ils s'efforcent, ils cherchent, ils ne trouvent pas, ou ils ne trouvent rien qui vaille. Ils veulent faire du neuf avec du vieux. Ils ont des choses à dire qu'avant eux on n'avait pas dites, mais ils ne savent comment les dire. Faute de mieux, ils les disent avec des mots affaiblis, avec des images usées, avec tous les artifices d'une rhétorique surannée et ridicule. Il faut que la littérature passe par cette période de dégénérescence et de décomposition, avant de renaître à la beauté et à la vie. Dans ces limbes, à la lueur douteuse d'un crépuscule qui fait

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