‹ Etudes de moeursChapitre 12 sur 21 · CAMUSOT · texte numérisé non relu

CAMUSOT

Cet amateur était un bon , gros et gras marchand de soieries de la rue des Bourdonnais , etc.

(illusions perdues.)

Goralie faisait la joie de la salle, où lous les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine, et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe.

mes. Coralie montrait une sublime figure hébraïque, ce long visage ovale d'un ton d'ivoire blond, à bouche rouge comme une grenade, à menton fin comme le bord d'une coupe. Sous des paupières chaudes et comme brûlées par une prunelle de jais, sous des cils recourbés, on devinait un regard languissant où scintillaient à propos les ardeurs du désert. Ces yeux étaient entourés d'un cercle olivâtre , et surmontés de sourcils arqués et fournis. Sur un front brun, couronné de deux bandeaux d'ébène où brillaient alors les lumières comme sur du vernis , siégeait une magnificence de pensée qui aurait pu faire croire à du génie. Mais Coralie , semblable à beaucoup d'actrices , était sans esprit malgré son nez ironique et fin, sans instruction malgré son expérience; elle n'avait que l'esprit des sens et la bonté des femmes amoureuses. Pouvait-on d'ailleurs s'occuper du moral, quand elle éblouissait le regard avec ses bras ronds et polis , ses doigts tournés en fuseaux , ses épaules dorées , avec la gorge chantée par le Cantique des cantiques , avec un col mobile et recourbé , avec des jambes d'une élégance adorable, et chaussées en soie rouge? Ces beautés d'une poésie vraiment orientale étaient encore mises en relief par le costume espagnol convenu dans nos théâtres. Coralie faisait la joie de la salle où tous les yeux serraient sa taille bien prise dans sa basquine , et flattaient sa croupe andalouse qui imprimait des torsions lascives à la jupe. Il y eut un moment où Lucien , en voyant cette créature jouant pour lui seul, se souciant de Camusot autant que le gamin du paradis se soucie de la pelure d'une pomme, mit l'amour sensuel au-dessus de l'amour pur, la jouissance au-dessus du désir, et le démon de la luxure lui souffla d'atroces pensées.

« J'ignore tout de l'amour qui se roule dans la bonne chère, dans le vin, dans les joies de la matière, se dit-il. J'ai plus encore vécu par la Pensée que par le Fait. Un homme qui veut tout peindre doit tout connaître. Voici mon premier souper fastueux , ma première orgie avec uu monde étrange , pourquoi ne goûterais-je pas une fois ces délices si célèbres où se ruaient les grands seigneurs du dernier siècle en vivant avec des impures? Quand ce ne serait que pour les transporter dans les belles régions de l'amour vrai , ne faut-il pas apprendre les joies , les perfections , les transports , les ressources , les finesses de l'amour des courtisanes et des actrices? N'est-ce pas, après tout, la poésie des sens? Il y a deux mois, ces femmes me semblaient des divinités gardées par des dragons inabordables; en voilà COM. HUM. T. VÎ1T. 10

une dont la beauté surpasse celle de Florine que j'enviais à Louslcau ; pourquoi ne pas profiter de sa fantaisie , quand les plus grands seigneurs achètent de leurs plus riches trésors une nuit à ces femmeslà? Les ambassadeurs, quand ils mettent le pied dans ces gouffres, ne se soucient ni de la veille ni du lendemain. Je serais un niais d'avoir plus de délicatesse que les princes , surtout quand je n'aime encore personne ! »

Lucien ne pensait plus à Gamusot. Après avoir manifesté à Lousteau le plus profond dégoût pour le plus odieux partage, il tombait dans cette fosse , il nageait dans un désir, entraîné par le jésuitisme de la passion.

— Coralie est folle de vous , lui dit Lousteau en entrant. Votre beauté, digne des plus illustres marbres de la Grèce, fait un ravage inouï dans les coulisses. Vous êtes heureux , mon cher. A dixhuit ans , Coralie pourra dans quelques jours avoir trente mille francs par an pour sa beauté. Elle est encore très-sage. Vendue par sa mère, il y a trois ans, soixante mille francs, elle n'a encore eu que des chagrins , et cherche le bonheur. Elle est entrée au théâtre par désespoir , elle avait en horreur de Marsay, son premier acquéreur; et, au sortir de la galère, car elle a été bientôt lâchée par le roi de nos dandies, elle a trouvé ce bon Gamusot qu'elle n'aime guère : mais il est comme un père pour elle, elle le souffre et se laisse aimer. Elle a refusé déjà les plus riches propositions , et se tient à Gamusot qui ne la tourmente pas. Vous êtes donc son premier amour. Oh ! elle a reçu comme un coup de pistolet dans le cœur en vous voyant, et Florine est allée l'arraisonner dans sa loge où elle pleure de votre froideur. La pièce va tomber, Coralie ne sait plus son rôle, et adieu rengagement au Gymnase que Gamusot lui préparait !. . .

— Bah?... pauvre fille! dit Lucien dont toutes les vanités furent caressées par ces paroles et qui se sentit le cœur gonflé d'amourpropre, îl m'arrive, mon cher, dans une soirée, plus d'événements que dans les dix-huit premières années de ma vie.

Et Lucien raconta ses amours avec madame de Bargetofl , et sà haine contre le baron Ghâtelet.

— Tiens , le journal manque de bête noire , nous allons l'empoigner. Ce Laron est un beau de l'empire, il est ministériel, il nous va, je l'ai vu souvent à l'Opéra. J'aperçois d'ici votre grande dame, elle est souvent dans la loge de la marquise d'Espard. Le baron fait la

cour à votre ex-maîtresse , un os de seiche. Attendez ! Finot vient de in'ehvoyer un exprès me dire que le journal est sans copie, un tour que lui joue un de nos rédacteurs , un drôle , le petit Hector Merlin à qui Ton a retranché ses blancs. Finot au désespoir broche , un article contre les danseuses et l'Opéra. Eh I bien, mon cher, faites l'article sur cette pièce , écoutez-la , pensez y. Moi , je vais aller dans le cabinet du directeur méditer trois colonnes sur votre homme et sur votre belle dédaigneuse qui ne seront pas à la noce demain...

— Voilà donc où et comment se fait le journal ? dit Lucien.

— Toujours comme ça, répondit Lousteau. Depuis dix mois que j'y suis, le journal est toujours sans copie à huit heures du soir.

On nomme, en argot typographique, copie, le manuscrit à composer, sans doute parce que les auteurs sont censés n'envoyer que la copie de leur œuvre. Peut-être aussi est-ce une ironique traduction du mot latin copia (abondance), caria copie manque toujours!...

— Le grand projet qui ne se réalisera jamais est d'avoir quelques numéros d'avance, reprit Lousteau. Voilà dix heures , et il n'y a pas une ligne. Je vais dire à Vernou et à Nathan, pour finir brillamment le numéro , de nous prêter une vingtaine d'épigrammes sur les députés, sur le chancelier Cruzoé, sur les ministres, et sur nos amis au besoin. Dans ce cas-là , on massacrerait son père , on est comme un corsaire qui charge ses canons avec les écus de sa prise pour ne pas mourir. Soyez spirituel dans votre article , et vous aurez fait un grand pas dans l'esprit de Finot : il est reconnaissant par calcul. C'est la meilleure et la plus solide des reconnaissances, après toutefois celles du Mont-de-Piété !

— Quels hommes sont donc les journalistes?... s'écria Lucien. Comment, il faut se mettre à une table et avoir de l'esprit...

— Absolument comme on allume un quinquet... jusqu'à ce que l'huile manque.

Au moment oû Lousteau ouvrait la porte de la loge, le directeur et Du Bruel entrèrent.

— Monsieur, dit l'auteur de la pièce , laissez-moi dire de votre part à Coralie que vous vous en irez avec elle après souper, ou mà pièce va tomber. La pauvre fille ne sait plus ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait , elle va pleurer quand il faudra rire , et rira quand il faudra pleurer. On a déjà sifflé. Vous pouvez encorp sauver la

pièce. Ce n'est pourtant pas un malheur que le plaisir qui vous attend.

— Monsieur, je n'ai pas l'habitude d'avoir des rivaux , dit Lucien.

— Ne lui dites pas cela , s'écria le directeur en regardant l'auteur, Coralie est fille à jeter Cainusot par la fenêtre , à le mettre à la porte, et se ruinerait très-bien. Ce digne propriétaire du Cocond'Or donne à Coralie deux mille francs par mois, paye tous ses costumes et ses claqueurs.

— Comme votre promesse ne m'engage à rien , sauvez votre pièce , dit sultanesquement Lucien.

— Mais n'ayez pas l'air de la rebuter, cette charmante fille, dit le suppliant Du Bruel.

— Allons , il faut que j'écrive l'article sur votre pièce, et que je sourie à votre jeune première, soit! s'écria le poète.

L'auteur disparut après avoir fait un signe à Coralie qui joua dès lors merveilleusement et fit réussir la pièce. Bouffé , qui remplissait le rôle d'un vieil alcade dans lequel il révéla pour la première fois son talent pour se grimer en vieillard, vint au milieu d'un tonnerre d'applaudissements dire : Messieurs, la pièce que nous avons eu {'honneur de représenter est de messieurs Raoul et Du Bruel.

— Tiens, Nathan est de la pièce , dit Lousteau , je ne m'étonne plus de l'intérêt qu'il y prend, ni de sa présence.

— Coralie ! Coralie ! s'écria le parterre soulevé.

De la loge où étaient les deux, négociants , il partit une voix de tonnerre qui cria : — Et Florine !

— Florine cl Coralie ! répétèrent alors quelques voix.

Le rideau se releva , Bouffé reparut avec les deux actrices à qui Matifat et Camusot jetèrent chacun une couronne , Coralie ramassa la sienne et la tendit à Lucien. Pour Lucien, ces deux heures passées au théâtre furent comme un rêve. Les coulisses, malgré leurs horreurs, avaient commencé l'œuvre de cette fascination. Le poète, encore innocent, y avait respiré le vent du désordre et l'air de la volupté. Dans ces sales couloirs encombrés de machines et où fument des quinquets huileux, il règne comme une peste qui dévore l'âme. La vie n'y est plus ni sainte ni réelle. On y rit de toutes les choses sérieuses, et les choses impossibles paraissent vraies. Ce fut comme

un narcotique pour Lucien, et Goralie acheva de le plonger dans une ivresse joyeuse. Le lustre s'éteignit. Il n'y avait |Jus alors dans la salle que des ouvreuses qui faisaient un singulier bruit en ôtant les petits bancs et fermant les loges. La rampe , soufflée comme une seule chandelle , répandit une odeur infecte. Le rideau se leva. Une lanterne descendit du cintre. Les pompiers commencèrent leur ronde avec les garçons de service. A la féerie de la scène , au spectacle des loges pleines de jolies femmes , aux étourdissantes lumières; à la splendide magie des décorations et des costumes neufs succédaient le froid, l'horreur, l'obscurité, le vide. Ce fut hideux.

— Eh ! bien , viens-tu , mon petit? dit Lousteau sur le théâtre. Lucien était dans une surprise indicible.

— Saule de la loge ici , lui cria le journaliste.

D'un bond , Lucien se trouva sur la scène. A peine reconnut-il Florine et Goralie déshabillées, enveloppées dans leurs manteaux et dans des douillettes communes , la tête couverte de chapeaux à voiles noirs, semblables enûn à des papillons rentrés dans leurs larves.

— Me ferez-vous l'honneur de mè donner le bras? lui dit Goralie en tremblant.

— Volontiers, dit Lucien qui sentit le cœur de l'actrice palpitant sur le sien comme celui d'un oiseau quand il l'eut prise.

L'actrice, en se serrant contre le poèle, eut la volupté d'une chatte qui se frotte à la jambe de son maître avec une moelleuse ardeur.

— Nous allons donc souper ensemble ! lui dit-elle.

Tous quatre sortirent et trouvèrent deux ûacres a la porte des acteurs qui donnait sur la rue des Fossés-du-Temple. Goralie fit monter Lucien dans la voiture où était déjà Gamusot et son beaupère, le bonhomme Gardot. Elle offrit la quatrième place à Du Bruel. Le directeur partit avec Florine , Matifat et Lousteau.

— Ges fiacres sont infâmes ! dit Goralie.

— Pourquoi n'avez-vous pas un équipage ? répliqua Du Bruel.

— Pourquoi ? s'écria-t-elle avec humeur, je ne veux pas le dire devant monsieur Gardot qui sans doute a formé son gendre. Croiriez-vous que , petit et vieux comme il est , monsieur Gardot ne donne que trois cents francs par mois à Florentine , juste de quoi payer son loyer, sa pâtée et ses socques. Le vieux marquis de Ko-

chegude , qui a six cent mille livres de rente , m'offre un coupe depuis deux mois. Mais je suis une artiste, et non une fille.

— Vous aurez une voiture après-demain, -mademoiselle, dit gravement Camusot; mais vous ne me l'aviez jamais demandée.

— Est-ce que ça se demande? Gomment, quand on aime une femme la laisse-t-on patauger dans la crotte et risquer de se casser les jambes en allant à pied. Il n'y a que ces chevaliers de l'Aune pour aimer la boue au bas d'une robe.

En disant ces paroles avec une aigreur qui brisa le cœur de Camusot , Goralie trouvait la jambe de Lucien et la pressait entre les siennes, elle lui prit la main et la lui serra. Elle se tut alors et parut concentrée dans une de ces jouissances infinies qui récompensent ces pauvres créatures de tous leurs chagrins passés, de leurs malheurs , et qui développent dans leur âme une poésie inconnue aux autres femmes à qui ces violents contrastes manquent , heureusement.

— Vous avez fini par jouer aussi bien que mademoiselle Mars , dit Du Bruel à Goralie.

— Oui, dit Camusot, mademoiselle a eu quelque chose au commencement qui la chiffonnait ornais dès le milieu du second acte, elle a été délirante. Elle est pour la moitié dans votre succès.

— Et moi pour la moitié dans le sien, dit Du Bruel.

— Vous vous battez de la chape de l'évêque , dit-elle d'une voix altérée.

L'actrice profita d'un moment d'obscurité pour porter à ses lèvres la main de Lucien, et la baisa en la mouillant de pleurs. Lucien fut alors ému jusque dans la moelle de ses os. L'humilité de la courtisane amoureuse comporte des magnificences morales qui en remontrent aux anges.

. — Monsieur va faire l'article, dit Du Bruel en parlant à Lucien, il peut écrire un charmant paragraphe sur notre chère Coralie.

— Oh ! rendez-nous ce petit service, dit Camusot avec la voix d'un homme à genoux devant Lucien , vous trouverez en moi un serviteur bien disposé pour vous, en tout temps.

— Mais laissez donc à monsieur son indépendance, cria l'actrice enragée, il écrira ce qu'il voudra, achetez-moi des voitures et non pas des éloges.

— Vous les aurez à très-bon marché, répondit poliment Lucien.

Je n'ai jamais rien écrit dans les journaux, je ne suis pas au fait de leurs mœurs, vous aurez la virginité de ma plume...

— Ce sera drôle, dit Du Bruel.

— Nous voilà rue de Bondy, dit Je petit père Cardot que la sortie de Coralie avait atterré.

— Si j'ai les prémices de ta plume, tu auras celles de mon cœur, dit Coralie pendant le rapide instant où elle resta seule avec Lucien

Coralie alla rejoindre Florine dans sa chambre à coucher pour y prendre la toilette qu'elle y avait envoyée. Lucien ne connaissait pas le luxe que déploient chez les actrices ou chez leurs maîtresses les négociants enrichis qui veulent jouir de la vie. Quoique Matifat, qui n'avait pas une fortune aussi considérable que celle de son ami Camusot, eût fait les choses assez mesquinement, Lucien fut surpris en voyant une salle à manger artistement décorée, tapissée en drap vert garni de clous à têtes dorées, éclairée par de belles lampes, meublée de jardinières pleines de fleurs, et un salon tendu de soie jaune relevée par des agréments bruns, où resplendissaient les meubles alors à la mode, un lustre de Thomire , un tapis à dessins perses. La pendule , les candélabres, le feu, tout était de bon goût. Matifat avait laissé tout ordonner par Grindot, un jeune architecte qui lui bâtissait une maison, et qui, sachant la destination de cet appartement, y mit un soin particulier. Aussi Matifat, toujours négociant, prenait-il des précautions pour toucher aux moindres choses, il semblait avoir sans cesse devant lui le chiffre des mémoires , et regardait ces magnificences comme des bijoux imprudemment sortis d'un écrin.

— Voilà pourtant ce que je serai forcé de faire pour Florentine, était une pensée qui se lisait dans les yeux du père Cardot.

Lucien comprit soudain que l'état de la chambre où demeurait Lousteau n'inquiétait guère le journaliste aimé. Roi secret de ces fêtes, Étienne jouissait de toutes ces belles choses. Aussi se carraitil en maître de maison , devant la cheminée, en causant avec le directeur qui félicitait Du Bruel.

— La copie ! la copie ! cria Finot en entrant. Rien dans la boîle du journal. Les compositeurs tiennent mon article, et l'auront bientôt fini.

— Nous arrivons, dit Étienne. Nous trouverons une table et du feu dans le boudoir de Florine. Si monsieur Matifat veut nous pro

dans la voiture.

curer du papier et de l'encre, nous brocherons le journal pendant que Florine et Coralie s'habillent.

Cardot, Camusot et Matifat disparurent, empressés de chercher les plumes , les canifs et tout ce qu'il fallait aux deux écrivains. En ce moment une des plus jolîes danseuses de ce temps, Tullia se précipita dans le salon. #

— Mon cher enfant, dit-elle à Finot, on t'accorde tes cent abonnements, ils ne coûteront rien à la direction , ils sont déjà placés, imposés au Chant, à l'Orchestre et au Corps de ballet. Ton journal est si spirituel que personne ne se plaindra. Tu auras tes loges. Eûûn voici le prix du premier trimestre, dit-elle en présentant deux billets de banque. Ainsi , ne m'échine pas !

— Je suis perdu, s'écria Finot. Je n'ai plus d'article de tête pour mon numéro, car il faut aller supprimer ma diatribe...

— Quel beau mouvement, ma divine Laïs, s'écria Blondet qui suivait la danseuse avec Nathan , Vernou et Claude Vignon amené par lui. Tu resteras à souper avec nous, cher amour, ou je te fais écraser comme un papillon que tu es. En ta qualité de danseuse, tu n'exciteras ici aucune rivalité de talent. Quant à la beauté, vous avez toutes trop d'esprit pour être jalouses en public.

— Mon Dieu ! mes amis, Du Bruel, Nathan, Blondet, sauvez-moi, cria Finot. J'ai besoin de cinq colonnes.

— J'en ferai deux avec la pièce, dit Lucien.

— Mon sujet en donnera bien deux, dit Lousteau.

— Eh ! bien, Nathan, Vernou, Du Bruel, faites-moi les plaisanteries de la fin. Ce brave Blondet pourra bien m'octroyer les deux petites colonnes de la première page. Je cours à l'imprimerie. Heureusement, Tullia, tu es venue avec ta voiture.

— Oui, mais le duc y est avec un ministre allemand, dit-elle.

— Invitons le duc et le ministre, dit Nathan.

— Un Allemand, ça boit bien, ça écoute, nous le fusillerons à coups de hardiesses , il en écrira à sa cour, s'écria Blondet.

— Quel est, de nous tous, le personnage assez sérieux pour . descendre lui parler, dit Finot. Allons, Du Bruel, tu es un bureaucrate , amène le duc de Rhétoré , le ministre , et donne le bras à Tullia. Mon Dieu ! Tullia est-elle belle ce soir?...

— Nous allons être treize ! dit Matifat en pâlissant.

— Non, quatorze, s'écria Florentine en arrivant, je veux sur-r veiller milord Cardot !

— D'ailleurs, dit Loosteao , Blondet ést accompagné de Claude Vignon.

— Je l'ai mené boire, répondit Blondet en prenant un encrier. Ah! çà, vous autres, ayez de l'esprit pour les cinquante-six bouteilles de vin que nous boirons, dit-il à Nathan et à Vernou. Surtout stimulez Du Bruel, c'est un vaudevilliste, il est capable de faire quelques méchantes pointes, élevez-le jusqu'au bon mot.

Lucien animé par le désir de faire ses preuves devant des personnages si remarquables, écrivit son premier article sur la table ronde du boudoir de Florine, à la lueur des bougies roses allumées par Matifat

Première représentation de l'Alcade dans l'embarras, imbrogiio en trois actes. — Début de mademoiselle Florine. — Mademoiselle Cor a lie. — Bouffé.

«On entre, on sort, on parle, on se promène, on cherche » quelque chose et l'on ne trouve rien , tout est en rumeur. L'al- » cade a perdu sa fille et retrouve son bonnet ; mais le bonnet ne «lui va pas, ce doit être le bonnet d'un voleur. Où est le vo~ » leur? On entre, on sort, on parle, on se promène, on cher- » che de plus belle. L'alcade finit par trouver un homme sans » sa fille, et sa fille sans un homme, ce qui est satisfaisant pour » le magistrat , et non pour le public. Le calme renaît , l'alcade » veut interroger l'homme. Ce vieil alcade s'assied dans un grand » fauteuil d'alcade en arrangeant ses manches d'alcade. L'Espagne » est le seul pays où il y ait des alcades attachés à de grandes » manches, où se voient autour du cou des alcades, des fraises qui » sur les théâtres de Paris sont la moitié de leur place et de leur » gravité. Cet alcade qui a tant trottiné d'un petit pas de vieillard » poussif, est Bouffé, Bouffé le successeur de Potier, un jeune acteur » qui fait si bien les vieillards qu'il a fait rire les plus vieux vieillards. » Il y a un avenir de cent vieillards dans ce front chauve, dans cette » voix chevrotante , dans ces fuseaux tremblants sous un corps de » Géronte. Il est si vieux, ce jeune acteur, qu'il effraie, on a peur » que sa vieillesse ne se communique comme une maladie conta- » gieuse. Et quel admirable alcade ! Quel charmant sourire inquiet, » quelle bêtise importante ! quelle dignité stupide! quelle hésitation

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