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L'ETAT SANITAIRE DU CANTON DE LA TESTE

Lorsque le Conseil central d'hygiène publique et de salubrité de la Gironde appelait, au mois de septembre 1850, l'attention de l'Administration sur la culture du riz dans les landes de La Teste, cette culture était chez nous d'importation récente, et c'est à peine si, à titre d'essai, une soixantaine d'hectares lui étaient encore consacrés. Les études et les recherches dont cette industrie fut alors l'objet, en prévision de son développement probable et de ses dangers ultérieurs pour la santé pubUque, amenèrent à conclure que ces rizières n^ffriraient certainement pas les mêmes inconvénients que celles du Piémont, du Milanais ou

du Midi de la France, et qu'elles devraient cet heureux privilège non-seulement à la nature du sol essentiellement sablonneux de nos landes et à l'imperméabilité d'un sous-sol aliotique, mais surtout à la pureté des eaux qui servent aux irrigations.

Cependant, le Conseil fit ses réserves, et il devait les faire malgré cette apparence d'innocuité, ne fût-ce que pour être fidèle aux habitudes de prudence qu'il apporte dans toutes les questions qui lui sont soumises.

C'est ainsi que, dans son rapport, on le voit développer les précautions hygiéniques relatives aux ouvriers des rizières, insister pour que la culture du riz ne puisse jamais être établie que dans des terrains analogues à ceux de nos landes, et toujours avec des eaux courantes ; inviter l'Administration à réglementer les travaux relatifs à cette industrie ; émettre l'avis très-formel que la culture du riz ne soit jamais autorisée qu'à trois kilomètres au moins de tout centre de population; proposer enfin le classement des rizières dans la première catégorie des établissements insalubres et dangereux.

Depuis cette époque, que s'est-il passé?

Sous le rapport agricole, prospérité complète : prospérité telle que de 60 hectares la culture du riz, dans la plaine de Cazeaux, est arrivée à près

de 600; qu'on a rintention de la porter à plus de 2,000; et que la récolte est devenue si abondante que les bras ont manqué pour la recueillir.

Sous le rapport hygiénique, les résultats sont moins heureux :

L'industrie rizicole, en s' étendant, s'est nécessairement rapprochée des centres de population. Encore éloignés de trois à quatre kilomètres de la ville de La Teste et du bourg de Gujan, les champs de riz ne se trouvent guère qu'à un kilomètre des villages de Meyrand et de La Ruade (commune de Gujan), et ne sont séparés que par cinq ou six cents mètres au plus de Camps et de Balanos (commune du Teich).

Ces quatre villages, qui sont assez importants, forment dans leur ensemble une population de 1,200 âmes environ; je les ai parcourus dans toute leur étendue ; je les ai visités maison par maison, interrogeant indistinctement hommes, enfants ou vieillards sur l'état de leur santé, ce dont j'aurais pu me dispenser pour beaucoup d'entre Jeux, étant suffisamment renseigné par la coloration spéciale de leurs visages et l'altération profonde de leurs traits. Or, voici ce qu'ils me répondaient dans leur patois bref et saccadé, avec cet air de bonhomie qui dissimule chez le Landais un naturel défiant et rusé : « Nous avons « tous la fièvre depuis septembre ; ceux qui n€ la

« garderont pas tout F hiver devront se trouver « bien heureux. »

Puis ils s'arrêtaient comme s'ils avaient eu peur de trop parler et se renfermaient dans un mutisme dont il était très-difficile de les faire sortir.

Cependant, aidé par les explications que MM. Sémiac et Bézian, médecins de la localité, avaient eu la bonté de me donner , et, à force de questions, j'appris :

Qu'il y a toujours eu quelques fièvres intermittentes dans ces contrées; que depuis longtemps néanmoins elles avaient à peu près disparu, grâce aux travaux d'assainissement entrepris par la Compagnie du canal d'Arcachon; mais qu'en 1852, en 1853, et surtout en 1854, elles ont reparu plus nombreuses et plus intenses ;

Que l'alimentation et l'hygiène individuelle des habitants, dont quelques-uns sont aisés, n'ont éprouvé aucune modification qui puisse expliquer cette invasion presque générale ;

Que ces fièvres, rarement quotidiennes, quelquefois quartes, le plus ordinairement tierces, ne résistent qu'exceptionnellement aux anti-périodiques, mais qu'elles récidivent avec une telle facilité que les malades , tant par habitude que par économie, renoncent trop souvent à tout remède jusqu'au changement de saison.

En présence de telles assertions, il était indis-

pensable de recueillir des renseignements exacts sur la mortalité dans la commune de Gujan, dont la- population n'a pas notablement varié depuis un certain nombre d'années. Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. le maire de Gujan, qui m'a transmis la note suivante :

Nombre des personnes décédées dans la commune de Gujan de lS44à 1854.

En 1844 37 décès.

1849 124 (année du choléra).

L'année 1849 étant mise à part, comme correspondant à une épidémie qui fit dépasser à la mortalité ses proportions ordinaires , et calculant le nombre des décès sur les cinq années qui précèdent et sur les cinq années qui suivent, on arrive au chiffre de deux cent cinquante-un pour la première période quinquennale, et de trois cent vingt-deux pour la seconde ; c'est-à-

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dire à un accroissement de mortalité qui atteint presque la moitié du chiffre ordinaire.

Loin de moi la pensée de faire peser eocclvrsivement sur les rizières la responsabilité de cette différence numérique; cependant, elle me paraît assez notable pour que je doive en tenir compte dans l'appréciation étiologique de la mortalité.

Mais déjà cette enquête, qu'on croyait officielle (1), prenait, à mon insu, la proportion d'un véritable procès contre les rizières, et les habitants ont commencé à ne plus mettre autant de réserve dans leurs plaintes quand, cessant de les interroger sur eux-mêmes, j'ai porté spécialement mon attention sur leurs troupeaux.

« J'ai vu, me disait l'un d'eux, périr un tiers « de mon troupeau l'année dernière, et un autre « tiers cette année ! . . . Les eaux de septembre , « ajoutait un second , ont fait mourir plus de « la moitié du mien!... Puis venait un troisième, « qui avait perdu deux cent vingt brebis sur deux « cent quarante, etc. »

Ces pertes étaient évidemment trop importantes pour ne pas devenir l'objet d'investigations minutieuses à l'aide desquelles j'ai pu dresser le

(1) M. le Préfet de la Gironde avait eu l'extrême bonté d'annoncer mon arrivée à M. le maire de Gujan^ et de le prier de me venir en aide dans l'accomplissement de ma mission.

im

tableau suivant dont je garantis la complète authenticité.

NOMS des propriétaires possesseurs de troupeaux dans les villages de La Ruade DES TÈTES et de Meyrand.

Delis, chari'on

Mesple

Fourton, bouvier

Delis, résinier

Dutruch, menuisier ....

Delis, Grand-Ticoy. . . . .

Broustocoy

Castaing

Broustau, propriétaire.

Deycar, menuisier

Orbruch aine (Firmin).

Broustau aine, bouvier.

Deliguey, frères

Deliguey, bouvier ,,....

Veuve Castaing

Ducos, charpentier. . . .

Nouilles, bouvier

Veuve Ducos

Ducos jeune

Castaing, bouvier

Degrave, bouvier

Dutruch jeune, bouvier.

NOMBRE

DES TÈTES de brebis.

NOMBRE

des brebis mortes

depuis un an et

demi.

C'est à l'àphthisie pulmonaire, et surtout à la cachexie aqueuse que paraît devoir être attribuée cette grande mortalité, comme le démontrent les

masses tuberculeuses qu'on rencontre, à la nécropsie, clans le parench^aiie des poumons, et comme on peut encore s'en convaincre par l'étiolement des animaux qui ont suryécu. Quoi qu'il en soit, la mort de 2,275 brebis sur 4,056 en dixhuit mois, surtout quand on est menacé de perdre prochainement tout le reste , est un fait trop anormal dans la commune de Gujan, et trop grave en lui-même, pour ne pas être pris en très-sérieuse considération au double point de vue de la prospérité agricole et de la fortune publique.

Ainsi donc, il est avéré qu'à une certaine époque de l'année, les habitants des localités qui avoisinent les champs de riz sont tous atteints de fièvres intermittentes généralement graves, et que la mortalité des brebis est trop grande pour qu'il soit désormais possible d'y élever ce genre de bétail.

L'industrie rizicole est-elle la principale cause de ces faits regrettables? Quelle est sa part d'influence dans leur production ? Quels seraient les moyens de conserver les bénéfices de l'exploitation des rizières sans nuire à la santé des hommes et à la conservation des animaux ?

C'est là ce qu'il me reste à examiner.

Le canton de La Teste se compose des communes de La Teste, de Gujan, du Teich et de Cazaux. Dans chacune de ces localités, la fièvre

intermittente règne à l'état endémique, mais le village de Cazaux, situé au bord de l'étang du même nom, jouit du triste privilège de fournir à cette maladie un contingent beaucoup plus considérable que les communes de La Teste, du Teich et de Gujan, dont les conditions topographiques et hygiéniques sont meilleures, et dans lesquelles on n'observe plus que des cas de fièvre ordinairement peu graves.

Il n'en fut pourtant pas ainsi en 1854 : vers le milieu du mois de septembre, les fièvres intermittentes se montrèrent partout nombreuses et tenaces; et dans le canton d'Audenge même, au lieu dit Lamotlie, où cette afi'ection est, il est vrai, suffisamment expliquée par les grands travaux de terrassement qu'exige la construction du chemin de fer de Bayonne, on la vit fréquemment revêtir les caractères insidieux, typhoïdiques , cholériques, et plusieurs fois se terminer par la mort.

Il y a donc tout lieu de croire que les fièvres intermittentes observées dans les cantons de LaTeste et d'Audenge doivent être surtout attribuées :

A l'imbibition lente et successive, par les premières pluies d'automne, de surfaces marécageuses qui étaient restées longtemps exposées au soleil tropical d'un été tout à fait exceptionnel;

A l'assèchement temporaire, sur une grande superficie, de lagunes et de marais que l'étang de

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Oazaux alimente de ses eaux pures et limpides ;

A la disette de vin, que la plupart des travailrleurs sont obligés de remplacer : par de mauvais cidre qu'ils font eux-mêmes, par des boissons fermentées qu'ils fabriquent avec des arbouses, des prunes et des poires sauvages , même par de l'eau souvent impure et de mauvaise qualité..

Cette simple énonciation semblerait devoir suffire pour exonérer les rizières de presque tout le mal qu'on leur impute; mais si, ne se contentant pas de cette appréciation d'ensemble, on entre un peu plus avant dans le cœur de la question, si l'on en étudie avec soin tous les détails, et certes elle en vaut la peine, on ne tarde pas à découvrir que précisément ces causes générales ne sont pas applicables aux quatre villages signalés plus haut comme ayant été et comme étant encore aujourd'hui les plus maltraités de toute la contrée. Ils sont, en effet, à une trop grande distance de l'étang de Cazaux, pour que les lagunes et les flaques qui environnent cet étang puissent être pour eux une source d'émanations paludéennes; leur situation ne rend guère admissible l'influence des travaux de terrassements exécutés par la compagnie du chemin de fer du Midi ; ces quatre villages m'ont paru dans des conditions hygiéniques assez favorables sous le rapport des logements ; leur population n'est pas précisément

très-pauvre, car elle est presque uniquement composée de familles de marins et de propriétaires dont l'alimentation et les habitudes n'ont encore subi aucun changement bien notable ; enfin , ce n'est pas seulement en 1854 que les habitants de ces malheureuses contrées ont été frappés, car en 1853, même en 1852, ils commençaient à n'être pas épargnés par la fièvre, et voyaient leurs troupeaux décimés par les mêmes maladies. Or, n'est-ce pas à dater de cette époque que l'industrie rizicole a vraiment pris son essor, et qu'elle a été exploitée sur une plus large échelle ?

De tous les ouvriers employés à la culture du riz, il n'en est peut-être pas un seul qui n'ait eu la fièvre intermittente une ou plusieurs années de suite. Que ces faits soient dissimulés par des motifs faciles à comprendre, qu'ils soient peu connus, parce qu'en général ces hommes quittent la localité pour aller se faire soigner à l'hôpital de Bordeaux, où plusieurs ont présenté tous les phénomènes de la cachexie paludéenne, toujours est-il que les ouvriers des rizières passent pour être proportionnellement moins atteints que les habitants des villages qui les avoisinent.

Cette particularité assez remarquable mérite une attention spéciale, et peut mettre sur la voie de la véritable source du mal.

C'est sur la lisière des champs de riz, du côté

de La Teste, et de loin en loin sur le vaste périmètre affecté à cette culture, qu'habitent la plupart des ouvriers ainsi que presque tous les employés de la Compagnie agricole. On ne doit accepter, sans doute, qu'avec une grande réserve les assertions, plus ou moins intéressées de ces familles ; mais s'il est vrai , comme elles l'affirment, qu'elles n'ont été atteintes de fièvres intermittentes qu'exceptionnellement, ne pourraiton pas, en outre des précautions hygiéniques que probablement elles s'imposent, trouver dans la situation même de leur demeure la cause de cette prétendue immunité ?

Les villages les plus maltraités, ceux de La Ruade, de Meyrand, de Camps et de Balanos, sont situés du côté nord, à un kilomètre environ des rizières, dont ils sont séparés par une lande dite Grand-Communal de Gujan. En été, le vent qui vient ordinairement du nord, du nord-est, ou de la mer, éloigne de ces populations les miasmes des rizières ; aux mois de septembre, octobre et novembre, époque où régnent presque constamment les vents de sud et de sud-ouest, elles reçoivent au contraire presque toutes les émanations paludéennes de ces vastes surfaces incomplètement desséchées.

A n'en pas douter, la position géographique de ces villages et les conditions météorologiques qui

en résultent pour eux doivent avoir une grande part dans la production des fièvres qu'on y observe ; mais tout porte à croire qu'à cette cause vient s'en ajouter une autre, car il serait assez difficile de se rendre compte, par elle seule, de la grande mortalité du bétail.

Tout le monde sait, et personne ne conteste l'immense influence qu'exerce la qualité de l'eau sur la santé de l'homme comme sur celle des animaux. Or, ici qu'arrive-t-il ? Le communal de Gujan n'est séparé des champs de riz que par un grand fossé appelé Craste-Baneyre, lequel est destiné à recevoir toutes les eaux des rizières , pour les déverser, d'une part, dans un contre-fossé qui va, au bassin d'Arcachon, de l'autre, indirectement dans la Leyre , après leur avoir fait parcourir un long trajet. L' exiguïté de ce fossé, seule voie d'écoulement de l'eau des rizières, son mauvais entretien, sa direction sinueuse, et surtout l'absence de pentes suffisantes, sont autant de causes de débordements fréquents sur la surface du communal de Gujan, oîi les eaux s'accumulent dans les parties les plus déclives, et se mêlent ensuite à l'eau des puits voisins, par une infiltration lente et successive. N'est-ce pas là qu'en se désaltérant les animaux trouvent la mort, et faut-il chercher ailleurs la véritable source des maladies qui affligent ces malheureuses populations?

C'est ce que va nous dire l'analyse comparative de l'eau du grand fossé d'écoulement des rizières et de celle des puits des villages, faite par les soins d'un habile chimiste, M. Fauré.

Résumé de l'analyse chimique de deux bouteilles d'eau des Landes que m'a envoyées M. le docteur Levieuoo, num,érotées i et 2 .

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