‹ Études de moeurs algériennes (volume 2)Chapitre 4 sur 7 · IB · texte numérisé non relu

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contrait pour la première fois. Il lui jeta tou tefois une pièce de monnaie : i'israélite se courba pour la recevoir, mais il la jeta dans les plis du bournous d'un arabe endormi sur le seuil d'une porte. Le Français suivit I^^ntement les trois femmes.

Comme l'avait (lit le juif, le groupe s'éparpilla à l'exlrémilé de la rue. M. d'Outreponl accéléra sa marche et se irouva bientôt près de la sbaïa qu'il avait reconnue toutà-l'heure, et que son regard n'avait point perdu de vue un seul instant.

— JNsina, lui dit-il, passerez-vous ainsi près d'un ami sans le reconuaîlro?

La jeune iille tressaillit et pressa le pas.

— Le Roumi se trompe^ dit-elle : il prend une gazelle pour une chèvre. Je ne me nomme point Nsina.

— Tu mérites deux fois ce nom, car il est le tien : et on te le donnerait encore, quand bien même il ne t'appartiendrait pas.

Pour l'intelligence de ce concetti, il faut se rappeler que, dans la langue mauresque, Nsina signifie jolie.

— El que t'importe que je sois Nsina ou que je ne la sois point : si nous nous som-

mes vus une fois, nous uo nous roverrons plus jamais.

— Jamais est un mol impossible poui- ceux qui aiment, tu 1 as dil l'autre joui dans une (le les chansons.

La jeune fille marchait toujours devant Gaston. Tout à coup, au détour d'une rue, la négresse éteignit sa lanterne et laissit le colonel dans une obscurité profonde. Les deux femmes profitèrent habilement de cette ruse, disparurent et entrèrent sans doute dans une des maisons du voisinage; aucun bruit de voix, aucun écho de pas ne troubla plus le silence profond qui régnait partout.

Tandis que Gaston maudissait ce contre-

temps, il entendit près de lui une voix qui disait :

— Demain soir, la mattima donne une fête chez un riche Maure de la rue Doria ; les fenêtres de ce Maure ouvrent sur la mer.

Celait le juif de lout-à-l'heure."

— \u diable ! s'écria le colonef qui rentra chez lui exaspéré d'avoir été joué par. Nsina.

L'irritation de son maître causa une grande déconvenue au perpicace Jean, qui se disait :

— Monsieur est i!c mauvaise humeur, et cependant il est arrivé ce matin un courrier de France !

Le lendemain, toute la journée , Gaston, malgré lui, entendit bourdonner n ses oreilles les paroles du juif, c'est-à-dire que toute la journée il pensa à iNsina et qu'il rêva, pour le soir , une promenade sur la mer , du côté où s'ouvraient les lénètres de la rue Doria.

Habitué à satisfaire toutes ses fantaisies à céder à ses moindres désirs, il se répéta en souriant cette plaisanteries de madame de Staël : que la seule manière de se débarrasser d'une tentation, cesl d'y succomber, et se rendit

sur le port. Le canon en avait annoncé depuis une (lemi-heure la fermeture, et les canots amarrés' au bord du quai, près de la douane, se trouvaient vides et sans un des biskris qui leur servent de rameurs. Ce contre-temps rendit encore plus vif le désir contrecarré du colonel. Il frappa de sa canne avec dépit les dalles du quai, bien innocentes pourtant du méfait qui l'irritait, et se disposait à remonter l'escalier raide et fatigant qui mène du port a la rue de la iMarine, lorsqu'il vit une barque glisser légèrement sur l'eau. 11 la hêla de la voix et du geste. La petite embarcation lit force de rames; le pilote accosta, tendit les bras au colonel pour qu'il pût s'y appuyer en sautant dans la barque et fit force de rames. Bientôt on fut au large. Gaston j nonchalamment étendu à l'arrière

(le la chaloupe, tira un cigano i\^' sa poche, l'alluma, et laissant à son compagnon le soin de le mener ou bon lui semblait :

— Promène-moi au hasard, clil-ii : peu m'importe où lu me mèneras, pourvu que je puisse jouir de la délicieuse soirée qu'il fait.

Une scène pleine de poésie s'offrait, en effet, aux regards de M. d'Outrepont. La mer, calme comme un grand lac, n'avait ni vagues ni murmures : le bruit des rames qui la frappaient à coups égaux interrompait seul le silence profond et solennel qui régnait dans l'espace. Les rides légères qui se faisaient à la surface de l'eau se doraient sous la

clarté de la lune alors clans son plein , et brisaient les reflets (je sa belle et douce lumière enr mille cannelures qui disparaissaient et se reformaient sans cesse. Au loin se dressait la vieille Alger, épanchant, sur les flancs escarpés d'une haute colline, ses flots de maisons ou plutôt de terrasses dont la blancheur prenait, dans un ciel bleu et étincelant d'étoiles, un aspect indicible d'harmonie et de grandeur. D'autres astres, d'un rouge plus âpre, sortaient par milliers des flancs de cette masse ; c'étaient les lumières de la ville qui s'allumaient, s'éteignaient et disparaissaient pour reparaitre bientôt ou pour aller briller plus loin.

Le rameur promena quelque temps la chaloupe devant ce tableau merveilleux : sans

faire avancer ni reculer l'einbaication, il se conlBDtait de remuer (loucement les rames, comme un oiseau fait de ses ailes, lorsqu'il plane dans les airs. Gaslon se laissait aller aux délicieuses impressions que produisait un si beau spectacle sur son imagination toujours prompte à l'enlhousiasine; quelques exclamations apprirent à son guide l'exaitation qu'il éprouvait.

Alors la barque, sans que ses rames s'agitassent avec plus de bruit, tour.ia sur ellemême, mue en secret par les puissantes impulsions du gouvernail: elle se dirigea vers les bauls murs que forment les maisons des quartiers voisins de la porte Bab el-Oued, ei dans lesquels s ouvrent de rares petites fenêtres carrées, renfoncées encore par des gril-

«. H. Kl

lages de fer. Gaston a Huit donner l'ordre au rameur de se diriger vers un au Ire point d'où l'on put apercevoir encore Alger , lorsqu'un bruit de musique arriva jusqu'à lui.

Il 1 econnul aussitôt l'orclieslre caractéristique des sbaïa. Bientôt une voix douce et dont les sons le lit tressaillir, commença un air dont les paroles passionnées arrivaient parfois distinctement jusqu'à la ciialoupe et parfois s'éteignaient en chemin, emportées dans une autre direction par quelque brise. *

Apparemment le rameur . partagea l'impression que celle musique produisit sui' le

l'olonel, OUI il Jirrèla Loutà-iait sa barque et la maintint iiiiniobile devant la petite fenêtre d'où sortait la voix et sur le (ond lumineux de laquelle se détacliaienl, comme une gaze noire, les croisillons d'une grille. De temps à autre, une ombre passait derrière les vitres transparentes de celle fenêtre, d le colonel pouvait reconnaître les formes bizarres de la chachia mauresque, et les ondulations des draperies de soie (|ue les sbaïa ont coutume d'agiter en dansant.

La inusicjue se lui lout-à-coup, et les silhouettes disparurent au grand regret de Gaston, enivré par les prestiges d'une contemplation pleine de magie.

Kn ce monKMîl, le ramiuir ohiea ses mains

autour (le sos lèvres, en guise de cornet acoustique, et avec une force et une aigreur qui exaspérèrent le rêveur troublé dans son extase, se mit à jeter le cri de joie que les Arabes font entendre pour exprimer leur satisfficlion, en quelque circonstance que <c soit.

— Louilouil ' lonilouil! louilouil 1 louilouil !

L'écho répéta au loin ce bruit guttural et alla réveiller quelques oiseaux marins qui répondirent par des cris plaintifs.

Le colonel saisit sa canne pour en frapper le malencontreux piauleur. Celui-ci reprit

SCS rames, (|iril avail un inslanl abandonnées, se penoha en arrière, el sans tenir compte de la m( nuce du colonel, poussa do nouveau le louilouil !

Une mauresque apparut alors à la lenélre lumineuse, se pencha en dehors, autant que le permettait la grille, et passa à travers les larges mailles de fer un de ses bras nus, tandis que , pour mieux regarder , elle appuyait son front contre les barreaux.

Pas un nuage n'était au ciel : la clarté de la lune, pure et presque égale au jour, permit à Gaston tic distinguer leslraits de Nsina,

^ et de reconnaître le bizarre bracelet do» (ju'il avait déjà remarqué à son poignet.

Elle regarda curieusement dans la barque.

— Agitez votre mouchoir, mon colonel, dit le rameur à M. d'Outrepont, qui fit machinalement le signal qu'on lui conseillait. Maintenant, passez votre main sur vos lèvres en caressant votre barbe.

Le colonel fit ce geste.

iL-r^ Relevez votre moustache! Voyez, la jeune fille vous a compris; à son tour elle

livre au veril son mouchoir; elle lépoud par un signe affirmalif à votre première question, et elle agile son doigt pour dire noîi à la seconde. Vous êtes aime et Nsina est libre. ,0

Le colonel avait entendu parler déjà du langage mystérieux et mimique que mettent en œuvre les Maures dans leurs intrigues amoureuses. Néanmoins il demanda d'un ton brusque au rameur :

— Prétendrais - tu t'ainusor à mes dépens ?

— Je le prétends si peu, mon colonel, que je vais vous donner une preuve de l'amour

de Nsina pour vous. Veuillez suTvre encore mes conseils une dernière fois ; montrez à la sbaïa les fleurs que voiei.

En achevant ces mots il tira de dessous son burnous '.^n bouquet (ie jasmin, d'œillets et (le lentisques, dont les liges étaient recouvertes d'une légère feuille d'or. Le coionel prit le bouquet et l'éleva vers Nsina. Celle-ci détacha de sa coiffure une des reines-marguerites qu'elle y avait attachées et la lança vers In chaloupe. Le vent (jui comincuoait à s'élever retarda <ie (juelques instants la chute de ia n<'ur, cl fo rameur manœuvra avec tant d'adresse (juela reine-marguerite vint tomber sur la poitrine du colonel.

Gaston couviil «h» baisers la Heur avec- de>

- - t>Oi —

Iransporls de joie et de bonheur dont il ne tarda point à sourire lui-même, et qui couvrirent SOS joues de rougeur lorsqu'il se rappela qu'un inconnu se trouvait le témoin de ces extravagances. Le rameur semblait n'avoir rien vu. La tête à demi cachée sous les plis de son burnous, il regardait la fenêtre, à laquelle ne se montrait plus Nsina. Quelques minutes s'écoulèrent, la fête recommença , Cl le rameur, donnant tout-à-coup une vive impulsion à la chaloupé, ramena son passager vers le rivage,

Le colonel, en abordant la terre, jeta quelques pièces d'or au matelot cl dit d'une voix sévère :

— Voici pour payer (on silence... Et voici

pour punir tes indiscrétions, ajoulu-t il en brandissant sa canne. Oublie que lu me con- •iiais et ne garde aucun souvenir de nos deux entrevues de ce soir et d'hier.

Le colonel avait reconnu le juif de la veille dans le matelot réel ou supposé.

Le/ameur se baissa, ramassa les pièces d'or, les pesa dans sa main, soupira et répondit :

— Colonel d'Outrepont, je serai discret, mais à une condition.

— Une condition, et laquelle, drôle, s'il te plaît?

— Reprenez tel or.

— Que veut dire ceci?

— Le service que je vous ai rendu, si c'en est un toutefois, vaut plus ou vaut moins que cet argent. Avec l'or se trouverait le mépris. Ne veuillez donc voir dans cette aventurc qu'un service rendu par un ami que le hasard a placé sur votre passage. Enfin, Colonel, si la belle Nsina, plus redoutable, prenez-y garde, que toutes les bayadères de l'Opéra parisien, vous rendait nécessaire un banquier, n'hésitez point à recourir au crédit de mon ami Samuel Chebabi. Telles sont les conditions (|ue je requiers de votre loyauté, colonel, en échange d'une dlscré lion à toute épreuve, soyez en convaincu.

A ces mois il s'inclina profondément , donna, de nouveau, une brusque et rapide impulsion à la chaloupe et disparut, laissant le colonel décontenancé, stupéfait et ne songeant pas même à suivre du regard l'inconnu qui venait de lui tenir un langage si singulier.

Le lendemain malin, Jean, assis dans l'an lichambre, réfléchissait de nouveau à tout ce qu'il voyail depuis quelques jours. La veille au soir, le colonel, en rentrant, avait trouvé deux lettres de Joséphine, arrivées par un courrier extraordinaire venu de France. M. d'Outrepont avait reçu ces lettres d'un air distrait, sans prêter la moindre attention à la manière dont son domestique

avait appuyé sur les mots : Deux lettrea particulières de France, Il les avait iiiètiic jetées sur son bureau sans les ouvrir, sans regarder l'écriture de l'adresse !

Le vieux domestique comprenait sans peine que son maître se trouvait sous le prestige d'une notivellc intrigue amoureuse.

Quelle en était l'Iiéroïno invisible!^ de quel philtre avait-elle user pour en effacer tout-àcoup et à tel point l'amour profond inspiré par lajeune filledelariie Ncuve-Hauleville? là venaient échouer les suppositions du valet de chambre émérite.

Tandis (pi il se posait de si graves ques lions, non sans méditer les bras croisés et la

tête penchée sur la poitrine, dans son altitude favorite, tout à-coup un bruit desonnetle vint l'arracher àses conjectures et lui rappelerqtie Gaston attendait depuis un grand quart d'heure le repas du matin auquel ne songeait plus maître Jean. Le valet de ciiambre, pris en faute, courut à son maître, qui lui adressa des reproches dont l'énergie attestait à la foisdel'appétitet unedisposition évidente à la mauvaise humeur. Jean se hâta donc de courir à la cuisine pour prévenir un nouvel orage.

Tout-à-coup il s'arrêta, sourit, reprit sa place dans le fauteuil qu'il venait de quitter au bruit de la sonnette et se croisa les bras en murmurant de ses grosses lèvres passablement railleuses :

- — Oh! j'ai le temps maintenanl.

Un fantôme blanc, le visage caclié sous les plis d'un long voile mauresque, venait (l'entrer clans l'antichambre. Après quelques instants d'hésitation , sans dire un mot , sans faire un signe à Jean , il avait été droit au cabinet du colonel el en avait ouvert la porle qui s'étaient brusquement refermée aussitôt.

Le colonel écrivait, il leva la tèle et jeta un cri de joie.

Sous les voiles tiansparents du fantôme debout (lovant lui et dont une vive émotion faisait palpiter la poiliiiie, d avait cnlrovu

un bras cliarniant et un riche bracelet d'or bizarremeni travaillé.

Un bouquet de reines-marguerites dont les tiges étaient recouvertes de feuilles d'or venait de tomber à ses pieds.

LA SBAIA.

Nous l'avons dit, le colonel, comme la plupart (les officiers supérieurs de Tarmée, occupait une des maisons arabes qu'avaient abiuidonnc^os les l'amillos mauresques ou cou-

- '2iU —

iougiies émigrées de l'Algérie h l'époque de l'invasion française. Séquestrées par l'administration des domaines, ces maisons servaient alors et servent encore aujourd'hui soit à des établissements publics, soit à loger les principaux chefs de l'occupation militaire. Nsina , dont personne du reste ne pouvait soupçonner la présence chez M. d'Outrepont, s'était réfugiée dans la petite galerie ou ghorfa qui s'étendait immédiatement sous la terrasse, et se terminait de chaque côté par un charmant cobba en dôme. D'une petite fenêtre ménagée dans les sculptures de ce pavillon, on voyait la ville blanche s'épancher comme des flots écumeux, sur la pente de la colline. A l'autre exîr^émilé de la ghorfa, se trouvait une chambre (îont les murs étaient revêtus de tuiles *n faïence peinte, et que couronnait un plafond

en bois sculpté, imitant les plis «l'une lenlure rattachés au milieu par une corbeille de fruits. On avait laissé aux plis ligures en bois île cèdre leur teinte brune parsemée de tons jaunâtres; mais l'artiste avait donné à chacun des fruits de la corbeille sa couleur naturelle, depuis l'or (le l'orange jusqu'à la pourpre sombre de la banane et au vert éclatant de la pastèque. Un divan placé dans l'ogive appelée cabou , des coussins brochés de soie et d'or, une table en marqueterie de bois et de nacre ; l'.n narghilé, des vases <ie cristal reliaussés d'or, et toujours n^mplis de fleurs dorées, composaient le mobilier de ce boudoir mauresque, d'où s'éloignait rarement la sbaïa. Assise les jambes croisées, dans I attitude si favorable à la rêverie et au farniente (ju'affectionnenl ies Maures, elle se tenait toute la

journée près de la fenêtre grillée , épiant le retour de Gaston, l'oreille aux aguets pour entendre au loin le pas de son cheval, l'œil fixé sur la \ille , pour l'apercevoir, grâce au hasard peut-être, traversant rapidement un des quartiers français, les seuls qui permissent au regard de pénétrer dans leurs places et dans leurs rues. Quelque longue que fût l'attente, elle ne lassait jamais la persévérance de Nsina. A de longs intervalles , sans s'éloigner de la fenêtre, elle appelait sa négresse Ambor, qui s'empressait aussitôt d'accourir et de s'agenouiller devant sa maîtresse, dans l'attitude à la fois soumise et familière qui caractérise les serviteurs favoris des Orientaux. Ambor, que de larges cicatrices sur chaque joue attestaient avoir reçu la naissance au-delà (lu désert, dans le mystérieux pays de Tom-

bouctou, croisait sos bras d'ébène sur sa jmitrine à demi nue. Au plus léger signe tic sa maîtresse, à la uioindre syllabe tombée nonchalaiiinieut de ses lèvres^ elle s'empressait «rapporter sur un plateau de métal les petites tasses de porcelaine transparente qui semblent donner un parfum encore plus exquis au café délicat des Maures. Ou bien, dénouant la longue chevelure de la sbaia, ci la délivrant des rubans de pourpre qui en recouvraient les brillantes et longues tresses, elle la peignait doucement, avec cette adresse souple et caressante innée cliez les femmes de couleur, et dont elles seules ont reçu le privilège. Nsina s'abandonnait au soin d'Ambor, comme l'eût fait un enfant : elle lui laissait prendre ses petits pieds, finement cambrés, pour raviver les teintes jaunes du hennah, qui commen

çniont à perdre <ie leur vigueur; ou hicri elle lui abandonnait ses mains afin qu'elle en teignît les ongles en noir-, après cela, elle présentait son visage charmant à la négresse : celle-ci plaçait au milieu du front, sur les joues et au bas du menton, de légères paillettes d'or; ^sino confiait encore à fesclave le soin de rajuster les plis de son large pantalon ou de ses manches transparentes. De temps à autre, Ambor présentait à sa maîtresse un miroir^ sur la glace vénitienne duquel la danseuse laissait tomber un regard (iistrait qu'elle reportait aussitôt vers la fenêtre. Ambor veillait sans cesse sur Nsina, déployant une sollicitude infatigable, jamais obséquieuse, jamais a charge. Ainsi dit uij poète orientai : H Le bon unge protège le vrai croyant, san?;

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qu'on lo voie, sans (ju'oii reiilciitle; préseni et absenl à la fois (1). »

Lors((ue Nsina apercevait enfin Gaston, elle se soulevait et elle appelait Ambor pour lui faire part de son bonheur. La négresse battait des mains, attachait une guirlande de lleurs d'oranger dans les beaux cheveux de sa maîtresse, et courait, en chantant un des airs de son pays au-devant de M. d'Outrepont. La sbaia, avec la tendresse passionnée des filles de l'Afrique, tendait les bras à son seigneur, comme elle l'appelait; s'efforçait de lire sur son visage s'il revenait gai ou triste, satisfait ou mécontent, et reflétait aussitôt la sensation

(1) Enyaddi.

qu'elle avait lue dans les traits du colonel. On reste, jamais une question ne sortait de ses lèvres : la joie ou la tristesse de Gaston , telle était la seule chose qu'elle pût comprendre ; la seule pensée qui arrivât jusqu'ù son intelligence. Heureux , elle s'associait à son bon heur, se blottissait sur ses genoux, ainsi que l'eût fait une jeune lionne domptée, et le fascinait de son œil limpide tout chargé d'amour. Triste, elle le consolait par des paroles affectueuses, par des caresses enivrantes, et ne tardait pas à endormir peu à peu ses ennuis ou ses chagrins.

Telle est l'existence d'une femme de l'Orient : plaire et aimer; non pas de cet amour chrétien qui fait de la passion un culte, Irans-

figuru l'àme, et l'clève jusqu'à de siiinles extases. La passion orientale n'ii point de ces élaub sul)limes , de ces abnégations qui comptent pour rien les plus grands sacrifices, cl qui s'immolent nvec joie, heureuses et (ières de leurs tortures. La sbaia aimait de toutes les forces de sa nature, et ne comprenait (le l'amour que son bonheur et ses enivrements. Elle appartenait ;« Gaston comme Âmbor lui appartenait à elle 5 elle était son esclave, sa sbaia, son chien. Elle ue vivait que par lui el pour lui. Insoucieuse de toul le reste , lorsqu'elle l'avait aimé , elle était venue lui dire :

— Me voilà, je t'aime.

VU depuis lorsj elle n'élail poinl soilie,

luênie par la penscc, de la maison île Gaston. Ne gardant ni un regret des fêtes où les spectateurs enivrés jetaient des monceaux d'or à ses pieds, ni de ses compagnes, ni de sa famille, tout se résumait pour elle dans ce mot : Gaston. Ainsi doivent aimer les liouris que Mahomet promet aux vrais croyants.

Cet amour sans cesse varié dans sa monotonie apparente, ce long enivrement sans malaise et sans réveil, avait complètement subjugué le colonel. Il n'avait plus d'autre [jCusée, d'autre souvenir; semblable aux Theriakis et aux buveurs de bacliiche, rien ne lui importait que la tendresse de Nsina. A peine trouvait-il assez de courage pour s'acquitter de ses devoirs militaires. Le lasse avait coni-

pris el poul-èlic éprouvé dt; paioillcs sensations. Santi c(;la, il n'eùl ni conçu ni célt'bré les enchaniements cl'Armide, celle lille de l'Orionl coniine la sbaia,

Jean ne remellait même plus à son maître les lettres de Josépiiine 11 se contentait de les placer à côté des autres, qui s'amoncelaient, sans avoir été ouvertes dans l'un des tiroirs du bureau du colonel.

Pei»(!anl un mois «MJlier , rien n'éveilla M. d'Outreponl de l'extase dans lequel Nsina le tenait plongé. Un matin, qu'assis près de la sbaia, il ne pouvait se lasser de l'entendre chanter a mi-\oi\ ses relVains lavoris, les refrains (pr»>llc avait dits ie soir où Gaslon l'a-

vail vue pour la première fois, Ambor se glissa doucement el en silence près de la Mauresque, qui jeta sur elle un regard de colère; Ambor croisa les mains sur sa poitrine, baissa la tête, el attendit les questions de sa maîtresse irritée. Celle-ci la renvoya d'un signe de tète, l'esclave obéit sans dire ce qui l'avait amenée; mais à peine eùl elle disparu qu'on entendit la voix de Jean.

— Une ordonnance du gouverneur en chef apporte une lettre au colonel, disait-il. L'ordonnance a reçu l'ordre d'attendre el de recevoir immédiatement la réponse.

Gaston se leva et quitta Nsina, qui ne comprenait point qu'on pût s'éloigner d'une

femme aimée poui obéir à l'ordre (l'un supérieur.

Le colonel sortit et rentra pâle et agité : il tenait à la main un papier ouvert. INsina jeta un cri déciiirant :

— Tu vas te sépar<»r de moi ! s'écria-telle.

Le colonel détourna la tôte pour cacher une larme. INsina, éperdue de douleur, se livra au\ transports de désespoir qui sont particuliers aux orientaux. Elle mit en lambeaux ses vêtements, se déchira le sein et le visage, et se roula sur le plancher en poussant des sanglots cl des lamentations.

Le colonel cherchait en vain n la calmer et n la consoler.

— Rassure toi, disait-il : mon absence ne sera point de longue durée; l'expédition que je suis appelé à commander ne peut se prolonger long-temps.

— Une expédition ! reprit Nsîna : des coups de kisils et .le yatagans; des Arabes qui cou pent les têtes des Roumis! n'est-ce pas?

Ambor ^deurait et se lamentait près de sa maîtresse.

^— Cela est écrit! se hasarda-t-elle à dire.

(ies mois, sarjs consoler la musulmane. Tainenèrenl lout-àcoupà la résignation. Elevée dans If^ dogme de In fatalité, habituée à se courber sous les événements de la vie, sans résistance, sans lutte, elle ne cherclia même plus à retenir le colonel quelques instants encore. Elle se laissa aller sur le divan et cacha son visage dans les coussins pour étoutfer ses sanglots qui protestaient encore contre la loi d'Allah.

Cependant, il fallait organiser en toute hâte un aussi brusque départ; niille complications se [>résentaient à l'esprit de Gaston et se trouvaient toutes dominées par une seule plus cruelle encore et plus difficile à résoudre. Qu'allait devenir Nsina? il ne pouvait la lais-

ser, pendant une longue absence, dans la maison qu'il occupait. Cette maison appartenait au domaine et pouvait recevoir une autre disposition, tandis que son hôte actuel, comme tout le donnait à supposer, après une expédition dont on ne pouvait prévoir la durée, se trouverait appelé à commander une des provinces de l'Algérie qu'il allait soumettre. Cependant l'ordre de départ était formel^ l'olficier supérieur qui comman lait la colonne dont on confiait la direction à M. d'Outrepont Venait d'être blessé gravement, et le général en chef prescrivait à Gaston de partir sur l'heure. De chaque moment de retard pouvait résulter une grave responsabilité pour le colonel. Il écrivit à la hAle un mandai à vue sur son banquier, le remit à Nsina avec quelques poignées d'or, et donna à Jean l'oidre de

s'occuper, avant tout autre soin, de trouver un logement convenable à la Mauresque.

La sbaia écoutait la voix de Gaston sans comprendre le sens des paroles qu'il disait. Brisée par la douleur et pourtant résignée, elle subissait son sort avec la morne abnégation du musulman condamné par le cadi aux tortures du bâton et qui s'eiïorce de se relever sur ses pieds sanglants pour aller baiser le turban du juge qui l'a condamné. Des larmes néanmoins ruisselèrent sur ses joues pâles et glacées lorsque le colonel la pressa une dernière fois dans ses bras et s'arracha, non sans efforts, à ses étreintes. Elle se traîna vers la fenêtre, elle regarda Gaston qui montait à chexal et qui s'éloignait avec quelques otCciers

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