‹ Études de littérature préromantiqueChapitre 7 sur 7 · RODERIGO · texte numérisé non relu

RODERIGO

Et comment ?

Yago.

... A l'action, vous dis-je ?

(2^ Othello, acte V, se. n. Le Tourneur : « C'est mourir d'une mort bien contne nature que d'être tuée pour aimer. » {Ouvr. cité, p- 238.)

(3) Cet usage a été long à disparaître tout à fait. Dans la traduction Guizot ((Èuvres complètes de Shakespeare traduites de Vanglais par Le Tourneur, nouvelle édition, revue et conrigée par F. Guizot et A. P., traducteur de lord Byron (Amédée Pichot), Paris, Ladvocat, t. V, 1821, p. 165), le premier vers de la romance est ainsi traduit : « La pauvre enfant était assise en soupirant au pied d'un sycomore » ; dams la traduction d'.A.- de Vigny ^1829), il est rendu par ce distique :

La pauvre enfant était assise, Sous un sycomore penché...

Notons, en passant, que le sau'e du refrain est pour lui, cx)mme pour tous les lecteurs français de Shakespeare d-epuis Le Toimeun, un saule pleureur : Chantez le saule, chantez tous, Le saule pleure comme nous.

Mais, dans la traduction Benjamin Laroche (1838-1839), on trouvera encore : Au pied d'un saule assise, en sa douleur Elle pleurait sa faute et son injure, Tête penchée, une main sur son cœur.

Chantez le saule et sa douce verdure.

d'Alfred de Musset : el le poète lui-même aurait été sans doute fort en peine de dire ce qu'il devait à Shakespeare, ce qu'il devait à Le Tourneur, ce qu'il devait à Berio, ce qu'il devait enfin à la musique de Rossini et à l'admirable artiste par qui vingt fois il l'avait entendu interpréter.

Ce qu'il devait à Ducis et aux élégiaques du premier Empire allait apparaître clairement quelques années après. On sait que Musset n'a recueilli qu'assez tard — en 1852 — parmi ses œuvres ce poème de sa jeunesse. Un épisode, — la mort de Georgina Smolen, — en avait paru dès la fm de 1830 dans le Keepsake américain pour 1831 (1). Si l'on en croit Paul de Musset (2), cette divulgation partielle, à laquelle son frère avait eu la faiblesse de consentir, l'aurait empêché, en 1835, de publier l'ouvrage entier dans la Revue des Deux Mondes, qui n'acceptait que l'inédit. On peut se demander si cette raison est la bonne et si Alfred de Musset, une fois tombée sa ferveur de néophyte, n'avait pas jugé quelque peu sévèrement le potpourri romantique qu'il avait timbré aut armes de Shakespeare. Il en sauva toutefois deux passages qui paraissent lui avoir été plus particulièrement chers : l'invocation traduite d'Ossian :

Pâle étoile du soir, messagère lointaine...,

(1) Edouard Maynial, Le premier te.rte chi « Saule » d'Alfred de Musset

(Revue Universitaire, octobre 1908, p. 210 et suiv.). M. Maynial a relevé très

soigneusement les variantes, assez int^resse^ntes à noter, de cette première

rédaction, en particulier les quatre vers suivants (il s'agit de Tiburce déguisé

en moine) : c ■ » ^ j-- t j

' Son visage est couvert d écume et de poussière ;

Ses regards inquiets cherchent autour de lui.

Un fer contre le s«»uil a heurté... c'est sa hère...

— Homme du saint repos, qui vous amène ici ? « Ces quatre vers, remarque M. Maynial, ont entièrement disprru dans l'édition complète, et nous ne pouvons guère les regretter, le dernier noiLs paraissant peu clair et l'avant-dernier tout à fait inintelligible. Que vient faire ici le mot hère ? Est-ce une erreui' du poète ou une confusion graphique de l'éditeur ? Nous n'avons pu éclaircir ce mystère. » Me sera-t-il permis, en passant, de le dissiper ? Hère est mis ici pour îiaire, et par halre Musset entend, Tmtpropnement d'ailleurs, une ceinture de fer, se souvenant peut-êti»e des paroles que Vigny, dans la Prison, prête à son vieux prêtre : Et moi, pour combattre l'enfer.

J'ai resserré mon sein dans un corset de fer : paroles qui font elles-mêmes écho à celles du vieux moine de Wclter Scott, dans le Lai du dernier m&nestrel : « Ma poitrine est entourée d'une ceinture de fer, mon corps est couvt^rt d'un cilice armié de pointes aiguës, etc. ». (Voir mon édition critique des Poèmes Antiques et Modernes, Paris, Hachette, 1914, p. 157.)

(2) Notice sur Alfred de Musset, en tête des Œuvres posthumes, édit. Chnrnentier, 1879, p. 16.

qu'il trouva moyen d'enchâsser en 1838 dans Frédéric et Bernerette, d'où elle passa en 1839 dans le recueil des Poésies diverses ; et un fragment correspondant sensiblement au premier épisode actuel, augmenté des huit derniers vers du huitième, qu'il donna, en 1835, à- la Revue des Deux Mondes, en attendant de le placer, en 1839 également, parmi les Poésies nouvelles, entre Rolla et la Nuit de Mai. A cette date, Musset était désabusé du byronisme dont jadis il avait fait parade ; il tendait à revenir aux sentiments naturels et aux formes classiques. On s'en aperçoit aux modifications qu'il fît subir à la partie de son œuvre qu'il jugea bon de conserver. L'Américaine Georgina Smolen se changea en la très française Lucie ; le poème fragmentaire sur le type du Giaour devint une « élégie », développant un épisode, d'ailleurs imaginaire, de l'adolescence du poète, l'aveu d'un chaste amour, aussitôt brisé par la mort. Dans ce cadre nouveau, il inséra, sans y changer pour ainsi dire un seul mot, ce qui, par-dessus tout, lui tenait au cœur : les impressions délicieusement émouvantes, inoubliables, qu'avait laissées dans sa mémoire la romance du Saule, telle qu'il l'avait lue et relue dans Shakespeare et dans Le Tourneur, telle surtout qu'il l'avait entendu chanter par la Malibran. Puis, tout pénétré du symbolisme sentimental et funéraire familier à la génération précédente, se souvenant des vers de Ducis, et de tant d'autres vers à la façon de Ducis, de toute cette poésie de keepsake et de romance dont il avait pu recueillir les derniers échos dans le salon et jusque sur les lèvres de sa mère, il ajouta au début et répéta à la fin du morceau les six octosyllabes que nous savons tous par cœur et qui sont gravés sur son tombeau :

Mes chers amis, quand je mourrai,

Plantez un saule au cimetière ;

J'aime son feuillage éploré ;

La pâleur m'en est douce et chère.

Et son ombre sera légère

A la terre où je dormirai (1).

(1) Poésies nouvelles : Lucie, élégie : Œuvres, ('flit. Charpontior, 1871), t. II, p. 92- Cette image d'une tombe omi)ragée par un saule pleureur hantait l'esprit de Musset à cette époque ; on la retrouve dans la Confession d'un Enfant du Siècle, 5" prrtie, ch. v : « Elîle-même, qui, Le premier jour, dira peut-être qu'elle veut me suivre, se détournera dans un mois pour ne pas voir de loin le saule

Celte strophe si simple et, dans sa grâce un peu surannée, si louchante, paraît bien être l'ultime variation exécutée chez nous sur le motif de là Chanson du Saule, raT3outissement suprême et, tout compte fait, le seul résultat qui dure du travail auquel l'imagination française s'est livrée pendant un demisiècle à propos et le plus souvent à côté du texte de Shakespeare (1). Ce travail, il n'était pas néanmoins sans intérêt de l'exposer par le menu. Dans une littérature riche comme la nôtre, il n'est pas de thème traité par un grand poète qui ne lui arrive chargé de souvenirs dont lui-même il n'a pas toujours conscience. Mais, dans la mémoire d'un lecteur averti, il suffit d'une image, d'un tour de pensée ou de style, d'une allusion, d'un mot, pour réveiller un cortège de résonances multiples et lointaines où vibre, — continuant, amplifiant, prolongeant la sensibilité de l'écrivain, — la sensibilité d'une génération, d'une époque, parfois de la race tout entière. Avant que Musset eût écrit la strophe en question, et pour qu'un jour il put l'écrire, combien d'âmes obscures s'étaient doucement exaltées des mêmes images ? Combien de cœurs ignorés avaient battu du même sentiment ? De s'en être rendu compte, on lui découvre je ne sais qu-elle profondeur. Il semble qu'on la comprenne mieux, qu'on la goûte plus complètement et qu'on l'aime davantage. C'est toute la justification de ce long dépouillement de notre « littérature du saule » ; on souhaiterait que c'en fût aussi la récompense.

pleureur qu'on auna planté sur ma tombe. » Et dans une lettre à M^^ Jaubert^ du 31 juillet 1840, où, par une coïncidence assez curieuse, se trouvent évoqués le nom et le souvenir de la Malibran, le poète, après avoir composé, prr manière de plaisanterie, sa propre épitaphe, a dessiné au-dessous une pierre tombfle, entouirée d'une grille, et posée de champ à côté d'un saule pleureur, sur laquelle il a inscrit, non pas les six vers fameux, mais simplement un « Ouf ! » suivi d'une demi-douzaine de points d'exclamation. {Correspondance, édit. L. Séché, Paris, 1907, p. 17'k1

(1) .Je doiis noter toutefois que M. Jacques Madeleine, dont on connaît In parfaite érudition en toute matière de poésie française, m'a signalé, de Théodore de Banville, une Rom.anre du f>aule, insérée par lui dans divers périodiques, mais non recueillie dans ses nfuvres. Il serait intéressant de rechercher, — et je compte bien le faire ailleurs. — à quelles circonstances de la vi^ du poète se ratta<^hent cette traduction de la Chanson de Desdemona et le touchant préambule qui y est ajouté. Mais entre le texte de Sbakespecre et les vers de son interm-ète, il ne semble y avoir eu cette fois aucun intermédiaire, et cette version, fidèle autant que gracieuse, est à proprement parler, une « reprise » du thème, et non une « variation ».

Observations de Guilbert de Pixerécourt sur les Théâtres et la Révolution

La Bibliothèque Municipale de Nancy possède, parmi les papiers du fonds Pixerécourt relatifs à l'administration du théâtre de la Gaîté (n« 580, t. XVII, folios 3.5-53) un manuscrit non signé, que les formes de l'écriture et l'espèce do paraphe ou de clausule qui le termine permettient d'attribuer à Guilbert de Pixerécourt lui-même. On le trouvera ci-après reproduit in extenso (1).

Ce manuscrit est un rapport. L'auteur a inscrit le mot en marge du titre, en le soulignant d'une accolade tout administrative ; il le répète dans le texte, au moment de conclure. C'est un rapport adressé au gouvernement pour l'engager sinon à rétablir sur les pièces de théâtre la censure préventive supprimée par l'Assemblée Constituante, du moins à exercer sur le choix de ces pièces une action moralisatrice par l'intermédiaire d'un jury chargé de les examiner et de les recevoir. Quel est l'organe du gouvernement à qui ces (( observations » sont présentées ? Il semble bien que ce soit le ministère de la police, à en juger par la présence, entre les pages- 2 et 3, d'une note écrite de la même main et de la même encre, sur un feuillet (folio 36) du même papier et des mêmes dimensions. En voici le contenu :

Spectacles, 7 floréal.

Chaque jour l'esprit public semble acquérir un degré de froideur relativement aux idées politiques. Il faut convenir aussi que les pièces qui réveillent l'amour de la patrie et de la République et conséquemment entretiennent l'énergie, se représentent aujourd'hui bien plus rarement. Peut-être ne serait-il pas indifférent d'inviter les administrateurs de théâtre à jouer un peu plus souvent les Brutus, etc., et à ne pas laisser enterrées dans leurs portefeuilles les tragédies ou comédies républicaines qu'ils peuvent avoir reçues.

(1) Mais il a paru sans intérêt de corisorvor les par'ticularit»és orlhogrephiques de la rédaction-

Hier, Le Sourd {!), au théâtre de la République, Elisa (2) au théâtre de la rue Feydeau, Zévùre et Azor (3) aux Italiens ; certes ce genre de spectacles ne fait pas faire un pas à la morale ; et sans compter les dimanches pour quelque chose, il n'en est pas moins vrai que c'était dimanche pour bien des gens, que les directeurs de théâtre le savent bien, que les théâtres étaient pleins, que Timoléon (4) ou Fénelon (5), par exemple, auraient mieux valu que Le Sourd, et ainsi de même aux autres théâtres. Un simple souvenir du gouvernement suffisait, ce me semble, pour cela.

Dans les trois spectacles que je viens de citer, il n'y a pas eu hier la moindre observation à faire quant à l'esprit public.

Depuis longtemps la société n'avait été si brillante que hier au café Yelloni, et ce café est un spectacle. L'élégance des femmes y était extrême. On était à la queue pour les glaces. Il y avait par-ci par-là dans cette foule élégante des ouvriers dans leur costume, qui comme les autres attendaient ou leurs glaces ou leur punch. Au milieu de cela rien toutefois qui sentît la malveillance. [Quel contraste que ce Paris (6) !]

On ne peut douter que l'on n'ait sous les yeux une note émanée d'un des (( observateurs », pour parler le langage du temps, chargés de renseigner l'autorité sur l'état de l'opinion publique. Il y manque le millésime, mais il est facile de le suppléer. C'est le 7 floréîvl an III, correspondant au dimanche 26 avril 1795, que Le Sourd, Elisa et Zémire et Azor furent joués le même soir au théâtre de la République, à Feydeau et aux Italiens. Il est probable que le manuscrit auquel cette not-e se trouve jointe fut rédigé vers le même temps. Il est au moins contemporain, — cela ressort du texte même, — du procès de Fouquier-Tinville, lequel eut pour épilogue l'exécution, le 17 floréal an III (6 mai 1795), de l'ex-aocusateur public, et antérieur à l'expiration des pouvoirs de la Convention, dont l'auteur ne parle

(1) Le Sourd, ou V Auberge 'pleine, comédie en trois actes et en prose par le citoyen Desforges, représentée pour la première fois le 30 septembdie 1790 au théâtre Montansier ; — reprise, en l'an II, au théâtre de lO' République ; en l'an VI, au théâtre Montansier.

02) Elisa, ou le Voyage au Mont-Bernard, opéra en deux actes, paiioles du citoyen Revérony Saint-Cyr, musique du citoyen Chérubini, représenté pour la première fois le 22 frimaire an III (12 décembre 1794) au théâtre de la rue Feydeau.

(3) Zémire et Azor, comédie-ballet en quatre e.ctes et en vers, de Marmontel, musique de Grétry, représentée pour la première fois le 9 novembre 1771, devant Sa Majesté, à Fontainebleau, et sur le théâtre de la Comédie Italienne, le lundi 16 décembre suivant.

(4) Timoléon, tragédie en trois actes, avec des cho'urs, de M.-J. Chénier, représentée pour la première fois sur le théâtre de la République, le 25 fructidor en II de la République française.

(5) Fénelon, ou les Religieuses de Cambrai, tragédie en cinq actes, de M.-J. Chénier, représentée pour la première fois sur le théâtre de la République, le -9 février 1793-

(6) Les mots entre crochets sont d'une autT'e écriture plus petite et beaucoup moins ferme.

jamais qu'avec la plus grande déférence. Ce serait donc très vraisemblablement au printemps ou dans Tété de 1795 qu'il aurait été composé.

Ces deux documents, la^ note et le (( rapport », ouvrent un jour assez curieux sur la période la moins connue de la vie de Pixerécourt. Nous savions qu'en 1794, il avait été nommé, grâce à Carnot, secrétaire-commis à la section de la guerre, puis sous-chef de la l*"® division de la même section, et qu'il avait résigné ses fonctions à l'installation du Directoire, peu de temps après son mariage, qui eut lieu le 30 septembre 1795 (1). Mais nous ignorions totalement qu'il eût jamais été en relations avec le ministère de la police, et qu'il eût accepté la mission de surveiller l'esprit qui régnait dans les théâtres. Peut-être était-ce pour un amateur passionné <xîmme lui et, à cette époque, assez mal pourvu d'argent, le moyen de les fréquenter gratis.

Mais le « rapport » offre en outre quelque intérêt au point de vue littéraire. Il ne faut pas attendre d'un jeune homme de vingt-deux à vingt-trois ans, — c'est l'âge que Pixerécourt avait quand il l'écrivit, — des considérations bien profondes. Ce qu'il dit de l'influence de la comédie et des comédiens sur les mœurs est d'un lecteur de Rousseau, qui ne va pas toutefois aussi loin que le maître, et fait grâce aux spectacles, s'il condamne les acteui-s. L'explication qu'il donne de la faiblesse du théâtre au temps de la Révolution est juste, mais n'était pas bien difficile à trouver. Le moyen qu'il propose d'améliorer le répertoire des différentes vScènes et surtout la condition des auteurs est discutable ; il trahit l'irritation du débutant contre les obstacles qui lui barrent la route : on doute que son inventeur se soit soucié d'y recourir, — si même il y pensait encore, — quand une fois il fut devenu directeur de l'Opéra-Comique et de la G«<îté. Mais on aura plaisir à noter la faveur avec laquelle notre écrivain parle du drame tel que l'avaient conçu et réalisé Diderot et ses successeurs, la conviction qu'il exprime de la vertu moralisante de cette forme littéraire et l'indignation de l'injuste dédain où elle était tenue par l'ancienne société, la confiance qu'il accorde au jugement des spectateurs populaires. Sans aller jusqu'à dire qu'il y a là tout un programme, on ne peut s'empêcher de reconnaître que le futur auteur de Cœlina se sentait déjà orienté par un sûr instinct vers le genre et le public qui devaient faire sa fortune et sa gloire. Et peut-être, pour ceux qui veulent voir dains le mélodrame du xix» siècle le légitime héritier du drame du xviii®, l'indication est-elle bonne à retenir.

Rapport. — Observations sur Vétat où se trouvaient les théâtres avant la Révolution, sur V effet qu'elle a produit sur eux, SUT Vinfluence que la tyrannie de Robespierre a eue sur les spectacles y et nécessairennent de (sic) V influence qu'ils ont à leur tour exercée sur le 2?ewpZe, ejifin sur leur situation actuelle.

Dans une petite république les théâtres sont destructeurs ; dans une grande république ils peuvent être rémunérateurs ; ils doivent être au moins conservateurs, et dans toutes les hypothèses ils sont toujours utiles.

Elevez un théâtre à Saint-Marin : les mœurs y seront bientôt perdues : renversez les théâtres en France : vous tomberez dans lo dernier degré de corruption.

fl) Voir André Vir^ly, Bovi^-Chnrhf; Cuilhert de Pixrrt'-conTt, Paris, 1009.

Ceci paraît une contradiction ; elle n'est qu'apparente. Dans^ une petite république, la morale n'a besoin que de l'exemple ; dans une grande, elle ne germe que par l'instruction. Le véritable spectacle de Saint-Marin est la vie publique et privée de chaque citoyen ; le cercle est assez petit pour que ce spectacle soit sous les yeux de chacun. Ainsi tout spectacle étranger à celui-là ne serait qu'une distraction funeste à la chose publique.

Dans une grande république, au contraire, la morale a besoin de points de ralliement, où elle force l'homme à venir entendre ses leçons. Les théâtres y sont pour ainsi dire l'analyse, l'extrait des vertus, ou politiques ou individuelles, que chaque citoyen doit professer ; ils sont semblables aux places ménagées dans une grande forêt, où tous les chasseurs viennent se rejoindre quand ils sont égarés ou fatigués dans leurs courses ; enfin, si, comme je le disais tout à l'heure, un théâtre dans une petite ville est une distraction à la morale, dans un grand état l'absence de théâtre a le même inconvénient.

Pourquoi les petites républiques repoussent-elles les théâtres ? par la même raison qu'un père de famille ne voudrait pas loger une comédienne dans sa maison. Pourquoi les grandes en ont-elles besoin ? parce que le père de famille est bien aise qu'à deux cents lieues de lui l'on parle encore de vertus à ses enfants. Ainsi dans l'un ils alarmeraient chaques pénates, et dans l'autre ils tranquillisent chaque foyer.

On sent que je ne parle ici que relativement au gouvernement républicain ; car sous une monarchie, toujours par essence voisine du despotisme, les théâtres sont un moyen de corruption puissant entre les mains du gouvernement. Ceux dont l'éclat ne permet la fréquentation qu'aux riches sont consacrés à perpétuer la flatterie ; ceux que l'on abandonne au peuple ne creusent pour lui que le précipice de la débauche.

Telle était la situation des théâtres de la France avant la Révolution. Je ne m'attacherai qu'à peindre ceux de Paris, parce [que], dans le reste de la France, chaque cirque n'était que l'écho des cirques de la capitale.

La grandeur du génie de Corneille, de Racine, de Molière, avait élevé la scène française à un degré de splendeur que le reste de l'Europe n'avait pu atteindre. Si depuis elle n'avait rien aciquis en majesté, au moins n'était-elle pas déchue ; et Crébillon et Voltaire dans la Tragédie, De^touches, La Chaussée, et quelquefois Regnard dans la Comédie, Gresset et Piron, moins féconds et tout aussi comiques, Lemierre, moins séduisant que le chantre

de Ferney mais peut-être plus tragique, et beaucoup d'autres poètes dramatiques que la gloire n'a point dédaignée, avaient conservé au Théâtre-Français une dignité qui semblait braver les ravages du temps.

L'Opéra, isolé sur les bords de la Seine, n'avait pu franchir leiS barrières de la capitale. Seul avec son luxe énorme, englouti dans ses voluptés, n'ayant enlevé au génie de l'homme que les vers de Quinault et les combinaisons des machinistes, longtemps pompeux esclave d'une musique insignifiante, de nos jours débiteur insolvable des avances que les Gluck et les Piccini lui faisaient, l'Opéra n'était en France que le Caravansérail de tous les vices, un temple inaccessiible à toute morale, où le Dieu des Jardins revendiquait l'encens, où ïerpsichore se modelait sous les pinceaux de l'Arétin.

Un genre mixte composait le troisième théâtre de Paris. Né SUT les tréteaux de la foire ; encouragé dans son adolescence par le goût dépravé des grands qui couraient chercher à certaines époques de l'année des plaisirs qu'ils supposaient nouveaux sur le Préau Saint-Germain ou Salint-Laurent ; caressé par la bourgeoisie dont la grosse gaieté, ou peut-être l'ignorance, trouvait ce genre plus à sa portée, F Opéra-Comique avait été donné pour collègue à la Comédie-Italienne, dont les talents de Carlin (1) ne faisaient ■que prolonger l'agonie. Prenant insensiblement un vol plus hardi, le vaudeville, trop roturier pour les prétentions du nouveau venu, <;éda sa place aux héros à ariettes. L'Opéra-Comique se panacha de casques, se couvrit de boucliers ; les larmes et les fureurs devinrent de son ressort ; la morale n'y gagna rien, mais la bizarrerie beaucoup ; et l'on fut fort étonné de trouver les sanglots et plus souvent l'ennui où l'on allait chercher les bouffonneries d'une Muse en tablier.

D'après cet aperçu du genre de spectacles des trois grands théâtres de Paris, il est aisé de voir que la morale n'appartenait qu'au Théâtre-Français. Mais quelle morale ? Dans la tragédie, le tableau des forfaits ou des vertus des Rois : forfaits impossibles au pouvoir, comme étrangers au cœur des spectateurs asisemblés pour en frémir ; vertus sans influence sur l'esprit du public, soit par leur étendue gigantesque, soit par l'impossibilité que chaque individu sentait tacitement de voir jamais en sa faveur le concours de> circonstances lui procurer le moyen de les réaliser. Une seule classe dans la tragédie était plus rapprochée de la classe des audi-

(1) Charles-Antoine Bertinazzi, dit Carlin, acteur célèbre de la Com6die-Itaiienne ; n<î à Turin en 1713, il joua à Paris à partir de 1741, et y mouii-ut en 1783.

teurs, c'était celle des confidents. Et quelle école ? Ou ministres complaisants des attentats et deis pas«sions des grands peronnages ; ou flatteurs mercenaires, leur aplanissant, comme Œnone, les sentiers du crime ; ou despotes subalternes, renchérissant, comme Altémore, sur la perfidie d'un Avogare ; ou spectateurs insignifiants, comme Corasmin, des emportements de leur maîtres (1), tels étaient les modèles offerts par les poètes tragiques aux gens de cour qui peuplaient le Tbéâtre français ; et la dégradation était au point que les hommes d'une classe plus inférieure encore, jetés pour leurs 80 sous au milieu du parterre, en étaient venus peutêtre à envier le sort de ces confidents qu'un sourire de leurs idoles payait de leurs bassesses.

La comédie ne marchait pas de son côté d'un pas plus ferme vers la morale publique. Le Misanthrope, le Tartufe, étaient déserts. Le jargon entortillé et décousu des hautes sociétés ; les pointes émoussées des sentiments factices ; les petits sarcasmes de l'instant ; les portraits au pastel de quelquets ridicules ; cinq actes de jeux de mots, et pas une scène de comique, encore moins d'instruction ; des maîtres roués, des femmes ou trompées ou perfides, sans regrets comme sans remords, des soubrettes à prétentions, des valets de bonne compagnie : telle était la manière dont on paraphrasait le Castigat ridendo mores.

Ajoutons une observation qui prêtera quelque force à l'opinion désavantageuse que l'ami des mœurs devait avoir des leçons présentées sur la scène française. Je n'envisagerai point ici le Drame sous les rapports de l'art, je m'éloignerais de mon sujet ; mais croit-on que ce soit aux vices de comjposition que le Drame dût entièrement sa proscription ? Erreur. Il présentait des scènes populaires, il déplut à l'orgueil ; il offrait des scènes d'intérieur, il dléplut à ceux qui tenaient à gloire de n'avoir point de famille ; il peignait l'innocence aux prises avec le crime, il révolta ceux qui fondaient leurs jouissances sur la flétrissure de toute innocence ; enfin il apportait pour ainsi dire les vertus privées à la barre de l'opinion des grands ; et les gens du bon ton lui refusèrent les honneurs de la séance. Le mauvais goût fut le prétexte de l'exclusion, le but du genre en fut le tacite et véritable motif. En général le Drame fut mieux accueilli en province qu'à Pari*: : c'est qu'en province on était moins dépravé que dans la capitale, et c'est une preuve de plus de la vérité de mon observation.

(1) Œnon'ô, confidente de Phèdre dans la tragédie de Racine ; le duc d'AJtémore et le comte Avogare, dans Gaston et Bayard, tragédie de de Belloy ; Corpsmin, confident d'Qrosmane dans la Zaïre de Voltaire.

OBSERVAI lois s SLK LKS TliiUllŒS 207

[Mais le Père de famille (1), mais Beverley (2), me dira-t-on, eurent des succès : cela ne détruit pas ma réflexion. Si Sophie, du Père de Famille, ne se fût pas trouvée la nièce du Commandeur d'Auvillé, la pièce eût tombé. Quant à Beverley, est-il bien certain que ce soit à la pièce et non pas à Mole {3) que l'on dût sa vogue passagère ? (4)]

Si des grands théâtrcis nous passons à ceux que fréquentait le peuple, à ceux que les dédains du gouvernement semblaient lui délaisser par une insultante pitié pour sa misère, quel cloaque de saletés ! quelle boue d'impures inepties ! et sanis espoir jamais que la morale publique pût s'en dégager, puisque les pièces étaient soumises à la cenisure des Comédiens français, et que ceux-ci avaient le double intérêt de raturer toute espèce de trait d'esprit qui pouvait à la longue amener une sorte de rivalité entre leurs tréteaux et ceux des boulevards, et de sabrer toute pensée philosophique pour convaincre le g-ouvernement de leur profonde servitude à seis vues.

La Révolution arrive ; et ce que les philosophes seuls avaient senti jusque-là, la Nation le devine, c'est-à-dire l'influence que les théâtres pouvaient avoir sur l'opinion publique.

Par la Révolution, ou, pour mieux dire, par le génie de la liberté, si le peuple fut appelé à la jouisisance de tous les théâtres, tous les théâtres, par contre-coup, furent appelés à la jouissance de toutes les pièces ; et, dans ce moment d'ébullition. Corneille étonné monte chez Nicolet (5), et Taconnet (6) au tombeau ne désespère pas d'arriver sur les planches de Le Kain (7). De cette confusion première on put tirer cette conséquence que le peuple, quoique sans éducation, avait le sentiment des beautés ; qu'il n'était point étranger aux pensées sublimes des grands maîtres ; qu'ainsi le théâtre était un grand mobile d'instruction ; et que les applaudissements qu'il prodiguait aux meilleurs ouvrages dramatiques étaient la plus amère critique de l'espèce de mépris que

(1) Le Père de Famille, comédie en cinq actes et en prose par Diderot, représentée au Théâtre-Français le 18 février 1761.

v2) Beverley, trag<''die boinrgeoise en cinq actes et en vers libres, de Saiirin, représentée au Théâtre-Français le 7 mai 1768.

(3) Mole, l'acteur bien connu ôfe la Comédie-Française, né en 1733, mort en

(4) Le paragraphe entre crochets est biffé dans le manusorit.

(5) Jean-Baptiste Nicohet (1710-1796), drocteiir de théâtre- Après avoir monté une baraque aux foires Saint-Germain et Srint-Laiirent, il fit bâtir en 176i In salle qui, apirès avoir porté son nom, devint en 1792 le théâtre de la Gaîté.

(6) Gtispard-Toussainl Tc^'onnet (1730-1774], un des acteurs les plus populaires de la troupe de Nicolet. 11 jouait au naturel l'es savetiers et les ivrognes.

(7) Le Kain, le célètre tragédien, mort en 1778.

l'ancien régime avait semblé faire de son intelligence, mais, sous lequel, bien plutôt, il dérobait la crainte qu'elle lui inspirait.

Cette liberté exclusive des- théâtres, que les principes ne permettaient pas de limiter, causa cependant un mal effectif. Si les théâtres se multipliaient, les talents des auteurs ne se multipliaient pas. Les beautés du répertoire se délayaient insensiblement. Les chefs-d'œuvre de la scène joués par des acteurs faibles perdaient de leur intérêt. Le sentiment moins éveillé, le goût s'émoussait. L'ennui étendait insensiblement un voile sur la perfection de l'art ; et les esprits se disposaient à accueillir avec moins de choix, et sans sévérité, des productions plus faibles : et c'est là l'origine des conquêtes des demi-talents, et le premier frisson de la fièvre du vandalisme. N'anticipons pas sur les événements.

Nous disions tout à l'heure que la nation devina l'influence que les théâtres pouvaient avoir sur l'esprit public : et ce fut le Charles IX de Chénier qui lui donna le mot de l'énigme. C'est une anecdote non indigne de l'histoire de voir à cette époque la faveur populaire soutenir publiquement Charles IX contre les efforts réunis du sacerdoce et des grands (1), et la Cour tacitemenl défendre Cinna comme réveillant des idées populaires et républicaines. On ne pouvait pas raisonner avec plus d'inconséquence ; car sd la Cour regardait Charles IX comme un poison, certes le meilleur antidote à opposer à une pièce où un roi cares'se les assassins du peuple devait être les représentations fréquentes de celle où un Empereur pardonne aux siens.

Le succès de Charles IX fut l'aurore des pièces de circonstance. Trois causes concoururent à les faire naître : 1° le besoin que le public éprouvait d'entendre résonner le mot de liberté ; 2° la facilitée d'un genre où la médiocrité était sûre d'échapper à la honte des sifflets, à la faveur de quelques mots consacrés par l'enthousiasme de la E-évolution ; ?}^ l'incorrigible cupidité des entrepreneurs de spectacles, dont l'impudeur sacrifiera toujours l'intérêt du goût et de l'art au misérable profit que leur fera

(1) l' harles IX, tragédie en cinq actes, de Marie-Josei^h Cbénrer. Reçue à l'unanimité à la Gomédie-Firançaise en 1788. elle fut interdite pan la censure. L'auteur lut sa pièœ dans les salons ; il éK?rivit des brochures pour soutenir son droit de lo faire représenter publiquement ; il la fii réclamer en plein tbéâtre pani quelqiies-uns de ses amis, le 19 août 1789, pendant une repn:*ésentation d'Ericie, de Dubois de Fontanelte. Après bien des pourparlers, l'interdiction fut levée, et la tragédie jouée le 4 novembre 1789, au grand scandale des évêques et des sorbonnistes qui s'y éitaient opposés, et des « aristoarates » qui ms-nifestèrent surtout leuir hostilité contre l'œuvre de Ghénrer en affectant de ne pas aller la voir. (Liéby, Etude sur le théâtre de Marie-Joseph Chénier. Paris, 1901, p- 31 et suivantes).

concevoir la plus vile rapsodie, s'ils y découvrent quelque flatterie sur l'esprit du jour.

Faites en une nuit, apprises en un jour, tombées en un quart d'heure ou soutenues par la cabale immortelle de l'ignorance, telles furent les productions, je ne dirai pas estimables par l'intention, car la mlédiocrité n'en a que deux, l'étouffement des grands talents et l'appétit de l'écu qu'elle vole à ce lâcbe métier ; je ne dirai pas excusables par le patriotisme, car la même plume a souvent écrit le matin pour célébrer Brutus et le soir pour vanter les échafauds de Robespierre, car tels couplets flatteurs de l'athiédsme ont été succédés (52c) par des chansons à l'Être Suprême, avant que l'huile de la lamipe du grenier eût été conisumlée ; telles furent, dis- je, les productions qui vinrent tout à coup occuper le peuple le plus célèbre par la justesse de son tact, par la délicatesse de ses .senisations, par l'atticisme de ses jugements. Mais comment ? par la. seule magie des mots, liberté, égalité, mort aux tyrans, civisme, patriotisme, que le vandalisme dramatique portait insolemment sur s:on front, ce qui paralysait le sens commun et le bon goût, qui lui vouaient intérieurement des huées en claquant des mains.

En un instant, en moins de deux années, cette ivraie féconde s'étendit sur tous les théâtres de la République. Ici l'on vit des censeurs à la Vincent (1) raturer dans un poème les mots DaTne Nature et les remplacer par ceux-ci, Citoyenne Nature. Là l'on vit tenailler les chefs-d'œuvre des grands maîtres ; dest vers iroquois se glisser dans le Misanthrope, le Tantufe, etc. ; des écoliers de sixième, des chanteurs de cabaret, des marmitons appollonisés clouer des dénouements de leur façon à la Mort de César, aux Horaces, etc. ; ailleurs parut Œdipe en sans-culotte, et Polynice en jacobin (2). La barbarie devint générale ; en un été on rétrograda de quatre siècles, et, si Tabarin fût ressuscité, on l'eût couronné des lauriers de Pétrarque.

Mais, dira- ton, comment ? la liberté, cette fllle de la philosophie, cette protectrice des arts, cette amante du génie, cette flamme des grands talents-, ce fluide régénérateur de toutes les vertus, de toutes les grandes conceptions, la liberté a dénaturé, avili, flétri, souillé de boue et de poussière une des plus aimables et des plus; étonnantes combinaisons de l'écrit ? Loin de nous ce

(1) Vincent, un des membres du olub des CoiPd(?liers, impliqué dans le procès ^ies Hébertistes et fînil!otin(^ le A ^erminnl an II.

(2) Sur les remaniements et les mutilations que subiront ft cette époque l'^s r^hefs-d 'œuvre du répertoire ^las^sique, voir Muret, L'Histoire par le théâtre, Paris, 1865, l^-e série, p. 88-90.

ÉTUDES DE T.ITTÉRATUPE PRÉROMANTIQUE. 14

blasphème. C'est au contraire ici l'époque de la plus exécrable tyrannie ; c'est un lambeau des fastes de la plus dégoûtante cholocratie que nous arraclions du grand livre des fléa'ux de la terre.

•Comme Argus, le crime a cent prunelleis : mais le crime n'a point de paupières, et ces cent yeux sont toujours ouverts. Ces yeux sont le temple des factions. Le pouvoir des spectacles sur l'esprit public n'échappe poini à ses regards, et volant tout à la liberté, son nom, sa démarche, ses élans et sa draperie, il se garde bien de lui laisser les fictions dramatiques ; et tandis que la r^éputatipn d'honnête homme était un forfait, la modération un attentat, la raison, le jugement, la pureté des mœurs, les sentiments de la nature, l'amour vrai de la patrie, des aristocraties ; tandis que la souveraineté du peuple allait en masse à l'échafaud, tandis que les vapeurs du printemps se grossissaient du sang de l'innocence, que les nombreuses têtes en sautant sous la hache tombaient sur les campagnes fertiles qu'elles avaient ensemencées, tandis que les cadavres emportés par les fleuves allaient se briser contre les navires qu'ils avaient construits ; tandis enfin que la France n'était plus qu'un vaste cercueil où Robespierre régnait en vautour, et dont le silence n'était troublé que par les orgies des Hébert, des Vincent, des Ronsin (1), des Carrier (2), et des harpies ultra-révolutionnaires qui, semblables aux vers des tombeaux, se nourrissaient de la puti^éfaetion des morts, on vit, et cela devait être, on vit la plus atroce des tyrannies poursuivre les pièoes de théâtre à coups de sabre : UAnii des lois (3), Paméla (^), Timoléon (5), etc.

Ce signal une fois donné, les théâtres regorgèrent de tous les

(1) Hébert, Vincent, Ronsin, membres du club des Cordeliers, impliqués dans le procès des Hébertistes et guillotinés le 4 germinal an II.

(2) Carrier, le proconsul nantais, guillotiné le 26 frimaire an III (16 novembre 1794).

(3) L'Ami des lois, comédie en cinq actes et en vers, de Laya, jouée poiar la première fois au Théâtre de la Nation (ci-devant Théâtii'e-Français), le 3 janvier 1793. Sur les incidents qui troublèrent la, cinquième représentation et les suivantes, voir Muret, UHistoire de France par le théâtre, tome 1^^, p. 69-74.

(4) Paméla, comédie en cinq actes et en vers, de François de Neuf château, représentée pour la première fois au théâtre de la Nation, le 1er août 1793- Elle amena le 3 septembre Ip. fermeture de la Comédie-Française (Voir Muret, L'Histoire de France par le théâtre, tome 1er, p^ 75-80).

(5) La première de Timoléon avait été annoncée pour le 21 floréal an lî (10 mai 1794). La représentation fut inte-ivlite après la répétition généreJe par le Comité de Salut Public, la pièce ayant paru faire allusion à Robespierre. Elle n'eut lieu que le 25 fructidor an II (11 septembre 1794). Voir Liéby, ouvr. dté.

immondices des égoûts de la Dramomanie (1). L'athéisme fui mis en action ; les lèvres de ïhespis bavèrent sur le nom det> dieux. Incaroérait-on la nuit ? le lendemain les victimes infortunées de la tyrannie étaient dénoncées aux huées de l'insouciante férocité, dans des pièces pluis grossières que l'ignorance. L'homme riche qui devait tout à son industrie était offert au mépris, et des couplets imbéciles n'avaient d'autres pointes que celles des poignards qu'ils appelaient sur son sein. La jeunesse, ce trésor de la République, cette conisolation de la paternité, était désignée aux échafauds à la faveur d'un habit plus élégant ; et l'on outrageait la beauté en lui faisant préférer la main sale et souvent sanglante d'un révolutionnaire du comité aux grâces' intéressantes d'un jeune homme dont le crime était la parure. Les rapports politiques et sociaux de nation à nation étaient in'sultés, flétris, coupés avec audace ; et, sous prétexte de haine contre la royauté, les rois de rEuix>pe étaient amenés comme de vils troupeaux à coups de fouet, la corde au col, le bâillon dans la bouche (2), sans songer que ce n'était pas quelquels individus qu'on tympanisait, mais les nations entières qu'on outrageait en eux. Le malheur même était l'aliment de la sottise barbare ; et sur la scène Marat était montré écrasant Vergniaux, Guadet, Gensonné, etc. (3), lorsque leurs cadavres égorgés fumaient encore, étendus sur la terre de cette liberté qu'ils avaient fondée.

On pourrait dire peut-être qu'alors les théâtres devenus déserts, l'homme de goût chassé par ces imbroglios indigelstes, l'homme de bien par ces émanations du vice, et l'homme insouciant par l'ennui, ces pièces influaient peu sur l'esprit public ; mais cela ne serait pas vrai. Sous le règne de ces gens, dont l'impolitique langue répétait sans cesse qu'il ne fallait aux répu-

(1) Le mot est forgé vi"uisembl8blement sur le titre de la comédie du Dramomane, de Cubières (1776), satire des drames noirs du xviiie siècle. On en trouvera l'analyse dans Bé<ilard, Sébastien Mercier, sa vie, son œuvre et son temps, Paris, 1903, p. 388-391).

(21 Allusion à la pièce de Syilivain Maréchal, le Jugement dernier des Rois, représentée sur le théâtre de la République, le 18 octobre 1793. Les rois de l'Europe, condamnés à la déportation dans une île déserte, y sont amenés enchaînés, et se disputent, à grand renfort de paroles et de coups, la misérable piovision ùe biscuits qu'on leur a laissée, jusqu'à ce que le volcen situé au centre de l'île fasse explosion et les engloutisse dans les entrailles de la terre. (Voir Jauffret, Le Théâtre Révolutionnaire, . Paris, 1869, p. 257 et suiv. ; ou Muret, L'Histoire de France par le théâtre, 1" série, Paris, 1865, p. 85 et suiv.).

(3) Il paraît s'egir ici d'une pièce de Féru fils. Les Catilinas modernes, représentée an théâtre Montansier, en 1793. Mole y tenait le rôle de Marat. " Ces Catilinas dénoncés aux bourreaux, ce n'étaient pas Mare.t et ses pareils, que l'auteur au contraire célébrait et glorifiait ; c'étaient les Girondins, alors sous le coup de la proscription. » (Muret, Lllistoire de France par le théâtre^ 1^ série, p. 80.)

blicains que du fer et du pain, tout devenait l'objet d'une fête, et chaque vertu avait un autel sous le dais d'u crime. Jamais on ne convoqua le peuple plus souvent qu'alors aux jeux scéniques, et l'on réalisait vraiment pour lui le Fanein et CircenseSy ce vice des Romains. Peu de décades s'écoulaient isans qu'on appelât le peuple à tous leis spectacles s'imbiber des miasmes corrupteurs de ces pièces que l'on disait taillées sur les bons principes. Il en sortait, chargeant d'imprécations le nom des hommes égorgés pour l'avoir défendu ; il en sortait, maudissant les gens aisés, et convaincu que leur propriété, fruit de leur industrie, devait de droit lui appartenir ; il en sortait persuadé que tout homme qui n'était pas français était un homme à pendre, parce que le Tage et le Véser avaient le malheur de connaître des Eois ; il en sortait assuré que la jeunesse française était une classe prédestinée à 'se faire tuer pour lui, étrangère à sa reconnaissance, à son cœur, à son sang, trop heureuse des dangers de la liberté pour qu'il daignât même lui en tenir compte, trop indifférente à la patrie pour qu'il prévît du plaisir à la revoir ; il en sortait, aigri par ce nom de Muscadins vomi par les destructeurs de l'humanité, prêt à sHrascihiliser à la vue d'un jeune homme pluls ou moins bien mis, et ise forgeant peut-être comme vertu l'instant où il pourrait l'égorger ; il en sortait enfin déchu de sa propre estime, avili, souillé, trahi, ne s' apercevant pas que ces représentationU gratis étaient une aumône qu'à l'instar des Despotes la plus crasse tyrannie faisait à sels plaisirs. Athée, injuste, cruel et déshonoré, voilà ce qu'était le peuple en quittant les théâtres ; voilà l'anarchie qu'ils répandaient dans la morale ; voilà l'une des principales causes de la désorganisation de la conscience publique. La guillotine et les représentations gratis ont tout perdu ; et quand le gouvernement actuel a voulu reclasser tous les éléments, rejoindre toutes les parties de l'édifice public, le sol de la moralité tremblait encore de l'épouvantable commotion qu'il avait reçue.

Tant que les théâtres seront à la dispois ition des directeurs particuliers relativement aux pièces- que l'on y devra représenter, le mal existera toujouns. Ce n'est pas la bonne ou la mauvaise opinion politique qui les détermine ; c'esit la cupidité sans cesse à l'affût de l'esprit du jour, qui calcule indifféremment ses bénéfices sur l'erreur, le crime ou la vertu que l'on encense ; hommes dont l'avarice paralytse le jugement, et qui ne sont jamais animés que par deux sentiments, la crainte du gouvernement, et l'amour du gain. Tel théâtre où l'on brisait hier les couronne» avec éclat, demain célébrerait les Eois avec enthousiasme. Le despotisme n'a

pas besoi» de les coTrompre. C'est l'argent du public, c'est la recette du soir qui paye la corruption du lendemain.

Alors comment veut-on que les spectacles tournent au profit de l'instruction publique, lorsque pour ainsi dire l'erreur et la vertu sont saccadées, lorsqu'il n'existe point de transition entre les passions les plujs opposées ? Que voulez-vous que l'homme simple recueille aux leçons de ces profejsseuiis de coulisse, dont la morale change comme une décoration. Suppons un moment cet homme simple au théâtre le 8 thermidor, et tous les charmes du régime sanguinaire se développant à ses yeux. E/Cconduisons-Ie à ce même théâtre le 10 , et qu'il y contemple tous les attraits de l'humanité. En bonne foi, croit-on qu'il puisse se passer de la transition si nécessaire entre deux opinions si disparates ? Il vouis dira dans sa simplicité : puisque avant-hier vous me mentiez avec impudeur, apprenez-moi donc à distinguer les signes où je reconnaîtrai qu'aujourd'hui vouis ne mentez pas. Vous aurez cru, en lui prêchant l'humanité, avoir donné une nourriture solide à son cœur : eh bien I point du tout ; vous ne lui aurez présenté qu'un aliment indigeste, parce que se& organes étaient encore délabrées par les excès d'ivresse criminelle que quarante-huit heures auparavant vouis lui aviez fait commettre. Pour que les poisons opèrent, il faut les présenter e.r abrupto ; il n'en est pas de même d&y remèdes salutaires ; il faut, pour qu'ils guérissent, les verser goutte à goutte dans les veines.

A dater du 9 thermidor, l'expérience a démontré cette vérité contemplative. Le sang n'était pas séché dans les rues que le cri général des théâtres était humanité. C'était bon pour la Représentation nationale, parce que je ne crois pas que le Législateur ait besoin de nuances pour remplacer une loi de sang par une loi d'humanité ; mais il n'en est pas de même pour les théâtres, où tou^ les sentiments se transmettent, si je puis aini>i parler, par injection, en sorte que les bons comme les mauvais ont toujours VeEei de l'incendie ; et sans me permettre ici de blâmer ni même de juger les opérations de la Convention Nationale^ on pourrait dire qu'il y avait entre elle et les théâtres mutation de rôles : la Convention délibérait sur l'humanité, et lias théâtres l'orsranisaient, tandis qu'au contraire les théâtres auraient dû délibérer sur cette vertu et la Convention l'organiser. Je m'explique.

J'ai prouvé l'abuts que l'esprit de parti, que les factions, que l'exécrable Terrorisme enfin avaient fait du pouvoir des théâtres. Croit-on que denuis le 9 thermidor ils aient été plus purs à cet égard ? Si sous Robespierre les mots de liberté, d'égalité

et de fraternité étaient des cris d'esclavage, d'échafaud et de massacres, suppose-t-on que depuis le mot humanité n'ait pas été souvent le cri de la vengance ? Oui, l'homme de bien, et qu'on me pardonne l'expression vulgaire, oui, l'homme de bien pleurait à chaudes larmes sur les monceaux de victimes dont on épouvantait sa vue. Le mot humanité ouvrait son coeur à toutes les sensations délicieuses d'un espoir pluis heureux. Mais croit-on que le méchant à ses côtés ne calculât pas lui aussi l'avenir de sa vindicte sur cet attendrissement de l'honnête homme ? Croit-on qu'il n'espérât point tremper danjs les larmes l'acier des poignards qu'il aiguisait en 'silence ? Pleure, disait tout bas le Royaliste ; en abreuvant ton âme de douleurs je l'exaspérerai contre la Démocratie ; je remplacerai l'anarchie par l'anarchie ; et dans cet océan de maux, battu par toutes les tempêtes des passions, je te prés-enterai pomfanal un Roi, et tu te trouveras heureux de l'accepter. Pleure ! disait moins criminellement sans doute, mais avec le même danger pour la chose publique, pleure î disait l'homme qui concentra toutes ses jouissances dans sa famille que le fer des bourreaux avait moissonnée, pleure ! je t'associe à la vengeance des miens ; que leur ombre au cercueil vsoit apaisée, et que le monde s'écroule après ! que m'importe ? Pleure ! disait aussi le perfide Jacobin, le scélérat Terroriste. Arme-toi ; venge tous le? assa'ssinats que j'ai commis, ramène le jour du crime ; partout où l'on s'égorgera, je trouverai ma place.

Si au contraire la législature s'était chargée d'attacher des ailes à l'humanité, tandis que les théâtres eussent insensiblement fait tomber l'un après l'autre les voiles épais qui couvraient sa statue, tout espoir était dessiéché dans l'âme des pervers. Aloris la loi eût activement poursuivi les méchants, et les théâtres eussent pas à pas reconquis le cœur du peuple à des sentiments doux, paisibles, humains et bienfaiteurs. Chaque chose à sa place ainsi, il fût arrivé tout le contraire de ce que l'on a vu : les méchants n'eussent pas douté que la Convention eût la puii^isance de l'humîinité, et le peuple n'eût pas douté que l'humanité eût la puivssance de la Nature. La Convention n'avait pas besoin de transitions letites pour frapper les méchants ; les théâtres avaient besoin de nuances pour décider le peuple à se détacher des scélérats qui l'avaient abusé. Ainsi l'opinion publique se serait bien mieux formée : la loi eût tranché le mal ; les théâtres eussent guéri les blessures.

Telle est à l'époque où j'écris la physionomie des spectacles. J'ai parcouru les trois périodes théâti^les que nou!> présente la

Révolution ; dangereux sous la monarchie, je les ai montrés après la chute de la Bastille désignés par l'opinion publique elle-même comme un des grands mobileis offerts aux princii)es pour les développer, les étendre, les aô'ermir ; je les ai mon'ti^és, sous le régime de la Terreur, esclavas déhontés, faisant pleuvoir sur la France le mépris des Dieux, la haine de la vertu, l'amour du crime, l'appétit du sang, la confusion des idées primitives, le renversement des baseis sociales, la désorganisation enfin de toute la morale ; je les ai montrés depuis le 9 thermidor, plus sains sous tous les rapports, mai's toujours doués de la même inconséquence, parlant bien du même ton dont ils parlaient mal ; girouettes constantes de l'édifice de la République, tournant au gré des orages, et toujours immobiles sous le souffle du zéphir précurèeur de l'aurore des beaux jours ; thermomètres qui montent ou baissent suivant la main de glace ou de feu qui les touche ; enfin tels qu'ils sont et tels qu'ils vseront toujours, tant qu'ils ne seront pas soumis à un nouvel ordre de choses. Il me reste à jeter quelques idées sur les moyens de les améliorer.

Il faut en convenir, et la vérité force à cet aveu douloureux : les comédienis hommes et femmesi sont les seuls êtres sur lesquels le cachet de l'ancien régime soit encore entier. Le triomphe de la philosophie, en brisant les préjugés, a rapproché la société des comédiens, et les comédiens n'ont rien fait pour se rapprocher de la société. Avant la Révolution, la sottise les excommuniait ; depuis, ils ont acquis la familiarité de la démocratie et n'en sont pas pour cela rentrés dans la communion des vertus. Toujours débauchés ; toujours sans décence comme sans pudeur ; presque tous sans famille, ou bien entourés d'épouses d'une nuit, d'enfants non de la nature mais de dix caprices, de pères incertains, de mères avilie's, parcourant la patrie comme les Arabes parcourent le désert, pour y trouver la pâture d'une année ; forcés au luxe par état, au dérangement par besoin, à la dépravation par l'éteme' amalgame des deux sexes dans l'accom plissement de leurs devoirs, et, ce qui est cent fois pire encore, ce qui tue l'âme, ce qui meurtrit le cœur, obligées chaque jour de feindre tous les sentiments, et par conséquent blasés sur le crime comme sur la vertu, et pelotant l'un avec l'autre dans leur tête avec le même sang-froid que le joueur de gobelets pelote les balles qu*il escamote ; au physique comme au moral vraiment fra-ppés de mort civile dans Tordre social ; en compte ouvert de bassesses avec le public pour obtenir l'applaudissement ou pour avaler ramert-ume du mépris ;

les comédiens enfin sont tels qu'ils étaient jadisi. Qui les dirige ? Qu'ont-ils à leur tête ? des hommes que la soif du gain, la sordide avarice, l'oubli de toute idée morale déterminent seuls à devenir les capitaineia de ces troupes sans cesse en guerre contre le bon eens et le b€n ordre ; espèce de généralat que le grand Frédéric regardait [comme] plus difficile que celui d'une armée de cent mille hommes. Quelle est la première base du Code législatif des directeurs de théâtre ? de meubler leurs troupes de jolies femmes, pour charger la luxure de convoquer les spectateurs ; de la garnir d'hommes les plus gangrenés, parce que l'avilissement de l'àme est la garantie de l'obéissance servile, les plus dérangés, parce qu'ils profiteront plus aisément de leur faiblesse, soit pour les avoir à vil prix, soit pour les dépouiller plus aisément, soit pour les enchaîner par des avances perfides, s'ils ont quelque talent et que ce talent soit lucratif.

Ce tableau, que je pourrais au besoin teindre de bien plus sombres couleurs, dont mille exemples expliqueraient les figures, oe tableau ji'est point surchargé. Que l'on considère cette classe d'hommes sous le seul rapport de la Révolution, que l'on se rappelle qu'elle était et est encore la moins nombreuse de toutes celles qui par leur profession se départagent dans la société, et qu'on me dise s'il en est une qui ait fourni, proportion gardée, plus d'ennemis à l'Etat ? Se sont-ils dits patriotes ? Le terrorisme n'a trouvé nulle part de recrues plus ardentes, plus acharnées, plus barbaresi. Se sont-ils déchaînés contre la Eévolution ? L'aristocratie n'a point eu d'athlètes plus déraisonnables, plus aveugles, plus éhontés, plus serviles. Sur mille, dix à peine ont conservé un. ju'ste milieu. Mais pourquoi ? Ce sont des hommes comme les autres ? Non, pas com.me les autres ; car l'habitude de ne mettre la vérité, la nature et la vertu que dains leur mémoire dessèche en proportion les facultés de leur âme, et pour être mauvais comédiens deux heures par jour sur un théâtre de cinquante piedis, ills parviennent à devenir d'excellents comédiens sur le grand théâtre du monde.

Voilà cependant quels sont les agents de la partie de l'instruction publique confiée aux théâtres. Mais on me dira sans doute : qu'importe le moral de ces hommes ? il n'a rien de commun avec les pièces qu'ils représentent ; ils n'en sont pas les auteurs ; ils ne tiennent aux représentations dramatiques que par leur jeu ; ils sont tels que la marionnette dont le mouvement dépend du fil qu'agite le compère. Eh bien î ce raisonnement est le même que

celui de l'homm-e qui prétendrait que Dumas (1), Fouquier-Tinville (2) et consorts n'avaient aucune influence dans les procès des victimes révolutionnées {sic) et qu'ils ne faisaient qu'appliquer la loi.

Si l'on a cru jusqu'ici que le public était le jug« né des ouvrages dramatiques, on a été dans une grande erreur. Le public qui voit une pièce nouvelle est loin de présumer ce qu'il en a coûté à l'auteur de soinis, de démarches, de sollicitations, d'amertumes même de tout genre avant de parvenir aux honneurs de la représentation ; il est loin de présumer que la pièce qu'il siffle souvent n'est parvenue à l'ennuyer que par toutes les ressources de l'intrigue ; que la préférence injuste qu'elle a obtenue grâce à la bienveillance nocturne de M"® Tel {sic) ou à l'ivresse diurne du chanteur Tel, du tragédien Tel, a fait écarter des ouvrages plus estimables d'auteur's dont la fierté fuit également le lit des courtisanes et les banquets du débauché. On dit souvent, j'ai entendu mille fois répéter : les talents des poètes dramatiques diminuent. C'est juger la superficie ; levez le voile, vous connaîtrez la vérité ; vous verrez que L>i vous jouissez de moins de talents dramatiques, c'est que les gens de lettres se respectent davantage, c'est que les comédiens se corrompent de jour en jour.

Mais je veux pour un moment que l'intrigue n'entre pour rien dans la réception des ouvrages dramatiques : croit-on qu'il soit indifférent à l'homme de lettres d'être jugé par des hommes corrompus, et dont l'arrêt est sans appel ; je dis sans appel, car l'impression même de .son ouvrage ne remédiera à rien, par l'habitude aussi ridicule qu'enracinée du public de concéder aux comédiens un droit qui n'appartient qu'à lui, et par le préjugé, né de cette habitude, qu'une pièce non jouée ne peut être bonne. Croiton qu'entre deux pièces dont l'une pA^^sentera le tableau sérieux d'une vertu ou persécutée ou triomphante, et l'autre les situations comiques d'un vice rendu souvent aimable par le faire du poète, croit-on, dis-je, que si des hommes gâtés jugent, leur choix ne tombera pa*s sur la pièce dangereuse et leur proscription sur l'ouvrage utile ; et si l'on étendait cette idée, si l'on y donnait tous les développements dont elle est susceptible, si on l'appuyait des faits nombreux qui sont l'exemple de sa réalité, anecdotes qui ne

{!) René-François Dumas, créature de Robespierre et président du tribunal révolutionnnire, fruillotiné !o 10 thermidor an II (28 juillet. 1794).

(%) Fouqiikr-T in ville, rarcusateiF [jublic, mis en jug-ement après le 9 thermidor, îl se d<'fendit en rép^M^int : << J'ai obéi », et fui guillotiné 1« 10 floréal an 111 (0 mai 1705).

âl8 APPENDICE

franchissent jamais le seuil des galles d'assemblées des comédiens, parce que ceux-ci ont un intérêt à taire leurs injustices, et que les gens de lettres mettent souvent la pliilosophie à la place de la plainte, serait-on bien venu à prétendre que le moral des comédiens est sans influence sur la portion d'instruction publique que Ton dispense au théâtre ? Et je vous le demande, s'il fallait cr'éer un jury pour prononcer sur la bonté ou l'utilité des livres élémentaires, iriez-vous chercher oe jury parmi les ignorants ou cette classe d'hommes désordonnés que le pinceau de Pétrone a signalés pour toutes les nations ?

Je ne flétrirai point le ton de dignité que j'ai mis dans ce rapport en passant en revue tous les petits orgueils, tous les puérils amours-propres, toutes les misérables rivalités des femmes et des hommes comédiens : autant de petits chaînons dont ils compriment les talents des auteurs dramatiques, dont ils entravent leurs pensées, dont ils enchaînent leur succès. Il me suffit d'avoir montré le colosse du mal, sans m' abaisser à décrire les verrues dont sa difformité s'accroît.

Ce mal est antique, il est devenu indigène au théâtre, il est extrême, et vainement s'occupera-t-on de l'instruction publique, vainement la perfectionnera-t-on, si vous le laissez subsister ; c'e^t un ver isolitaire, c'est un ténia attaché aux entrailles d'Hercule, qu'il faut se hâter d'extirper, si on ne veut pas qu'il succombe.

Il faut donc que le gouvernement, sans exercer un droit de censure destructeur de la liberté, ne laisse pas entre les mains des entrepreneurs de spectacle-s le choix des ouvrages nouveaux, et le droit de les admettre ou de lés repousser à volonté ; car leur régime est une tyrannie au .sein même de la République, tyrannie également en opposition avec le droit du public, à qui seul appartient de juger les ouvrages faits pour lui, et le droit du citoyen, que la volonté d'un entrepreneur ne peut pas évincer d'une carrière à laquelle il se destine ; tyrannie enfin mortifère pour les talents dramatiques, et marchant toujours en sens inverse des progrès de l'art : et l'on conviendra que tandis que la loi assure une garantie à l'homme de lettres pour la propriété de ses ouvrages, il n'en est point pour lui contre l'arbitraire des directeurs de sj>ectacle^s, et qu'assurément sa propriété est violée, si le seul moyen de la faire valoir, pour l'auteur dramatique, peut dépendre du caprice d'un seul homme.

Mai^ faut-il donner une latitude indéfinie à la faiblesse du talent, et obliger les comédiens à surcharger leur mémoire de pièces misérables, et le public a périr d'ennui en les écoutant ? non

sans doute. Mai^ je ne vois pas pourquoi il n'y aurait pas pour les ouvrages dramatiques non joués un jury coni'me il en existe pour les autres arts. Un jury prononce bien sur le mérite de tel tableau, il prononce bien en architecture, en musique, etc. ; il prononce par connaissance et par sentiment. La difficulté devient-elle plu^ grande quand il s'agit d'un ouvrage dramatique ? Croit-on que le prononcé d'un jury composé d'écrivains dramatiques distinguées ou d'bommesi connaisseurs à qui le goût du beau, du bon, de l'utile est familier, ne fût pa's plus sain que celui d'un directeur de théâtre qui souvent ne sait pais coudre deux phrases ensemble, qui souvent ne sait pas lire, comme il en est, ou que celui d'un comité de comédiens, les trois quarts ignorants, ou bornés, ou présomptueux, qui viennent écouter la lecture d'une pièce, harassés d'études et de débauches, et qui, comptant leur droit de présence comane un devoir, par cela même répugnent à le remplir, et déversent sur l'ouvrage l'humeur et l'ennui dont se compose leur jugement.

Par ce mode proposé, alors les petits talents se feront justice eux-mêmes et craindront les oreilles instruites ; alors l'auteur licencieux n'osera se produire, il redoutera les mœurs de ses juges. Alors l'homme que le génie appelle à de grande's conceptions fie présentera avec confiance au jugement de ses pairs qui sauront l'apprécier. Alors l' homme de lettres ne dégradera point sa dignité en mendiant le sourire d'une courtisane pour «e faire agréer, ou valetant dans l'antichambre d'un pira^te de coulisfses. L'art reprendra ea majesté, les mœurs s'épureront, et le goût du public s'épurera par le res-pect même qu'on lui portera.

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Les droits d'auteur de Guilbert de Pixerécourt

Guilbert de Pixerécourt a mis en tête du premier volume de son Théâtre choisi (Paris-Nancy, 1841) un Tableau chronologique des 120 pièces qu'il avait composées, en notant pour chacune de celles qui avaient été jouées le nombre des représentations obtenues tant à Paris qu'en province. J'ai sous les yeux l'original de cette liste, écrit de la main de Pixerécourt. C'est un mince carnet à couverture de carton vert, intitulé : Mémorial pour VEditioru de mon théâtre. En plus des renseignements fournis par le Tableau, il mentionne (( le produit connu » de chaque ouvrage, autrement dit le montant des droits encaissés. Il n'est pas sans intérêt de transcrire ces chi fifres, qui donnent une idées des bénéfices qu'un auteur à succès pouvait réaliser au théâtre vers le commencement du xix® siècle. Le carnet, malheureusement, est en mauvais état. Il a été amputé d'un bon nombre de ses feuillets ; il ne lui reste que ceux qui correspondent aux n°^ 5 à 44 de la liste imprimée, de Marat-Mauger, ou le Jacobin en mission (1794) à la Femme aux deux maris (1802). Beaucoup de ces pièces, qui remontent aux débuts de Pixerécourt, ne virent point le feu de la rampe. On trouvera ci-dessous l'énumération, année pair année, de celles qui furent jouées, avec le rappel du nombre des représentations à Paris et en province, et le total du h produit connu », tel qu'à la fin de sa carrière l'évaluait Pixerécourt.

Les Petits Auvergnats : Paris, 72 ; province, 39 ; produit : 621 francs.

La Nuit espagnole, ou la Cloison : Paris, 7 ; province, 8 ; produit : 93 francs.

Victor f ou r Enfant de la Forêt : Paris, 392 ; province, 422 ; produit : 10.144 francs.

La Forêt de Sicile : Paris, 82 ; province, 76 ; produit : 1.537 francs.

Le Château des Apennins, ou les Mystères d'Udolphe : Paris, 41 ; province, 5 ; produit : 889 francs.

Blanchette (parodie de Blanche et Montcassin) : Paris, 15 ; province, 0 ; produit : 60 francs.

LES DROITS D*AUrEUR DE PIXERÉCOUET 221

La Soirée des Champs-Elysées : Paris, 87 ; province, 29 ; produit : 1.141 francs.

LéDnidaSj ou le Départ des Spartiates : Pari's, 3 ; province. 0 ; produit : 360 francs.

Zozo, ou le Mal avisé : Paris, 67 ; province, 58 ; produit^ 1.238 francs.

U Auberge du Diable : Paris, 1 ; province, 0 ; produit : 72 francs. — « Chute complète », avoue Pixerécourt.

Le Petit Page, ou la Prison d^Etat : Paris, 43 ; province, 135 ; produit : 1.069 francs.

La Mu^icoTnanie : Paris, 496 ; province, 0 ; produit : 48 fanes. — « Vendu à forfait moy^miant deux louis que M. Corsse, directeur, m'a fait attendre pendant six mois, dit Pixerécourt. Ce même homme a gugné deux millions avec mes pièces. »

Rancune, ou les Chaircutiers troyens (parodie à'Hécube) : Paris, 25 ; province, 0 ; produit : 59 francs.

La Jarretière (parodie de Praxitèle, ou la Ceinture) : Paris, 12 ; province, 0 ; produit : 74 francs.

Rosa, ou VErmitage du torrent : Paris, 82 ; province, 253 ; produit : 2.383 francs.

Cœlina, ou V Enfant du mystère .: Paris, 387 ; province, 1.989 ; produit : 13.667 francs. «

Marcel, ou VHéritier supposé : Paris, 1 ; province, 0 ; produit, 35 francs.

Le Chansonnier de la paix : Paris, 26 ; province, 41 ; produit : 718 francs.

Flaminius à Corinthe : Paris, 1 ; province, 0 ; produit : 140 francs.

Le Pèlerin blanc, ou les Orphelins du hameau : Paris, 346 ; province, 1.147 ; produit : 13.288 francs.

Quaitre maris pour un : Paris, 81 ; province, 0 ; produit : 229 francs.

Le Vieux Major : Paris, 141 ; province, 204 ; produit : 2.544 francs.

222 APrENDICE

UHo^nmie à trois visages, ou le Proscrit de Venise : PariSy 378 ; province, 644 ; produit : 10.772 francs.

Madame Villeneuve, ou la Tireuse de cartes : Paris, 33 ; province, 0 ; produit : 75 francs.

La Peau de l'ours : Paris, 73 ; province, 31 ; i)roduit : 479'" francs.

La Femme à deux maris : Paris, 451 ; province, 895 ; produit : 12.595 francs.

Une lettre de Guilbert de Pixerécourt

La Bibliothèque municipale de Nancy possède, entre autres manuscrits, un mince dossier contenant huit lettres de Guilbert de Pixerécourt. Ces autographes, — simples billets d' affaires ou invitations à dîner, — sont pour la plupart dénués d'intérêt. Il en est cependant un qui vaut la peine d'être cité. Il montre comment on s'y prenait vers 1830 pour documenter un récit de voyage : la recette, utilisée par d'illustres contemporains de Pixerécourt avait été trouvée avant lui, et n'a sans doute pas été perdue depuis. Il éclaire d'un jour non pas imprévu, mais assez vif, l'esthétique du célèbre dramaturge, ses préoccupations de métier et ses procédés de travail. Une ligne même en peut être détachée pour servir à l'histoire du goût au siècle dernier. Elle confirme, à seize ans d'intervalle, et en termes presque identiques, le diagnostic formulé par Stendal en 1817 : (( Il ept difficile de ne pas voir ce que cherche le xix® siècle : une soif croissante d'émotions fortes est son vrai caractère (1) ». Mais voici le document :

A Monsieur de Saïuonetti, Conseiller à la Cour royale, Nancy.

Paris, 7 novenibre 1833.

Mon bon camarade,

Je m'occupe de la rédaction d'un voyag^e que j'ai fait cet été en Suisse. J'étais passé à Metz et comptais traverser Nancy. Mais j'en ai été empêché. Cependant je ne peux pas laisser èciiapper l'occasion de parler de notre berceau. Tu peux me rendre en cette occasion un petit service que ta vieille amitié ne me refusera pas, j'en suis certain d'avance.

Je possède l'ouvrage de l'abbé Lionnois (2), mais je voudrais savoir s'il existe soit un Annuaire, soit un Manuel du voyageur ou tout aiitre ouvrage comme chaque ville un peu importante en publie pour l'instruction des curieux, antiquaires ou badauds. 81 un pareil ouvrage existe et d'une date- postérieure à l'abbé Lionnois, je te prie de l'acheter pour moi et de l'envoyer par le courrier à raison de 5 centimes la feuille d'impression, comme nou^ la

(1) Histoire de la Peinture en Italie, Paris, 1817, t. II, p. 429.

(2) L'Histoire des villes vieille et nçuve de, Nancy depuis le (ondation jusqu'en 1788. 3 vol. in-8, 1805-1811, par l'abbé Lionnois (1730-1806), ancien principal du collège de rUniversit(^ et doyen de la Faculté des Arts de Nancy.

â24 APPENDICE

payons à la poste de Pari* pour les envois de ce genre que Ton fait en province, ou par la première occasion que tu trouveras. Si cette occasion t© manquait d'ici à dix jours, tu iseraid assez bon pour adresser ce livret à ma fille, Mme Bergère, à Metz, où mon gendre commande l'école d'application. Elle a dû aller voir mon père aujourd'hui (1). Tu pourrais peut-être l'y trouver encore et lui remettre in manu propriâ ce renseignement dont j'ai le plu-s pressant besoin. Il doit exister une notice relative à l'érection de la statue de Stanislas (2). Je te la demande aussi.

Autre chose : Tu m'as raconté, il y a quelques années, une tragique histoire de deux colporteuiis, dont l'un a tué l'autre, vers Lai-Saint-Christophe (3). Tu dois t'en souvenir. Je te prie de me la conter de nouveau ; j'en enrichirai ma narration.

Dans l'érpoque où nous vivons, on veut partout du mouvement, des émotions, et je ne veux pas les épargner à mes lecteurs.

En ta qualité de président des Assises, tu dois avoir un joli répertoire d'horreurs. Sois assez bon pour en faire un choix des plus remarquables et pour les mettre à ma disposition. Comment feras-tu ? Je l'ignore. Pourrais-tu pas me communiquer les actes d'accusation ? Yois ce qu'il t'est possible et permis de faire en ma faveur ; je t'en saurai un gré infini.

Adieu, cher et bon ami.

G. de PiXERÉCOURT,

Rue du Sentier*, n*> 11.

Cette histoire du colporteur m'a paru très dramatique.

La relation annoncée par Pixerécourt a été publiée sous ce titre : Esquisses et Fragments de Voyages, au début du tome IV de son Théâtre choisi, Paris-Nancy, 1843, p. i à cxci. Mais faute d'avoir reçu en temps utile le Manuel demandé, ou pour une autre raison, il n'y a point parlé de sa ville natale, ni conté, par suite, l'histoire des deux colporteurs de Lai-Saint- Christophe. Il n'en a pas davantage « enrichi » son théâtre, toute dramatique qu'elle fût. Peut-être M. de Sansonetti avait-il oublié de la lui redire. On sait, au surplus, qu'au mois de février 1835, l'incendie d la Gaîté, en même temps qu'il ruina Pixerécourt, marqua le terme de sa double carrière de directeur et d'auteur, au moment où le metteur en scène de Cœlina, de Tékéli et du Chien de Moniargis, après avoir exploité le roman, l'histoire et l'anecdote, s'apprêtait à chercher dans les (( horreurs » de la Cour d'assises un aliment nouveau à son inépuisable fécondité.

1^1) M. de Pix>erécourt le père habitait Nancy, où il mourut en 1837.

(2) Sur la place Stanislas, en 1831.

(3) Commune des environs de Nancy.

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