‹ Études de moeurs algériennesChapitre 5 sur 9 · UNE VISITE AU CINQUIEME ETAGE · texte numérisé non relu

UNE VISITE AU CINQUIEME ETAGE

Quelques instants s*écoulèrenl avant que la porte ne s'ouvrît. Gaston s'amusa, pendant cet intervalle de temps, à étudier les effets fantastiques d'ombres et de lumières qui se jouaient autour de lui sur le perron de l'esca-

lier. A la surface plane du plafond venait se briser une sorte de vapeur noirâtre qui tournoyait légèrement sur elle-même : çà et là, sur le mur poli, arrivaient des gerbes d'une lueur semblable à une p!)Osj)hores,cence à demi éteinte. Les angles étaient recouverts d'un noir tellement dense que l'œil ne pouvait y pénétrer. Le colonel se penclia sur la rampe de l'escalier et se livra, en souriant, aux émotions du léger vertige qui éblouissait ses yeux et qui enveloppait son cerveau. Tandis qu'il contemplait cet abîme, profond de cent pieds, rempli d'hallucinations et de fantomes, par la clarté douteuse de la lampe, sans cesse tenue en mouvement, grâce aux oscillations de sa flamme et au caprice d'un courant d'air, il éprouvait de la joie à sentir son cœur battre d'une crainte d'enfant. Il se

laissail en(x)re ullc;i', avic abandon, a ces sensations bizarres, lorsqu'il ontenciii un grincement de serrure. La porte à laquelle il avait sonné tournait sur ses gonds. Pour ne point se laisser surprendre dans sa naïve occupation, il releva vivement sa tête pleine de bourdonnements cl dirigea ses regards éblouis vers la porte entrouverte. Il ne put réprimer une exclamation de surprise. Sur le seuil, se tenait Antoinette, mais Antoinette jeune et belle comme aux temps de leurs amours. C'était bien sa taille souple, son regard candide, ses longues et chastes paupières, son sourire ineffableraent pur et sa belle chevelure noire, brillante, (jui enveloppait, comme d'une auréole, l'ovale un peu allongé de son charmant visage. L'illusion devint encore plus complète lorsque la vision adressa

îa parole à M. d'Oulrepont. C'était la mélodieuse voix d'Antoinette avec son accentuation méridionale à la fois nonchalante et vive; avec ses inflexions caressantes qui allaient au cœur. Le colonel se croyait le jouet d'un rêve ou d'un accès de folie; à peine, dans son trouble, put-il balbutier le nom de mademoiselle Lefébure.

— Veuillez entrer, monsieur , répondit la jeune lille, qui se mit à marcher devant lui, en l'éclairant du flambeau qu'elle tenait à la main. Elle ouvrit bientôt une seconde porte et introduisit Gaston dans une petite chambre où les prestiges qui troublaient sa raison se dissipèrent tout-à-coup. Mademoiselle Lefébure, assise devant une grande tab e et des besicles sur le nez, travaillait à une broderie.

Ello leva la tèle, reconnut ie colonel et se sentit, à son tour, presque aussi troublée que M. d'Oulrepont l'avait été lui-même tout à l'heure. Des larmes emplirent ses yeux et elle s'élançaau-clevant de Gaston sans pouvoir proférer un seul mot, tant son cœur était serré de surprise et de joie.

— Merci! merci, mon ami, put-elle dire enfin en lui serrant la main.

Quand ses larmes se furent fait un passage :

— Merci, Gaston, répéta-i-elle. Mon Dieu, que vous me rendez heureuse!

Elle demanda ensuite avec tendresse et après une légère interruption :

— Vous ne m'avez ilonç point tout-à-fait oubliée ?

Puis se tournant vers la jeune fille

— Joséphine, lui dit-elle, c'est Gaston... c'est M. d'Outrepont!

Joséphine jeta rapidement sur le député un regard à la fois curieux et affectueux.

— Vous êtes un de nos plus chers amis, monsieur, fit-elle en lui donnant la main. Ma tante rn'a souvent parlé de vous avec tendresse; vous ne sauriez être un étranger pour sa iilleulc et pour son enfant d'arloplion.

— Hùlns! interrompit rnadenioiscllc Lcféhtjre, Dieu snit <|ue je n'osais plus espérer de le revoir!... Je ne pourrais dire tout ce que j'ai ('prouve en le rencontrant, il y a queljours, sur le boulevarl.

Gaston s'assit gaîment entre les deux femmes, et prenant leurs mains dans les siennes :

— Maintenant que nous voici enfin réunis, répondit-il , nous nous verrons souvent , n est-ce pas? Les jours où nous pourrons nous trouver ensemble deviendront des jours de bonlieur.

cln parlant ainsi il exprimait sincèrement sa pensée. La joie de mademoiselle Lefébure,

en le revoyant, avait éveillé en lui une énio tion sympathique. Ce qu'il éprouvait pour elle, maintenant, ne ressemblait plus en rien à ce qu'il ressentait encore tout à l'heure. D'abord, par une gradation de circonstances enchaînées les unes aux autres, il en était venu à une bienveillance à laquelle se mélangeait même de l'amitié. Après un quart d'heure passé entre les deux femmes, il se sentait au cœur une véritable tendresse pour elles. Joséphine était si jolie, si naïve, si pleine d'expansion et degaîlé, mademoiselle Lefébure joignait à une bonhomie qui ne manquait pas d'élévation, tant de force, de persévérance et de courage! Elle passa la soirée à raconter comment ni l'absence prolongée de Gaston , ni les bruits lépandus d'un naufrage dont il aurait été victime, ni la vo-

lonlé d'une famille irritée , ni môme l'amour d'un jeune homme riche et ardemment épris, n'avaient pu la rendre infidèle au serment qu'elle avait fait. Elle attendait toujours Gaston avec une foi et une constance inébranlables. Cependant les années s'écoulaient, la jeunesse s'effaçait et l'âge mur avançait vers elle sans toutefois amener le regret. Alors de grands malheurs vinrent la frapper. Son frère unique, le colonel Lefcbure, mourut, tué en Espagne à la tète de son régiment. Sa femme, frappée mortellement par cette fatale nouvelle , expira quelques mois après , en mettant au monde la pauvre Joséphine, et eu priant pour son fils Charles, âgé de deux ans. Ce fut ainsi que mademoiselle Leféburc devint la mère de deux orphelins.

Dieu lui réservait encore d'antres épreuves; sa fortune et celle de ses deux enfants se trouvaient confiées à un maître de forges (jui jouissait de l'estime de toute la ville, et qui, par une catastrophe trop fréquente dans le département des Bouches-du-Rhône, (it faillite et disparut tout à-coup, laissant derrière lui, dans la ruineet dans la désolation, de nombreuses familles, sans ressources et sans pain. A peine quelques mille francs restèrent-ils à mademoiselle Lefébure et à ses enfants; encore ne put-elle les réaliser qu'en vendant son mobilier et la maison qu'elle occupait. Ensuite elle partit pour Paris avec Joséphine et Charles Gaston, pour chercher à y lutter par le travail contre l'adversité qui les menaçait.

— Charles-Gaston, continua-t-elle en rou-

gissant, lorsque ses lèvres prononcèrent ce dernier nom donné par elle à son neveu, en souvenir de M. d'Outrepont, Cliarles-Gaston vient de terminer ses études. Il est entré courageusement comme caissier chez un négociant, ancien ami de notre famille. C'est un noble garçon, plein de courage et d'intelligence. Quant à Joséphine et à moi, vous le voyez, nous tâchons , à force de travail , de rendre plus supporiable notre pauvreté : par malheur, les femmes ne peuvent guère opposera l'adversité qu'une patience résignée et des efforts sans résultats bien efficaces. Voilà pourquoi, Gaston, je me suis enhardie l'autre jour à vous aller demander votre protection, quoique vous m'eussiez fait bien de la peine en passant près de moi sans me reconnaître. Et puis, votre accueil , chez vous, avait été un

peu froid, je le croyais du moins. . . mais vous voici, vous êtes venu nous voir, vous vous trouvez là, entre nous deux, à m'écouter! Je ne ne saurais vous dire combien je suis heureuse !

M. d'Outrepont partageait le bonheur de mademoiselle Lefébure; il se sentait le cœur léger et l'âme satisfaite ; une nuance de sensibilité lui faisait bien et rafraîchissait son cœur desséché jpar une longue habitude de dissipation, de frivolité et d'égoïsme.

Minuit arriva rapidement. Au moment de se séparer, tous les trois se sentirent pris de regrets-, le temps s'était écoulé trop vile, au milieu de si bonnes causeries. Joséphine se

sentait à l'aise près de M. d'Outrepont, comme près d'un ancien ami; elle jetait dans l'entretien de sa tante et du colonel de charmantes interruptions et riait, du meilleur de son cœur, aux plaisanteries que Gaston se complaisait à multiplier, pour provoquer ce bon rire. Le colonel se sentait en verve 5 les mots spirituels et plaisants lui venaient sans ellorls; jamais il n'avait déployé, môme aux temps de sa jeunesse, plus de grâce et d'esprit. Ils se quittèrent donc tous les trois, charmés l'un de l'autre, heureux et en s'exprimanl le désir sincère de bientôt se revoir.

— Le monde et ses plaisirs n ont rien qui vaille une pareille soirée, dit le colonel, aussi leur l'eraije plus d'une infidélilé pour venir m'exposer aux taquineries de mademoiselle

Joséphine, et mo consoler des mutines hostilités de votre nièce, près de vous ma bonne Antoinette.

^ Allons , répliqua la jeune fille, en lui tendant sa main charmante, je vous pardonne et je vous promets une guerre encore plus acharnée, à votre première visite.

Il porta cette main à ses lèvres, et descendit, léger et dispos, les innombrables marches de l'escalier, non sans lever la tête et sans s'arrè;er pour répondre un adieu au bonsoir que lui envoyaient Antoinette et Joséphine appuyées sur la rampe.

En sortant de la maison, il chercha vaine-

riienl une voilure. 11 s'enveloppa de sa redingolle et se dirigea vers son hôtel des Cliamps- FJysées, t'i pied, et dans un état délicieux de bien-être qui ne larda point à lui valoir un sommeil paisible et les plus doux rêves.

M. d'Outrepont ne différa point longtemps à venir de nouveau visiter mademoiselle Lefébure; peu à peu, il prit l'habitude de passer chez elle la plus grande partie de ses soirées. Quand, par hasard, ses affaires ou les devoirs du monde le retenaient loin de la rue Neuve-Hauteville, il ne pouvait se défendre d un vague sentiment de contrariété. Antoinette et Joséphine éprouvaient, de leur côté, une véritable tristesse, lorsque Gaston n'arrivait point à l'heure accoutumée; la veillée se traînait avec lenteur et dans les irritantes an-

xiétés d'une attente déçue. Le colonel était la seule personne qu'elles reçussent ainsi dans leur intimité ; il donnait , par ses piquantes causeries, de l'animation et de l'intérêt à leur existence solitaire et laborieuse, et savait par mille moyens ingénieux consoler leur pauvreté. Il n'arrivait guère sans apporter des livres pour mademoiselle Lefébure et des fleurs pour Joséphine; peu à peu les prix qu'elles recevaient de leurs ouvrages de broderies et de couture s'étaient accrus de beaucoup, grâce aux femmes des amis de M. d'Outrepont, qui, disait-il, le chargeaient de confier des travaux à ses protégées.

Le petit appartement se ressentit de ces améliorations de fortune, prit insensiblement

un aspect plus riant et se peupla de meubles simples, mais confortables.

Mademoiselle Lefébure recevait avec attendrissement les témoignages de l'affection de Gaston. Sans s'arrêter à des illusions mensongères, elle comprenait que l'âge et les dispro porlions de la fortune rendaient impossible aujourd'hui la réalisation des rêves auxquels elle avait jadis fait tant de sacrifices. Mais quelle que fût la rectitude de son jugement et la force de sa raison, elle ne pouvait se défendre d'un battement de cœur lorsqu'elle entendait résonner, dans l'escalier, les pas du seul liomme qu'elle eût jamais aimé. Ce bru t amenait également , sur les joues de Joséphine, une rougeur que celle-ci cherchait à cacher en s'élançant vers la porte pour ouvrir

à Gaston . Un mois s'écoula de la sorte, resserrant de plus en plus l'intimité de ces trois personnes, qui s'abandonnaient au charme de leur liaison, sans arrière-pensée, et sans chercher à s'en rendre compte, pas même Gaston .

Un soir, qu'il avait été empêché, par un voyage de quelques jours , de se rendre chez Antoinette, il sut disposer si bien ses affaires et payer si généreusement les postillons, qu'il abrégea de douze heures son absence. En descendant de voiture , il se dirigea gaîment vers la rue Neuve-Hauteville , tout joyeux de la surprise qu'il allait causer à Joséphine et à sa tante. Lorsqu'il arriva sur la place Lafayelte, il leva la tête et vit la petite fenêtre éclairée comme d'habitude.

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