T. JI
au milieu (J'uuc escorte, et puis elle cacha son visage dans le sein d'Ainbor , accourue près d'elle.
Lorsque Jean revint , il trouva encore les deux Mauresques dans la même attitude. L'or du colonel et le bon au porteur sur le banquier gisaient épais sur le tapis.
Le fidèle domestique était un de ces valets de chambre qui gardaient encore quelques traces du vieux type des Fronlin et des Figaro; type tellement détruit de nos jours qu'il paraît à la génération actuelle une fantaisie de poêle cl non l'expression d'une race véritablement effacée par la sanglante éponge de la révolution.
Dans SCS inomenls d'inspiration, Jean se montrait cligne des maîtres illustres dont il était la tradition dernière; mais parfois aussi la promptitude de résolution, l'esprit de ressources et d'expédiens lui faisaient défaut, surtout maintenant que l'âge l'avait un peu alourdi. Il composait encore au besoin et en son temps , mais il ne savait plus improviser. Dans ces moments de crise et de hâte, il perdait la tête, recourait aux inspirations de la bouteille pour éclaircir ses idées et ne tardait point à les obscurcir tellement qu'il commettait bévue sur bévue. I/aplomb et le sang froid (pii le caractéi isaienl ne l'abandonnaient point au milieu do ces erreuis. Il faisait de iieiïees sottises avec une gravité de sénateur romain et cachait les oscillations de ses jambes un peu chancelantes en imprimant à su d«'niar-
cho une lenteur solennelle qui souvent donnait le change à son maître lui-même.
Tel était l'état moral et physique de maître Jean, iorsqu'nprès une demi-heure il rentra au logis et vint retrouver la pauvre Nsina. Il s'approcha d'elle, étalant ses pas et les accentuant à la manière de don Juan, lorsqu'il guide à son souper la statue du commandeur. Après quoi, s'éiayant sur ses jambes, il se mit à expliquer en français qu'il venait de louer pour « madame » un appartement. Ensuite, sans réfléchir que ni la sbaia ni Ambor ne comprenaient le français, — surtout le français provençal et aviné de ^1. Jean, — le digne valet de chambre écrivit l'adresse du logement arrêté par lui pour les deux Mauresques, In plaça sur les genoux de la négresse^
alla s'acquiltei' avec b même sagacité des autres ordres qu'il avait reçus du colonel, et partit sans s'inquiéter autrement dcNsina. Ajoutons pour sa justification que le soir, en se mettant en route avec les fourgons de son maître et l'escorte qui devait protéger le petit convoi, il ne larda point, tant la tête lui tournait, à descendre de cheval et à se coucher dans une voiture d'allure douce, destinée à transporter les blessés, et qui porte, si nous ne nous trompons point , le nom de prolonge .
En reconnaissant les pas du domestique de Gaston, Nsina avait soulevé la tête , ranimée par je ne sais quelle vague espérance. Aux premières paioles de l'orateur empâté, elle attacha sur lui SCS veux rougis de larmes, cl se
J)Iollit (le nouveau dnns les bras d'Anibor. Colle-ci cherclia à comprendre, ruais no put saisir que des mots sans suite de la harangue embrouillée du majordome. Elle ne tarda pas néanmoins à s'inquiéter du bruit qui se faisait autour d'elle dans la maison. Des biskris allaient et venaient, transportant des fardeaux, tandis que des ouvriers emballaient à la hàic les meubles du colonel, sous la direction de Jean. Ce dernier, la têtejdeplus en plus confuse, multipliait les ordres contradictoires et agissait au hasard, sans s'inquiéter des instructions, d'ailleurs fort incomplètes, qu'd avait reçues de son maître. Il faisait subir une sorte de siège au mobilier de M. d'Outrepont, sous prétexte de le garantir de toute chance fâcheuse.
Les ouvriers ne lardèrent point à envahir jusqu'à l'appartement de Nsina. Ambor se hâta de rassembler les bijoux et les parures de sa maîtresse, les déposa dans le coffre de bois peint qui sert à renfermer le trousseau, toujours fort restreint d'ailleurs des Mauresques, quelles que soient leur élégance et leur richesse, plaça le coffret sur sa tête et fit signe à la triste sbaia de la suivre.
Nsina cacha machinalement son visage soiis les plis d'un eudjar, s'enveloppa d'un long haick, et accompagna Ambor.
Celle ci prit le chemin qui conduisait chez la mallima des sbaia. Puisqu'on les chassait de la maison du colonel, n'était-ce point à la
inalliiiia qu'elles devaienl aller demander un asile?
La maîtresse de danse reçut avec bonté la plus jolie et la plus habile de ses danseuses. Elle la vit triste, et chercha à la consoler des chagrins dont elle ignorait la cause. Nsina raconta ingénuemenl son amour pour le colonel et le brusque départ de ce dernier. La vieille femme sourit et se dit tout bas que la douleur de la jeune fille serait bientôt consolée. Selon elle, musulmane et sbaia , Nsina ne pouvait se courber longtemps sous le mal de l'absence .
La matrone traita néanmoins son élève favorite avec la condescendance d'un médecin
pour une jcuiu; remiiie nerveuse, doul Tindisposilion ne lui cause aucune iuquiétude. Elle n(! lui proposa point de suite de reprendre son derboucka abandonné et de reparaître dans les fètcs et les taksira. Elle se contenta de l'entourer de sbaia qui racontaient le soir leurs succès de la journée, et qui venaient apporter à la maîtresse la riche part que celte dernière prélevait sur les honoraires du la msama; elle étalait à ses yeux des ceintures d'or, des bracelets en perles et de riches anneaux qui s'attachaient au-dessus de la cheville ; elle lui montrait ses ongles et la paume de ses mains , sur lesquelles commençaient à s'effacer les traces du licnnah.
Nsina secouait tristement la tète et ne sonj;eait point à se parer de bijoux. Elle n'a\ait
de consufalion que près de la fiuèle Ambor ; celle-ci redoublait encore de sollicitude et de tendresse pour la jeune fille; elle chantait à demi'voix , en s'accompagnant du bendaïr , sorte de tambour de basque, des chansons dans lesquelles il s'agissait toujours d'un amant fidèle qui revenait, plus épris que jamais , retrouver sa maîtresse , après une longue absence. Ou bien elle détachait de son » cou les amulettes sans nombre dont les né gresses couvrent leur poitrine, et les nouait au poignet de la sbaia, afin de conjurer le mauvais sort qui la frappait.
Comme ces moyens magiques restaient ineificaces, elle résolut de recourir à un sacrifice à la fontaine Ayoun-Beni-Menad, non
loin du marabout do Sidi-Yaconl) : elle détermina sans peine la pauvre fille à tenter cette nouvelle épreuve.
Un n)ercredi, au point du jour, Nsina et Ambor se rendirent seules à quelques dislance d'Alger et non loin des jardins du dey Hussein Pacha {\), transformé aujourd'hui en liô()itnl militaire.
Là, au milieu d'une sorte de vallée, formée sur le bord de la mer par des rochers que les vagues recouvrent souvent, coule une fontaine d'eau douce, qui jouit, parmi les né-
(I) Djciiamc Hiissi'iiï-I'aclin
grtsSGs, les mauresques et même les juives d'une renommée miraculeuse.
C'est l'Ayoun-Beni-MenacI.
La sbaia et son esclave, arrivées sur le sommet de ces rocliers, se déchaussèrent et dessenclirent prés de la fontaine. Une vieille négresse les reçut el leur ordonna de faire les purifications prescrites par la loi de Mahomet. Elles puisèrent de l'eau dans la fontaine qui suinte du rocher et que reçoit un bassin grossièrement construit en briques séchées au soleil, se versèrent de cette eau sur la tête, sur le visage el sur la poitrine , et complétèrent leurs ablutions en baignant leurs bras jusqu'aux coudes, et leurs jambes jusqu'aux
genoux Elles s'inclinèrent ensuite devant la vieille négresse, qui promena sur leur léte et plaça à leurs pieds un vase dans lequel brûlaient de l'encens et des parfums. Ces préparatifs terminés, Nsina et Ambor s'approchèrent d'un nègre à barbe blanche, les bras nus et un haick noir rayé de blanc drapé sur l'épaule. Deux prêtresses caffres, d'une laideur et d'une vieillesse que Shakspeare eût désiré à ses sorcières, présentèrent au sacrijicaleur l'une un couteau poinUi (|u'elle venait de tremper dans la mer, l'iiulre un coq baigné dans la fontaine , et présenté aux nuages de l'encens. Le nègre promena deux fois autour de la tète de Nsina le vqlatile qui se débattait, prononça des paroles fatidiques et le frappa d un c(>up de coutt.'au.
Le coq jeta un cri étouffe, tomba des mains du sacrificateur et se débattit quelques instants sur les aspérités du rocher. Tout à coup il se releva sur ses pattes, étendit les ailes, et portant en avant sa tète sanglante, au lieu de se jeter dans la mer, comme l'avaient fait les autres victimes, il s'élança vers la fontaine sacrée, y tomba , et la souilla de sang et de débris de plumes.
Trois fois l'épreuve fut recommencée, et trois fois elle amena d'aussi funestes présages.
Les négresses et le sacrificateur restèrent impassibles comme la destinée; Ambor était 'glacée de terreur.
On renouvela encore plusieurs fois le sacrifice et l'on immola même un mouton pour dernière victime. Le mouton remonta vers la fontaine et vint expirer au pied de son bassin de pierre.
Nsina et son esclave épouvantées reprirent le chemin d'Alger et vinrent raconter ces sinistres présages à la mallima; celle-ci leur promit do consulter une vieille tireuse de cartes juive qui passait dans la ville pour avoir commerce avec les esprits infernaux , ce qui la rendait un objet d'horreur pour les Musulmans, et lui valaient néanmoins, de la part de ces superstitieux ignorants, un revenu fort honnête de douros, voire de sequins.
Un miiiin, I;» mattima et Nsina se rendirent
chez la sorcière, qui consulta sou grimoire et déclara que la sbaia, se montrant sans résignation aux volontés d'Allah, elle s'attirerait le courroux céleste et ne ferait qu'amasser sur sa tête et sur celle de son amant des périls et des douleurs. D'où la maîtresse, qui sans doute n'était point étrangère à cet oracle, conclut que la sbaia devait, pour apaiser la colère d'en haut , redevenir, comme par le passé, rornemenl des taksira, et surtout des hadra, puisque ces dernières fêtes étaient religieuses. Nsina obéit et ne tarda pas à recueillir les frifits de sa docilité; elle oublia un peu de son chagrin, en redisant ses chansons d'autrefois et en voyant les pièces d'or remplir son derboucka ou tomber à ses pieds, tandis qu'elle dansait a» bruit enivrant des znoudjes
— Ml —
reienlissantes, des crotales clc l>ronze, dos teuhilet et du bendaïr..
Pendant que la mallima cherchait à consoler Nsina ou plutôt à In ren(ire à l'art de la danse et du chant, le colonel s'était éloigné d'Alger et gagnait à marches forcées le corps militaire qu'on l'avait appelé à commander.
D'abord, en s'éloignant d'Alger, il sentit sa poitrine oppressée de regrets. Sans les ofliciers qui l'entouraient , et parmi lesquels se trouvait le neveu du général Bonnivet, sans l'escorte qui le suivait, plus d'une fois sans doute il n'eût pu maîtriser sa douleur : l'orgueil, la honte le soutinrent; à force de résolution, il T. n. 16
parvint à dominer son émotion et à reconquérir un peu de liberté d'esprit. La gaîté des soldats qui le. suivaient^ leurs armes qui resplendissaient au soleil, le pas de leurs chevaux, le cliquetis de leurs armes achevèrent de calmer le malaise qui pesait sur lui. Il releva la tête, dirigea d'une main plus ferme son cheval et porta les yeux autour de lui. Cet appareil militaire réchauffa son cœur et ranima son regard. Le surlendemain, quand il arriva au camp formé par les troupes sous ses ordres, les bataillons se rangèrent en ligne pour le recevoir, les fanfares retentirent dans les airs, le drapeau salua le nouveau chef appelé à le conduire au combat, et les officiers, l'épée à la main, se pressèrent autour de lui : alors une joie immense s'empara de l'âme entière du colonel. En face des devoirs impor-
tanls qui lui ùlaicnt confiés , en présence de tous ces soldats qui n'attendaient qu'un mot de lui pour marcher à l'ennemi, il ne resta plus ni passions mesquines ni indécisions dans cet esprit naguère encore efféminé par une vie nonchalante et molle. Calme, digne, cemplétemenl maître de lui, il adressa à ses nouveaux compagnons une allocution simple, pleine d'énergie, et aussi éloignée de l'emphase des discours de la tribune (pie de la forme hâbleuse des speach en plein air.
— Mes amis, dii-il, je ferai mon devoii- en brave commanciant, et vous ferez le votre en braves soldats. Je compte sur vous, comptez sur moi.
Des acclamations s'élevèrent de toutes parts
dans les rangs. Ouelques coups de fusil tirés dans les montagnes répondirent à ces clameurs.
— Soit! reprit gaîment M. d'Outrepont, puisque j'ai fait connaissance avec mes soldats, il faut maintenant* que l'ennemi voie mon visage de près.
Un murmure d'approbation et de joie parcourut les rangs. Le colonel donna des ordres aux officiers, disposa sa petite armée de manière à entourer bientôt l'ennemi, et se plaça à la tête d'une des colonnes. Aïoys il se fit un profond silence, chacun se tut, et les chevaux eux-mêmes se tinrent un instant iminobi les.
Le colonel leva son épée cl coimnaiula d'une voix rclcntissaïUc que tous les soldats cntendiient vibrer martialemenl à leur oreille : •
— En avanl!
Alors chaque corps s'ébranla et se mit eu mouvement pour obéir à l'onire qu'il avait reçu de son colonel; les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, les chevaux broyèrent le sol sous leurs pieds , et les compagnies de fantassins, unies, serrées, formant un seul bloc, marchèi'^nt en avant, tandis que des nuées de tirailleurs s'éparpillaient autour d'elles et escaladaient les hauteurs.
Tout-à'Coup une e\|>losion terrible éclata
comme le tonnerre; une épaisse fumée enveloppa les cimes de la chaîne de montagnes , se répandit eji nuées épaisses et forma une couronne blanche qui s'élargit et s'éleva lentement vers ciel. En même temps, des tirailleuis tombaient des flancs escarpés des mnnieions-, les uns frappaient la terre et se brisaient sur les rochers; les autres sanglants se cramponnaient aux pierres etaux broussailles; (juelques uns conlinuaienl résolument à escalader les flancs de la montagne, s'arrêtaient pour faire feu sur l'ennemi et s'élançaient la baïonnette en avant là où tout à Theure un homme de sang-foid n'eût pu avancer qu'avec précaution et en s'arrètant à chaque pas.
Le colonel diî un niul et lit un signe de son
épée^ à l'inslant une nouvelle nuée de tirailleurs s'égrena sui- les mamelons, et l'infante rie, s'ébranlant en masse, avança vers l'ennemi. Gaston, en tète de la cavalerie, tourna au galop une jîartie de la mon'wgne et se jeta à travers un défilé, formé par un ravin et du haut duquel pleuvaient les balles. La pente, moins rapide de ce côté, permit aux chevaux de la gravir; bientôt les Arabes se trouvèrent attaqués, en face, par l'infanterie, derrière et sur les flancs, par les cavaliers. Les indigènes dépassaient de trois à quatre fois en nombre le petit corps commandé par M. d'Outrepont. Les Français n'en avancèrent pas moins, resserrèrent leurs cercles et supportèrent sans reculer un instant, sans s'arrêter, le feu de cette foule irrégulière, forcée elle môme de résister et de tenir pied en présence i!e l'en-
nenii. La fuite était devemie impossible auT: Arabes. Alors commença une horrible mêlée. A mesure que les balles trouaient les rangs de nos soldats, ceux-ci se pressaient et reformaient une murailled'hommes, de fusils et de baïonnettes. Une demi-heure après, il ne restait plus qu'un petit nombre d'ennemis blessés, en désordre, reculant pas à pas, et réduits, malgré leur audace héroïque et leur courage forcené à succomber devant la discipline et la tactique européennes. Le reste , pour s'enfuir, se jetait à travers les intervalles laissés quelquefois entre chaque corps de la petite armée, essuyait un feu meurtrier et se précipitait au galop sur la pente presque à pic de la montagne. Grâce à l'adresse et à la souplesse de leurs chevaux, quelques-uns parvenaient à gagner la plaine où les poursui-
valent encore des cavaliers qui, débusquant tout-à-coup d'un pli de la montagne derrière lequel ils se tenaient cachés, atteignaient sans peine, à l'aide de leurs chevaux frais, les chevaux fatigués des fuyards débandés.
M. d'Outrepont éleva son épée; les tcmbours battirent un roulement ; la fusillade s'éteignit peu à peu; la fumée qui couvrait le plateau se dissipa; on put voir le champ de bataille.
Des chirurgiens pansaient les blessés, le sang coulait à ruisseaux, et des cadavres, enveloppés de burnous en lambeaux , couvraient de leurs tas mutilés la petite plaine dans laciuelle s'était livré le conubal. Il no res-
Uiilplus un ennemi debout 5 des gémissements étouffés, les cris des chevaux mourants trou» blaienl seuls le silence qui succéda aux clameursdestamboursetsemblaient un murmure en comparaison de T horrible bruit produit tout à l'heure par la fusillade, le choc du combat et les mugissements des échos.
Le colonel, debout près de son cheval criblé de balles, l'épée à la main, la tête nue, regardait ce terrible spectacle avec une impression à la fois calme, lière et douloureuse. Il se tourna vers les soldats qui s'étaient reformés en ligne, comme s'il se fût agi maintenant de passer une revue; il étendit vers eux sa main qu'avait déchirée un coup de feu, et, par un geste plein de noblesse, il leur dit d'une voix sonore :
— Maiiiloiiaiil , nous nous cofiiiaissons, n'cst-co pas, camarades?
Les soldats répondirent par un liourali plein d'enthousiasme 5 les lanibours battirent aux ohamps, cl les troupes descendirent dans la plaine, au pas^ le fusil sur l'épaule, en suivant la pente la moins rapide de la montagne.
Une IxHire après, les soldats, assis sous leurs lentes , s'entretenaient du combat , riaient^ chantaient et cuisaient leur soupe.
M. d'Outrepont , vu arriNant , avait fait pansci' la ble-^surc (ju'il avait re(;uc à la main .
et qui se trouva moins grave qu'où i»e l'avait craint d'abord. Le bras en écliarpe, il se rendit ensuite à l'ainbulauce. Là, on le vit s'arrêter avec bonté devant chaque soldat : aux uns il adressait de ces mots qui font oublier bien des souffrances; il encourageait les autres par une de ces expressions militaires qui ne manquent jamais d'arriver au cœur des troupiers, enfin, il ranimait les plus abattus en leur parlant de patrie et d'honneur... mots qui font rire dans un vaudeville; aux dépens desquels s'évertuent les petits journaux, mais qu'on n'entend point sans émotion en face de l'ennemi, et surtout quand, soldat obscur, on vient de verser son sang pour la gloire nationale.
Le colonel se disposait enfin à rentrer dans
sa tente, heureux des brillants résultais qu'il avait obtenus et qui n'avaient point, par bonheur, été payés trop chèrement. On comptait peu de morts , et les blessés se trouvaient en moins grand nombre qu'eussent pu le faire craindre les perles éprouvées par les Arabes .
Au moment où M. d'Oulrepont quittait l'ambulance, il remarqua dans un lit un jeune homme pâle, épuisé par la maladie et dont les traits le frappèrent vivement. 11 hésita quelques instants à le reconnaître, mais bientôt \\ ne lui fut plus possible d'en douter; c'était Charles Lcfébure! C'était le frère de Joséphine !
— Voici h première l'ois (ju'il va mieuv
depuis huit jours , dit un des inlirmiers qui s'avança le bonnet à la main. Le chirurgienmajor désespérait encore hier de sa guérison : ce matin il l'a trouvé mieux. Si celui là guérit, il pourra dire l'avoir écliappé belle. Pris par les Arabes, livré aux Bédouins qui se disposaient à l'égorger... Et puis après cela la fièvre, le délire et tout le tremblement!
— Ce jeune homme , n'est-ce pas , se nomme bien Charles Lefébure ? demanda M. d'Outreponi , qui aurait voulu en douter encore.
— Je n'en sais rien, mon coionel. Attendez pourtant... Voici son nom, écrit sur uti papier qu'un juif est venu m'apporter pourlui,
et qu'il m'a charge de lui remettre (Jès qu'il aurait recouvré la raison.
Le colonel jeta les yeux sur la lettre et pâlit.
11 avait reconnu l'écriture de Joséphine.