‹ Études de moeurs algériennes (volume 2)Chapitre 1 sur 7 · Études de moeurs algériennes · texte numérisé non relu

Études de moeurs algériennes

Cependant , le mauvais temps arrivait à l'étal de véritable tempête : le vent soufflait avec furie, elles vagues, devenues énormes, déferlaient souvent par-dessus le bord. 11 fallut que Véronique et sa compagne, vain-

eues onlin, quittassent le ponl et se réfugiassent clans l'intérieur du bâtiment. Charles allait les suivre, lorsque tout-à-coup une vague énorme se rua sur l'avant et couvrit d'eau ie juif, anéanti par ses souffrances. Le jeune homme se traîna jusqu'à El Ihoudi, car l'on ne pouvait se tenir debout sur le pont, le plaça dans une partie du bateau inaccessibles aux vagues, le coucha le plus commodément possible et l'enveloppa de son manteau. Tandis qu'il lui donnait ces soins, une nouvelle vague se jeta sur le bâtiment et entraîna un matelot qui passait à la place même occupée naguère par l'israélite. Le matelot fut assez heureux pour se cramponner machinalement à un coixlage qui lui sauva la vie; ainsi, sans le dévouement de Charles, le juif <*rit(''lé infiiHiblement entraîné dans les flots.

Après deux jours de (urio, la mer s'apaisa tout-à coup; SCS vagues se calmèrent; les nuages noirs cessèrent de voiler le ciel ; la nier unie et presque sans mouvement refléta comme un miroir la voûte bleue liu ciel ; une douce chaleur attiédit Tair, et puis on vit reparaître peu à peu, sur le pont, les passagers que la tempête en avait chassés.

Pâles et soull'ranls d'abord, il ne tardèrent point cependant à sentir leur malaise s'effacer sous la bonne chaleur du soleil; l'approche de la terre d'Afrique, qui commençait à se montrer au loin comme une légère ceinture de vapeur à l'horizon, compléta leur convalescence.

Il faut avoir supporté les angoisses d'une

traversée pénible pour comprendre le bonlieur qu'on éprouve à voir la terre s'approclier et venir en quelque sorte au-devant des voyageurs. On oublie tout pour ne plus songer qu'au débarquement 5 chacun se presse sur le pont : ceux-ci, armés de longues vues, cherchent à reconnaître quelques parties du rivages; ceux-là, déjà inquiets de leurs bagages, interrogent les matelots, rassemblent leurs sacs de nuit, reprennent possession de leurs malles et replient leurs manteaux.

Au milieu (ki mouvement général , El Ihoudi seul restait immobile et cloué à la même place. Quoiqu'il ne compta guère plus dequaranle ans, son visagepâle et ses traitsdéfiguréspar les soulïrances lui donnaient presque l'apitarence d'un septuagénaire. Sa tête suivait

auhasaicl le roulisdu bateau; son œil éteint rappelait le regard sans pensée d'un idiot; des spasmes incessantssoulevaient sa poitrine et crispaient ses doigts convulsifs.

— Abandonnerez -vous ce malheureux?

demanda Véronique encore souffrante ellemême, et que son état de faiblesse obligeait h s'appuyer sur le bras de Charles.

— Non, répliqua le jeune homme; il suffit qu'il soit voire protégé pour qu'il continue à rester le mien.

— Merci, dit-elle en pressant doucement le bras qui la soutenait.

Ku ce moment, on cntruil dans le i>orl :

Alger déployait aux regards des passagers son immense colline couverte de maisons blanches et de terrasses éblouissantes. Des barques entourèrent bientôt le navire, et d'une de ces barques s'éleva une voix qui cria :

— Véronique! Véronique!

— Mon père! mon père l répondit-elle en s'élançant vers la balustrade et en agitant son mouchoir. Peu d'instants après, une nuée d'habitants de la ville encombrait le port. Véronique embrassait son père et ne songeait plus à Charles.

Ce dernier ; après avoir (ait descendre

avec précaulion VA Ihoudi clans le canot qui devait transporter à terre ses bagages, s'approcha timidement de l'oublieuse Véronique, la salua et lui montra le juif étendu dans la barque où il commençait un peu à renaître à la vie.

— Merci encore, lui 'dit-elle, merci dos bontés que vous m'avez prodiguées; je n'oublierai jamais mon bienveillant compagnon de voyage.

Ces i»aroles et la chaleur avec laquelle les prononçait la jeune fille attirèrent rallenliou de M. Delsarle sur Charles. 11 le regarda dos pieds à la tète, le salua froidement cl dirigea sa fille vers la partie du pont où s'opérait le

débarquement. Véronique, affligée de l'ae- Gueil glacial fait par son père au jeune Fraaçais, se retourna vers lui avant de quitter le bâtiment et le salua affectueusement de la main.

Elle descendit ensuite dans un bateau, près de son père et de sa vieille bonne, et ne cessa de suivre du regard Charles, debout dans une autre nacelle, (|u'après l'avoir vu se perdre dans la foule de biskris noirs, jaunes ou blancs qui se disputaient les bagages des passagers, et qu'un préposé de la police, le wardien, faisait ranger à. grands coups Je bâton.

Malgré la vieille el universelle Iradilion (ju

professe que les elîels du mal de mer cesscut au moment même où l'on pose le pied sur la terre ferme, le juif resta étendu dans la chaloupe jusqu'à l'arrivée du peut esquif au rivage. Lorsque Charles , malgré le désir qu'il éprouvait de suivre Véronique, eut pris dans ses bras son compagnon et l'eut doucement placé sur la jetée, le malade, étourdi et chancelant, au milieu de la fouI<3 des biskris, de leurs glapissements gutturaux et de leur empressement, en apparence presque hostile, à offrir leurs services, resta debout, dans l'altitude d'un homme qui éprouve encore le roulis du bâlimcnl; illusion qui se prolonge, du reste, pendant plusieurs heures. Il porta autour de soi des regards hébétés, et sembla chercher dans sa poche de côté s'il IrouvaiL un portefeuille «juil palpa à deux re-

prises ditîércntes, afin de bien s itssurer de la réalité de sa possession. Quand il eut acquis cette conviction, il essaya de sourire et ne put qu'entrouvrir ses lèvres décolorées. !l ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il tenta pour marcher. Soit faiblesse, soit que la traversée eût envenimé la blessure de sa jambe, il tomba aux pieds de Cliarles, qui le reicva et pour le faire transporter à l'hôtel, le confia aux bras de deux robustes nègres : ceuxci, se balançant sur la pointe des pieds cl murmurant une chanson monotone et d'un rithme vivement accentué, emportèrent l'en faut de Jacob au milieu des bagages des autres voyageurs.

Le lendemain malin, Charles écrivait à sa sœui- cl à sa lantc, lorsqu'on frappa linûde-

menlàsa porte. Celait El Ihoudi, enveloppé dans sa redingote trop large : elle n'a\ait clé que médiocrement brossée, et sur son étoiïe râpée, des milliers de. taches attestaient encore, sans compter les désastres antérieurs, les mésaventures de la roule et les ravages de la traversée. L'àcreté de l'eau de la mer surtout, en jetant à plusieurs reprises ses lames sur ces vôtements, avait donné, à certaines parties, des nuances sans nom et d'un effet des plus piteux. Le chapeau du pauvre juif, tordu, effondré, trempé, séché, complétait d'une façon burlesque l'ensemble de cet accoutrement digne du crayon de Callot ou de l'ébauchoir de Dantan jeune.

Il s'avança un peu courbé et attacha sur Charles le rci^ard vU et velouté (jui brillait

à travers les longs cils noirs de ses largos paupières; puis se découvrant la tête :

— Merci de toutes vos bontés, monsieur Charles Lefébure, dit-il en s'inclinanl jusqu'à terre.

— Pourquoi donc me quillez-vous si vile et ne me permettez -vous point de vous continuer, pendant quelques jours encore, l'hospilalité qu'un heureux hasard m'a permis de vous offrir?

— - J'ai réglé tous mes comptes avec le maîlrc-d'holel avant de me disposer à quitter celle auberge, répliqua-l-il, non sans un léger mouvemenl do lier lé.

— Ce n'est pas pour vous offenser, contj nua-t-il après une courte interruption, mais les jeunes gens qui viennent chercher forlune en Afrique ne sont point ordinairement fort riches : accepter leur charité sans en avoir besoin serait indigne d'un lionnêto homme.

Une rougeur involontaire se répandit à ces mots sur le visage de Charles. Le juif continua sans paraître s'en apercevoir :

— Daignez, monsieur Charles, agréer de nouveau l'expression de ma profonde reconnaissance, et ne refusez point d'accorder quelque attention à mes dernières paroles. Dans le cas où un malheur ou (luolque dan-

i^er viendrait à vous mcnacci', ou àjctoi' dans nno situation diificile votre famille ou ceux que vous aimez, ne dédaignez pas d'employer le moyen que je vais vous indiquer. Si vous vous trouvez h Alger, rendez-vous dans le voisinage de la Casbah, dans un petit café maure quei'ous trouverez à l'exlrémité de la rue Sidi-Roudou ; ne vous préoccupez ni de la pauvreté du lieu, ni de l'apparence singulière des personnes qui empliront ce caveau; faites-vous servir du café; demandez une pipe et en guise de remerciement, répondez au cawadji ou cafetier qui vous servira, la phrase que voici écrite sur ce morceau de papier. J'espère que vous trouverez à l'instant des moyens efiicaces de sortif d'embarras ou de danger. Promettez-moi encore une <'hose : ne vous séparez jamais de la médaille

(l'argent que vous portez sur la poitiino et (l'ac me permet de voir votre négligé (lu matin. J'ai l'idée (pi' elle vous portera bonheur, et qu'elle pourra vous être utile dan» les dangers où vous entraînera inévitablement votre profession militaire. Maintenant laissez-moi prendre congé de vous, en suppliant Jéhovah de vous combler de ses bénédictions et d'étendre sur vous sa. main protectrice.

El liioudi salua jusqu'à terre, plaça devant Charles, sur une table, un petit rouleau de papier et disparut. Le jeune homme voulut le rappeler, et courut dans l'escalier. Le juif ne s'y trouvait plus; malg^ré sa jambe malade, il s'était déjà jeté à travers le réseau inextricable pour un ('(ranger que forment

Page 1