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le\s rues sinueuses, riroites et voûtées de la capitale do l'Algérie.
Charles rentra dans sa chambre en souriant de la scène do charlatanisme jouée par l'enfant d'Israël, et jetant h terre le soi-disant talisman du juif:*
— Que le diable soit de cet homme ! dit-il : ce serait à regretter le peu que j'ai fait pour lui! J'eusse préféré le voir quitter l'hôtel sans prendre congé de moi, plutôt que de l'entendredébiter cette absurde comédie.
41 poussa d'abord du pied le petit rouleau de papier laissé par El Iboudi , finit par le ramasser, le mit machinalement dans sa po-
clii-, prit §011 Cliapeaii el résolut,- pour dissiper la .i>ifiuvai:?c humeur qui le tracassait, d'aller se promener au iiasard daas la ville. Il avait à peine marché pendant dix minutes (ju'il se trouvait devant un magasin sur l'enseigne duquel se lisait en grosses lettres le nom de Delsarte. Le négociant se promehait devant ses comptoirs, et l'expression renfrognée de sa mine, lorsqu'il aperçut Charles, témoigna du peu die sâti^actioiî que lui causait lu visite matinale Via Parisien. Il répondit à peine au salut que lui fit le jeune homme, et rentra aussitôt daiisTîn^érieurdesa boutique. Charles sesentittristeetmécontentde cetaccueiljsanssebien rendre compte des motifs qui causaient son mécontentement et sa tristesse. Que lui importgiient M. Delsarte, sa bienveillance ou sa mauvaise volonté? Jl
n'en laissa pas moins échapper un soupir, et il éprouva de la joie lorsqu'en se présentant chez l'inlendant, il en reçut l'ordre de se tenir prêt à se mettre en route le lendemain matin pour se diriger vers les montagnes du Petit Allas. Le séjour d'Alger lui était odieux !
Il employa le reste de la journée à conlinuor ses promenades dans la ville.
Soit hasard, soit préoccupatic i, quoiqu'il marchât sans direction et sans but à travers les rues étroites et tortueuses d'Alger, il finissait toujours par revenir devant le magasin de M. Delsarle : soit fatalité, soit par suite d'un parti pris du négociant, il se trouvait
Il) —
consiammeni en face du père de Véronique, dont la pliysiononnie peu prévenante s'assoinbrissaitde plus en plus. A la fin, indigné desa faibl(sse,et pour ne pius s'exposer inutilenien là parcourir la >Mie Bab-Azoun sans voir Véronique, il se mit à gravis la colline escarpée qui conduit vers la Casbah : après une demiheure de n^arche à travers les rues étranges et qui forment la vieille Alger, il arriva près de l'ancien palais fortifié du dey, tranj-formé aujourd'hui en caserne et livré aux dévastalions des soldats.
On peut le dire sans exagération , Alger, le soir, dépasse assurément les rêves les plus fantastiques que puisse se laisser aller à créer l'imagination d'un Européen. Ce n'est que haletant qu'on peut gravir ses pentes cscar-
pées, fangeuses et pavées de pierres biscornues : ses rues étroites serpentent à travers des maisons sans fenêtres, à portes basses, et dont les toits ou plutôt les terrasses se réunissent parle front pour former de véritables tunnels. Tantôt percés à jour, tantôt arrondis en voûie, ces runneis montrent le squelette noirâtre de leurs poutres qui se détachent sur un fond grossièrement blanchi à la chaux. A chaque instant, les étroites et basses ruelles se contrarient, se confondent, s'unissent, se perdeiît, ouvrent des impasses et désespèrent le promeneur qui reste plongé dans une obscurité profonde, si quelquç indigène, sa lanterne de papier à la main, ne vient point à traverser la rue. A la lueur de ces lanternes, sur le seuil des maisons, on voit des fantômes blancs, immobiles, muets,
et près desquels se montre une lueur jtliosphorescente : ce sont des Maures qui aspirent . icntement les vapeurs de leur pipe et qui s'abandonnent à la rêverie somnolente si chère aux Orientaux.
D'îuitres objets, blanchâtres comme les fumeurs, gisaient çà et là contre les murs, heuriés souvent par les pieds de Charles et murmurent parfois une plainte ou un bâillement ; il ne tarda point â le reconnaître, il avait aiï'aire à des Arabes qui dormaient sur ces lits improvisés, sans autre abri que leur burnous, contre l'humidité de l'air. Çà et là, on vo}ait,assise|)res d'une petite fenêlrecarrée, ou verte à sept ou huit pieds du sol, sous la voûte delà rue, unecourtisane mauresque, lacigarette àla bouche, latèle coilféed'unmouchoirdesoie de couleur vive, et coquettement noué sur le
honl avec de longues pointes qui relonihaienl vers le col. Les jambes croisées el la lêle nonchalamment appuyée sur son beau bras nu jusqu'à l'épaule, elle faisait parfois murmurer sous ses doigts teints de hennah les huit cordes de la kouilra, ou le parchemin du derbouka; niêlanl par intervalles aux bruits de ces instruments le refrain plaintif de la ballade Mada ou Mada, ou de l'air voluptiienx ia tir mannouba .
Lorsque la porte de ces mystérieuses maisons Nenait à s'ouvrir , c'était d'ordinaire pour livrer passage à une négresse, avec ses larges boucles d'oreilles d'argent, son accoutrement bizarre et ses bras d'ébène chargés de bracelets : enveloppée d'un melaïka bleu à carreaux blancs qui lui servait à la fois de
voile et de manteau, elle s'éloignait mystérieusement et en faisant résonner du claquement de ses sandales les échos des rues solitaires.
Après avoir répondu au qui-vive des sentinelles françaises,et rencontré deux oulroisescouades d'Mro5,(watchnian Maures qui font la patrouille) une lanterne et un bâton àla main, il-arriva au sommet de la ville et chercha autour de lui, le café maure dont lui avait parlé le juif. Il aperçut au fond d'une rue, tellement escarpée qu'elle semblait un précipice, une ouverture ménagée dans la mu raille. De cette ouverture sortaient une faible lumière et une vapeur blanchâtre qui se déployait en flocons transparents. Il s'approcha, non sans s'étayer à l'aide de sa canne,
su^^Ja pente escarpée (!e la rue, et vit uim; chambre ou plutôt une cave, basse, étroite et garnie de planches à deux pieds du sol. Sur ces planches, huit ou dix Arabes, les jambes croisées, la tête enveloppée d'un haïk blanc, attaché par une corde de poil de chameau, humaient gravement la fumée de leurs longues sibsi en bois de merisier. Un petit nègre, demi nu devant un grossier fourneau ménagé à l'entrée de ce bouge, ravivait au foyer quelques braises, en soufflant à travers un roseau. Après cela, il jetait du marc bouil lant sur un peu de café pilé au mortier, plaçait sur le foyer la-caletière à long manche qui coîiienail cette préparation, la secouait chç>que fois que l'ébulition faisait débonier le iiquide et versait la mixture dans une double latyse de porcelaine, de manière à faire r(?m-'
plli- à la secondo l'olïico de ncAio. souc<)U|k.' ouropéenrir et pour préserver d'un contact trop chaud les doigts des buveurs. Charles s'arrêta plein (l'aditiiralioii- ('evani ie tabieau digne de Rendjrandt <]ui s'ottrail à ses regards : la^nièche vacillante d'un godet en verre, suspendu par des<ïiis de fer au plafond, promenait sur les Maures accroupis sous celte voûte, les ellels bizarres et pittoresques do sa lumière et de ses ombres. Elle augmentait encore ainsi la majesté de ces hommes au ujaintient grave, aux traits sévères, et dont le costume déguenillé formait néanmoins des <îraperies larges et d'un effet grandiose qu'un dé nos. maîtres célèbres se fût estimé heureux de c6picr .
le petit nèiire s'approcha de Charles et
allaclia sur lui le regaiil iiuelligeni (ie ses yeux ;i prunelle noire, nageant dans une sciérotile bicuàîre. Il sciublait attendre du Français, arrêté devant la boutique, soit une (juestion, soit quelques paroles; trompé dans sa prévision, il ne turda point à reprendre ses occupations et à préparer le café qu'atten- (laieni ses hôtes.
Charles se rappela (ju'après avoir repoussé du pied le peiit rouleau de papier du juif, il avait fini plus tard par le ramasser machinalement et par le mettre dans la poche de son gilet. Il le lira, le déroula, elcherchant à déchiffrer la phrase arabe qui s'y trouvait écrite en caractères français, il prononça ces mots :
-- Sha-Allah. (S'il plaîlà Dieu.)
Aussilôl un homme s'éleva dti îon;! (Im café , vint à l'étranger , se pencha à son oreille, répéta la phrase que Charles venait (Je lire sur le papier, et prenant la main du jeune homme, l'entraîna à travers plusieurs rues. A la fin, il s'arrêta devant une porte basse, l'ouvrit sans frapper et introduisit son compagnon dans un vestibule mauresque (skifa), orné de colonnes de marbre et formé par des voûtes à la manière orientale; sous une de ces voûtes se trouvait, sur un banc de pierre, un coussin de peau de Maroc brodé d'or. Le guide de Charles frappa trois fois dans ses mains; une porle basse, en bois sculpté, tourna sur ses gonds, et une vieille femme montra son visage ridé qu'envolop-
paif une espèce de mentonnière île soit^ noire.
Quelques instants après, El Ihoudi arriva par cette inéme porte, que la vieille femme referma derrière elle au verrou avec un soin et des précautions iîjouïes.
Un changement complet s'était opéré dms le costume cl dans les manières du pauvre diable protégé naguère par Charles. Il portail une veste brune ou quaftan à manclies fendues jusques au coude; son large sérounl était rattaché anîour de sa taille par une ceinture rouge; un mouchoir de soie noire, noué sur sa tète autour d'une calotte de velours terminée in pointe, formait un espèce
cil! lurhan plai. Los irails roitemenl dessinés de l'Israélite et sa longue barbe , peignée ceU(! fois avec soin, prenaient, sous cette coiffure, une expression de finesse el de majesté (ju'il eût été impossible de deviner en les voyantaHublés d'un chapeau décrépit el .1 dcmi-cachés par une cravate crasseuse el en lambeaux.
Il s'assit sur le coussin de cuir du Maroc, tendit la raain à Charles et fit signe au guide du Français de se retirer.
Ce dernier obéit en silence et alla s'accroupir en dehors de la maison, sur le seuii de la porte.
— Je devine quel motif vous amène près
de moi, dit en souriant le juif, quaml il se trouva seul avec Charles. Je vous remercie tle la confiance dont vous nrhonorez en dépit de l'extérieur peu prévenant sous lequel je m'étais montré à vous pendant noire voyage. De graves motifs m'obligeaient à cacher mon voyage, et m'obligent encore à cacher mon arrivée et mon séjouren A^lgerie.Vous êtesle seul chrétien initié à ce secret, et je suis sûr de votre discrétion; ma confiance en vous est sans réserve.
Charles sourit en songeant qu'il ne savait pas même le nom de l'inconnu qui lui parlait ainsi de confiance et de secret. Ce sourire n'échappa point à l'Israélite, qui répondit à la pensée intime du Français.
— Mon nom véritable et des confidences
plus complètes ne vous seraient d'aucune uti lilé. Pourquoi vous charger d'un bagage superflu, sinon dangereux? Je veux vous servir par des faits et non par des paroles. Votre cœur se brise, n'est-ce pas, à la pensée de quitter Alger sans avoir revu la jeune fille avec laquelle vous avez voyagé, et qui semblait bien triste en se séparant de vous? Vous allez passer avec Véronique le reste de la soirée.
Il frappa dans ses mains; le guide de Charles, assis sur le seuil, se leva et s'approcha d'El Ihoudi, qui lui donna quelques ordres en arabe; une personne (amilière avec la langue algérienne eût immédiatement reconnu dans le langage de cet honuiic, à certain grasseyement dur et désagréable, l'accent israé-
— :vi --
lite. Les juifs d^ACfique i|)rononnent l'arabe comme les Marseillais pronon'cenl le français
Le vieillard alla frapper àla porte ituérieure par laquelle était arrivé El Ihoudi. Une servante se montra de nouveau , écoula les paroles du compagnon de Charles et disparut. Cinq minutes après, deux femmes, vêtues d'un costume d'une richesse et d'une ori. ginalité extrêmes, se baissaient pour |>asser sous cette même petite porte et s'approchaient du compagnon du Français.
— Voici, dit-il en leur présentant Charles, un de mes amis que je vous prie de vouloir bien conduire, ce soir, .chez votre frère Chebabi.