‹ Études de moeurs algériennesChapitre 4 sur 9 · LA FEMME AU CHAPEAU DE PAILLR NOIR · texte numérisé non relu

LA FEMME AU CHAPEAU DE PAILLR NOIR

Jean alla chercher sa protégée dans l'anlichambre. M. d'Outrepont, qu'avait entraîné un mouvement de bienveillance ou plutôt de faiblesse irréfléciiie, commença à se repentir sérieusement, à la pensée de l'en nui de cette

entrevue : des dotéaru'.es à écouter, des refus à donner, des sollicitations à subir, d'opiniâtres importunitésà entendre, des espérances folles à détruire... et tout cela pour une femrae inconnue, laide et vieille!

— Au diable Jean ! C'est la dernière fois que le fat tranchera du protecleur et abusera de la bonté de son maître !

Telle était la situation morale du député , lorsque la porte s'ouvrit de nouveau, et que Jean annonça de sa plus belle voix :

— iVladame Lefébure!

En même temps, il glissait un chaise derrière la pauvre femme, qui s'avançait en tremblant, puis il disparut.

\.e froru plissé par la mauvaise humeur, le colonel jeta les yeux sur la solliciteuse. L'examen qu'il en fil ne le ramena point à des sentiments plus bienveillants pour elle. Rien n'était changé au chapeau de paille noire de la veille, si ce n'est qu'un voile en recouvrait les bords évasés. En entrant dans le cabinet, madame Lefébure avait jeté sur son visage les plis de son voile , qui, cependant , laissaient encore trop entrevoir, au §ré de Gaston, une physionomie insignifiante. Le reste du costume se trouvait parfaitement en harmonie avec le chapeau cl les traits de la pauvre femme, qui se tenait là, sur le bord de sa chaise, tremblante, émue, les yeux pleins de larmes et la poitrine agitée.

— Vons avez à me parler, niadame? <le-

manda d'une voix glaciale M. d'Oulrepont qui ne se sentait point ému du trouble de madame Lefcbure, et qui déjà accusait, avec impatience, la durée de cette entrevue. |Parlez ! veuillez me iàire connaître les motifs qui me valent l'honneur de votre visite? continua-t-il.

— L'émotion que j'éprouve... balbu(ia-telle en essuyant ses larmes...

— J el'aurais préférée moins hydraulique et plus prompte à parler, pensa Gaston, en portant les yeux sur la robe de laine de madame Lefébure, ou plutôt sur la taille épaisse dont cette robe dessinait les contours largement accusés.

Cepciulant ragiiaiion do madame Leleburc, loin de s'apaiser, semblait au contraire s'accroître encore. Ses lèvres convulsives cherchaient à murmurer des mots que leurs sanglots rendaient inintelligibles. Le député jeta un regard sur la pendule et dit d'une voiv brève dans laquelle se trahissait de l'impatience.

— L'heure qui m'appelle à la chambre ne tardera point i\ sonner, ma(!ame; j'ai d'autres personnes à recevoir avant de me rendre à la séance. Je vous en conjure, veuillez vous remettre d'une émotion que je ne m'explique point et que je ne sais comment (;almer.

Klle se leva en pleurant et se dirigea vers la porte pour s'éloigner.

Il 4

Le colonel, se sentant pris enfin de pitié pour cette douleur vraie et profonde, chan gea de manière avec madame Lefébnre :

— Il faut m'excuser, madame, et me par 1er avec confiance, dit-il en la prenant par la main et en la forçant de se rasseoir. Voyons, mettez de côté toute crainte, et croyez à mon désir sincère de vous être utile.

— Oh! merci! dit-elle avec effusion, merci! Vos paroles me rendent un peu de force et de consolation. Si vous saviez ce (jue je souffre depuis hier !

— Dn chagrin inattendu vous a donc frappée?

— Le plus cruel qui put, hélas! m'adve nir. Il détruit toutes les croyances de mon cœur; il m'enlève la seule pensée qui me soutint encore dans la vie.

— Les députés, madame, peuvent contribuer à réparer les injustices du sort, mais non point à consoler les peines de cœur, interrompit le colonel en souriant; ces conlidences...

— Vous avez raison, monsieur, reprit-elle à son tour avec un sourire amer; je vais mn hâter de parler et tâcher d'oublier des larmes et (les regrets — ridicules, n'est-ce pas, de la part d'une vieille femme? J'arrive à ma pétition, monsieur. Fille d'un employé supérieur lie la douane, sœur d'iin colonel mort ati ser

\ice de son pays, pendant dix-sept ans j'ai lutté contre la pauvreté pour donner aux orphelins de mon frère une éducation honorable. En remplissant ce devoir, monsieur, j'ai épuisé mes ressources. Ma vue s'affaiblit, les veilles l'ont fatiguée, à ce point de me rendre difficile tout travail à la lampe. Sans vous, sans votre protection, je ne sais quedevenir... Et cependant il faut encore que je vive pour les enfants de mon frère , pour sa fille surtout qui compte à peiue dix-sept ans.

— Vous appartenez à la ville que je représente à la chambre?

— Non, monsieur.

— Ètes-vous née du moins dans le dépnr-

lement aïKiucI m'attache tnon litre de député ?

— Non, monsieur.

— Hélas ! madame, je n'ai point le droit de faire valoir près du ministre vos demandes si légitimes.

— Que vais-je devenir? Que vont devenir les enfants de mon frère, monsieur? Pour moi, la mort, fût-ce la mort qui donne la faim, sérail un bienfait ! Mais ces orphelins...

— Allons, ne perdez pas tout espoir, madame : mettez votre confiance en moi. Si je ne puis faire valoir vos droits îprès du jninis-

tre, j'espère trouver des amis qui, par affection pour moi, se chargeront de ce soin. A quel département appartenez -vous?

— Au déparlement des Bouches-du-Rliône.

— Et dans quelle ville êtes-vous née?

— A Arles.

Il écrivit ces notes sur son calepin.

— Vous-même, monsieur, reprit madanu»

Lefébure, vous avez habité Arles autrefois?

— Hélas, dit-il en soupirant, des souvenirs bien cliers et bien doux se rattachent [)our moi à cette ville.

— Vous n'étiez alors qu'un obscur employé sans fortune, sans avenir, conlinuat-elle.

— Comment donc savez-vous ces détails?

— Et cependant, reprit-elle avec une émotion fiévreuse, et cependant, malgré la distance qui vous séparait d'une jeune fille, alors riche et appartenant à une famille puissante, vous ne pûtes vous défendre d'un amour insensé pour Antoinette.

— Oh ! taisez -vous! Ou plutôt parlez, parlez au nom du ciel ! jamais la pensée de cette jeune fille ne s'est effacée de mon cœur. Le rang, la fortune que je me suis conquis à l'armée, je les lui dois, car c'est pour elle que

je voulais les conquérir. Enlraîné à la suite des années impériales, fail prisonnier de guerre, lorsqu'après quinze ans je pus enfin rentrer en France, tous mes eflbrts pour retrouver Antoinette restèrent infructueux.

Elle avait quitté Arles et le département des Bouches-du-Rhône. Son père n'existait plus, on ignorait le pays qu'elle habitait... Mais vous qui la connaissez, vous qui savez d'elle le secret de nos chastes et douces amours, dites-moi, je vous en supplie, si je puis espérer de la revoir ?

— Comme elle vous l'avait juré, Antoinette vous est restée (idèle, monsieur, répondit madame Lefébure; ni l'autorité de son père ni les partis brillants que lui proposait sa fa tnille n\)])[ pu ébraal< r sa constance et la for-

hi —

cor à manquer aux serments qu'elle avait faits à son fiancé devant Dieu.

— Que la pensée de la revoir me rend heureux ! Mais, j'y songe , vous portez le même nom qu'elle, madame; peut-être êles-vous la parente d'Antoinette Leféburo?

— Oh! c'est trop souffrir! c'est trop souffrir! murmura madame Lefébure en se cachant le visage dans ses mains; puis, relevant la tête :

— Gaston , dit-elle avec une expression ineffable de douleur, vous ne reconnaissez donc point votre fiancée?

Il tressaillit et recula.

— L'âge et les soufrances ont bien changé, n'est-ce pas, la jeune fille qui grava son chiffre et le vôtre sur le socle de celte pendule d'albâtre. Hélas! c'est la dernière relique dont la misère m'ait réduite à me séparer.

M. d'Outrepont restait anéanti et ne pouvait maîtriser son désappointement. Voir tout-à-coup se matérialiser les premiers rêves de sa jeunesse! retrouver, flétrie par l'âge et par la pauvreté, une jeune fille épcrduement aimée de cet amour qu'on n'éprouve qu'une fois dans la vie, et qui décide presque toujours de la destinée entière d'un homme

C'était un de ces coups rudes et imprévus qui étourdissent et qui abattent des caractères plus énergiques que l'imagination mobile du colonel.

— Antoinette! bégaya-t-il enfin : vous, Antoinette !

— Non pas l'Antoinette d'autrefois, ditelle; vous avez eu raison de la voir sans la reconnaître! . .. c'est une pauvre femme qui vient solliciter votre pitié pour deux orphelins.

Tandis qu'elle parlait ainsi, M. d'Outrepont se regardait avec anxiété dans la glace de la cheminée et se demandait, non sans effroi, si les ravages du temps l'avaient stygmatisé aussi profondément qu'Antoinette. La fraîcheur de son teint, lablancheurdesesmainset l'élégance de sa tournure, à laquelle ne messayait pas l'embonpoint, le rassurèrent complètement.

— Chère Antoinette ! dit-il enfin en balbutiant à son tour : que vouîez-vous? ce nom de Lefebure, si répandu, si banal... et puis le titre de madame dont cet imbécile de Jean l'avait fait précéder...

Elle l'interrompit doucement.

— Je ne suis plus pour vous «ju'une vieille amie, tendre et dévouée ; je comprends toute l'étendue qui sépare les rêves de noire jeunesse de la réalité du présent. Je bénis Dieu, qui du moins a laissé dans votre cœur le souvenir d'un amour... depuis longtemps impossible pour vous; et je n'éprouve aucun regret de ma pieuse fidélité à nos serments. Adieu, Gaston !

— (Il -

ii y avait dans celte entrevue avec sa liancée je ne sais quoi de si triste et de si embarrassant, que M. d'Outrepont la laissa s'éloigner sans songer à la retenir. Il s'en voulait de sa Iroideur à l'égard d'A.ntoinette, et cependant, de bonne foi, pouvait-il, sans désappointement, retrouver en elle, sous cet intolérable chapeau de paille noire, la charmante jeune fille, entourée des prestiges du luxe et de la fortune? En incrustant leurs chiffres sur le socle d'une pendule, ils (rayaient, sans le savoir l'horoscope de leurs amours.

11 sourit de cette plaisanterie , sonna Jean pour qu'il lui servît à déjeuner et se rendit à la Chambre, tout préoccupé de son aventure bizarre. C/étail déjà de cefl<'

épithète qu'il qualifiait son entrevue avec An toinette.

La séance de la chambre offrait ce jour-ià peu d'intérêt; les lois qu'on y discutait n'étaient de nature à soulever ni questions, ni passions politiques. M. d'Outrepont, à demicouché sur son banc, finit peu à peu par ne plus prêter l'oreille aux orateurs. Il devint étranger à ce qui se disait à la tribune et à ce qui se passait autour de lui. Il tomba dans une rêverie profonde, et ne tarda point à se retrouver tout entier sous l'influence des incidents qui le préoccupaient depuis deux jours. Célestine et sa trahison le laissaient à peu près insensible, mais le souvenir d'Antoinette lui causait une sorte de malaise plein de confusion, de regret et de désappointe-

inenl. Sa rupture avec une maîtresse qu'il n'aimait que médiocrement n'était, pour lui, qu'un incident \ulgaire «t sans importance de sa vie habituelle ; mais il ne traitait pas avec la même insouciance la perte de sa dernière ou plutôt de sa première illusion. Son cœur éprouvait un vide immense en voyant s'évaporer et s'anéantir la seule croyance qu'il eût gardée; il lui semblait que la vieillesse posait sur lui une main glacée dont il n'avait pas encore subi le triste contact. Peu à peu cette tristesse et ce mécontentement contre le sort, peu à peu cette conscience fie son âge , dégénérèrent en une vague irritation contre celle qui était la cause innocente de ses désillusions. D'autre fois, il en voulait à sa fiancée d'avoir vieilli : en lui montrant son visage flétri par le temps, elle avait dissipé le char-

mant lantôme qu'il gardait comme un trésor dans sa pensée. Il ne tenait compte à la pauvre femme ni de sa longue et noble fidélité, que rien n'avait pu faire démentir, ni de sa destinée à jamais perdue par celle même fidélité.

Il chercha à se soustraire à ces idées pénibles: elles éloignaient de son esprit une sérénité et une insouciance sur lesquelles il avait établi son bonheur, et qu'il voulait conserver à tout prix. Pour oublier l'image mal plaisante d'Antoinette vieillie^ il recourut donc, en sortant de la Chambre, aux distractions les plus efficaces et leur livra son imagination mobile. Deux de ses amis, dont il connaissait la gaîté, furent conviés à dîner par lui, et il lutta d'esprit avec eux, ne dédaignant point

tVanimer sa verve à l'aide des vapeurs liilariantes du vin de Champagne. Enfin il alla terminer sa soirée au bal de l'Opéra.

• Un dbmino à la taille fine et cambrée, aux pieds mignons, à l'œil noir qui flamboyait à travers les ouvertures de son masque, ne tarda point à lui prendre le bras et à l'entraîner dans une de ces piquantes intrigues qui joignent à tant de privilèges le charme incisif du mystère. Tandis qu'il cherchait à deviner le mot du masque énigmaliquequi se montrait initié à mille circonstances de la vie de sa viclimc, le colonel contemplait avec complaisance les dents charmantes et les lèvres roses que laissait entrevoir la bavette de satin soulevée chaque instant par le souffle de cette femme. Il pressa et finit par déganter une petite main

blanche, potelée, aux doigts effilés, qui ne résistait point trop. Ajoutez encore que la voix douce et incisive de la mystérieuse fée, murmurait des paroles magiques au milieu des bruits de la foule , des accords de la musique et du mouvemeat [étourdissant de la foule qui se pressait et s'agitait dans l'enceinte du foyer devenue trop étroite. Gaston se perdait en conjectures, bâtissait sur un mot des échafaudages de suppositions, détruites par un autre mot, et faisait de sa jolie persécutrice, tantôt un femme du monde, tantôt une de ces adorables magiciennes dont il aimait, on le sait, à subir les enchantements et à porteries chaînes, si légères et si faciles à briser.

A la fin de la nuit, il obtint la promesse

irun rendez-vous pour ie bal suivant ; puis au moment où il sollicitait un gage de cette promesse, le domino, prolitant d'un mouvement tumultueux qui suivint dans le foyer, s'échappa, se jeta par une fui/e brusqueelrapideau milieu delà foule, et disparut, laissant inutiles les efforts de M. d'Oulreponl pour retrouver ses traces.

Il rentra don(; chez lui adornblement toui mente du souvenir de cette intrigue, et s'en dormit en songeant à l'inconnue si belle, si piquante, et qui avait prodigué pendant la soirée, pour lui seul, des trésors d'esprit, de gaîté et de malice à faire envie à un démon.

Le lendemain ;^ son réveil , c'est-à-dire vers

deux heures, on lui remit un petit billet doiif les six lignes, évidemment écrites par une femme, jetaient à Theureux Gaston un nouveaux défi de l'héroïne de son intrigue. Il y avait, dans ces six lignes, un parfum d'esprit aventureux qui attestait combien le petit roman, encore ébauché et à son premier chapi tre, sortait de la ligne bannie et promettait tles pages piquantes avant d'arriver au dernier volume. 11 se rendit donc à la Chambre sous l'influence decebonheus juvénile queles hommes les plus supérieurs ressentent en pareil cas, s'estiment heureux d'éprouver, et recherchentavec avidité, surtout à quarante ans.

En arrivant au Palais-Bourbon, il trouva tous ses collègues émus par une de ces graves questions qui jaillissent lout-à-coup d'une

discussion » iiilécomle en apparence, et (pii peuvent décider (ie l'exislence d'un ministère ou (lu triomphe d'un parti. Tantôt un orateur semblait remporter la victoire et tailler en pièces ses a{iversaires, tantôt au contraire une réplique habile rendait l'espoir aux vaincus et remettait en doute l'issue de la bataille. La lutte fut si longue et si redoutable, que l'assemblée se répara sans rien conclure, et que la discussion fut ajournée au lendemain.

Au sortir de la séance, les amis politiques de M, d'Oulrepont lui donnèrent rendez-vous le soir, chez un des leurs, pour aviser aux moyens de s'assurer la majorité et de ne point céder à leurs antogonistes. Ce furent donc de nouvelles émotions réservées à l'heureux député, qui sentait doubler son existence, au

milieu de ces agilations de la vie politique.

A minuit, il rentra chez lui , cette fois encore, disposé merveilleusement au sommeil par une bonne fatigue, et il s'endormit en pensant aux luîtes, et il l'espérait bien, — au triomphe du lendemain.

Un second biUetdu domino l'attendait à sor» réveil. Un combat à la chambre elj une intrigue au bal de l'Opéra ! Pouvait-il trouver le temps d'une pensée pour des souvenirs désobligeants? Trois jours s'écoulèrent donc sans qu'Antoinette scprésontàt à son imagination. Encore tallul il, pour qu'il y songeât, qu'une lettre de mademoiselle Lefébure lui fût remise on même temps que le cin<juièmc billet du

domino. Il lui le billet et parcourut la lettre; il méilila et commenta chaque mot du papier parfumé, et no jeta plus les yeux sur la grosse et prosaïque écriture qui pétitionnait, en termes humblement persécuteurs, je ne sais quelle place vnigaire.

— Quelle fatigante insistance ! Pourquoi réclamer ainsi l'accomplissement d'une promesse à peine donnée? Celte femme doute donc do moi? Oh ! que les vieilles solliciteuses sont impitoyables! En voici une qui arrive du fond de sa province, et qui se figure que les députés possèdent unebaguettedont il leur suffit de frapper le rocher du budget pour en faire jaillir des faveurs... Et puis, cette spéculation sur un premier amour a vraiment (iuel((ue chose d'odieux. On no saurait arra-

cher plus impitoyablement à un homme sï4 dernière illusion.

Il soupira, jela la lettre sur son bureau, se mit à sa toilette et sortit en plaçant dans sa poche le billet du domino-

Il pleuvait, cette après-midi là, des lettres pour Gaston, comme il pleuvait des soufflets dans la fameuse nuit du Mariage de Figaro.

A peine M. d' Outrepont se trouva-t-il installé sur son banc, qu'un huissier de la cliau»bre vint, gravemeut ei à pas comptés, lui ap porter un billet sur l'adresse duquel l'ancien ami de Célestine reconnut l'écriture de son ex-pr^tégée. Il sourit froidement, comme un

habile maitre d'escrime sourit de la botte impossible qu'un écolier maladroit veut lui porter, et qui ne saurait même eflleurer le plastron, celte botte se trouve parée aussitôt que lancée. 11 décacheta donc la lettre de la danseuse, non sans un petit geste de dédain, qui eût fait honneur au maréchal de Richelieu lui-même.

Voici ce que contenait le billet de Célestine, qui, depuis sa rupture avec le colonel, s'était silencieusement résignée à l'abandon :

« Mon cher Gaston,

« Je vous ai trompé, seulement parce qu'il « est daiîs votre nature de l'être, et que rien « ne sauriiit vous soustraire à votre vocation.

« En ce moment encore voire imagination de « poète et votre bonne opinion de vous- même << vous font prendre, pour une femme jeune, « jolie et spirituelle, une vieille, laide et « sotte créature. Depuis huit jours vous vous «t laissez mystifier par Adèle Bourgeois. Elle « vous fait écrire des lettres par une de ses « amies forte sur Toi thographe. Comment le « gros vilain signe qu'Adèle porte au menton « ne vous a-t-il point appris à qui vous (( aviez à faire? Erreur pour erreur, du moins « je nesuisiïi vieille, ni laide, ni sotte. Vous « me trouverez donc, quand vous le voudrez, « prête à vous pardonner les torts que j'ai « eus envers vous.

«Célestine.»

Une légère rougeur couvrit les joues de

Gaston pendant cette lecture : Célestine , h n'en point douter, disait vrai: la fée du bal de l'Opéra n'élail qu'une sorcière. Le maître d'escrime avait clé louché par l'écolier dont il se riait tout-à l'heure. Il reconnut de bonne grâce une défaite à laquelle il attachait peu de regrets. Ces intrigues, pour lesquelles il se passionnait de bonne foi, ne lui offraient d'autre intérêt que l'ardeur et les émotions d'un joueur pendant une partie d'échecs. Tant qu'on manœuvre les pièces, on se livre corps et âme à leur marche ; on s'afflige de certaines combinaisons, et on se réjouit avec exaltation d'une victoire, La partie terminée, on jette là les pions et le damier, sans s'inquiéter de ce qu'ils deviendront, et on ne pense plus ni au roi, ni à la dame, ni aux cavaliers, ni enfin à ces armées d'ébènc cl de

buis, qui naguère absorbaient tellement l'altention qu'on en oubliait même les soucis les plus sérieux.

Il déchira la lettre de Célesline et la lettre du domino de l'Opéra et en confondit les morceaux, qu'il éparpilla autour de son banc. Après quoi, il se mil à écouler attentivement un orateur qui traitait avec talent une question pleine d'intérêt politique, et qui pouvait soulever une tempête au sein de la chambre. Une heure après il ne songeait plus à la mystification du bal masqué, ni à la lettre de la danseuse.

Ce[)endant il s'ennuyail; il ne savait corn nient combler le ville ou plutôt roisivclé qu'il

oprouvail; pour comble do malheur, il ne dînait point en ville ce soir-là, et personne de ses amis ou de ses collègues ne se trouvait au Café-de-Paris. Les affîclies des spectacles n'annonçaient rien de nouveau et qui pût tenter une curiosité quelque peu blasée. Enfin il pleuvait un peu, et l'aspect triste des boulevarts induisait en mélancolie. Tout en aspirant lentement la fumée de son cigare, Gaston laissa peu à peu son âme se replier sur ellemême : les souvenirs de sa jeunesse revinrent doucement passer devant son imagination.

Antoinette, 'Son amour et son long dévoùment, s'emparèrent de sa pensée : il se reprocha l'ingratitude qu'il lui avait témoignée ; puis il songea loutà-coup à la joie qu'éprouverait la pauvre femme s'il allait la voir et lui tendre une main nlfeotueuse. Le matin encore

il ne pouvait, sans désappointement, se trouver face à face avec le souvenir de cette vieille femme que son imagination lui avait gardée si longtemps jeune et tielle. Maintenant, grâce à la mobilité d'esprit qui le caractérisait, il trouvait charmant de se rendre chez elle, de la surprendre, de la charmer par cette visite inattendue, enfin d'évoquer pieusement avec elle les souvenirs du passé. Habitué à satisfaire complaisamment ses fantaisies , à suivre ses caprices et à se livrer aux plaisirs de l'imprévu, il se jeta dans une voiture de place et se fit conduire vers le quartier lointain que mademoiselle Lefébure occupait , sur la frontière des plaines , solitaires à cette époque , au milieu desquelles commençait à s'élever l'église de Saint-Vincent de- Paul.

Il y avait alors, à la droite de l'église, une maison qui formait à elle seule une rue entière triomphalement indiquée par un cartouche municipal portant cette inscription : Rue Neuve- Hauteville. Après avoir erré sept ou Luit minutes, en prenant des informations chez tous les marchandsde vins du voisinage, le cocher de fiacre finit par découvrir la maison et la rue.

Gaston s'était amusé beaucoup de ces découvertes géographiques au milieu de Paris. L'abandon du quartier, mal éclairé et parsemé çà et là de maisons à domi-bâties, l'église qui dressait ses colonnes encore inachevées, tout cela, éclairé par la lune et vu à travers le voile indécis du brouillard, prenait un caractère de bizarrerie fort au goût t\o l'imagina-

tion romanesque du colonel. Ce fut avec les mêmes impressions qu'il monta les cent quarante marches qui conduisaient à la mansarde de mademoiselle Lefébure. La nouveauté de cette excursion l'empêchait de maugréer contre la fatigue qui courbaturait ses jambes et qui essoufflait sa poitrine.

A la fin, il arriva au terme de son ascension^ sur un étroit carré, sans autre clarté que les lueurs lointaines d'une lanterne destinée à éclairer les étages inférieurs.

Il s'adossa un moment contre le mur pour respirer, s'essuya le front, rajusta ses cheveux, et tira le cordon do la sonnette, non sans l'avoir quelque temps cherché à tâtons.

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