‹ Etudes de médecine et d'hygiène publiqueChapitre 19 sur 48 · QUESTION HYGIÉNIQUE · texte numérisé non relu

QUESTION HYGIÉNIQUE

L'industrie de l'élève et de la multiplication des sangsues, envisagée sous le rapport de l'hjgiène et de la salubrité publique, doit être étudiée au triple point de vue des miasmes paludéens, de Y alimentation des sangsues par les chevaux, et de la vente des sangsues gorgées.

1° Miasmes pairadéens.

Chaque science compte un certain nombre de principes qui reposent sur des faits tellement nombreux, tellement imposants et authentiques, qu'il faut les considérer comme autant de vérités fondamentales qu'on ne peut nier parce que ce serait nier le grand jour, et qu'on ne doit même pas discuter, parce que ce serait donner un démenti formel, non-seulement à l'expérience, mais à l'histoire de tous les siècles. De ce nombre est, en hygiène, l'influence délétère des marais sur la santé publique.

A l'appui de cette assertion qui, je le répète, n'a pas besoin d'être démontrée, je me borne à citer le mémoire de M. Villermé , intitulé De V Influence des Marais sur la vie. 11 résulte de ce travail le fait très-positif que la mortalité est notablement plus grande près des marécages que dans toute autre localité. Notre département luimême en a fourni la preuve , et il n'est pas sans intérêt, ne fût-ce que comme document historique , de présenter ici le relevé des nombreuses épidémies que la ville de Bordeaux a dues au voisinage de ses marais.

Voici, sur ce sujet, ce que dit la Chronique Bordelaise :

1411. Sur la fm de l'été, la dyssenterie et la peste furent si grandes en la ville de Bordeaux et aux environs, qu'il y mourut plus de 12,000 personnes ; de façon qu'on ne pouvait trouver de vendangeurs.

1473. La peste est si véhémente à Bordeaux, que la Cour de Parlement se tient à Libourne les mois de décembre, janvier et février.

1515. En cette année et partie de la suivante, le Parlement est transféré à Libourne à cause de la peste.

1555. La contagion fut fort grande à Bordeaux, à l'occasion de quoi Gelida, principal du collège de Guienne, demanda congé à messieurs les jurats , pour fermer le collège et se retirer aux champs.

1565. Ladite année, il y avait grande contagion à Bordeaux. Messieurs de la Cour résolus de se retirer hors la ville, messieurs les jurats leur font entendre la nécessité qu'il y avait qu'ils ne bougeassent pour le service du roi et du pubUc, la ville étant continuellement menacée de quelque surprise, laquelle les ennemis n'attenteraient le Parlement étant en ville, comme en son absence ; qui fut cause que la Cour s'arrêta.

1585. Puis le mois de juin, la contagion est si grande à Bordeaux jusqu'au mois de décembre, que 14,000 et quelques personnes, de compte fait, en meurent.

1599. La peste travaillant la ville de Bordeaux, le roi écrivit et donna assurance de sauver les offices à tous ceux qui demeureraient dans la ville pendant la contagion; ce qui fit que beaucoup des principaux qui s'en fussent allés, demeurent pour servir le roi et le public en leurs charges.

1603. La contagion commença à Blaye audit temps, laquelle depuis se mit à Bordeaux,

1605. Le 13 juin , audit an 1605 , ledit seigneur maréchal d'Ornano et les sieurs jurats, voyant que la contagion pul-

lulait et augmentait de jour à autre , et que les remèdes des hommes étaient fort peu profitables, firent le vœu à Dieu, duquel la teneur s'ensuit, etc.

1629. La maladie contagieuse, qui avait été fort appréhendée à cause du voisinage de Toulouse , où elle était échauffée, commença enfin de faire du ravage dans cette ville. (La contagion dura trois ans.)

1653. Le 22 septembre , la ville fut affligée de la maladie contagieuse ; les jurats y mirent le meilleur ordre qu'il leur fut possible. Il fut fait un bureau de la santé, composé de notables bourgeois, avec les médecins, l'apothicaire, les chirurgiens et le capitaine de la santé.

Tel était Bordeaux avant l'exécution des grands travaux d'assainissement dont nous avons déjà parlé, et dont l'heureuse influence sur la salubrité du pays ne peut être révoquée en doute.

On ne vit plus, en effet, depuis leur accomplissement, se déclarer ces terribles épidémies qu'on appelait autrefois des noms de contagion ou de peste, à cause de l'effroi que jetait dans la population la grande mortalité qui en résultait, et qui n'étaient autres, comme le démontrent des documents scientifiques officiels , que les affections désignées aujourd'hui sous les noms de fièvres intermittentes ou rémittentes pernicieuses, de fièvres putrides et malignes, adynamiques et typhoïdes.

Mais, si l'influence paludéenne ne se fait plus

sentir jusqu'au sein de la cité, où les maladies ne sont cependant pas toujours exemptes du génie périodique, quelquefois même du caractère insidieux, les habitants des localités qui ayoisinent les marais sont encore sujets aux fièvres intermittentes graves, et les animaux y meurent sou- Yent de la maladie char'honneuse .

C'est que malheureusement l'œuvre du dessèchement n'est pas encore très-avancée dans la Gironde, et que les travaux d'exécution et d'entretien qu'elle exige n'ont pas été partout entrepris avec ardeur ou continués avec persévérance.

De tout cela, il ressort évidemment :

1° Que si l'industrie des sangsues, je crois l'avoir démontré plus haut, est un obstacle matériel au dessèchement absolu des marais, elle doit être considérée comme s' opposant à l'extinction des affections paludéennes ;

2° Que l'extension de cette industrie, en compromettant et l'avenir et le passé de l'œuvre du dessèchement, doit bientôt peut-être ramener le marais à son état primitif d'insalubrité.

Pour échapper à ces deux conséquences trèsrigoureuses, les éleveurs affirment que jamais la santé publique n'a été meilleure que depuis l'éta-

blissement des marais à sangsues. « Il n'y a pres- « que plus de fièvres, disent-ils, dans les localités « qui en étaient naguère afîligées pendant six « mois de l'année, et les épizooties elles-mêmes « deviennent de plus en plus rares. »

Cet argument est d'autant plus spécieux qu'il paraît être confirmé par les faits, et que sa vérité actuelle, à quelques exceptions près, est prouvée par l'enquête à laquelle a dû se livrer le Conseil d'hygiène, pour répondre aux différentes demandes que lui adressait M. le Ministre de l'agriculture et du commerce.

Ce qui explique d'ailleurs l'espèce de contradiction qui existe à cet égard entre l'éleveur et l'hygiéniste, c'est que l'un ne s'occupe que du présent, tandis que l'autre s'inquiète également du présent et de l'avenir.

N'est-ce donc pas rendre à la société un aussi grand service, de la préserver de maux qui la menacent que de chercher à la délivrer de ceux qui l'ont déjà frappée?

Le marais, sol à peu près improductif pour qui ne veut pas faire les sacrifices indispensables à son exploitation agricole, n'était depuis longtemps, de la part de certains propriétaires, l'objet d'aucun soin, d'aucune sollicitude; et de cet état d'oubli, d'abandon complet dans quelques-unes de ses parties, devaient nécessairement résulter les éma-

nations malsaines auxquelles donne toujours lieu la stagnation des eaux. L'industrie des sangsues surgit. En vue des bénéfices qu'elle promet, on recure les fossés, on en creuse de nouveaux, on trace des chemins qui sont entretenus en bon état pour les besoins du service; on renouvelle plus fréquemment des eaux autrefois toujours stagnantes , et de ces quelques travaux peu dispendieux résultent des améliorations qui, en peu de temps, augmentent d'une manière notable le bien-être des populations.

Mais que l'exploitation soit continuée pendant plusieurs années de suite, et le charme tombera. Telle a été l'impression des membres du Conseil d'hygiène lors de leur première visite, en trouvant à l'état de fange et de boue des terrains qu'ils avaient laissés, il y a trois ans, à l'état solide. Ce qui leur parut surtout de nature à inspirer des craintes sérieuses , même pour un avenir prochain, ce fut le défoncement du sol sous la double influence du séjour permanent de l'eau et du piétinement constant des chevaux. Il ne faut pas se dissimuler, en effet, que le jour du ces marais devront être abandonnés par les industriels, ils seront tout à fait impropres à l'agriculture, et qu'ils retomberont dans le délaissement primitif, après avoir été transformés en bourbiers infects.

C'est ainsi, par exemple, qu'aux portes de notre yille, dans la direction de l'allée de Boutant, on a le spectacle le plus navrant qu'il soit donné à l'homme d'observer, lorsqu'on jette un coup-d'œil sur des fossés de ceinture regorgeant d'une eau fétide d'apparence sanguinolente, et qu'on promène ses regards sur une immense surface marécageuse, sorte de vaste cloaque d'oti s'exhalent les émanations les plus délétères !

A l'objection qui leur est souvent adressée que, pour la ponte, il faut mettre à sec les marais pendant les trois mois les plus chauds de l'année, les éleveurs répondent en accusant l'agriculture d'avoir elle aussi ses exigences, et de produire les mêmes inconvénients en nécessitant un dessèchement analogue, pour la récolte des céréales. Ils oublient sans doute que l'agriculteur favorise l'écoulement des eaux par tous les moyens possibles^, du l®'' avril au V juin, et qu'à la venue des grandes chaleurs, la surface des marais ne peut pas donner lieu à l'évaporation d'exhalaisons aussi méphitiques que lorsqu'elle se trouve exposée aux rayons ardents du soleil de juillet, encore incomplètement débarrassée des eaux qui rinondaient depuis neuf mois.

Plus d'une fois, j'ai vu fonctionner, pour tâcher de conserver la ponte, des machines hydrauliques, qui, malgré leur grande puissance, ne suffisaient

pas à l'assèchement des marais. Si , en pareil cas, les mois de juillet et d'août, au lieu d'arriver avec une température exceptionnellement douce, eussent favorisé le dessèchement du sol par les rayons d'un soleil brûlant, il n'y aurait eu peut-être d'autre ressource que de provoquer une nouvelle inondation , pour sauvegarder la santé publique.

Je n'ai encore rien dit de l'industrie des sangsues dans les terrains non marécageux, tels que nos landes par exemple, parce que, d'une part, ils ne tombent pas sous l'empire de règlements administratifs spéciaux, et que, de l'autre, il est naturellement moins regrettable de rencontrer des bassins à sangsues dans une terre à peu près stérile, que de voir transformer en marais de vastes surfaces déjà mises en culture, ou qui pourraient l'être avec le temps, à l'aide de travaux bien compris.

Des eaux pures et limpides ; un sol contenant très-peu d'humus, et par cela même d'une grande perméabilité; un sous-sol aliotique, c'est-à-dire imperméable, sont autant de conditions très-propres à atténuer les fâcheux effets de l'industrie des sangsues. On peut donc affirmer que dans nos

landes, cette exploitation est loin d'être aussi nuisible que dans les marais ; cependant , l'hygiène publique étant toujours plus ou moins compromise par des terrains alternativement inondés et desséchés (1), ces marais artificiels, s'ils ne tombent pas directement sous le coup de la loi du 16 septembre 1807, n'en doivent pas moins être soumis à des règlements généraux qui assurent leur complète innocuité.

XVIIÏ 3° Alimentation des sangsues par des cheTans.

D'accessoire et secondaire qu'elle paraissait être au début, la question de l'alimentation des sangsues par le sang chaud de l'animal est devenue essentielle et primordiale depuis que l'industrie est. pratiquée sur une plus vaste échelle.

A la vue de tous ces animaux amaigris qui traversent en si grand nombre les rues de notre cité, on ne peut se défendre d'un sentiment de commisération , surtout quand on les suit par la pensée jusqu'au milieu des marais.

Pour tout abri, même aux heures du jour où le soleil est le plus brûlant, ils ont quelques arbres

(1) C'est surtout dans ces conditions que. le système de l'inondation continue me paraîtrait devoir trouver une heureuse application.

plantés sur le bord des fossés ; pour toute nourriture, ils ne trouvent que des joncs ou autres plantes aquatiques, dont peuvent seuls s'alimenter momentanément les chevaux habitués aux pâturages marécageux; pour toute litière, un sol humide et fangeux, où jamais ils ne se reposent sans devenir la proie d'une quantité innombrable de sangsues, qui sucent avec avidité jusqu'à la dernière goutte de leur sang.

L'immobilité la plus complète est leur seule ressource contre la mort, et c'est l'instinct qui la leur inspire ; car au moindre bruit qu'ils font dans l'eau, au moindre mouvement qu'ils exécutent, les annélides, comprenant qu'une proie vivante a pénétré dans leur domaine, sortent aussitôt de leur retraite et s'attachent aux jambes de leurs victimes, jusqu'à ce que leur avidité sanguinaire soit complètement satisfaite.

Je sais que diverses personnes, mal informées ou désireuses de sauver au moins les apparences, prétendent et soutiennent que l'intérêt bien compris des éleveurs est de n'acheter que de jeunes et bons chevaux ; de ne les livrer aux sangsues que quelques heures par jour; de les réparer ensuite par une alimentation substantielle; de tirer parti, pour la culture des terres, des fumiers qu'ils produisent , et d'entretenir leurs forces pour les travaux agricoles.

C'est ainsi peut-être qu'on procède quand on s'occupe beaucoup plus d'agriculture que d'industrie, et quand l'élève des sangsues n'est qu'un objet tout à fait accessoire; mais la majorité des éleveurs ne raisonne pas de la sorte, et c'est son intérêt qui le lui commande.

Acheter les chevaux au plus bas prix possible, les réunir en grand nombre dans les marais, et les livrer jusqu'à extinction au gorgement des sangsues, tel est le système généralement adopté, afin de réaliser une sérieuse économie, pendant les trois mois que dure la ponte.

On trouve la preuve de ces faits dans la lettre suivante, que m'a fait l'honneur de m' adresser M. le maire de Bordeaux :

Monsieur ,

Par votre lettre du 6 juin courant, vous me demandez divers renseignements qui vous ont paru devoir compléter utilement les indications du tableau que j'avais déjà fourni à M. le Préfet, au sujet des marais à sangsues des environs de Bordeaux.

Les informations que je me suis hâté de prendre, et sur l'exactitude desquelles j'ai tout lieu de compter, confirment malheureusement les faits qui vous ont été signalés.

Il est très-vrai que la mortalité a été considérable parmi les chevaux dans les marais à sangsues, pendant les mois de mai et de juin-, dans ce dernier mois surtout, elle a dépassé troia cents.

L'insuffisance des moyens de transport et l'inondation des marais, rendant fort difficile f enlèvement des chevaux morts,

beaucoup restent sur la place. Parmi ces derniers, quelquesuns sont enfouis, mais très-imparfaitement; d'autres, sont donnés en pâture aux chiens préposés à la garde des marais, et ce qui reste des cadavres à demi-dévorés se trouve entièrement et indéfiniment abandonné. C'est surtout, m'assuret-on, dans les communes de Blanquefort et de Parempuyre que la mortalité a été la plus forte cette année.

L'action de notre police ne peut s'étendre jusque sur ces communes; mais la portion des marais comprise dans le territoire de Bordeaux deviendra désormais l'objet d'une surveillance active , et il ne tiendra pas à moi que les faits si graves et si inquiétants pour la salubrité publique , qui viennent de nous être révélés, ne s'y reproduisent plus.

Veuillez agréer, Monsieur, etc.

Signé Gautier, maire de Bordeaux.

Ce serait peut-être ici le moment d'envisager le côté moral de la question , et de se demander si, dans un pays où il existe des lois de protection en faveur des animaux (1), on est en droit de livrer ainsi ces animaux à une mort d'autant plus affreuse qu'elle est lente et préméditée; mais ce serait m' éloigner beaucoup trop du but que je désire atteindre, et je préfère ne pas sortir du cadre que je me suis tracé.

Dix-huit à vingt mille chevaux, en moyenne, sont destinés chaque année au gorgement des

(!) La loi Gramraont.

sangsues, dans le département de la Gironde, et presque tous, yieux, infirmes, tarés, incapables d'aucun service, succombent bientôt d'épuisement.

Que deviennent-ils alors? C'est ce qu'il est important de connaître sous le rapport de l'hygiène et de la salubrité publique. Les propriétaires intelligents et soigneux (ce sont les plus rares) exigent qu'aussitôt après leur mort, ils soient enterrés, à une assez grande profondeur, dans un terrain convenable; d'autres les font ensevelir sur le marais même, mais les recouvrent d'une si mince couche de terre que les miasmes qui résultent de leur putréfaction ne tardent pas à traverser cette couche et à se répandre au loin. Quelques-uns les livrent au courant de la rivière la plus voisine, sans s'inquiéter s'ils n'altèrent pas la pureté des eaux ; ceux-ci les donnent en pâture aux chiens des gardes (1) ; ceux-là les abandonnent à la putréfaction, au milieu des marais oîi ils se sont enfoncés; mais la plupart les vendent à des équarrisseurs nomades qui les dépouillent et les dépècent, pour tirer encore un bénéfice de leurs cadavres.

Les deux lettres reproduites ci-après démontrent complètement l'ex-actitude de tous ces détails.

(1) M. le directeur du syndicat de Blanquefort m'a dit avoir vu cinq chevaux morts près d'une ferme, et avoir entendu plusieurs fois des chiens qui, pendant la nuit, se rendaient à la curée.

Monsieur,

J'ai appris que, dans votre sollicitude pour la santé publique, vous vous occupez des graves inconvénients qui se ratta-chent à l'établissement des bassins à sangsues. Je me permets de vous soumettre à cet égard, quelques observations que votre sagesse appréciera.

On est à même d'établir dans la commune de Lamarque, limitrophe de celle que j'administre, et très-près des habitations, un réservoir destiné à l'élève des sangsues.

Je demande si, en perspective d'un foyer pareil d'émanations dangereuses, je n'ai pas, en ma quaUté de maire, quelques mesures à prendre pour garantir la santé de mes administrés ?

Les propriétaires des établissements de ce genre ne peuvent-ils pas être obligés à enterrer les chevaux dont ils se servent pour nourrir les sangsues, et qui par suite meurent en très-grand nombre ?

Il ne m'appartient pas de discuter ici si les lois humanitaires, qui défendent de maltraiter les animaux domestiques et punissent ceux qui s'en rendent coupables, ne leur sont pas applicables; mais ayant remarqué ces jours-ci , des rives du Fort-Médoc au chenal de Beychevelle (distance de 3 à 4 kilomètres), dix-sept chevaux morts, charroyés par les flots et jetés sur la grève, où ils exhalaient les miasmes les plus délétères, je viens vous demander si ces odeurs fétides ne pourraient pas compromettre la santé des populations riveraines qui , à cette époque de l'année , sont constamment dans les champs pour la fauche des foins, et si ces cadavres ne sont pas susceptibles de corrompre l'eau de la rivière, qui est la seule potable; sans compter que tous les chiens du pays viennent à la curée, et que ces viandes putrides pourraient

peut-être développer chez ces animaux des symptômes rabiques.

J'appelle votre vigilante attention sur les inconvénients que je vous signale, et votre prudence avisera à y porter remède.

Veuillez, etc.

Signé BouÉ, maire de Cussac.

Monsieur,

Ayant appris que vous vous occupez de rassembler des documents relatifs à l'industrie de la propagation et de l'élève des sangsues, surtout pour ce qui a trait à la salubrité publique, je prends la liberté de vous signaler quelques inconvénients que cette industrie entraîne à sa suite.

Vous sa\ez, Monsieur, que les éleveurs de sangsues entretiennent sur leurs marais une grande quantité de chevaux, déjà malades et faibles pour la plupart quand on les y met. Ces animaux ne résistent pas longtemps au traitement qu'on leur fait subir, et ils meurent au milieu des marais.

Il m'est arrivé, en traversant les marais de Parempuyre, de voir plus de quinze chevaux morts ou couchés pour ne plus se relever.

Il serait à désirer qu'un service fût organisé dans chaque localité où existe l'industrie de l'élève des sangsues, pour que, journellement, les animaux morts fussent enlevés. Les progrès de la science et les nombreux besoins de l'industrie et de l'agriculture ont amené ce résultat, qu'aux abords de quelques grandes villes le corps d'un animal mort représente une valeur souvent supérieure aux prix que les éleveurs de sangsues paient leurs chevaux vivants. Il serait donc facile, dans les grands centres d'élève, où il meurt journellement beaucoup de chevaux, d'obtenir, sans grands frais, l'enlève-

ment immédiat des chevaux morts. Cela dùt-il être une charge pour les éleveurs, l'Administration devrait, sous des peines sévères, les obliger à remplir cette condition.

Aujourd'hui, voici quelle est la règle à peu près générale :

Quand un cheval meurt, le propriétaire le fait dépouiller par des gens à lui, et vend la peau.

Puis arrivent des industriels, qui le dépècent, enlèvent tous les os, et laissent les chairs éparses sur le terrain. Qua,nd les chevaux sont tombés dans des lieux très en vue du public, on les enterre; mais, le plus souvent, les oiseaux de proie et les chiens sont chargés de les faire disparaître : cela n'a pas lieu assez tôt poiu* que les émanations ne s'en répandent pas au loin. On entend la nuit, dans les marais, les aboiements des chiens qui arrivent de toute part pour faire la curée.

Les faits que je signale sont généraux; mais la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire a pour but un fait qui me touche plus que tous les autres, et qui est pour moi une cause d'ennui perpétuel.

J'ai parlé des industriels qui dépècent les chevaux afin de vendre les os. Pour exploiter les marais de Parempuyre, ces individus arrivent en bateaux par la Garonne. Ils ont trouvé commode d'établir leur port dans l'embouchure d'un grand fossé dépendant de ma propriété , distant environ de 80 mètres de ma maison d'habitation , et d'à peu près la même distance d'un village situé au bord de la Garonne et nommé Lagrange .

Ils emploient deux ou trois bateaux : ce sont de mauvais canots ou des couralins non classés ni numérotés. On apporte là journellement la récolte, composée de tètes, d'os de jambes, côtes, etc., imparfaitement dépouillés de la chair qui les couvrait. Les bateaux ne s'en vont que lorsque le charge-

ment est complet, c'est-à-dire au bout de plusieurs jours. Dans l'intervalle, une odeur infecte se répand sur les environs, notamment dans ma maison, dans le village, et sur la digue qui borde la rive, constamment parcourue par des passants.

J'ai voulu, l'automne dernier, les faire sortir ; mais ils ont prétendu que je n'en avais pas le droit, et ma famille et moi, qui habitons le pays pour faire les vendanges, nous avons dû subir cet incommode voisinage.

Ces faits, que j'ai l'honneur de vous signaler. Monsieur, motiveront, je l'espère, de la part de l'Administration, une répression générale des infractions aux règlements qui protègent la santé publique. Je vous serai surtout obligé, si vous voulez bien , pour le cas particulier qui me regarde ainsi qu'aux habitants du village de Lagrange, appuyer énergiquement pour qu'on le fasse cesser. On pourrait, à la rigueur, obliger les individus qui exercent ce dégoûtant métier, à choisir pour leur port un point éloigné de 3 à 400 mètres au moins des habitations.

On peut exiger qu'ils aient des bateaux numérotés et inscrits sur les contrôles de la Marine, pour, qu'en cas d'infraction, on puisse les retrouver. Enfin, il existe un poste de douaniers dans le village de Lagrange ; il serait donc facile d'exercer une surveillance efficace.

Veuillez agréer, Monsieur, etc.

Signé IvOY,

Vice-président de la Société d'agriculture.

Je m'abstiens de toute réflexion sur ces faits; ils parlent assez par eux-mêmes et portent avec eux leur enseignement !

So Yente des sangsues gorgée».

Le gorgement des sangsues est peut-être un des points les plus saillants et les plus graves de la question qui nous occupe. Cette opération doit donc être envisagée sous le double rapport des services qu'on est en droit d'attendre de l'emploi de ces annélides, comme agent thérapeutique, et de la transmission possible de certaines maladies du cheval à l'homme.

Autrefois , les marchands achetaient de petites sangsues qu'on désigne sous le nom de filets ; ils les jetaient dans un bassin appelé réservoir, y versaient une assez grande quantité de sang de veau ou de mouton le plus frais possible, et les sangsues, qui s'en gorgeaient avidement, ne tardaient pas à acquérir un tel volume, qu'ils pouvaient livrer au commerce des petites pour des moyennes, et celles-ci pour des grosses. Le bénéfice était énorme, mais la marchandise était considérée comme fraudée (1).

Aujourd'hui, ce n'est plus le marchand qui gorge, c'est l'éleveur. Au lieu d'opérer avec du

(1) Voir le procès intenté à M. Joseph Martin, marchand de sangsues, pour avoir refusé des sangsues gorgées.

sang frais répandu dans un réservoir, il opère avec du sang chaud, que les sangsues elles-mêmes puisent aux veines des animaux qui leur sont livrés en pâture. Au point de vue commercial et thérapeutique, le résultat est à peu près le même ; mais, comme le gorgement a lieu au grand jour, et que le procédé paraît ingénieux, cet acte a cessé d'être considéré comme une fraude ; on est convenu de l'appeler système d'éducation.

Les éleveurs qui exploitent sur une très-grande échelle, peuvent bien avoir des bassins de dégorgement, oti ils cessent de faire entrer le bétail quelque temps avant de livrer au commerce les sangsues qu'ils contiennent; mais cette précaution est loin d'être générale, car, le triage étant à peu près impossible, on retrouve presque partout confondus le filet et la grosse sangsue, qui prennent part ensemble et indistinctement à l'alimentation de chaque jour.

Ce qui le prouve de la manière la plus évidente, c'est que les éleveurs sont loin d'être d'accord sur le temps nécessaire au dégorgement de la sangsue, et que pas un seul peut-être ne pourrait assigner au juste le nombre de semaines ou de mois qu'il faut la laisser jeûner. Faut-il s'étonner alors que de nouveaux faits viennent démontrer chaque jour qu'on ne livre maintenant au commerce que des sangsues plus ou moins gorgées ?

De tout temps on a observé que lorsque les sangsues étaient mises en contact avec du vin, du vinaigre ou des objets plus ou moins imprégnés de principes acides, il s'opérait en elles des phénomènes de contraction qui les obligeaient à rendre une certaine quantité de sang; mais ce sang était le leur propre; et si l'expérience se prolongeait, la mort ne tardait pas à être la conséquence de cette expulsion essentiellement pathologique. Depuis que le nouveau système d'alimentation est en honneur, il n'est pas rare de voir, sans cause déterminante, se produire le même accident. Quelquefois, c'est chez le pharmacien qui garde un certain temps les sangsues en dépôt; le plus souvent, c'est chez le malade, où, sollicitées, inquiétées, fatiguées, elles expulsent, à la suite de contractions réitérées, un sang noirâtre et visqueux, dont l'aspect et l'abondance suffisent pour en indiquer l'origine (1).

Toutefois, ce dégorgement instantané ne se produit pas constamment. Si rien ne les excite avant leur application, elles conservent quelquefois le

(1) Les pauvres auxquels les remèdes sont délivrés par les bureaux de charité, ou les employés de certaines administrations qui les prennent chez les pharmaciens à traitement fixe, n'hésitent pas à soutenir, toutes les fois qu'ils constatent ce phénomène, que par économie on met en réserve exprès pour eux des sangsues qui ont déjà servi à d'autres.

DES ^ANSSUES 133

sang qu'elles ont pris, peuvent même en prendre une dose nouvelle, et considérées alors comme marchandes, elles n'inspirent plus au malade le même dégoût; mais il n'en est pas moins trompé, ainsi que le médecin qui les a prescrites, car on ne saurait se dissimuler que, déjà repues, elles sont loin d'avoir la même appétence que les sangsues pures ou vierges, telles qu'on les vendait autrefois. Souvent, en eifet, elles se refusent à piquer; dans d'autres cas, si elles piquent, ce n'est qu'à la longue; leur morsure est peu profonde; elles tombent presque immédiatement après l'avoir faite, et l'écoulement qui en résulte, ordinairement insignifiant, est loin de remplir le but qu'on se proposait. De là des conséquences parfois trèsgraves, auxquelles peut se rattacher une haute question de responsabilité médicale !

J'invoque à cet égard l'opinion du célèbre professeur Magendie, membre de l'Institut et président du Comité consultatif d'hygiène et de salubrité publique, qui, en 1845, écrivait à M. Martin, marchand de sangsues à Paris, une lettre dont voici quelques passages (1) :

(1) Note sux" le commerce des sangsues et sur les fraudes nuisibles pratiquées dans la vente de ces annélides, par M. Chevalier^ membre de l'Académie de médecine et du Conseil de salubrité. [Annales d'hygiène publique et de médecine légale, tome XXXIV, p. 61.)

Monsieur,

Par votre lettre, en date du 6 courant, vous me demandez si des sangsues artificiellement augmentées de volume et de poids peuvent être acceptées par vous comme loyales et marchandes, et si l'emploi médical de telles sangsues n'a pas d'inconvénients.

Je suis d'autant plus en mesure de répondre à vos questions, que la fraude dont vous parlez est depuis longtemps connue dans les hôpitaux de Paris, où plusieurs fois elle a donné lieu au refus des livraisons des fournisseurs soumissionnaires.

Voici les remarques que j'ai eu occasion de faire à l'égard de cette fraude, qui parait se généraliser aujourd'hui dans le commerce des sangsues :

La sangsue, livrée dans nos hôpitaux comme vierge, contient 1/5, 1/4, et même plus de 1/2 de son poids de sang.

Ce sang provient d'animaux mammifères, ainsi qu'il est facile de le reconnaître à la forme de ses globules vus au microscope.

Ce même sang a pris, par son séjour dans l'intestin de la sangsue, un caractère particuher; il est rouge-brunâtre, visqueux et comme sirupeux. Ce sang, faisant partie de la sangsue, soit comme poids, soit comme volume, est vendu au même prix que l'animal ; c'est en cela que consiste le profit de la fraude .

Les sangsues ainsi gorgées de sang sont fort inférieures aux véritables sangsues vierges. A volume égal et dans les mêmes circonstances, elles tirent deux, trois et même quatre fois moins de sang que ces dernières. Les piqûres qu'elles font, étant moins profondes , laissent écouler moins de sang quand elles se sont détachées. Aussi leur usage peut-il

induire le médecin en erreur en l'abusant sur la quantité de sang extrait du malade .

Je crois donc qu'on est en droit, Monsieur, de refuser comme n'étant ni loyales, ni marchandes , des sangsues qui contiennent une quantité notable de sang de mammifères, ces sangsues ayant de graves inconvénients dans leur emploi médical, et étant , sous tous les rapports, très-inférieures à la sangsue vierge, qui doit être seule reconnue loyale et marchande par le commerce.

Recevez, etc.

Signé Magendie, médecin de l'Hôtel-Dieu,

26 février 4845.

Je crois devoir citer également ces quelques lignes, extraites du Journal de médecine de Bordeaux (août 1853) :

....... mais la vente des sangsues gorgées peut devenir à son

tour une cause non moins puissante d'insalubrité, en même temps que de fraude et de mensonge, dans la qualité de la marchandise vendue. Il est constant que les sangsues qui n'ont pas été complètement dégorgées, font une morsure peu profonde, tombent presque immédiatement, et font manquer le but qu'on se proposait. »

Il résulte, en outre, d'expériences comparatives réitérées et consciencieuses , faites par M. Alph. Sanson, que l'action de dix sangsues dites vierges est plus considérable que celle de trente à

quarante, gorgées depuis un temps plus ou moins long.

ce Ce n'est , du reste , qu'avec des sangsues vierges (dit M. Alpli. Sanson) qu'on peut être sûr d'une action raédicatrice qui, comme on le voit, se calcule d'une manière suffisamment exacte (soit 16 grammes environ de sang par chaque grosse sangsue) , et que la médecine peut espérer obtenir des résultats énergiques de l'emploi des saignées locales, lorsqu'elle a recours à ces annélides pour les produire. »

On me dira peut-être, sous forme d'objection : le gorgement actuel ne peut pas être comparé à celui de l'époque antérieure?

La réflexion est juste. L'un est une alimentation d'apparence naturelle donnée à la sangsue, quand l'autre n'était qu'un gorgement artificiel purement destiné à augmenter son poids et son volume. L'un se fait au grand jour, l'autre se pratiquait dans l'ombre. Mais si l'acte est différent sous le rapport moral , il conduit à des conséquences thérapeutiques semblables, et c'est surtout à cet égard qu'il doit être jugé et qu'il est condamnable.

Je veux bien croire que la sangsue gorgée , après un très-long jeûne (1), rendrait peut-être

(1) M. Vayson estime à plus d'une année le jeûne qu'on doit faire subir aux sangsues pêchées dans les marais de la Gironde ^ tandis que pour la plupart de nos éleveurs, il varie entre trois semaines et trois mois.

les mêmes services que la sangsue vierge ou pure d'autrefois; mais les éleveurs seraient-ils tous en position d'avoir des bassins de dégorgement et de suffire à la main d'oeuvre qu'exigerait un indispensable et difficile triage? Consentiraient-ils tous à une aussi longue attente? Si des conditions pareilles leur étaient imposées, oii serait la garantie de leur fidèle exécution? Enfin, en cas d'abus, pourrait-il y avoir des moyens de répression efficace?

En 1846, M. le Préfet de police de la Seine publiait à ce sujet l'ayis suivant :

Il arrive quelquefois (1), malgré la surveillance de l' administration, que les sangsues vendues au public ont été préalablement gorgées de sang, afin d'en augmenter le volume et le poids.

Cette fraude est doublement préjudiciable ; d'abord, parce que la valeur des sangsues dans le commerce est en raison de leur poids et de leur volume , qui se trouvent ainsi artificiellement augmentés.

En second lieu, parce que les sangsues gorgées, quelle que soit l'origine du sang introduit dans le tube digestif, ne prennent pas lorsqu'on les applique sur la peau, ou ne tirent, lorsqu'elles prennent, qu'une quantité très-minime de sang, ce qui peut, dans des cas graves où une médication active devient urgente, compromettre sérieusement l'existence des malades.

Ce gorgement, soit qu'il ait été opéré artificiellement^ soit

(1) Annales d'hygiène, t. XXXVI, p. 459.

qu'il résulte des conditions naturelles dans lesquelles^ par exception, la sangsue aurait pu se trouver^ se reconnaît facilement de la manière suivante :

On saisit la sangsue que Ton veut examiner par l'extrémité postérieure, qui est la plus grosse, entre le pouce et l'index de l'une des deux mains ; en la pressant convenablement d'arrière en avant, entre deux doigts de l'autre, le sang contenu dans le tube intestinal reflue vers l'extrémité antérieure, et y forme un bourrelet plus ou moins volumineux, selon la quantité de sang ingéré .

Si la pression est forte, le sang ressort de lui-même par la bouche de la sangsue.

Ce procédé ne laisse aucune incertitude, à la condition seulement que la pression n'aura pas été assez forte pour déchirer les tissus soumis à l'expérience.

En portant à la connaissance du pubUc les renseignements qui précèdent, et qui lui ont été fournis par l'École de pharmacie et par le Conseil de salubrité, le Pair de France, Préfet de police, croit devoir ajouter que les mesures les plus sévères sont prises pour la recherche et la saisie des sangsues gorgées de sang, et pour la poursuite des auteurs de cette fraude devant les tribunaux.

Ces procédés d'examen et de contrôle qui, dans l'esprit de la circulaire, sont adressés à l'acheteur, tant pour le gorgement artificiel que pour le gorgement naturel des sangsues, pouvaient être applicables à une époque oîi ces faits ne se produisaient que d'une façon tout à fait exceptionnelle. Mais, si le gorgement est considéré comme un mode d'éducation autorisé, moyennant Taccomplissement de certaines conditions indiquées, fau-

dra-t-il aujourd'hui que le médecin, toutes les fois qu'il jugera urgent de tirer une certaine quantité de sang à son malade, examine par lui-même les sangsues dont il doit se servir, et devra-t-il calculer le nombre des annélides qu'il pourra prescrire, d'après le dégorgement plus ou moins complet de chacune d'elles?

Une dernière question se présente : les sangsues gorgées peuvent-elles être considérées comme agents de transmission de certaines maladies du cheval à l'homme?

A cela, quelques personnes répondent :

On fait grand bruit des chevaux vieux, infirmes ou malades, qui sont donnés en pâture aux sangsues, et des craintes qu'un pareil état de choses doit inspirer pour la santé publique, parce qu'on ne se rend pas suffisamment compte qu'il est de l'intérêt des éleveurs de ne livrer aux annélides que des chevaux jeunes et bien portants, afin qu'ils durent le plus longtemps possible.

Puis, elles ajoutent que, pour l'industriel, le cheval est destiné à produire du sang; que, dans l'exploitation agricole ordinaire, il est destiné à produire de la force, et qu'en fin de compte, celui qui, vieux, épuisé ou malade, périrait dans un

temps très-limité, coûterait plus cher qu'un cheval en bonne santé qui pourrait nourrir les sangsues pendant plusieurs années (1).

Quant à la morve et aufarcin, ce serait, disentelles, la ruine infaillible des éleveurs si, se laissant séduire par le bas prix des chevaux atteints de ces affections, ils commettaient l'immense faute de les admettre dans le marais.

Enfin, pour ce qui touche à la question la plus importante, celle de la contagion possible par l'intermédiaire des sangsues, elles invoquent l'autorité des hommes de l'art, et affirment avec eux que non seulement les accidents ne sont pas plus fréquents qu'ils ne l'étaient autrefois, mais qu'il n'est même pas démontré que ce mode de transmission soit possible.

Ce système de défense spécieux et habile peut en imposer à ceux qui ne connaissent pas la question et qui n'ont pas étudié toutes les fraudes dont se sert l'industrie; mais il manque à ce raisonnement la plus essentielle de toutes les qualités : celle d'être vèridique.

Certains agriculteurs, comme je l'ai déjà dit, ne consacrent qu'une très -minime partie de leur

(1) Dans un des marais de Bordeaux, à deux ou trois kilomètres au plus du centre de la ville, du 1"'' mai au 15 juin de la même année, il est mort plus de 300 chevaux. Est-ce dans un double bat iadustriel et agricole qu'ils ont été sacrifiés ?

propriété à l'élève de la sangsue. Ceux-là, j'en conyiens, font mieux d'acheter quelques jeunes chevaux qu'ils ne laissent dans les bassins que trois ou quatre heures par vingt - quatre , et dont ils peuvent user le reste du temps pour les besoins agricoles, en ayant soin de leur donner chaque jour une nourriture réparatrice. Mais l'industriel qui opère sur une vaste étendue de marais, ne peut évidemment agir de la sorte, et préfère acheter à bas prix un nombre considérable de chevaux qu'il voue à une mort certaine.

La sangsue, dit M. Vayson, ne prend pas sur les chevaux malades. Sur ceux qui ont des ulcères aux jambes, c'est possible. Cependant, chez l'homme, il nous arrive souvent de constater le contraire, et je n'en veux pour preuve que les expériences faites à l'appui de la non-contagion du principe syphilitique par la morsure de ces annélides. Sans cesser, d'ailleurs, d'être parfaitement apte à leur alimentation, le cheval ne peutil pas être atteint de la morve, du farcin ou de toute autre maladie contagieuse?

La morve!... le farcin!... Oh! certes, l'éleveur se garderait bien de les laisser s'introduire sur le marais : ce serait ne pas comprendre ses intérêts véritables ! Mais toutes les lois qui nous régissent, au moral comme au physique, ont-elles un autre

but que de faire respecter à l'homme les intérêts de son semblable, en l'obligeant à connaître les siens propres?

Qu'on ne l'invoque donc plus ce puissant mobile, car presque toujours il est aveugle! Sans doute, ces affections sont la ruine de l'éleveur en même temps que celle des campagnes. Eh bien ! chaque jour, elles s'introduisent avec les chevaux dans les bassins à sangsues, et s'y développent sans contrôle !

Voici la lettre reçue par M. le Préfet, et qu'il transmit au Conseil d'hygiène, le 15 juillet 1853 :

Monsieur le Préfet ,

Depuis quelques années, j'ai été appelé, dans les propriétés contiguës aux marais à sangsues, à constater et à combattre quelques maladies contagieuses dont l'espèce chevaline a été plus particulièrement victime.

Ces maladies sont la morve et la gale. Les propriétaires des animaux atteints attribuent l'invasion de ces affections à la contagion par les chevaux destinés à l'éducation de la sangsue, et redoutent les plus graves accidents pour l'avenir.

Les divers renseignements que j'ai recueillis sur l'état sanitaire des animaux introduits et entretenus dans nos marais par bandes nombreuses, justifient complètement le sentiment et les appréhensions de ces propriétaires.

En général, on n'achète et on ne sacrifie, pour l'éducation de la sangsue, que des animaux condamnés déjà, par leurs inQrmités, tares ou maladies, au couteau de l'équarrisseur. Le plus grand nombre peut donc être affecté des mala-

dies les plus graves et les plus dangereuses pour l'espèce chevaline.

Jusqu'à ce jour, aucun contrôle n'a été exercé contre l'introduction de ces animaux. Les industriels et les spéculateurs ont abusé de cette tolérance; la prolonger davantage pourrait entraîner de grands dangers.

L'examen des chevaux avant leur entrée dans les marais, et l'inspection, à certaines époques, de ceux qui s'y trouvent, seraient des mesures efficaces ; elles donneraient une légitime satisfaction aux agriculteurs dont les propriétés avoisinent les établissements à sangsues, et pourraient produire ainsi quelque bien au double point de vue de l'hygiène publique et de l'éducation des animaux domestiques.

Veuillez, etc.

Signé Dupont ,

Vétérinaire des épizooties.

Cette lettre est suiïisamment concluante pour que je n'aie pas besoin d'insister davantage sur des faits qui malheureusement ne sont que trop vrais.

Depuis quelques années, j'ai observé dans la pratique civile un très-grand nombre d'accidents inflammatoires survenus à la suite d'applications de sangsues : érysipèles, phlegmons circonscrits, pustules, engorgement des ganglions axillaires ou inguinaux, mais surtout difficulté de cicatrisation des piqûres et longue suppuration de chacune d'elles.

Je manquerais à la réserve dont toutes les appréciations du médecin doivent être empreintes,

si j'osais affirmer ici que ces phénomènes sont le résultat direct du gorgement par un sang plus ou moins impur. Cependant, ils se sont produits si fréquemment, que j'ai dû rechercher leur étiologie, et je me demande pourquoi, dans certaines conditions données, la sangsue ne pourrait pas devenir, entre le cheval malade et l'homme sain, un intermédiaire nuisible à ce dernier.

Telle est la pensée qu'expriment, à l'occasion du procès intenté à M. Joseph Martin, plusieurs médecins très-haut placés, et dont les noms seuls font autorité dans la science.

Cette pensée est trop explicitement rendue , et vient trop à l'appui de mon opinion, pour que je n'en consigne pas ici toutes les formules, comme elles l'ont été déjà dans le Mémoire que publia M. Chevalier à cette occasion (1).

Je soussigné , docteur en médecine , professeur agrégé de la Faculté de Paris , médecin des épidémies du département de la Seine, etc., déclare que l'emploi des sangsues gorgées préalablement de sang est blâmable :

r Parce que rien ne prouve que le sang dont elles sont remplies ne renferme pas des principes délétères ; tel serait le sang provenant d'animaux affectés de maladies charbonneuses (charbon^ pustule maligne , état des animaux surmenés), peut-être celui d'animaux morts de la morve aiguë, celui provenant d'individus atteints de diverses autres affections ; enfin, le sang altéré par la putréfaction.

(1) Annales d'hygiène publique, t. XXXIV, p. 22.

Il n'est pas, d'ailleurs, jusqu'à présent démontré que les sangsues ne puissent survivre à l'ingestion de ces sangs diversement viciés , et que le fait de l'ingestion détruise l'action délétère de ces matières nuisibles ; mais tout rend au contraire probable que , dans les mouvements alternatifs de la succion, elles réappliquent, au contact de la plaie qu'elles forment, le sang qu'elles renferment encore en nature dans leur tube digestif.

En outre, l'expérience a prouvé qu'à la suite de la piqûre de certaines sangsues, il s'est manifesté divers accidents, tels qu'inflammations très-vives, gonflements boutonneux, ulcérations, escharres gangreneuses, tandis que sur la même personne, presqu'au même moment, de pareils accidents n'étaient pas produits par d'autres sangsues ;

2° Parce que l'énergie de l'action des sangsues étant généralement présumée, indépendamment des considérations de l'espèce, devoir être d'autant plus forte que leur volume est plus considérable , le grossissement artificiel produit par engorgement a pour effet de tromper le médecin sur la quantité de sang qu'un nombre donné de sangsues peut extraire à la suite d'une application ;

3" Parce que leur puissance absorbante est, toutes choses égales, d'autant plus grande qu'il s'est écoulé un assez long temps, à raison de leurs forces, depuis qu'elles ont pris de la nourriture et spécialement qu'elles ont ingéré du sang d'animal, d'où il résulte qu'on ne saurait, en aucune manière, compter sur des sangsues encore ou récemment gorgées de sang.

De l'ensemble de ces faits, je conclus que tout médecin doit s'abstenir de l'emploi des sangsues actuellement ou récemment gorgées de sang , de quelque source que ce sang provienne.

En foi de quoi j'ai délivré la présente déclaration.

Signé Alph. San son.

Novembre 1844.

J'adopte complètement les conclusions de la consultation de M. le docteur Sanson.

Signé Marjolin.

Je soussigné, docteur en médecine de la Faculté de Paris, médecin du Bureau de bienfaisance et de la Mairie du f'' arrondissement, chevalier de la Légion-d'Honneur, déclare adhérer complètement et sans réserves aux faits et raisonnements développés et présentés avec beaucoup de force par mon honoré confrère M. le docteur Sanson, et j'adopte entièrement ses conclusions tendant à proscrire tout à fait l'usage des sangsues gorgées récemment de sang, comme impropres à un emploi thérapeutique , et dangereuses si l'on y a recours, puisque le sang qu'elles contiennent peut èire vicié et déterminer des maladies graves.

En foi de quoi, etc.

Signé H. Barboulat.

Je soussigné, chirurgien de la Maison royale de santé, professeur agrégé à la Faculté de Médecine de Paris, etc , me joins à mes confrères Sanson et Bardoulat, pour réclamer la suppression de la pratique qui consiste à gorger les sangsues de sang, pratique dont les conséquences sont funestes sous tous les rapports.

Signé G. Monot.

Je soussigné, médecin en chef de l'institution royale des

Aveugles, chevalier de la Légion-d'Honneur, déclare partager complètement l'opinion de mes honorables confrères concernant les sangsues gorgées de sang.

Signé Alibert.

Il est impossible de mettre en doute les inconvénients qui peuvent résulter de l'emploi des sangsues gorgées de sang. Dans beaucoup d'inflammations aiguës membraneuses (péritonites, pleurésies, etc.), dans lesquelles la vie du malade dépend entièrement de l'énergie du traitement, et où tout retard peut être mortel, le médecin qui prescrit une application de sangsues doit compter d'une manière certaine sur leur effet immédiat et instantané. Or, il n'a d'autre moyen de le calculer que l'apparence dans laquelle se présentent à lui ces annélides, c'est-à-dire leur volume et la quantité de sang qu'ils laissent dégorger. Si donc des sangsues sont déjà gorgées de sang, l'homme de l'art n'a plus rien sur quoi il puisse baser ses calculs. Le contact d'un sang vicié me paraît aussi pouvoir être nuisible. Je ne puis donc qu'approuver les opinions émises ci-dessus par mes honorables confrères.

Ch. Londe, De l'Académie royale de Médecine.

Paris, 3 février <845.

Je déclare que les sangsues récemment gorgées de sang me sont suspectes, et qu'indépendamment de l'incertitude qu'entraîne leur application dans ses effets, leur usage peut être dangereux dans certains cas.

Signé FouQUiER , Médecin du roi.

Je partage entièrement les opinions émises par mon confrère, M. Sanson , dans la consultation qu'il a rédigée. Tous

les jours nous voyons, dans la pratique médicale, des effets fâcheux résultant des circonstances qui ont été signalées plus haut. Il est vivement à désirer qu'il soit pris des mesures énergiques pour faire cesser de pareils abus.

Signé Devergie , Médecin de l'Hôpital Saint-Louis. 4 février 1845.

Je ne voudrais pas affirmer positivement que des sangsues gorgées de sang, quelque part que ce sang ait été puisé, puissent introduire des principes délétères dans le tissu des organes auxquels on les applique. Toutefois, rien ne prouve le contraire, ainsi qu'il est dit dans la consultation ci-jointe.

D'une autre part, il est certain que ces animaux ainsi repus , ne servent qu'imparfaitement pour l'usage auquel on les destine. Je pense donc qu'il serait convenable, par ce double motif, d'en interdire la vente. J'ajoute que le sang dont on nourrit les sangsues est plutôt nuisible qu'utile à leur conservation, et que, par conséquent, ce procédé n'a d'autre but que d'augmenter artificiellement leur poids, afin de tirer de leur débit un bénéfice plus considérable.

Signé ROYER-COLLARD.

J'adhère de tous points à l'opinion exprimée ci-dessus par mon honorable collègue, le professeur Royer-Collard, touchant l'inconvénient de l'emploi de sangsues gorgées de sang.

Signé Blandin, Professeur de l'Académie de Médecine.

Paris, 13 février 18i5.

Je partage complètement l'opinion exprimée par mes hono-

râbles confrères sur les inconvénients qu'il y a de se servi de sangsues qui déjà ont été gorgées de sang

Signé Louis Baudelocque.

Paris, 25 mars 1845.

Je partage complètement l'avis exprimé par MM. les docteurs Sanson et Fouquier. Je tiens, comme eux, les sangsues gorgées de sang comme suspectes, et c'est, à mon avis, un devoir de l'autorité de chercher, par tous les moyens possibles , à mettre fm à une fraude qui peut mettre en péril la santé publique.

Signé Louis,

Médecin de l'Hôtel-Dieu.

La sangsue peut-elle être

considérée comme voie de transmission de certaines maladies contagieuses du cheval à l'homme? — Sans oser répondre par l'affirmative, on trouverait peu de médecins qui voulussent garantir l'impossibilité d'une telle contagion. Si on ne l'a pas observée encore, ce n'est pas un motif pour la nier dans l'avenir.

Journal de médecine de Bordeaux (1853).

S'il résulte de ces déclarations, aussi formelles qu'unanimes , que la contagion par la voie des sangsues n'est pas encore authentiquement prouvée, il en ressort également que rien n'a démontré jusqu'à ce jour l'impossibilité de cette sorte de transmission morbide indirecte. Et quand il s'agit d'un intérêt aussi majeur que

la santé publique, n'est-ce pas un devoir de se rappeler et de mettre en pratique cette vieille, mais très-sage maxime : Dans le doute, abstienstoi^

En jetant un coup d'oeil d'ensemble sur les différentes phases de la question que je viens d'étudier, il est facile de voir que, dans cette industrie, il existe deux causes permanentes et très-puissantes d'insalubrité : Les marais et les CHEVAUX (1).

(1) L'extrait suivant, du registre des délibérations du Conseil municipal de la ville de Bordeaux, du 28 février 1853, vient à l'appui de cette assertion.

Au nom de la Commission d'administration locale, M. Duthil fait le rapport suivant sur une pétition relative aux marais à sangsues :

Messieurs, votre Commission d'administration locale, dont je suis l'organe, a reçu communication d'une plainte faite à l'Administration par des habitants des quartiers des Chartrons et de Bacalan, relativement à l'établissement considérable de marais à sangsues dans les marais dépendant de ces faubourgs.

Voici l'exposé fait à l'autoiité municipale, signé par un grand nombre d'habitants et de notables commerçants de ces quartiers populeux.

« Bordeaux, le 10 février 1853. — Monsieur le Maire, la popu- « lation des Chartrons, à Bordeaux, émue profondément des graves « atteintes que portent à la salubrité publique les marais à sang- « sues établis dans son territoire , vient vous prier de vouloir bien « éveiller à ce sujet la sollicitude du Gouvernement.

Les MARAIS, qu'on doit envisager au double point de vue du présent et de l'avenir.

Les CHEVAUX, qu'il faut apprécier sous le triple rapport du défoncement du sol , du gorgement et de la transmission possible des maladies du cheval à l'homme.

Recourir à des mesures radicales qu.i consisteraient à demander purement et simplement l'exécution des règlements auxquels sont soumis les terrains marécageux, serait sans doute le remède le plus facile et peut-être le plus efficace pour prévenir l'aggravation du mal. Mais comme la multiplication des sangsues est chose utile, et

« Bâti sur un terrain qui autrefois était occupé par de vastes « marécages, le quartier des Chartrons, auj ourd'hui l'un des plus « brillants et des plus populeux de la -ville, n'a dû sa prospérité « qu'aux dessèchements successifs faits depuis plus d'un siècle par « tous les gouvernements qui se sont succédé. Grâce à ces immen- « ses travaux, ce quartier, autrefois le plus malsain de la ville, « était aujourd'hui, sous le rapport de l'hygiène, dans un état « assez satisfaisant ; et c'est sui"tout depuis les travaux de dessé- « chement ordonnés et réglementés par le décret impérial du mois « d'août 1608, que l'on a vu cesser la mortalité qui frappait annuel- «. lement notre population. Mais, depuis trois ou quatre ans, Mon- « sieur le Maire, que des marais à sangsues ont été établis sur « notre territoire, dans les anciens marais qui lui forment une « ceinture au nord , des épidémies continuelles sévissent au milieu « de nous et font de nombreuses victimes.

« C'est surtout cette année. Monsieur le Maire , que la mortalité « est venue jeter l'effroi dans notre population. La fièvre typhoïde « a exercé parmi nous de terribles ravages, et la voix publique,

que des capitaux considérables y ont été déjà consacrés, il est convenable de sauvegarder également les intérêts de la salubrité publique et les intérêts très-respectables des éleveurs.

Pour les MARAIS , le classement de la nouvelle industrie répond à tous les besoins, satisfait à toutes les exigences.

• Avec lui, certaines natures de sol seront exclues, tandis que d'autres seront préférées ;

Avec lui, l'exploitation ne sera permise que

« unie à celle des hommes de l'art, a reconnu pour cause à ces « fléaux l'établissement des marais à sangsues dont nous venons « de parler.

« La mauvaise influence de ces réservoirs, véritables foyers d'in-

* fection , est en eff'et de deux sortes. Monsieur le Maire, et il est « utile de les préciser. D'abord, pour les établir, les proprétaires « de ces marais, au lieu de les assainir, de les combler et de les « dessécher , ont besoin de les entretenir, ce qui est une première « cause de maladie. Les travaux précédemment faits pour le des- « sèchement sont négligés et seront bientôt perdus. L'intérêt géné- « rai est donc ici sacrifié à un intérêt particulier. Ensuite, pour <.< nourrir et engraisser les sangsues, on place dans ces marais de « vieux chevaux, des vaches ou autres animaux malades destinés « à mourir sous les morsures des sangsues qui s'attachent à eux <i. et sucent leur sang.

« Sans parler ici, Monsieur le Maire, de ce que cette absorption 4. d'un sang vicié et corrompu peut avoir de dangereux pour les * malades auxquels ces sangsues sont destinées , nous disons seu- « lement que ces animaux morts restent dans les marais ; leur mor- « talité, cette année, par suite du développement de l'industrie des < sangsues, a été effrayante. 11 ne paraît pas possible que leurs « cadavres soient enlevés et enfouis à des profondeurs convena-

dans les localités qui pourront être inondées directement par de grands cours d'eau;

Avec lui, enfin, les bassins ne seront autorisés qu'à une distance convenable des centres de population.

Quant à l'emploi des chevaux, il n'y a pas de concession possible, et toute mesure de conciliation serait insuffisante.

Leur suppression absolue est le seul moyen de réparer le mal qu'ils ont déjà fait, et de

« bles; les enterrer dans ces marais, autant vaudi'ait les laisser se « décomposer en plein air. Voilà donc une nouvelle cause d'émana- « tion et de miasmes putrides qui développent les cruelles mala- <.< dies dont nous sommes victimes.

« En présence de ces faits dont l'opinion publique est vivement << émue^ et qui intéressent à un si haut point la santé publique, « nous espérons, Monsieur le Maire, que vous voudrez bien pren- '< dre cet exposé en sérieuse considération, et appuyer nos récla- « mations auprès du Gouvernement.

« Dans cet espoir, nous vous prions d'agréer, etc. »

Cet exposé a profondément ému votre Commission d'administration locale. Il est. à sa connaissance que le piétinement incessant des animaux destinés à nourrir les sangsues a converti la croûte superficielle et passablement résistante du marais en un bourbier d'où s'exhalent des gaz léthifères, d'autant plus abondants que le sol est plus constamment remué par le trépignement des animaux exposés aux morsures des sangsues.

Il est également à la connaissance de votre Commission, que la mortalité des quadrupèdes introduits l'an dernier dans les marais a été considérable , et que la difficulté de retirer de ces cloaques les animaux morts est extrême.

Cet état de choses calamiteux qui menace l'existence de tout un

s'opposer à celui qu'ils pourraient faire encore.

La suppression du bétail, c'est la suppression de l'industrie! vont s'écrier les éleveurs.

Qu'ils se gardent bien de le croire ! L'alimentation par le sang chaud de l'animal est sans doute, au point de vue commercial , un élément très-essentiel, en ce sens qu'il fait passer rapidement les annélides de l'état de simples filets à l'état de sangsues marchandes. Mais ce procédé n'est pas absolument nécessaire à leur multiplication^ car il ne date que de quelques années,

quartier, la crainte que le mal ne s'aggrave si un remède immédiat n'y est apporté par d'énergiques mesures , ont causé à votre Commission une préoccupation très-grande que le Conseil partagera.

Par ces motifs :

Vu la lettre du 10 février courant, adressée à M. le Maire par de nombreux habitants des Chartrons, notamment par le clergé des paroisses de Saint-Louis et de Saint -Martial ;

Considérant que la salubrité de ce quartier a souffert de graves atteintes par suite du voisinage des marais à sangsues ;

Considérant que la question de salubrité publique domine celles de propriété et d'industrie;

Considérant que le tiéau signalé et reconnu peut s'étendre dans des proportions effrayantes si un prompt remède n'y est apporté ;

Ouï le rapport de sa Commission d'administration locale , et adoptant les motifs et conclusions de ce rapport;

Le Conseil municipal de Bordeaux, ému du cri d'alarme poussé par une population sur laquelle vient de sévir une épidémie, émet le vœu que les marais à sangsues soient rangés parmi les établissements insalubres de premièi^e classe ; qu'en conséquence, cette industrie soit réglementée d'urgence..., etc.

tandis que le commerce des sangsues remonte aux temps les plus reculés.

Si dans un étang à poissons, la pêche était constamment libre et affranchie de toute règle, la reproduction serait bientôt enrayée. C'est par le même motif qu'à l'époque oîi propriétaires les fermiers se livraient, en tout temps et à tout hasard, à la pêche de la sangsue, les marais ne tardèrent pas à être complètement dépeuplés; mais le jour ou. ce commerce fut placé à la hauteur d'une industrie sérieuse, il a cessé d'en être ainsi.

Les- éleveurs qui avaient l'expérience des temps passés ont eux-mêmes réglementé la pêche. Ils l'ont frappée d'une interdiction absolue pendant toute la période de reproduction, et ils ont eu surtout la précaution, complètement omise par leurs devanciers, d'assurer la ponte annuelle des annélides par le dessèchement temporaire du sol ou par la construction d'îlots, sortes de mottes de terre qui dominent la surface de l'eau, comme autant de nids où les sangsues peuvent aller sans crainte déposer leurs cocons.

Voilà les deux véritables conquêtes de la nouvelle industrie. Ce sont elles qui, depuis quelques années, ont si richement repeuplé nos marais, et qui suffiront seides, à l'avenir, pour faire prospérer le commerce des sangsues en assurant largement leur multiplication.

Il faut l'avouer, du reste, la naissance de l'école physiologique, fatale pour la reproduction des sangsues, n'avait pas peu contribué à l'épuisement des marais de la France et de l'étranger ; mais, à mesure qu'on s'est éloigné de l'époque où vivait l'illustre Broussais , sa doctrine a été mieux jugée, les services qu'il a rendus à la science ont été plus sainement appréciés, et, renonçant à l'exagération inhérente à l'origine de tout système , on a cessé , Dieu merci , de considérer l'emploi des sangsues comme une sorte de panacée applicable à tous les maux.

Cette sage réaction, rendue d'ailleurs nécessaire par les modifications qui se sont produites dans la nature et dans la forme des maladies, doit dissiper certaines craintes relatives à l'insufiisance de la multiplication des sangsues ; et la pêche, quand elle sera convenablement réglementée dans tous les départements oii elle est possible, suffira largement tant à l'exportation qu'à la consommation intérieure. Revenu de l'étonnement des premiers jours, on n'hésitera pas alors à reconnaître que la méthode du gorgement par le sang chaud de l'animal n'était réellement indispensable qu'à la rapide fortune de l'éleveur !

Le 10 février 1853, M. le Ministre de l'agriculture et du commerce adressait, à M. le Préfet de

la Gironde, une lettre d'où j'extrais le passage suivant :

Il est à peine nécessaire de dire que les marais dont le dessèchement avait été ordonné par des décrets ou par d'autres actes de l'autorité souveraine, ne peuvent pas être inondés de ?iouveau, soit en totalité^ soit en partie, pour être employés à V'élève des sangsues, sans autorisation préalable; car la conservation des travaux de dessèchement est commise à l'administration publique par l'art. 27 de la loi du 16 septembre 1807, et les ouvrages qui auraient pour effet de nuire h la salubrité publique, devraient être poursuivis comme contravention de grande voirie devant les Co7iseib de Préfecture.

Au surplus, le service des dessèchements appartenant au ministère des travaux publics, c'est à lui que vous auriez à en référer au besoin sur ce point.

D'un autre côte, vous ferez surveiller avec le plus grand soin les débits de sangsues dans votre département, et vons ferez traduire devant les tribunaux, par application de la loi sur la répression de la fraude dans la vente des marchandises (27 mars 1851) , les individus qui vendraient des sangsues gorgées de sang, quelle qu'en soit l'origine.

Enfin, s'il était constaté que l'usage des sangsues nourries du sang de vieux chevaux, de chevaux malades, a donné lieu à des accidents plus ou moins graves , vous seriez parfaitement en droit de défendre l'emploi d'un pareil procédé.

Je prends acte de ce document qui résume la question tout entière, pour appeler la sérieuse attention du Gouvernement, au nom de l'intérêt hygiénique et agricole de notre département, sur les propositions suivantes , qui , sauf la qua-

trième, dont on appréciera l'importance, sont la reproduction textuelle des conclusions formulées par le Conseil d'hygiène publique et de salubrité de la Gironde :

P Les établissements destinés à l'élève et à la multiplication des sangsues seront rangés au nombre de ceux réputés insalubres ou incommodes de première classe, et qui ne peuvent être formés qu'avec l'autorisation de l'administration, conformément au décret du 15 octobre 1810;

2° L'ingénieur des ponts et chaussées chargé du service hydraulique sera toujours entendu dans l'instruction des demandes, afin de fixer le régime des eaux;

S° Il sera expressément recommandé aux autorités locales de veiller à ce que les eaux qui alimenteront ces établissements soient renouvelées conformément aux prescriptions des autorisations;

4" Il sera formellement interdit aux éleveurs d'introduire, à aucune époque de l'année, des chevaux ou autres animaux dans les bassins à sangsues ;

5" Des mesures seront prises pour empêcher la vente des sangsues gorgées, quel que soit le moyen que l'on ait employé pour en obtenir le gorgement ;

6° Les terrains communaux ou jouis en commun, consacrés à l'industrie des sangsues, cesseront de

recevoir des bestiaux en dépaissance, lorsque les annélides ne seront pas rentrés dans le sol ;

7° Il sera institué sans retard un ou plusieurs inspecteurs spéciaux, choisis et nommés par le Préfet, qui pourra les révoquer, pour veiller à l'exécution des conditions imposées.

Juillet 1853.

E L'IiLOEii DE LA CllLTORE DI] RIZ

Page 1