‹ Études de moeurs algériennesChapitre 6 sur 9 · DU · texte numérisé non relu

DU

Li^ colonel s'aimisait a chercher à travers les vitres si son regard saurait distinguer quelque chose des traits de mademoiselle Lefébure et de la jeune lille, lorsque lout-à coup il vit netteiiient, parmi les ombres qui passaient et s'effaçaient derrière le rideau transparent, se détacher le profd d'un homme. Il s'arrêta, la poitrine oppressée; une commotion intérieure frappa son cerveau ; ses jambes se dérobèrent sous lui, tandis qu'une' sueur glacée mouillait son Iront , et (ju'un frisson parcourait loul son corps.

L'ond)re masculine qui avait disparu se remontra de nouveau, distincte, irrécusable. Elle s'agitait sans cesse, grandissait tantôt d'une façon démesurée, et tantôt venait se coller sur le rideau, comme pour mieux y

dessiner le contour de ses cheveux et de ses moustaches. D'abord , devant cette vision, M. d' Outrepont resta immobile et anéanti. Tout-à-coup, i! se mita courirplutôt qu'à marcher vers la porte de la maison. Cette porte s'ouvrit brusquement, et le colonel se trouva, comme autrefois, rue du Heîder, chez Célestine, face à face avec le même jeune homme. Seulement, les rôles étaient changés cette fois. C'était M. d'Oatrepont qui arrivait et le jeune homme qui sortait. H le fit même si précipitamment qu'il faillit, dans sa brusque préoccupation, renverser le visiteur nocturne.

— Pardicu, murmura Gaston en cherchant à rire de sa déconvenue , voici un gaillard destiné à se trouver souvent sur mon passage. Allonsf j'ai eu tort de presser les postillons et

lie tant me hâter de revenir. Je n'ai que faire ici ; allons à l'Opéra 1

En effet, il se dirigea vers l'Opéra. En proie à une irritation fiévreuse, il ne pouvait prendre son parti de cette mystification nouvelle, comme il l'avait fait naguère pour la trahison de Célestine. Cependant, quelle déception éprouvait-il? Quel motifs de colère avait-il le droit de ressentir contre mademoiselle Lefébure et contre sa nièce! N'étaient-elles point libres de recevoir qui bon leur semblait? — Mais ce jeune homme! l'amant de Célestine? un débauché!... Pourquoi n'ont-elles jamais parlé de lui? Ce mystère? celte visite faite précisément pendant son absence 1... Allons, il n'aura pas du moins été pris pour dupe cette fois!... Les femmes! ali! les femmes^

En tourinentantdans son cerveau ces pensées, il s'agitait sur sa slalle; la musique l'obsédait; la danse lui semblait d'autant plus insupportable qu'il y voyait figurer Célestine, dont le regard semblait railler la nouvelle déconvenue de son ancien amant. Il se leva, sortit pour aller respirer plus librement dans la rue, marcha au hasard et se retrouva place Lafayette, sous les fenêtres de madame Lefébure.

— Je suis curieux de savoir l'accueil qui m'attend là haut, se dit-il. Pour expier ma ridiculecréduliié et maconfianceobslinée dans lesfemmes,il faut que j'aille me livrer, encore une fois, auxFmystifications de ces dignes personnes : la chose en vaut la peine et sera 'itn)usanl(,\

En pensant ainsi, ses dénis grinçaient et i* escaladait avec une rage secrète les marches de l'escalier, sans s'arrêter pour reprendre haleine, el sans songer, cette fois, à s'occuper des jeux d'ombres et de lumières produits par la lampe.

Lorsque, suivant son habitude, Joséphine vint ouvrir au colonel, elle ne témoigna à la vue de Gaston, qu'elle devait supposer absent, ni surprise ni joie. Seulement elle s'efforça de sourire,* mais son sourire n'avait rien de plus sincère que l'accueil témoigné par mademoiselle Lefébure à M. d'Outreponi. Cet accueil se ressentait également de la tristesse et tle la contrainte que le colonel avait remarquées chez Joséphine. Les deux femmes avaient pleuré ; les traces de leurs laimes se

lisaient encore facilement sur leurs yeux gonflés et rougis.

— Qu'avez-vousdonc ce soir? leur demanda Gaston. Vous semblez affligées ? Vous avez pleuré? vous pleurez encore en ce moment! je vois Joséphine qui détourne la tète pour cacher ses larmes.

— Ce n'est rien, bégaya Antoinette, rien, je vous l'assure. Votre voyage s'est-il heureusement passé? Vous voici de retour plus tôt que nous ne l'espérions ; merci de votre bonne visite !

En parlant ainsi, elle ne pouvait retenir les laiiines (jui ruisselaient sur ses joues.

— Ma présence vous gêne, je le comprends, répliqua le colonel. Puisque vous ne jugez point convenable de m'apprendre le sujet de vos chagrins, je me retire; peut-être le jeune homme que j'ai vu sortir tout-à-l'heure de chez vous a-t-il été plus heureux que moi?

Joséphine, à ces mots, releva la têle et attacha sur M, d'Outrepont un regard où se lisait la surprise.

— C'est une de mes vieilles connaissances, continua M. (l'Outrepont en voyant qu'il avait frappé juste. Il a dû vous compter ses nombreuses aventures galantes et surtout ses succès de la rue du Helder.

— Mon frère ! dcmandii Joséphine , qui

comprit enlin la pensée de Gaston. Mon frère, repéla-t elle avec une expression de reproche.

Puis d'autres pensées s'emparèrent d'elle; ■

ses larmes recommencèrent à couler avec j

plus d'abondance, et elle murmura: '

— Mon frère! mon pauvre frère! j

M. d'Outrepont, bourrelé depuis une heure j

par tant de vives et de pénibles émotions,

faillit succomber à la joie qui lui causèrent

ces paroles. Il gagna la fenêtre en chancelant,

l'ouvrit pour respirer avec plus de liberté et

revint ensuite, la poitrine libre et le front dé- j

gagé, s'asseoii' n sa place habituelle, entre i

Joséphine; et Anloineite. j

— Voyons, dit-il avec effusion, ne suis-je poinl un assez vieil ami de la faniille pour que vous me confiiez vos chagrins? Peutêtre saurai-je trouver quoique moyen d'y remédier.

— Hélas! répliqua mademoiselle Lefébure, nous ignorons nous-mêmes la cause du désespoir de ce pauvre enlant. Depuis un mois, il n'était poinl venu nous voir; il nous avait écrit que son patron l'avait chargé d'aller faire plusieurs recouvrements à soixante lieues de Paris. Nous le croyions absent et voici que ce soir if arrive toul-à-coup pâle et désolé. Il nous embrasse avec désespoir, nous parle d'absence nouvelle el nous apprend, dans le désordre de ses idées ei de ses pnro-

les, qu'il n'avait pas quitté Paris, comme il nous l'avait dit. Il demande pardon, à sa sœur et à moi; enfin il nous quitte brusquement, malgré nos prières et nos larmes, sans rien nous apprendre des causes de son chagrin. De sinistres inquiétudes m'obsèdent, il faut que j'aille chez lui 5 je ne veux point l'abandonner à lui-même dans l'état d'exaltation où il se trouve.

Gaston ne comprit que trop la cause du désespoir de Charles. Célestine avait passé par là.

— Vous avez raison, je pense, continua-til : venez avec moi, nous nous rendrons chez votre-neveu : peut-être connais-je les moyens

do l'obliger à parler. Je crois savoir une parlie de son secret, et il faudra bien qu'il nous livre l'autre. Venez, Antoinette.

Joséphine prit la main de M. d'Outrepont, tandis que mademoiselle Lefébure faisait à h hâte ses dispositions pour sortir.

— Merci, dit-elle avec effusion, merci!

Vous êtes un ami sincère et dévoué.

En parlant ainsi, ses traits charmants resplendissaient d'une expression angélique. Le colonel, cmu, posa ses lèvres sur le front de la jeune fille, et ofirant son bras à madenioisello Lefébure :

- no —

— Allons, tlit-il, partons, ne perdons point de temps.

Ils descendirent les six étages, gagnèrent une place de fiacres, montèrent en voiture, et se dirigèrent vers le quartier solitaire et voisin de la place Royale qu'habitait Charles. Chemin faisant, M. d'Outrepont songeait plus à la sœur qu'au frère, tandis qu'Antoinette priait avec ferveur et demandait ;< Dieu de détourner les périls qui menaçaient l'orphelin. Joséphine, restée seule au logis, priait également et unissait dans ses prières, le nom de Gaston aux noms de son frère et de sa tante.

Ils arrivèrent enlin rue du Pas-de-Ia-Mule,

devant^ une pciile maison d'apparence assez chétive, près du seuil de laquelle s'élevait un (le CCS hauts bancs de pierre auxquels cette Mie doit SOI) nom , et dont jadis se servaient les bourgeois pour se hisser sur leur monture. MademoiseWe Lefébure s'élança du fiacre avec une précipitation fiévreuse et heurta si vivement le marteau de la porte qu'elle excita la mauvaise humeur du portier; tandis que cet homme ouvrait en maugréant, la vieille fdle répétait sans cesse une question à laquelle ne répondait point le bourru :

— Monsieur ('harles I.efébure est-il chez lui?

— Ah ! sait ou jamais s'il se trouve chez

lui ou s'il ne s'y trouve pas? s'écria enfin l'homme au cordon. Des semaines entières se passent quelquefois sans qu'il paraisse dans la maison.

Antoinette joignit les mains avec une surprise mêlée de désespoir, el Gaston ne put réprimer un sourire. Il ne savait que trop, hélas! les motifs (\e ces irrégularités qui scandalisaient tant mademoiselle Lefébure.

— Que faire ? dit-elle en se tournant vers Gaston 5 que faire, mon Dieu?

Le portier dirigea la lumière de la lanterne qu'il tenait à la main vers le compagnon de la vieille fdle. En voyant la rosette d'ofiicier de

la Légion-d' Honneur qui brillait à la bouionnière du colonel, il sentit sa mauvaise humeur s'apaiser, ôta sa casquette et reprit :

— Si monsieur et madame veulent monter au sixième , je crois qu'ils y trouveront M, Charles : je pense l'avoir vu rentrer tout à l'heure.

A ces mots, mademoiselle Leféburc s'élança dans l'escalier, sans rénéchir qu'il n'était pas éclairé, et qu'elle ne saurait manquer (le trébucher dès les premiers pas. Gaston prit des mains du portier une lanterne que celui-ci lui présenta, et suivit Antoinette qui gravissait les marches avec vivacité. Ils arrivèrent enfin, Gaston haletant, et mademoi-

selle Lcfébuje presque défaillanle. Ur»e seule porte s'ouvrait sur l'étroit carré du dernier étage; mademoiseile Lefébure retrouva (juelque force pour frapper h cette porte.

On ue répondit point.

Elle répéta quelques secondes après ce premier appel en raccenluani plus fort.

On ne répondit pas davantage,

— Charles! s' écria-t-elle ensuite; Charles! Duvrc-nioi, mon enfant! C'est ta tante, liion ami ! Ouvtel

Rien n<" Iroultia ie silenee qui se lit ensuite,

si ce n'est le cœur de la pauvre femme dont on entendait les battements impétueux.

Elle cliercjja à voir si son œil n'apercevrail point à travers les tissures de la porte ou par le trou de la serrure quelque lumière qui lui révélât la présence de Charles.

— Rien, murmura-t-elle^ rien.

Gaston pensa qu'il pourrait bien indiquer, lui, en quels lieux se trouvait sans doute le jeune homme.

— ÎNe vous désespérez point, dit-il, j'ai quelque espoir de vous ramener tout à l'heure votre neveu.

— Vous ne voudriez pas nio tromper , n'est-ce pas , Gaston ? Ce serait horrible , voyez -vous !

il répondit gravement :

— Je connais une personne. . . de ses amies l Assurément elle me donnera les moyens de le trouver et de vous l'amener.

— Chut! interrompit mademoiselle Lefébure, chut ! N'avez-vous point entendu? Une plainte vient d'arriver jusqu'à nous.

M. d'Outrepont prêta l'oreille; un fliible gémissement, un soupir étouffé parut sortir de la chambre do Charles. Mademoiselle Le-

ïebure frappa de nouveau, et celte fois avec plus clc vivacité.

— Le drôle n'est peut-être point seul, pensa le colonel. Mais non, cela n'est point possible. Dix heures sonnent à peine, et le corps de ballet danse un pas d'ensemble à la fin de la Révolte au Sérail.

En terminant ce monologue mental, il s'approcha de la porte, comme l'avait fait lout-à-l' heure mademoiselle Lefébure : une odeur nauséabonde le prit à la gorge.

— Tout ceci devient sérieux, s'écria-t-il. Et appuyant énergiquement son épaule

contre la porte, il parvint après quelques ef-

forts à faire sauier la serrure. La porte s'ouvrit tout-à-coup : Gaston s'élança dans la chambre, brisa la fenêtre d'un coup de poing et reparut tenant dans ses bras Charles sans mouvement et pâle comme un cadavre.

— Il est mort! bégaya mademoiselle Lefébure avec une expression déchirante de désespoir.

— Non, interrompit Gaston, nous le sauverons! Maintenant que les gaz délétères du

charbon se sont évaporés par la fenêtre, aidez-nioi à le replacer un instant sur son lit; suivez à la lettre mes instructions, et je vous réponds de sa vie. Point de bruit! point d'agilalion inutile' N'appelons pas sur ce (pii

vient de se passer la euriosilé dangereuse des voisins.

Mademoiselle Lefébure avait retrouvé le calme et le sang froid qui ne font jamais défaut aux femmes dans les moments de danger. Elle écouta et comprit les prescriptions que lui donnait M. d'Outrepont, les suivit à la lettre et l'aida, avec une rare intelligence et sans excès de zèle. Elle comprenait avant qu'il n'eAl parlé, et n'allait jamais au delà de SOS ordres.

Une heure après, Charles, dont heureusement l'asphyxie n'avait point fait encore d(î progrès irrémédiables, reprit connaissance, s'efforça do sourire ;* sa taule el parut vive-

ment étonné en reconnaissant M. d'Outre- Î30nt. Ce dernier lui serra silencieusement la main et continua son oftice de docteur.

— Maintenant, dit-il, quand une demiheure se fût encore écoulée, voici notre malade hors de danger. Je désire, et j'ordonne au besoin de mon aulorité de médecin, que M. Charles descende avec nous pour venir rassurer sa sœur. En arrivant chez salante, il se mettra immédiatement au lit et s'abandonnera aux soins que je vais prescrire. Pas une question sur les motifs de cette folle équipée ne lui sera faite par mademoiselle Antoinette, sous peine de détruire les effets heureux de ma cure. A demain les affaires sérieuses! .le permets seulement à ma digne amie d'apprendre à son neveu (pi'il doit

compter sur mon affection, comme toute sa famille, et que je n'ai point tellement oublié les extravafjances de ma jeunesse que je n'en aie gardé une îyiiple provision d'indulgence pour les folies d'un jeune écervelé.

En achevant ces mots, il aida Charles à descendre, l'installa le plus commodément possible datis un fiacre et le ramena rue Neuve-Hauleville. Là, il prit congé de mademoiselle Leféburcct donna au cocher l'ordre de le conduire à l'Opéra.

— Vraiment, se dit-il, voici une soirée bien fantasticjuc et bien imprévue. Je nage en plein roman. J'ai servi de compagnon et

de chevalier à une Nieillefdk", j'ai sauvélavie à

mon rival; j'ai enfoncé une porte rue du Pas-de-la-Mule et j'en ai raccommodé la ser-

rure

M. d'Outreponi, en effet, avant de quitter la chambre de Charles, avait ravitaillé du moins mal possible la serrure à demi-brisée, afin que personne ne pût s'apercevoir des moyens violens (ju'on avait mis en œuvre j>oui' entrer.

En achevant ces rétlexions (ju'il s'adressait à lui-même, le colonel rentra à l'Opéra, re prit possession de sa stalle habituelle, et ne tarda point à vivement applaudir la Taglioni, qui liansa ce soir avec plus de charme et de poésie que jamais,

UN DÉPAHT PROJETÉ.

On jouait ce soir-là, pour la seconde fois, !

la Révollr^ au SéroU : l'exécution d'un ballot -

nouveau offrait à l'intérêt un pou blasé de ^

M. d'Outrepont beaucoup do ces détails si pi- ; quants pour les habiliiés de l'Opéra, el qui

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