‹ Études de moeurs algériennesChapitre 3 sur 9 · LA PENDULE D ALBATRE · texte numérisé non relu

LA PENDULE D ALBATRE

Paris ne s'éveille véritablement que vers sept iieures du malin. Jusque-là, on ne rencontre guère que des bandes de balayeurs, stationnant au milieu des nuages de poussière qu'ils soulèvent; des troupes d'anesses,

sous la conduite d'un métayer nomade, voni se faire traire à la porte des malades qui réclament leur lait; il faut ajouter des ouvriers qui se dirigent gaîment et ù grands pas vers leur besogne; enfin quelques gardes nationaux, sur leseui! des mairies, attendent avec impatience et en s'élirant les bras, l'heure qui doit les rendre à leurs habitudes domestiques. Les magasins s'ouvrent à peine et ne laissent voir, à travers les glaces de leurs montres extérieures, que des femmes enveloppées de peignoirs fanés, coiffées de nuit, et dont la chaussure négligée et les cheveux en désordre île rappellent en rien les jolies marchandes qui, plus tard, prendront place au fauteuil de leur comptoir, comme des reines s'asseoient sur leur trône, belles, éléganies et d'une irréprochable recherclic. Les trottoirs

mêm€, inondés par les bornes-fontaines qui vomissent, à pleines gorgées, des flots d'eau sur leur asphalte, n'offrent aux pieds des rares passants qu'une voie glissante et humide; Paris s'apprête à se mettre en scène et ne s'inquiète ni du désordre ni de l'abandon du moment actuel, pourvu que tout-à-l'heure il puisse paraître avec éclat.

Quoique les premiers symptômes du réveil de Paris coinmençassent seulement à se manifester dans le quartier de la Chaussée-d' Antin, déjà, depuis une heure, un jeune homme se promenait sur la partie du boulevard qui avoisine la rue du Heldcr : tantôt il accélérait sa marche avec impatience et il atteignait, en quelques minutes, la rue Lepellelier; lanlôt il revenait sur ses pas , repassait devant la

rue du Helder, y jetait nn regard rapide et se dirigeait vers la rue de la Chaussée-d' Antin : après quoi il recommençait le même

Cet obstiné promeneur comptait vingt ans à peine ; c'était une de ces belles têtes blondes dont Paris , redoutable serre-chaude, provoque les passions précoces, et qu'il jette avant le temps, dans la crise redoutable d'un premier amour 5 crise qui trop souvent décide de tout l'avenir d'un homme.

Il y avait de la naïveté et de la désillusion dans le sourire amer qui contractait les lè\res de ce jeune homme, chaque l'ois qu'il jetait son regard dans la rue du Hel der sans y rencontrer ce qu il y cherchait. A la

fin cependant, au lieu de continuel' sa roule, il s'arrêta tout-à-couj>; l'impatience et la colère avaient blêmi son visage , em même temps que ses yeux s'injectaient de sang, et que ses lèvres desséchées s'agitaient d'une façon convulsive. On le voyait facilement, sa raison s'égarait : il luttait en vain contre une de ces tentations fatales, provoquées par le délire, et qu'on nomme avec tant de justesse et d'énergie un coup de tête. Vaincu par son égarenjout et en proie à une fièvre véritable, il prit brusquement sa course et s'élança vers l'extrémité de la rue du Helder opposée au boulevart. Comme il s'arrêtait, haletant, devant une maison qui forme l'angle avec la rue Taitbout, la porte de cette maison s'ouvrit brusquement , et le promeneur matinal se

trouva face à face avec un homme de quarante ans environ.

La physionomie de ces deux personnes trahit une même expression de surprise et de mécontentement. Quoique évidemment elles se connussent, elles n'échangèrent point de salut et se dirigèrent en se tournant le dos , la plus Agée vers le boulevarl, la plus jeune vers l'intérieur des rues. Arrivées à cent pas de distance, elles se retournèrent assez malencontreusenienl pour que leurs regards se rencontrassent de nouveau et vinssent prouver qu'elles n'étaient point aussi étrangères l'une à l'autre qu'elles afteclaient de le paraître. Toutes les deux parurent se demander à la fois si elles ne reviendraient pas l'une sur l'aulrc, L'attitude du jeune

homme exprimait l'attente et le défi. Dans les traits de son adversaire on lisait la colère et le désir de la vengeance. Cependant, avec une simultanéité qui semblait le résultat d'un pacte tacite, ils se tournèrent de nouveau le dos, et continuèrent leur chemin sans paraître prendre attention à une jeune femme accoudée sur la fenêtre de la maison devant laquelle ils s'étaient rencontrés.

Cette solution pacifique coûta beaucoup au plus âgé des deux antagonistes ; il fallut qu'il rassemblât toute la force de sa volonté et toute la puissance de sa raison pour ne poini céder a la colère qui faisait battre impétueusement son cœur. Pâle, les dents serrées, les mains crispées, il précipita sa marche, qu'il accentuait sur le pavé par le choc saccadé de

— loges talons. Il ôta son chapeau pour essuyer l'eau glacée qui mouillait son front légèrement dégarni et pour l'exposer au contact Irais et tempérant de l'air du matin.

Peu à peu ces mouvements violents firent place à des sensations moins emportées; un sourire de dédain finit même par entr'ouvrir ses lèvres, quoique son sourcil se contractât encore violemment.

A des émotions d'abord si orageuses suc céda un de ces calmes plats dont les réactions l'ont passer ceux qui les éprouvent des excitations les plus ardentes à un élal voisin de l'atTaissenient : semblables en cela à certaines ébulitions chimiques qui se forment par le contact de deux corps hétérogènes, et dont le

produit ne rappelle en rien les deux principes qui l'ont formé. Il se sentit pris d'un profond dégoût pour la femme qui venait de lui faire éprouver, pendant un quart d'heure, les tourments enragés de la jalousie; il haussa les épaules, sourit franchement cette fois, respira plus à l'aise, et se mit en marche librement, légèrement, en homme qui vient de se débarrasser d'un pénible fardeau; sans regret et surtout avec la certitude de n'avoir à redouter, de sa propre part , ni faiblesse ni rechute.

Pour bien comprendre la réalité d'une pareille transformation morale, il faut se rappeler l'âge de cet homme et le regarder avec (fuelque attention. Ses manières révélaient une distinction qui résultait bien plus encore

(le sa nature d'élite que Je ses habitudes et de ses relations 5 l'âge ne l'avait point trop marqué de son sceau, et peut-être même ses traits sévères eussent-ils perdu de leur carac-, tére à ne point se trouver surmontés d'un front nu et largement développé. Un embonpoint généreux ôtait une partie de leur profondeur aux rides qui se dessinaient autour des tempes, d'une façon vague encore, et qui disparaissaient à mesure que la sérénité reparaissait sur le visage du promeneur.

Enfin, la rosette d'officier de la Légiond'Honneur brillait à un des revers de sa redingote bleue, qui, par la manière dont elle était boutonnée, semblait révéler des habitudes militaires.

On était alors au mois de mai ; le ciel ne

— la —

montrait que de l'azur, ctlalune, (juiltaiU le ciel à regret , apparaissait encore à l'extréniité de l'horison, quoique déjà le soleil répandît les splendeurs de sa lumière sous lesquelles toui s'animait de reflets étincelants et d'ombres vigoureusement accusées. L'air était frais et bon; il eût fallu, pour résistera tant de bienfaisantes influences , une mauvaise humeur plus persévérante que les traces d'ennui qu'avaient laissées dans l'âme du promeneur son désappointement rlu matin et la résolution qui en était la conséquence. Il avait pendant sa vie, subi trop de déceptions f)lus amères et plus fatales que celle-là , pour ne point en prendre lout-à-fait son parti : si bien qu'un quart d'heure après, flâneur insouciant, il s'arrêtait devant les magasins, suivait de l'œil les jeunes ouvrières qui pas-

saienl près de lui le nez an venl, el trouvait en outre le temps de chercher à deviner les traits de quelques femmes qui , ie visage caché sous les plis de leurs voiles, livraient aux conjectures des curieux les motifs de leurs excursions matinales el furtives.

U marchait donc à l'aventure, ne s'inquiétant pas du chemin qu'il suivait, el s'amusant beaucoup des épisodes de la route, qui tantôt amenaient devant lui un pied mignon, étroit et finement chaussé; tantôt une taille souple qui balançait les plis de sa jupe, comme une Espagnole eût fait onduler sa basquine. Pendant qu'il se livrait à ces plaisirs de poète et d'homme blasé, une femme qui sortait, hélas! de la catégorie attrayante des jeunes fdles, s'arrêta à la vue du prome-

iiour el le regarda, de loin, avec une curiosité qui finit par attirer l'atteniion de celui qui en était l'objet. Il prit son lorgnon et examina cette femme des pieds à la tête. Elle lui était parfaitement inconnue, et il s'en sut gré; il se souciait peu de connaître une créature peu avenante, maigrement vêtue, et dont la tournure attestait pour le moins quelque quarante ans. Lorsqu'il s'était retourné pour l'examiner, cette femme avait fait un mouvement vers lui ; mais le regard froid qu'elle avait rencontré l'avait arrêtée. Elle hésita , porta la main à ses yeux, peut-être pour essuyer une larme, et continua son chemin; tandis que lui , sans donner aucune attention à un incident de si peu d'importance , s'élançait gaîment vers une charmante grisette qui, à son insu peut être,

ei peut-éire aussi avec une habile perfidie, l'enlraîna jusqu'à rextrémilé la plus lointaine du boulevart, presqu'en face de la colonne de la Bastille. Là^ sans se retourner, sans jeter un seul coup-d'œil à l'opiniâtre admirateur qui mar^.bait sur ses talons depuis une demie-heure , elle se jeta brusquement dans la boutique d'un marchand de bric-à-brac, referma la porte vitrée derrière elle, et disparut au milieu des meubles de toute nature qui encombraient l'étroit magasin.

Loin de se tenir pour vaincu, son opiniâtre iraqueur ouvrit à son tour la porte et entra dans la boutique où ne tarda point à venir le rejoindre un vieillard au type israélite, qui, soulevant une casquette crasseuse, s'informa

de ce que désirait son chaland. Celui-ci désigna quelques potiches, les prit dans ses mains , les examina en connaisseur éclairé, <hfit ressortir leurs parties défectueuses, dépouilla leur prix des prétentions exagérées du juif, et finit par conclure un marché assez avantageux pour les deux parties contractantes 5 en traitant celte affaire, il gagnait du temps et ne cessait pas de guetter de l'œil la porte par laquelle il s'attendait à voir reparaître la jeune fille. La damnée porte ne s'ouvrait point, et il ne restait plus au curieux désappointé qu'à donner son adresse et à ordonner qu'on lui envoyât les porcelaines, lorsque tout-à-coup il oublia les vases japonais et même la porte mystérieuse pour se diriger vers une petite pendule en albâtre, d'assez mauvais goût , de peu de valeur et

que flanquaient, sous leurs cylindres de verres, deux vases en porcelaine peinte remplis de fleurs arlificielles, et qu'avaient flétris la poussière et le temps. Une vive rougeur colora ses joues, et sans tenir compte de son embonpoint, il s'était agenouillé pour mieux contempler ces objets vulgaires, dédaigneusement placés par le brocanteur sur la dernière planche d'un vieux, dressoir.

— Depuis combien de temps cette pendule se îrouve-t-ille dans votre boutique .''demanda-t-il au marchand d'une voix émue et les yeux humides de larmes.

L'impassible israélile alla prendre un registre, le posa sur le comptoir, arma son nez

deliinelles ei répondit nprès avoir compulsé

les pages de ce grimoire :

— J'ai acheté la pendule et les vases, numéros 711, 712 et 713, l'année dernière au mois de janvier.

— Quel prix en voulez-vous?

— Cinq cents francs, dit hardiment le juif.

Celui à qui s'adressait une demande si oxor bitante regar<la le marcliand avec colère, mais comme si la seule pensée de discuter le prix do ces objets lui eût paru une honte, ou lui eût causé de la douleur, il tira de son portefeuille un billet de banque et le jeta sur le comptoir du fripier.

— Si monsieur veut me laisser son adresse, dit ce dernier en ôtant lout-à-fait sa casquette, je vais lui envoyer la pendule et les vases avec les autres autres objets.

— Non, interrompit l'acheteur avec impatience, non! faites avancer une voiture de place; je veux emporter moi - même mes dernières emplettes. Vous m'enverrez le reste dans la journée; voici ma carte.

Le vieillard lut sur celle carie le nom de M. le colonel Gaston d'Outrepont, député. Il ôta sa casquette, resta nu-tête devant l'acheteur et se hâta d'appeler de sa voix chevrottante:

— Judith! Judith!

La porte du fond s'ouvrit; la jeune fille,

naguère si vivement attendue, se montra, souviaulc et n'osant lever les yeux sur la personne qui se trouvait avec son père. Telle était l'émotion de M. d'Outreponi qu'il ne prêta aucune atleniion à la griselie, et que celle-ci reçut de son père l'ordre d'aller chercher une voituii?, exécuta cet ordre et plaça la pendule tlans ic fiacre, sans même avoir obtenu un regard de l'admirateur fervent qui l'avait suivie pendant une dejnilieure! et qu'elle supposait n'avoir fait tant

d'achats que dans l'espérance de la revoir.

M. d'Outrepont monta précipitammenldans la voiture, plaça sur ses genoux la pendule, s'assura qu'elle ne recevrait aucun choc pendant le trajet, étaya soigneusement les deux

petits vases et ordonna au cocher de le conduire rue d'Angoulême-St-Honoré.

Après un trajet d'une demi heure environ, le liacre, qui s'était lentement traîné jusqu'aux Champs-Elysées, s'arrêta devant un charmant hôtel : le cocher descendit de son siège et déplia le marchepied à l'acquéreur de la pendule, qui ne s'était point dessaisi un moment de son emplette. Quoiqu'un domestique fût accouru au premier appel de la sonnette, M. d'Outrepont ne voulut s'en fier qu'à lui-même du soin de transporter jusqu'à son cabinet le trésor qu'il rapportait. Arrivé dans une riche bibliothèque, il déposa sur la cheminée la pendule d'albâtre, essuya les grains de poussière qui s'y trouvaient attaches, la remit sous son cylindre de verre,

plaça près d'elle chacun des vases (!e porcelaine, les ajusta complaisamment des deux côtés

(!e la pendule, et s'assit dans un fauteuil, en lace, pour mieux contempler la symétrie.

Peu à peu, une rêverie profonde s'empara de lui; ce fut dans celte rêverie que le trouva le valet de chambre lorsqu'il entra pour annoncer qu'une dame demandait à être admise près de M. d'Outrepont.

— Celte femme ne vous a-t-elle point dit son nom ! demanda d'un ton assez brusque le rêveur interrompu au milieu des souvenirs qu'évoquait dans son imagination la vue de la petite pendule.

— Le valet da chambre présenta un carré de papier sur lequel se trouvait écrit le nom de Madame Lefkbure.

— Je ne connais point celle femme : que peut-elle me vouloir?

— Je le lui ai demandé, répondit le valet de chambre 5 elle m*a répondu que son nom suffisait pour vous l'apprendre.

— Quelque vieille folle qui vient me solliciter d'appuyer une demande extravagante!

Le domestique sourit comme pour confirmer les suppositions de son maître.

— Dites que je n'y suis point, conclut ce dernier en reprenant, dans son fauteuil, l'atli tude voluptueusement indolente que lui avait fait quitter un moment la requête de madame Lefébure.

Puis rappelant le domestique :

— Jean, fit-il, je n'y suis pour personne, ce matin.

— Pour personne, monsieur? demanda Jean d'un air surpris et mystérieux.

— Pour personne! répondit sèchement M. d'Oulrepont, à qui la qucsiion et le doute de son domestique rendait, pour un instant, la mauvaise humeur que lui avait fait éprouver sa rencontre de la rue du Helder, Cette humeur, néanmoins, s'effaça bientôt dans la contemplation de la pendule d'albâtre.

Jean, d'assez mauvaise humeur lui-même , et qui n'était point fâché de Aiire réjaillir, sur un autre, un peu de l'accueil désobligeant dont son maître l'avait aspergé, vint re-

trouver madame Lefébure, qui altendaitdaiis l'antichambre :

— Le colonel est sorti, dit-il, et ne rentrera point de la journée.

La pauvre femme soupira.

— Et demain? dit-elle, demain! A quelle heure pourrai-je rencontrer M. d'Outrepont ?

— Je l'ignore, madame, répliqua Jean, d'un ton significatif.

Elle essuya une larme et se disposa à sortir avec une douleur si profonde que le cœur de Jean, peu pitoyable de sa nature, s'émut néanmoins devant ce désespoir muet; d'au-

tanl plus que Jean élait Arlésien , et rju'il avait reconnu, non sans un sentiment de sympathie nationale, l'accent de son pays dans la manière dont madame l.ei'cbure prononçait certaines consonnes.

— Revenez demain, à dix heures, madame, reprit-il en passant tout-à-coup de la froideur à la bienveillance : peut-être le colonel poûrra-t-il vous recevoir?

Elle remercia le valel de chambre par un regard plein de reconnaissance et s'éloigna tristement, après avoir repris un mauvais parapluie qu'elle avait déposé derrière la porte.

— Un parapluie, des socques et un châle fané! se dit Jean; c'osl encore quelcfue pau-

vre créature tombée de l'aisance clans la misère. Ah! que les riches qui (ieviennent pauvres sont à plaindre, et(|u'il vaut bien mieux avoir élé pauvre toute sa vie!

Tandis que Jean, vieux domestique au service de M. d'Outreponl depuis quinze ans , se livrait à ces réflexions philosophiques, sou maître, pour mieux considérer la pendule qu'il venait d'acheter, avait quitté son fauteuil et s'était accoudé sur la cheminée.

A travers la glace sans lain qui surmontait cette cheminée, il aperçut, s' éloignant de son hôtel et se dirigeant du côté des Champs- Elysées, la visiteuse à laquelle il venait défaire refuser sa porte.

Il crut reconnaître en elle la femme (|ui ,

Jeux heures auparavant, s'était arrêtée sur le boulevart pour le voir passer. Il fit un geste (le joie.

— Je l'ai échappé belle! dit-il. Il s'agissait au moins de quelque deman(le|de bureau de poste ou de timbre !

En achevant ces paroles, accompagnées d'un geste de dégoût, il se rétablit voluptueusement dans son fauteuil , attacha de nouveau les yeux sur la pendule d'albâtre et ne tarda point à retomber dans sa première rêverie.

Une demie-heure après, il était encore là, la tête appuyée contre une des larges oreilles de son fauteuil , les pieds allongés sur un

coussin, en face du foyer et les regards attachés sur ses emplettes du matin.

Tout à-coup, il sentit une main se poser sur son épaule. Il tressaillit comme un homme qu'on éveille en sursaut, et répondit gaiement au sonore éclat de rire que laissa échapper la personne entrée, malgré la consigne donnée au valet de chambre.

— Je viens vous demander à déjeuner , Gaston, dit le nouveau venu, tout en examinant, avec une surprise pleine de curiosité, la pendule d'albâtre. Nous avons besoin, ce matin, de votre voix à la chambre pour un vote important. J'ai promis à nos amis de vous amener, car vous traitez la politique comme les femmes; vous n'y croyez pas

beaucoup cl vous lui êtes souvent infidèle.... Mais qui donc a placé sur votre cheminée ces abominables albâtres des premières années de l'empire? Depuis mon arrivée, je cherche à m'expliqucr comment l'élégant Gaston peut laisser, sous ses yeux, de pareils objets et je ne puis trouver le mol de celte énigme.

— L'énigme deviendrait encore plas obscure pour vous, mon cher général, si je vous disais quej'ai acheté tout cela cinq cents francs, et que je n'ai voulu laisser à aucun autre le soin de rapporter, dans ma voiture, et de disposer, sur ma cheminée, ces précieuses reliques de ma jeuncîjse.

— Si c'est une églogue, je ne dis plus rien, répliqua le généra!. Cependant vous me per-

mettrez de sourire en regardant les jambes de ces amours trapus, et les becs gigantesques de ces colombes naines. Ah ! rien ne manque au mystère! Voici, au bas d'une des coloniieltes, deux chiffres gravés, un G et un A. Un G! mon ciier Gaston! je né puis plus le mettre en doute, il y a de l'amour dans tout ceci ; vous ne vous corrigerez donc jamais? Prenez-y garde, ne laissez point venir Célestine dans ce cabinet; elle briserait vos reliques amoureuses; la friponne se pique de jalousie.

Au nom deCélestine, un nuage avait passé sur le front de M. d' Outrepont.

— Célestine pourra désormais exercer sa jalousie en toute liberté, dit-il avec un sourire

forcé. Le nom de la danseuse lui avait rendu une crise de mauvaise humeur qu'il cherchait à réprimer.

— Célesline ' s'écria M. Bonnivet. Cèles-. tine ' quel crime a-l-elle donc commis depuis hier soir? Hier soir, au sortir du Théâtre-Italien, j'ai encore vu votre voiture se diriger vers la rue du Helder.

— Célestine aime trop les visites matinales, interrompit brusquement Gaston, qui so prétait d'assez mauvaise grâce aux questions de son ami, et dont le rire avait je ne sais quoi de saccadé par le dépit.

Puis il ajouta on guise de justification . r. I. 3

— Cela (Jurait depuis dix huit mois ; n'er» parlons plus !

Jean vint annoncer que le déjeuner était servi; les deux amis passèrent dans la salle à manger : bientôt il ne fut plus question ni de la pendule d'albâtre ni de l'infidèle Célestine. Les affaires publiques, les îfuesiions qui s'agitaient à la chambre, les chances de succès du ministère et les détails de ce monde mystérieux qui s'agite dans l'enceinte du Palais- Bourbon, s'emparèrent de l'entretien des deux convives.

Au sortir de table, ils se dirigèrent, en se donnant le bras, vers le palais de la chambre des députés-

Après la séance, ce fut encoie appuyés sur

le bms l'un do l'autre que soiliiciit les deux auiis. Kn traversant la salle des pasperdus, le colonel aperçut, assise sur une des banquettes disposées dans l'embrasure des croisées , la femme qu'il avait rencontrée le matin sur leboulevart, A la vue du député, elle se leva vivement et se dirigea vers lui avec un timide empressetnent. Par une manœuvre habile, Gaston entraîna le général derrière un groupe de causeurs , se glissa hors de la salle, s'élança dans sa voiture qui stationnait en face du palais, et faisant assi^oir Bonnivet à ses côtés :

— Je viens de l'échapper belle! dit il.

M. Bonnivet regarda autour de lui, sans

rien apercevoir qui pût justifier cette exclamation de son collègue,

— Un solliciieur? dit il enfin, en homme qui connaît et qui comprend la gravité d'un pareil périL

— Bien plus que cela, interrompit M. d' Outrepont; une solliciteuse !

— Ah ! mon Dieu !

— Une solliciteuse de quarante ans. . . et dont vous pouvez apercevoir encore là-bas le chapeau antédiluvien, continua-t-il en montrant, debout, sur les marches de l'escalier, ui;idnme Lcféburc, qui portait autour d'elle

des regards de désappointement et de douleur.

— Au Café de Paris! dit le général au cocher .

Le lendemain matin, après une nuit passée dans un de ces doux et profonds sommeils qui donnent un réveil allègre et qui disposent à la belle humeur, M. d'Outrepont quitta gaiement son lit et entra dans son cabinet. H se sentait libre, dispos, sans entraves; il jouissait de cette heureuse situation d'esprit , en savant épicurien qui connaît la valeur du moment présent, et qui sait, pour en conserver la sérénité, se préserver des souvenirs fâcheux de la veille et des soucis du lendemain. D'ailleurs, il n'avait de sujets de tracasserie,

ni dans le passé ni dans l'avenir, il s'élait vengé (ie l'inlidélité deCéiestine en se débarrassant de la danseuse, et surtout en s'en débarrassant, au moment oià le crédit d'un protecteur lui devenait nécessaire pour passer de l'armée des figurantes au corps d'élite des coryphées. Le plaisir de la vengeance avaiteffacéles faibles traces du désappointeinent que fait toujours éprouver à un homme In trahison de la femme , même à laquelle il tient le moins.

Ajoutez qu'il faisait le plus beau lenqjs du monde; que l'azur du ciol et la douceur de la température se trouvaient en harmonie avec les dispositions morales de Gaston, Il s'approcha <Ie la fenêtre en sifflant un air de chasse, contempla quelques instants lu cam-

pagne et l'horison qui se développaient au loin, et revint près de la cheminée, où l'attendait son grand et moelleux fauteuil.

La pendule d'albâtre occupait encore la même place (|ue la veille, et le colonel la contempla de nouveau avec émotion.

— Le général a raison, dit-il; je ne dois point laisser exposés aux yeux des profanes ces précieux trésors tout parfumés de la poésie de ma jeunesse. Je veux les renfermer dans un baliul en ébène dont je ferai garnir l'intérieur en moire blanche. Je placerai ce bahut dans ma chambre à coucher, au-dessous du portrait de ma mère, pour ne |X>int séparer mes deux souvenirs les plus saints ei les plus doux

Tandis que son maître se livrait à ces pensées, Jean entendit tinter modestement, et d'un seul petit appel, la sonnette de la porte. Il alla ouvrir : c'était madame Lefébure.

— Vous arrivez de bien bonne heure, dit le valet de chambre, qui, tout favorablement disposé qu'il se sentît pour la pauvre femme, n'était point fâché de trancher de l'important et de faire valoir le service qu'il rendait.

— J'attendrai, si vous le permettez, ou je reviendrai tout-à-l'heure , balbutia*t-elle effrayée.

— Asseyez-vous là, madame, reprit Jean, désarmé par la timide résignation de la solliciteuse. Je vais vous annoncer au colonel.

— Une dame désire vous parler, dit il à Gaston, qui jeta un regard sur sa robe de chambre et qui se leva pour aller revêtir un costume moins sans façon.

— Quelle est cette femme? demanda-t-il toutefois avant de s'éloigner de la cheminée.

— Je crois qu'elle m'a dit s'appeler madame Lcfébure, réponditJean, qui laissa tomber, une à une, avec une prudente lenleur, les dernières syllabes de sa phrase.

— Madame Lefébure! s'écria M. d'Oulrepont en se blotissant au fond de son fauteuil; madame Lefébure! un abominable chapeau de paille noiie à ruimo é\asce, n'est-ce pas?

Un ohàle fané? une robe de laine grise? Vuici deux jours qu'elle me poursuit partout! dites que je n'y suis pas.

Jean n'abandonnait point si vite les protégés qu'il avait adoptés ; il connaissait trop d'ailleurs l'humeur mobile et facilement impressionnable de son maître pour se tenir vaincu dès le premier échec.

— Voici une triste nouvelle pour le chapeau noir, dit -il du ton moitié familier et moitié respectueux que se permet parfois un ancien domestique avec son maître.

M. d'Outrepont ne répondis point et haussa les épaules.

— Tant pis pour cette femme, continua Jean \ aussi , pourquoi s'avise-t-elle de ne point amener avec elle la jolie personne qui raccompagnait hier.

Jean mentait en parlant ainsi; mais Jean, nous sommes forcés de l'avouer, ne dédaignait pas de recourir au mensonge, quand il en reconnaissait l'utilité.

Déjà Gaston se sentait des dispositions moins hostiles contre le chapeau de paille noire.

— Mais (|ue me veut l'opiniâtre créature? (il-il, entrant ainsi en pourpailer et n'exigeant plus l'expulsion immédiate de la solli • eileuijc .

— Monsieur ferait peut-être bien de la recevoir, insinua Jean. Il sera toujours temps de s'en débarrasser, après l'avoir entendue, si la demande qu'elle veut adresser à monsieur n'est pas digne d'intérêt.

— Allons, Jean , soupira le député, faites entrer madame Lefébure.

Et il se laissa retomber dans son fautonil avec un geste qui tenait à la fois de la résignation et de l'impatience.

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